‹ Essay analytique sur l'origine de la langue françaiseChapitre 5 sur 10 · SEIZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

SEIZIÈME SIÈCLE

EXTRAIT d*une prière qu*on récitait soir et matin dans toutes les familles au coramcncement du xyi^ siècle.

« Mon benoist dieu ic croy de cueur et confesse de bouche tout ce que saincte église croit et tient de nous et que ung bon catholicque doit de nous sentir et croyre, et proleste cy deuant uostre maiesté que ie uueil uiure et mourir en cesle foy et y perseuerer toute ma uie et uous recognois mon dieu

créateur de tout le monde. Et moy uostre poure créature subjecte et semante uous fays la foy ethommaige de mon corps et de mon ame que je tiens de uous noblement ainsi come de mon souuerain seigneur auec tous les biens naturelz, spirituelz et temporelz que iay que oncques ieuz et que ialens auoir de uous en ce monde cy et en l'autre, et de tout mon cueur uous en loue et remercye. Et en signe de recongnoissance uous paye de ce petit tribut au malin et au soir, c'est que ie uous adore de cueur et de bouche en foy, en espérance et en charité de . ceste petite orayson qui tant seulement appartient a uostre benoiste maiestc seigneurie etdiuinité. et uous requiers »

EXTRAIT du tiailé intitulé Le chevalier dé la Tour, composé en 1871 par Geofiioy de la Tour Laudry, mais remis dans un français plus moderne vers la fin du x\"

siècle , et ainsi imprimé à Paris par Guillaume Euslacc , en 1514, in- fol. goih.

« Comment la fille au roy darragon perdit a estre royne despaîgne.

« Jl est contenu es geste despaigne que le roi darragOQ auoit deux filles , et voulut le roy d'espaigne en auoir une ; et pour mieulx eslire celle qui mieulx luy plairoit, si se contrefit en guise dung seruiteur et alla auec ses ambassadeurs et messages qui estoient ung evesque et deux barons. Et ne demandés pas se le roi darragon leur fist grant honneur et grant ioye. les filles du roy s'appareillèrent et se ratournerent au mieulx qu elles peurent , et par especial lainsnée qui pensoit que les paroUes feussent pour elle, si furent leans trois iours pour veoir et regarder leurs contenances dont il aduint quau matin le roy despaigne qui estoit déguisé regardoit la contenance délies ; si regarda que quant len salua lainsnée quelle ne leur respondit riens que entre ses dèns et estoit fiere et de grant port, mais sa seur estoit humble et de grant courtoysie plaine et saluoit humblement le grant et le petit »

Nota, Un fac simile accompagne cet article dans notre recueil. Il est inutile de dire qu^après plusieurs autres renseignemens pris par le faux serviteur sur le caractère et la conduite des deux sœurs, il préféra la cadette.

EXTRAIT de ["Histoire des trois Maries, composée en vers français par Jean de Venclte en 1845 et mise co prose en 1505 par Jean Drouin qui y a fait plusieurs additions aux-

quelles nous n'empruntons que la tirade contre le luxe des dames de Lyon , luxe qui sans doute avait été occasionne par le séjour que la cour avait fait dans cette ville pendant les guerres d*[talie. Jean Drouin apostrophe ainsi ces dames :

«0 femmes de Lyon, qui en toutes gorres (<) passez les femmes de franco, uostre désir ne est que en beaus habillemens et riches bagues ; uostre cueur est de tout a danser, rire , railler et gaudir a tort et a trauers; uos grans mondanitez, uos lestes accoustrées de perles, chaisnes et pierreries, seront elles cause de uostre sainement ? certes io crois que non. uos obstinations et uouloir de faire pis seront ils cause demander uostre uie? certes ic crois que non ; car iai ueu de mes yeulx que plus ua auant et plus estes gorrieres. De nos parisiennes je me desporte, car elles ne portent pas si grans estât, sinon quelles le puissent bien maintenir sans reprehension. Des amyennoises ie ne dis mot , car leur uie est très simple et leur estât très honneste. les orleianoises approuchent des parisiennes en plusieurs choses. Les Rouennoyses passent toutes les aultres, et les auignonoises aussy, mais a cfeulx a qui il appartient i en laisse la correction »

Nota. Cet ouvrage de Jean Drouin offre beaucoup d'autres singularité^. Par exemple, il fait des reproches aux femmes de ne pas allaiter leurs enfans comme a fait la Sainte Vierge « et cela par un altachemeot mondain

(1) Le mot 9orr0 signifie luxe, magnificence, ostentation , vanité, rccbercbe dans la toilette, débauche, etc. Favi», dans son Théâtre d'A«ineur, appelle la trop fameuse Isabeau de Bavière v grande gorre, pour se a bobander, dit-il, en habits à rallcmandc. «

u à la beauté de leur seio ; ce qui toucbail fort peu la mère du Sauveur, o Ailleurs il exhorte les geos d^église à ne point donner de bénéfices à leurs parens <* suivant Texemple de Jésus-Christ qui ne fit pape aucun des « siens. » Il rapporte aussi une tmtoire de saint Longis (ce soldat qui perça le c6té de J.-G. ) lequel, après sa conyersion, fonda le monastère ferile-Barbe, etc., etc.

LETTRE de François 1", ëcrile en loâl ; celte lettre prouvera que si ce roi a rendu un grand service aux lettres par la protection qu*il leur a accordée, et suitout par Tusage de la langue française qu*il a rendu plus commun ( f ] , il n*a du moins pas contribué personnellement par sou style et par sou orthographe à ramélioration de cette langue. Voici cette lettre , prise au hasard entre plusieurs ; elle est adressée ^ sa mère , Louise de Savoie.

« Madame, Tout aseleure ynsy que ie me youloys mettre o lit est aryué Laual, lequel ma aporté la sertenete deu leuement deu siège de Mesyeres; ie croy que nos anemys soat en grant pêne vu la honteuse retraite qu yl ont fet : pour tout le your de demayn , ie soré le chemin quys prendront, et selon sela il nous fodra gouverner, et s'yl ont ioué la pasyon , nous iourons la vangance (2). Vous suplyant, madame, vQuloyr mander partout fere remercier Dieu et fesant fyn a

ma lettre , remetant le tout seur le porteur, pry a Dieu qu'il vous doynt très bonne vie et longue. Votre très humble et très obeyssant fyls

signé Frakçots. »

(1) Vo^ez soa ordonnance du mois d^aoûl 1539, rédiçéc par Poyct.

(2) Cela est relatif aux Mystères qu^on jouait alors^

EXTRAIT des ^finales d'^quilainê de Jean Boncbet , liuhliëes en 1525. Il est question dans ce passage de la réforme de Luther qui alors commençait à se répandre de tous côtés , et qui mettait en mouvement tous les esprits.

« Lors commencea le temps de pleurs et de douleur pour les injustices , exactions et aultres aduersitez depuis aduenues en franco et ailleurs procédans , comme il est à croire , de plusieurs péchez publicques [sic], scauoir de hérésies, superstitions, deuinations, ars magicques et choses contraires a la foy catholique qui ont eu depuis cours ; et aussi que tous estats sont peruertis et déguisez de meurs, conditions et

qualitez Le xv iour dauril mil ccccc. xxi , les

faulses propositions de maistre Martin Lutlipr furent disputées en lescoUe de théologie de Paris , et comme erronées , hereticques et scandaleuses condamnées et reprouuées.... par icelles ledit Martin Luther et ses adhérons tendent a destruyre la monarchie de leglise romaine , lauctorité du pape, puissance et dignité ecclesiasticque , adnuller aucuns des sacremens leglise, et entre autres celluy de confession auriculaire. VeuUent donner puissance à toutes personnes chrestiennes indifferamment de consacrer, prohibent la vénération des ymages , les prières que on faict aux saincts et sainctes, contempnent toutes les institutions faictes par les papes et saincts conciles tant des jeûnes que prohibition de manger chair, et aussi des religions (ordres religieux) approuvées, tendans par ces moyens fort caultèment attaire les simples

personnes a viure a leur volunté et subsecutivement a dénier de la foy non apparemment, mais soubs couuerture du bien »

EXTRAIT de Montaigne. On peut bien assurer qu'à la mort de Montaigne (en 1592), la langue française, a part quelques mots et Torthographe étymologique , était formée et qu'elle avait alors toute la force , toute Ténergie , toute la concision dont une langue puisse s'honorer ; c'est pourquoi nous terminerons nos extraits par le mot que ce philosophe naïf , mais parfois un peu trop en déshabillé , a mis ea tête de son ouvrage modestement intitulé Essais.

« C'est icy un liure de bonne foy , lecteur. Il t'aduertit dès lentrée que ie ne m'y suis proposé .auscune fin , que domestique et priuée : ie n y ai eu nulle considération de ton seruice, ny de ma gloire : mes forces ne sont pas capables d'un tel dessein. le Tay voué à la commodité particulière de mes parents et

amis Si c'eust esté pour rechercher la faueur du

monde, ie me fusse mieulx paré, et me presenteroy en ime desmarche estudiée : ie veulx qu'on m'y voye en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention et artifice : car c'est moyque ie peinds. mes défiants s'y liront au vif , et ma forme naifue austant que la reuerence publique me l'a permis. Que si i'eusse esté parmy ces nations qu'on dict viure encores soubs la doulce liberté des premières loix de nature , je t'asseure que ie m'y feusse tresvolontiers peinct tout entier et tout nud. Ainsi lecteur, ie suis moy-mesme

la matière de mon livre ; ce n'est pas raison que tu employés ton loisir en un subiect si friuole et si vain. Adieu donc. De Montaigne , ce premier de mars mil cinq cents quatre vingt. »

Tels sont les fragmens ou extraits d'une partie de notre Recueil des monumens de la langue française. Nous ne nous dissimulons point que ces extraits en petit nombre, et qui ne sont, pour. ainsi dire, que des fragmens de fragmens , ne peuvent donner qu'une idée très-imparfaite de l'état de la langue dans les différens siècles et dans les différentes parties de la France. -Mais ce n'est pas dans un espace aussi restreint qu'il était possible d'appuyer l'histoire de cette langue d'une quantité suffisante de pièces originales et authentiques , qui , raisonnées , discutées et présentées à des époques très-rapprochées , fissent voir, en marquant tous ses pas, combien sa marche a été lente et cependant graduée depuis Charles-le-Chauve jusqu'à Charles V, et comment la protection que ce dernier prince a accordée aux lettres a fait prendre à cette langue un essor plus prononcé, plus suivi et qui a contribué à en accélérer les progrès ; notre Recueil complet pourra seul offrir ces développemens.

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