LE MYSTÈRE DU CHRIST OU DU DIEU PERSONNEL
Les mystères fondamentaux du christianisme sont, comme nous l’avons vu, des vœux réalisés; le christianisme n’est que l’imagination au service du cœur. Il est plus agréable et plus commode de souffrir que d’agir , plus agréable d'être délivré et sauvé par im autre que de se délivrer soi-même, de faire dépendre son salut d’une personne que de la force de l’activité volontaire ; plus agréable d’aiiner que de faire des efforts, de se savoir aimé de Dieu que de s’aimer soi-même, de l’amour simple, naturel, inné dans tous les êtres ; plus agréable de se mirer dans les yeux rayonnants d’amour d’un autre être personnel, que de jeter un regard dans le miroir de sa conscience ou dans les froides profondeurs de l’océan de lanature ; plus agréable et plus commodeen générai de se laisser diriger par son propre cœur comme si c était le cœur d'un autre, au fond pourtant le même que nous, que de se diriger soi-même par l’intelligence et la raison\/, e cœur est le moi soufrant et il souffre de son .action sur lui-même comme d’une impression extérieure. Sa nature, la nature du sentiment est une nature rêveuse ; aussi ne connalt-il rien de plus agréable, rien de plus profond que le rêve. Dans le rêve, mon action sur moi-même me parait venir du
dehors ; mes sensations, mes idées, mes sentiments se transforment en événements et en êtres extérieurs : et ce que je fais moi-même, il me semble que je le souffre. Le rêve brise deux fois les rayons lumineux, de là son charme indicible. Nous sommes bien la même personne flans la veille et dans le rêve ; mais, dans le premier cas, nous agissons sur nous-mêmes; dans le second, nous sommes affectés comme si un autre être agissait sur nous. Je me pense, voilà qui est tout à fait froid, rationaliste. Je suis pensé par Dieu, je me pense moimême comme objet de la pensée de Dieu, voilà qui est agréable au cœur, tout à fait religieux. La fantaisie du cœur est un rêve les yeux ouverts. La religion est le rêve de la conscience éveillée. Le rêve est la clef de tous les mystères de la religion'.
La loi suprême pour le cœur c’est l’unité immédiate fie la volonté et fie l’acte, du désir et de la réalité. Cette loi, le Sauveur l'exécute. De même que le miracle réalise d’une manière immédiate tout à fait opposée à l’activité de la nature les désirs et les besoins physiques de l'homme, de même le Sauveur, le réconciliateur,
l’homme-Dieu satisfait nos besoins et nos désirs intimes
d’une manière immédiate, tout à fait contraire à l’activité morale, en nous dispensant d’agir par nous-mêmes. Ce que tu désires est déjà accompli ; tu veux mériter, conquérir la félicité dont la morale est le moyen et la condition, mais tu ne le peux pas. c’est-à-dire en vérité tu n'en as pas besoin. Ce que tu te proposes est déjà exécuté, tu n’as besoin que de te laisser faire, que de croire et de jouir. Tu veux te rendre Dieu propice, apaiser sa colère, avoir la paix avec ta conscience ; mais cette paix existe déjà ; cette paix, c’est le médiateur,
c’est l’homine-Dieu; il est ta conscience rassurée et satisfaite, il est l'accomplissement de la loi et par cela même l’accomplissement de tes vœux et de tes efforts.
Aussi n'est-ce plus désormais la loi, mais l’exécuteur de la loi qui est le modèle, le lil conducteur, la règle de ta vie. La loi n’a d’autorité et de valeur qu’en face de la résistance; quiconque exécute la loi, la rend par cela même superflue et lui dit : Ce que tu veux, je le veux aussi ; ce que tu ordonnes, je l'affirme par mes actions, ma vie est la loi véritable et vivante. L’exécuteur de la loi prend donc la place de la loi elle-même, et il la prend sous la forme d’une loi nouvelle dont le joug est doux et facile ai porter. A la place de l’ordre qu’elle impose, il se donne lui-même pour exemple, comme objet de l'amour, de l’admiration, du zèle imitateur, et il opère ainsi notre délivrance du péchéALa loi ne me donne pas la force d’exécuter la loi; non, elle est barbare, elle commande seulement sans s’inquiéter si je puis la remplir, ni comment je dois la remplir; elle m’abandonne à moi-même sans conseil et sans secours. Mais celui qui m’éclaire et me guide par son exemple, celui-là me saisit par le bras et me communique sa propre force. La loi ne fait aucune résistance au péché, mais l’exemple fait des miracles. La loi est morte, mais l’exemple vivifie, remplit d'enthousiasme, entraîne l’homme involontairement. La loi ne parle qu’à l’intelligence et se met en opposition directe avec nos penchants ; mais l’exemple a pour auxiliaire un penchant d'une grande puissance, le penchant involontaire à l’imitation. L’exemple agit sur le cœur et la fantaisie; il a. en un mot, une force magique, c'est-à-
dire sensible, car la force (l’attraction magique, involontaire, est un attribut essentiel de la matière en général, des sens en particulier.
Si la vertu pouvait ou voulait se laisser voir, disaient les anciens, sa beauté gagnerait tous les cœurs et les remplirait d’amour, d’admiration et d’enthousiasme. Les chrétiens ont été assez heureux pour voir ce désir / exaucé. La loi des païens était dans leur conscience, les Juifs avaient une loi écrite ; les chrétiens ont eu un exemple, un modèle, une loi visible, personnelle, vivante, une loi humaine, de chair et de sang. De là la , joie des premiers chrétiens, de là l’orgueil du c.hris- i tianisme proclamant que lui seul possède et peut donner la force de résister au péché, et cet orgueil, nous ne voulons pas ici du moins lui en contester la légi- . timité. Observons seulement que la force de l’exemple n’est pas tant la force de la vertu que celle de l’exemple en général, comme la puissance de la musique religieuse n’est pas la puissance de [la religion, mais la puissance de [la musique. Le modèle de vertu excite bien aux actions vertueuses, mais ces actions ne sont pas pour cela le fruit d'intentions vertueuses ni de motifs d’action vraiment moraux. D’ailleurs cette explication simple et vraie de la force de l’exemple par contraste avec la puissance de la loi n’exprime pas d'une manière complète le sens religieux de la délivrance et de la réconciliation chrétienne. Le centre autour duquel tout gravite, c’est bien plutôt la puissance personnelle de ce médiateur miraculeux qui n’est ni Dieu ni homme, mais à la fois homme et Dieu, et qui ne peut être compris que dans ses rapports avec l’idée et le sens du miracle. Dans ce sens, le Sauveur
n'est qu’nn désir réalisé, le désir d'être indépendant des lois de la morale, c’est-à-dire des conditions auxquelles est enchaîné dans le cours des choses naturelle* l’exercice de la vertu, le désir d’être délivré en «n clin d'œil, par un coup de baguette, c'est-à-dire de la manière la plus subjective, la plus agréable au cœur des maux et des douleurs inséparables de la vie morale. « La parole de Dieu, dit Luther, accomplit rapidement toutes choses, t'accorde le pardon de tes fautes et la félicité éternelle, et il ne t’en coûte rien de plus que d’entendre la parole divine, et, après l'avoir entendue, d’y croire. Si tu y crois, tu obtiens tout sans fatigue et sans retard. » Mais pour entendre cette parole et par suite pour avoir la foi, il faut d’abord un don de Dieu. «La foi n’est donc pas autre chose qu'un miracle psychologique, qu’un miracle opéré par Dieu dans l’homme, » dit encore Luther. Les vertus des païens ne sont que des vices dorés, car la morale dépend de la foi; c’est par la foi que l'homme est délivré du péché ou plutôt de la conscience du péché : l'homme n’est par conséquent libre et bon que par un miracle.
Ce rapport entre la puissance miraculeuse et l’idée •lu médiateur est prouvé par l’histoire. Les miracles de l'Ancien Testament, la proclamation de la loi, la providence, en un mot tous les attributs qui fondent l’essence de la religion étaient déjà par le judaïsme placés dans la sagesse divine, dans le Verbe, dans le Logos. Mais ce Logos est pour Philon quelque chose d’indéfini, tantôt nne conception, tantôt une réalité ; c’est-à-dire, Philon hésite entre la philosophie et la religion, entre le Dieu métaphysique, abstrait, et le Dieu réel, religu ux. Le christianisme seul lui a donné un corps.
d’ètre imaginaire en a fait un être réel, s’est concentré, s'est personnifié en lui comme dans le seul être, dans le seul objet qui soit le fondement, l’expression de sa propre nature.
Dieu, en tant que Dieu, est le cœur encore fermé, retiré en lui-même; le Christ est le cœur ouvert et expansif, arrivé à la pleine certitude de sa vérité et de sa divinité; car le Christ ne lui refuse rien, exauce toutes ses prières. Eu Dieu le cœur est silencieux, il n’ose pas encore exprimer ses chagrins, il se contente de soupirer; dans le Christ il avoue tout, il confesse tout, il ne garde plus rien pour lui. Le soupir est un vœu encore inquiet; s’il se fait entendre, c’est seulement pour se plaindre de n’avoir pas ce qu'il désire et non pour déclarer nettement, ouvertement ce qu’il veut, comme s’il doutait de la légitimité de ses réclamations. Dans le Christ son angoisse a disparu ; le Christ est le soupir changé en hymne triomphal, la confiance absolue du cœur dans la réalisation de ses vœux cachés en Dieu, la victoire du cœur sur la mort, sur toutes les puissances de la nature, la résurrection non plus seulement espérée mais déjà accomplie. Le Christ est le cœur rendu libre de tous les obstacles, de toutes les souffrances, la fantaisie heureuse, la divinité risible.
Voir Dieu, voilà le désir suprême, le suprême triomphe du cœur. Le Christ est la réalisation de ce désir et de ce triomphe. Dieu comme objet de la pensée pure est un être éloigné, et nos rapports avec lui sont aussi abstraits que le seraient nos rapports d’amitié avec un homme qui vivrait loin de nous et que nous ne connaîtrions pas personnellement. Quelle que soit la force avec laquelle il se rend présent à notre esprit, soit par
ses œuvres, soit par les preuves d'amour qu’il nous donne, il reste toujours un vide qui n’est pas comblé, et le cœur n'est pas satisfait. Tant qu’un être ne nous est pas connu de vue, nous sommes toujours en doute s'il est tel (pie nous nous le représentons ; sa vue seule nous donne une confiance absolue, nous délivre de toute inquiétude. Le Christ est Dieu connu personnellement ; par lui nous avons l’heureuse certitude que Dieu est et qu’il est tel que le cœur le désire et le veut pour la satisfaction de ses besoins. Dieu comme objet de la prière est bien déjàun être humain, puisqu’il écoute les plaintes de l’homme et prend part à ses souffrances, mais il n'est pas encore pour la conscience religieuse un homme réel. Ce dernier vœu de la religion, le Christ le réalise, et tous les mystères sont ainsi dévoilés, mais dévoilés dans la langue particulière à la religion qui ne parle que par images. Ce que Dieu est dans son être , le Christ en est la révélation, la manifestation sensible. Dans ce sens, on peut dire que le christianisme est la religion parfaite, absolue, car le but de la religion, c’est que Dieu, qui n'est pas autre chose (pie l’ètre même de l'homme arrive enfin use réaliser comme tel, à être comme homme objet de notre consciencey'et ce but, la religion chrétienne le remplit par l’incarnation, et l'incarnation n'est point du tout un fait passager, car le Christ reste encore hommeaprès son ascension, homme par le cœur et par la forme ; seulement son corps n’est plus désormais un corps terrestre, et la douleur n'a aucune prise sur lui.
Les incarnations de Dieu chez les Orientaux, principalement chez les Indiens, sont loin d’avoir la même importance; elles se renouvellent si souvent qu’elles
deviennent indifférentes et perdent toute leur valeur. L'humanité de Dieu c’est sa personnalité ; Dieu est un être personnel, cela veut dire : Dieu est homme. Le sens de l’incarnation est infiniment mieux atteint par une seule personnalité que par une suite de personnes apparaissant l’une après l'autre et disparaissant de même. Dans ce dernier cas il n’y a pas de raison pour en finir, car la fantaisie n’a pas de bornes, et tous ces personnages divins ne semblent plus que des fantômes, •pie de simples apparitions. Là, au contraire, où l’incarnation n’a lieu que dans une personnalité exclusive, là elle en impose avec toute la puissance d'une personnalité historique ; la fantaisie est réglée et n'a plus la liberté de s’en représenter d’autres. Cette personnalité unique m’impose la foi à sa réalité ; d’objetde l’imagination elle devient objet de la tradition historique.
Si la personnalité, pour être vraie, doit être une, pour être réelle, il faut qu’elle soit chair et sang. La dernière preuve donnée par , l’auteur du quatrième évangile pour démontrer que la personne visible de Dieu n’était pas un fantôme, une illusion, mais un homme véritable, c’est que le sang coula de son côté percé d’une lance lorsqu’elle était sur la croix. Quand le Dieu personnel est un vrai besoin du cœur, il faut que ce Dieu lui-même souffre ; sa souffrance seule est la garantie de sa réalité. La passion du Christ est la confiance suprême, la suprême jouissance, la suprême consolation du cœur; le sang du Christ peut seul apaiser la soif, l’aspiration vers un Dieu personnel, c’est-à-dire humain, sensible et compatissant.
Rien de plus superficiel que de prétendre que le christianisme n’est pas la religion d'un Dieu personnel,
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mais de trois personnes. Il en est ainsi, il est, vrai, dans la dogmatique; mais la personnalité du Saint-Esprit est réfutée par la dogmatique elle-même lorsqu'elle en fait un don du père et du fils, et lui enlève ainsi tout attribut personnel. L’origine du Saint-Esprit dément sa personnalité ; c’est par la génération et non par un souffle (spiratio) qu’un être personnel est produit. Et même le père, comme représentant de l’idée précise de la divinité, n’est une personne qu’en imagination; en réalité, il n’est qu'une idée abstraite, qu’une pure conception. Point de personnalité sans corps, sans une forme déterminée; le Christ seul est le Dieu personnel, le Dieu vrai, réel des chrétiens, ce qu’on ne saurait trop souvent répéter. En lui se concentre la religion chrétienne, l'essence de la religion en général ; en lui le cœur et 1 imagination ne font qu’un, car il épuise toutes les joies de l’une et toutes les souffrances de l’autre.
1 Le christianisme se distingue des autres religions en ce qu’il unit le cœur et lçt fantaisie à qui ces dernières laissent suivre chacun sa voie. Eu lui la fantaisie décrit un cercle dont le cœur est le centre; elle n’obéit, qu’aux besoins du cœur, n’exauce que ses désirs, n'a de rapports qu’avec ce qui lui est nécessaire ; elle n’a, en un mot, qu’une tendance pratique et aucune tendance [ poétique. Les miracles du christianisme ne sont pas les œuvres d’une activité libre, arbitraire, désintéressée; ils nous transportent sur le terrain de la vie commune et réelle, ils font sur l’homme de sentiment une impression irrésistible, parce qu’ils ont pour eux la nécessité I même de la satisfaction du sentiment. La puissance de la fantaisie est ici la puissance du cœur; c’est le cœur enivré de sa victoire. Chez les Orientaux, chez les
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Grecs, l’imagination, sans s’inquiéter des besoins du cœur, s’enivrait de la splendeur et de la magnificence des choses de la terre; chez les chrétiens, elle descendit du palais des dieux pour visiter le réduit du pauvre, où ne règne que la nécessité du besoin, et elle s'est humiliée sous la puissance de cette nécessité. Mais plus elle a rétréci son domaine, plus elle a gagné en force, et contre la puissance des besoins du cœur est venu échouer l'insolent orgueil des dieux de l'Olympe. Rien ne peut, en effet, résister à la puissance du cœur et de l’imagination réunis. Et cette alliance de la fantaisie avec la nécessité des besoins intimes, cette alliance c’est le Christ; aussi toutes choses lui sont soumises. Il est le souverain du monde dont il dispose selon son bon plaisir ; mais cette souveraineté sur la nature est ellemême soumise à celle du cœur. Le Christ n’impose le silence à la mer mugissante et à la voix terrible des puissances naturelles que pour écouter les plaintes et les soupirs des malheureux.
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PAGANISME ET CHRISTIAWSMB
Le Christ est la toute-puissance de la subjectivité humaine, le cœur délivré des liens et des lois de la nature, concentré en lui-mèine par sa séparation d’avec
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le inonde, l’accomplissement (le tous les désirs, l’ascension de la fantaisie, la fête de résurrection du cœur. Le Christ est la différence qui sépare le christianisme du paganisme.
Le chrétien s’est mis à part de l’ensemble des choses,
! s’est considéré comme un tout indépendant et capable de se suffire à lui-même, comme un être absolu aui dessus et en dehors du monde. Par cette rupture de tout rapport entre lui et l’univers, il s'est senti infini, — car la borne de la subjectivité, c’est l’univers ou , l’objectivité, — il n’a plus eu de motifs de mettre en doute la vérité et la valeur de ses désirs et de ses sentiments. Le païen, au contraire, loin de se concentrer en lui-même, se laissait pénétrer de toutes les influences delà nature, ouvrait tous ses sens à la perception du monde. Quelle que fut son admiration pour la magnificence et la sublimité de l’intelligence et de la raison, il était assez libéral, assez objectif pour laisser vivre la matière en idée comme en fait, et même pour la laisser vivre éternellement. Le chrétien était intolérant en pratique comme en théorie ; pour assurer sa propre vie dans l’éternité, il croyait devoir anéantir la nature, et , c’est ce qu’il fait dans sa foi à la fin prochaine de l’univers. Les anciens étaient libres, indépendants, mais leur liberté n’était que celle de l’indifférence envers eux-mêmes; les chrétiens étaient libres, indépendants ] > de la nature, mais leur liberté n’était que la liberté de 1 j 1 la fantaisie, la liberté du miracle; car la vraie liberté \ i a pour règle la nature et la connaissance des choses/ i *• Les anciens étaient si ravis de l’harmonie du monde, du cosmos, que dans ce ravissement ils se perdaient euxmêmes de vue et s’évanouissaient dans l’ensemble. Les
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chrétiens méprisaient le monde ; qu’est en effet la créature à côté du. créateur? Que sont le soleil, la lune et les étoiles à côté de l’àme humaine? Le inonde passe, mais l'homme est éternel. Si les chrétiens, en arrachant l’homme à tout rapport avec la nature, sonttombés dans cette délicatesse exagérée qui déclare impie et injurieuse pour la dignité humaine toute comparaison de l’homme avec l’animal, les païens, au contraire, sont tombés dans l’extrême opposé, dans cette grossière manière de voir qui ne fait aucune distinction entre l’animal et l'homme et qui va même comme Celse, un des adversaires du christianisme, jusqu’à placer l’homme 1 au-dessous de l’animal.
Non-seulement les païens considéraient l'homme j dans ses rapports avec l’univers, mais encore ils ne . j pouvaient le comprendre que dans ses rapports avec |
les autres hommes, avec le corps social. Ils distinguaient, strictement du moins, comme philosophes, l’individu de l’espèce, en faisaient un membre du genre humain, et comme partie le subordonnaient au tout.;
Les hommes passent, mais l'humanité reste, dit un 1 philosophe païen. Comment peux-tu te plaindre de la \ perte de ta fille? écrit Sulpicius à Cicéron. Des villes célébrés, de grands empires ont péri, et c’est ainsi que tu te désoles de la mort d’un être qui a si peu d'importance ? Où donc est ta philosophie ? L’espèce, l'humanité, l’intelligence étaient pour les anciens des choses grandes et sublimes ; l'individu n’était presque rien. Le christianisme, non pas, il est vrai, celui d’aujourd'hui, qui s’est pénétré de l’esprit antique et n’a conservé du christianisme que le nom et quelques principes généraux, forme un contraste directavec la religion païenne.
et c’est par ce contraste seul qu’on doit le comprendre, si on ne veut, pas le défigurer par des interprétations spéculatives et arbitraires. Il est rrai jusqu'au point oit son contraire est faux ; il est faux jusqu'au point oit son ; contraire est vrai. Les anciens sacrifiaient l'individu à l’espèce ; les chrétiens, l’espèce à l’individu. Ou bien, le paganisme ne voyait dans l'individu qu'un membre distinct et dépendant de l'ensemble ; le christianisme, au contraire, l'identifiait avec l’espèce, ne le comprenait que dans une nnité immédiate et sans différence ; avec elle (1).
(I) On sait qu’Aristotc dans sa politique, dit que l’individu,
I par cela même qu'il ne peut se suffire, est à l’état ce que la • partie est au font, et que par conséquent l’état a précédé la famille et l’individu, de même queletout précède nécessairement la partie. — On peut dire que les chrétiens aussi sacrifiaient l’individu à l’espèce; saint Thomas d’Aquin, par exemple, un des plus grands penseurs et théologiens du christianisme, dit que la partie se sacrifie par un instinct naturel pour la conservation du tout . « Chaque individu aime naturellement bien plus le bonheur de son espèce que le sien propre; chaque être aime à sa manière, et plus que lui-même. Dieu en tant qu’il est le bien universel, » (Summa, p. I, qu. fiO, art. 5.; Il loue les Romains de ce qu’ils mettaient leur patrie au-dessus de tout et lui offraient en sacrifice leurs biens et leur sang. De regfm. princip., 1. III.) Maisces pensées n’ont pour le christianisme de valeur que sur la terre et non /tans le ciel, doits la morale et non dans la dogmatique, dans l'anthropologie el non dans h théologie. Aristote déclare que l’amitié est nécessaire au bonheur; saint Thomas ne pense pas de même. « Une société d’amis, dit-il, n’est pas indispensable pour le bonheur, parce que l’homme possède en Dieu la plénitude des perfections; lors mémo qu’une âme aurait seule la jouissance de Dieu, clic n’en serait pas moins heureuse, bien qu’elle n’eût aucun prochain à
Pour le christianisme, l'individu était l’objet d'une ■ providence immédiate, c’est-à-dire l’objet immédiat de l’ètre divin. Les païens ne croyaient à une providence pour chaque homme en particulier que par l’espèce, la loi, l'ordre général du monde, c’est>-à-dire ils croyaient à une providence naturelle et non surnaturelle, à une providence ayant sa source dans les rapports nécessaires des choses; les chrétiens , au contraire, supprimèrent tout moyen terme, se placèrent en rapport direct avec, l’ètre infini qui comprend et prévoit tout; en un mot j ils identifièrent l'ètre particulier avec l'ètre général.
Mais l’idée de la divinité ne fait qu'un avec l'idée de ( 1 ' l'humanité; tous les attributs divins sont des attributs j de l’espèce humaine, attributs bornés dans l’individu, mais dont les bornes disparaissent dans l’essence de l’espèce, dans son existence même, parce que cette existence n'est réalisée que par tous les hommes pris ensemble dans le passé et dans l’avenir. Ma science et • ma volonté ont une limite ; mais cette limite n’en est pas une pour un autre, et encore moins pour tous ; ce qui est impossible, inintelligible pour une époque est intelligible et possible pour l’époque qui la suit. L’histoire de l’humanité ne consiste qu’en une suite ininterrompue de victoires sur les obstacles qui, dans un certain temps, passent pour des bornes de notre nature, et par conséquent pour infranchissables. L’avenir démontre toujours que. ces prétendues bornes de l’espèce ne sont que des
aimer. » (Prima sccundæ, qu. 4, 8.) Le païen éprouve donc le besoin de l'espèce, d’un être semblable a lui-même pour être heureux; le chrétien n’a besoin de personne, parce que son individualité est un être universel, parce qu’il possède tout en j' TKeu, c'est-à-dire en lui-même.
18î$ ESSENCE TtV CHRISTIANISME
1 bornes des individus. Les progrès de la philosophie et ' ; des sciences naturelles fournissent sur ce sujet les preuves les plus intéressantes, et rien ne serait plus instructif qu’une histoire des sciences écrite à ce point , de vue pour montrer dans toute sa nullité l’erreur de tous ceux qui prétendent pouvoir limiter les facultés et la puissance de l'espèce humaine.
Comme le sentiment de la limitation est, un sentiment douloureux, l’individu s’en délivre par la contemplation de l’être parfait. Cette contemplation lui pro- , cure la jouissance de tout ce qui peut lui manquer. Dieu, chez les chrétiens, n’est, pas autre chose que l’intuition de l’unité immédiate de l’espèce et de l’individualité, de l'être général et de l’être particulier ; il est l’idée de l’espèce conçue comme individu, l'espèce elle-même parfaite et sans limitation, en tant que réalisée dans une individualité infinie et universelle. En Dieu existence et essence sont identiques. La plus haute pensée au point de vue de la religion ou de la théologie peut s’exprimer ainsi : Dieu n’aime pas, il est l'amour même; il ne vit pas. il est la vie ; il n’est pas juste, il est la justice ; il n'est pas une personne, mais la personnalité, c'est-à-dire il est l’espèce, l’idée, pensée immédiatement comme réalité.
C’est par cette concentration de qualités et de puissances générales en un être personnel que Dieu est pour la fantaisie un objet d’un charme si profond, tandis que l’idée de l’humanité lui parait froide et vide. Pour se représenter cette idée dans la réalité, l’imagination se voit, en effet, obligée d’évoquer la foule innombrable des individus. En Dieu elle trouve tout réuni d'une seule fois et dans un seul être. Dieu est
l’amour, la vertu, la beauté, la sagesse, la table com- / plète des facultés, des puissances contenues dans l’es- / pèce humaine, et comme il est l'être même de l'homme, il est facile de voir que les chrétiens ne se distinguent des païens que par leur identification immédiate de l’espèce et de l’individu. Ils ont donné à la personne une importance générale et universelle : ils l’ont divinisée, ils en ont fait l'être absolu.
La différence des deux religions est surtout caractérisée pur leur manière d’entendre le rapport de l’indi—
> vidu avec l’intelligence, la raison, le »o-3c. Les chrétiens individualisaient l’intelligence, les païens en faisaient un être universel. Pour les païens la raison constituait l’essence de l'homme ; pour les chrétiens elle n’en était qu'une partie. Pour les païens l'intelligence seule, l'espèce était immortelle ; pour les chrétiens c’était l’individu. De là dérivent toutes les différences qu’on peut constater entre la philosophie païenne et la philosophie chrétienne.
L’expression la plus claire, le symbole le plus caractéristique de cette unité immédiate de l’individualité et de l’espèce dans le christianisme, c’est le Christ, le Dieu réel des chrétiens. Le Christ est le modèle, l'idée vivante de l’humanité ; l’homme pur, céleste, impeccable, doué de toutes les perfections morales et divines, l’homme espèce, l’Adam Cadmon, concentrant dans une personne unique l’humanité tout entière. Le Christ «le la religion n’est pas le centre, mais la fin de l’histoire, et la fin de l’histoire en est la preuve. Les chrétiens étaient dans l’attente de la fin du monde prophétisée par le Christ dans la Bible, en termes aussi clairs que possible, en dépit de tous les mensonges et de tous
les sophismes des exégètes modernes. L’histoire a son fondement dans la différence de l’individu et de l'espèce ; dès que cette différence disparaît, l’histoire cesse aussi et perd toute signification. Dès lors il ne reste plus rien à l’homme que la contemplation de son idéal réalisé, que la pensée de la venue prochaine de Dieu et de la fin de l’univers.
L’absence complète de l’idée de l'espèce dans le christianisme se montre surtout dans sa doctrine sur la faiblesse des hommes et leur penchant général au péché. Cette doctrine exige, en effet, que l'individu ne soit pas un individu ; suppose nécessairement qu’il est par lui-môrne un être complet, qu’il épuise la représentation ou l’existence du genre humain. Elle témoigne \ d’un manque absolu de contemplation objective, du manque cche les chrétiens de la conscience que le toi | est nécessaire à la perfection et à l’accomplissement du moi, que les hommes ne réalisent l’homme que par leur union, et que ce n'e3t que pris ensemble qu’ilssont ce que l'homme doit être et peut être. Tous les hommes sont pécheurs, je l'accorde, mais ils ne le sont pas tous de la même manière. L'un est enclin au mensonge et l’autre consentirait à mourir plutôt que de manquer à sa parole; celui-ci est porté à la boisson, celui-là aux plaisirs sexuels ; un autre n'a aucune de ces inclinations, soit par la grâce de la nature, soit par l’énergie de son caractère. Les hommes se complètent donc réciproquement sous le rapport moral comme sous le rapport physique et intellectuel ; ce n’est que dans leur ensemble qu'ils sont tout ce qu’ils doivent être, qu’ils représentent l’homme d’une manière parfaite.
C’est pourquoi la société élève et améliore. Involon-
ESSENCE DU CHBISTIANISMK
tairement, sans dissimulation , l'homme est tout autre dans ses rapports avec d'antres hommes que seul avec lui-mème. Des miracles s’accomplissent par la puissance de l’amour, surtout de l'amour sexuel. L'homme et la femme s'instruisent, se rectifient, se complètent l’un l’autre ; eux seuls par leur union réalisent et représentent l’espèce, l’homme tout entier. Sans l’espèce l'amour est inintelligible. L'amour est le sentiment que l'espèce a d’elle-mème dans le sein de la différence sexuelle. Dans l’amour la vérité de l'espèce, qui, sans cela, n’est qu'une affaire de raison, un objet de la pensée, devient affaire de sentiment, une vérité sensible, car dans l'amour l'homme exprime l’insuffisance qu'a pour lui son individualité, il demande à grands cris l’existence d’un autre en prétextant les besoins de son cœur; il regarde cet autre comme faisant partie de son propre être ; il déclare que sa vie, liée à lui par l’amour, est la seule vie humaine véritable, la seule qui ? - éponde à l'idée de l'humanité : imparfait, défectueux, faible, plein de besoins est l’individu; mais parfait, accompli, satisfait, infini est l’amour, parce qu'en lui le sentiment qu'a elle-même l'individualité devient le sentiment de la perfection de l'espèce. Tel est l’amour, telle est l’amitié, du moins là où elle est intime et vraie ; là où, comme dans l'antiquité, elle est une religion. Les amis se servent de complément l’un à l’autre ; l’amitié est un moyen, une source de vertus et plus encore, elle est elle-même une vertu, mais une vertu sociale. Ce n’est qu’entre gens vertueux que l’amitié peut s’établir, disaient les anciens. Il ne doit pas cependant y avoir égalité complète ; la différence est nécessaire, car l’amitié se fonde sur le besoin qu’éprouve
ESSENCE Dli CHRISTIANISME
l'homme de suppléer à ce qui lui manque. L’ami se donne par son autre lui-même ce qu’il ne possède pas ; l’amitié expie et fait pardonner les fautes de l'un par les vertus de l’autre ; l'ami justifie son ami devant Dieu. Quelque sujet à faillir que soit un homme, il prouve du moins qu’il y a en lui quelque chose de bon lorsqu'il a pour amis des hommes pleins de talent et de probité ;
; il montre que, s'il est imparfait, il aime malgré cela dans les autres la vertu et la perfection. Si donc un jour le Dieu juste veut régler avec moi le compte de mes faiblesses, de mes défauts et de mes péchés, je mettrai entre nous comme personnes intermédiaires, comme médiateurs et protecteurs, les vertus de mes amis et leurs bonnes actions. Ne serait-il pas barbare, 1 ne serait-il pas insensé, s’il me condamnait pour des fautes que j’aurais commises, il est vrai, mais aussi que j’aurais déjà condamnées moi-mème dans mon amour pour ceux qui en étaient exempts ?
Si déjà l'amour et l'amitié peuvent faire d’êtres incomplets par eux-mèmes un tout parfait , du moins relativement, combien, à plus forte raison, disparaissent I les fautes et les péchés des hommes en particulier dans le sein de l'espèce, qui n’a une existence proportionnée à sa nature que dans l'ensemble de l'humanité et par cela même ne peut être objet que de la raison ! Les la- 1 mentations sur le péché ne sont à l'ordre du jour que là où l’individu se regarde comme un être absolu, n'ayant besoin de personne autre que lui pour réaliser l'homme parfait, que là où à la place de la conscience de l'espèce il n’y a que la conscience exclusive de la personnalité. Là, en effet, l'individu fait de ses défauts, de ses faiblesses, de son impuissance, de sa limitation
ESSENCE DU CHBISTIANISME
les attributs de l'humanité elle-même dont il ne se distingue pas, dont il ne se regarde pas comme un membre. Quoi qu’il fasse, cependant, l’homme ne peut pas perdre la conscience de l'espèce, parce que la conscience qu’il a de lui-même est liée nécessairement à celle qu'il a des autres. Aussi, partout où il n’a pas l'idée de l’espèce comme telle, il en fait néanmoins l’objet de sa pensée et elle devient pour lui Dieu, c'està-dire un être exempt de toutes les défectuosités et libre de tous les obstacles qui lui semblent opprimer la nature humaine parce qu’il la croit épuisée, exprimée - tout entière par l’individu. Mais cet être n’est pas autre chose que l’humanité qui manifeste l’infinité de son essence en se réalisant dans une multitude infinie d’individus différents. Si tous les hommes étaient absolument égaux, l’espèce et l’individu ne feraient qu’un évidemment. Mais alors l’existence de plusieurs hommes serait un luxe pur ; un seul suffirait complètement pour remplir le but de l’espèce; tous auraient, dans l’unique qui aurait le bonheur de vivre, leur homme compensateur.
Assurément, l’essence de l’humanité est une; mais ' > cette essence est infinie et son existence réelle est par conséquent une variété infinie et inépuisable d’individus se complétant les uns les autres pour manifester la richesse de l’être. L’unité de nature est multiplicité dans l’existence. Entre moi et X autre il y a une différence essentielle, qualitative. Il est pour moi le représentant de l’espèce, quand même il ne serait qu'un; il compense le besoin de beaucoup d’autres, il a une signification universelle, il est le député de l’humanité au nom de laquelle il me parle à moi solitaire ; et quand même je
11'aurais que lui pour compagnon de vie, notre vie à deux serait une vie sociale et humaine. I, 'autre, et ceci est réciproque, l'autre est mon toi, mon autre moi, l'homme posé devant mon intelligence, mon intérieur mis à nu, l’œil se voyant lui-même. Par l’autre, j'acquiers la première conscience de l'humanité, je fais l'expérience que je suis homme ; dans l'amour que j’ai pour lui, il devient évident pour moi qu’il m’appartient comme je lui appartiens; que nous ne pouvons vivre l’un sans l'autre; que la vie sociale seule réalise l’humanité. Mais entre le moi et le toi il y a aussi une différence morale, critique. L'autre est ma conscience me regardant face à face, un reproche vivant de mes fautes lors même qu’il ne m’en dit rien, mon sentiment de pudeur personnifié. La conscience de la loi morale, du droit, de la convenance, de la vérité même est liée nécessairement k la conscience que j'ai de lui. Est vrai ce en quoi Vautre est avec moi d’accord. Unanimité entre les hommes, tel est le premier critérium du vrai, parce que l’espèce est la mesure dernière de la vérité. Ce que je pense seulement d’après la mesure de mon individualité n’enchalne pas l'opinion d’autrui, peut être pensé autrement, n’est qu’une manière de voir subjective, arbitraire, une simple possibilité. Mais ce que je pense dans la mesure de l'espèce, je le pense comme l’homme en général ne peut que le penser, comme chacun par conséquent doit le penser s’il veut être d'aecord avec la règle. Est vrai tout ce qui est conforme à l'essence de l'humanité, est faux tout ce qui est en contradiction avec elle. Il n’y a point d’autre loi. L’autre est ainsi pour moi le représentant de l’espèce humaine, le remplaçant des autres au pluriel; même son jugement peut
avoir pour mon esprit plus de valeur que celui de la foule innombrable. « Que le fanatique exalté se fasse des disciples aussi nombreux que les sables de la mer, — le sable n’est que du sable; que la perle soit à moi. et cette perle, c’est toi, ô mon ami, car la raison t’inspire et te gouverne. » L’adhésion , l’assentiment de l’autre est le signe auquel je reconnais que mes pensées sont justes, générales et vraies. Je ne puis pas assez me séparer de moi-même pour pouvoir me juger «l'une manière complètement libre et désintéressée; l’autre a un jugement impartial; par lui je rectifie et je complète mon propre goût, mon propre jugement, mes propres connaissances. Toutes ces différences morales, critiques entre les hommes, le christianisme les efface ; il nous coule tous au même moule, il nous frappe tous au même coin et sur la même enclume, il nous considère tous comme un seul et même individu. — Un seul et même moyen de salut pour tous les hommes sans distinction; un seul et même péché originel, fondamental, un seul mal héréditaire chez tous.
Et c'est parce que le christianisme, dans l’exagération de sa subjectivité, ne sait rien de l’espèce humaine dans laquelle reposent la délivrance, la justification, la réconciliation et le salut universel qu’il a eu besoin d'un . secours surnaturel, particulier et par cela même subjectif et personnel pour vaincre le péché. Si je suis seul l’espèce entière, ou si nous sommes tous absolument, égaux ; si mes défauts ne sont pas neutralisés, émoussés par les vertus des autres hommes, mon péché sera assurément une souillure, un opprobre qui appelleront la vengeance du ciel, une monstruosité révoltante qui ne pourra être anéantie que par des moyens extraordi-
ESSKNCE DU CHRISTIANISME
naires, surhumains et miraculeux. Mon semblable est le médiateur entre moi et l'idée sainte de l'humanité. « L'homme est pour l’homme un Dieu; » mon péché est rejeté en deçà de ses frontières, renvoyé à son propre néant, parce que c’est le mien et pas le moins du monde celui des autres.
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