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II. " L'INTÉGRISME

Mais à l'inverse, l'Église ne se ramène pas, sans mutilation, à son asped imjnuable et intemporel. Si l'ÉgUse eSt indépendante à l'égard du monde, de tout l'abîme de sa transcendance, et si, en ce sens, elle n'eSt pas " du monde ", par contre, elle eét ** dans le monde ", et, à ce titre, elle en fait partie par ce qu'il y a en elle de visible et d'humain. Ce simple rappel différencie son aétion de celle à laquelle vou-

I. Ephes., IV, 14. 2. Mgr Blanchet, Lettre pastorale. Carême 1946.

droit la rédxiire l'Intégristne. Celui-ci revêt diverses formes : toutes, ici encore, relèvent d'une acception unilatérale de la Réalité totale de l'Église. Voilà pourquoi il e§t si important de signaler à la conscience des vrais chrétiens les trois " modes " principaux d'une erreur de perspeéHve, qui constituent autant de méprises à éviter.

INTÉGRISME DOCTRINAL.

Et d'abord, il ne faut pas confondre l'intégrité de la doétrine avec le maintien de son revêtement passager. Sans doute — et il faut l'affirmer plus que jamais — le dépôt révélé e§t le trésor essentiel de l'ÉgUse auquel on ne peut porter atteinte sans suicide et sans sacrilège. Sans doute faut-il garder scrupuleusement les formules dogmatiques définies. Mais faut-il identifier la Révélation aux systèmes et aux Écoles théologiques ? Comment, s'il en était ainsi, expliquer l'attitude de saint Thomas d'Aquin rompant catégoriquement avec l'AuguStinisme platonicien pour adopter l'AriStotélisme ? La " diStinéHon réelle " sur laquelle il

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fondait son attitude, il pouvait la justifier pat un précédent traditionnel : les deux interprétations parallèles de vérités docStrinales identiques qui constituent le double courant des Pères Grecs et des Pères Latins.

E§t-ce à dire que l'Église ne puisse préférer une synthèse à une autre ? Assurément si.

Pour des raisons de sécurité morale et doctrinale elle peut proposer à ses fils tel ou tel système, par la voix des Papes, comme une sûre garantie. C'eét ainsi qu'elle a maintes fois recommandé le Thomisme, pour la valeur de ses méthodes et la solidité éprouvée de ses thèses. En faisant de " la doétrine et des principes du Doâieur Angélique ^ " son enseignement officiel \ l'ÉgUse affirme nettement le prix qu'elle attache au " magnifique édifice que saint Thomas d'Aquin a construit avec des éléments réunis et rassemblés par-delà et par-dessus tous les temps et que lui fournirent les maîtres de toutes les

1. Pie Xn, Discours aux Pères Dominicains du Chapitre Général, 22 septembre 1946.

2. Code de Droit canonique, Can. 1366, § 2, confirmé par la Constitution Apostolique Deus scientiarum Domittusy 24 mai 193 1.

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époques ^ ". Faut-il en conclure que saint Thomas a tout dit et que sa pensée a épuisé et égalé le dépôt révélé ? Faut-il, après lui, renoncer à penser ? Évidemment non. On connaît le mot de Lacordaire : " Saint Thomas e§t un phare, et non pas une borne. " Sa lumière doit éclairer une investigation toujours plus poussée des deux sources de la foi : l'Écriture et la Tradition. Parlant d'elles, saint Irénée faisait observer que " l'enseignement que nous avons reçu de l'Église est comme un dépôt précieux renfermé dans un vase excellent. UE^rit le rajeunit toujours et communique sa jeunesse au vase qui le contient ^ ". Les hommes de doétrine, écrit Pie XII, " doivent s'exprimer, tant dans leurs paroles que dans leurs écrits, de telle sorte que les hommes de notre époque les comprennent et les écoutent... ^ ".

La Tradition, en effet, eSt tout autre que la transmission mécanique d'une " chose " inerte.

I. Pie XII, îbid, — 2. Saint Irénée, A.dv. Hères., III, 24, I.

3. Pie XII, Discours aux Pères Jésuites de la XXIX Congrégation générale, 17 septembre 1946, D. C. col.

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C'est la Gommunication vivante et la manifestation progressive — sous le contrôle infaillible du Magistère — d'une vérité globale dont chaque âge découvre un nouvel aspe6t. Ici également, saint Vincent de Lérins introduit une précision opportune. Il prévient l'objeârion : " Mais, dira-t-on peut-être, la religion n'eStelle susceptible d'aucun progrès dans l'Église du Christ ? Si assurément, et un très grand.

Qui serait assez ennemi de l'humanité, assez hostile à Dieu, pour essayer de s'y opposer ? Mais à une condition néanmoins : c'eSt qu'il s'agisse vraiment d'un progrès de la foi et non de son altération. Car le propre du progrès consiste en ce qu'un être se développe en jreStant lui-même, tandis que l'altération consiste en ce qu'une chose se transforme en une autre. Il faut donc que l'intelligence, la science, la sagesse... de chacun comme de toute l'Église, croissent et se développent, et même largement, avec les âges et les siècles, mais toutefois selon leur nature particulière, c'eSt-à-dire, dans le même contenu doctrinal, le même sens et la même pensée ^. "

I. Saint Vincent de Lérins, Commonitorium^ Rouet de Journal, n*> 2174.

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La même remarque s'impose à l'égard de la discipline et de l'aéHon de l'Église, dans l'ordre moral et les institutions. Faut-il en effet, identifier la Tradition — qui e§t vie — - avec la routine — qui eél mort ? La " Loi ", qui eSt " achevée ", et ses applications qui ne le sont pas ? Pour sauvegarder la vie, le Modernisme sacrifiait les formes; pour sauvegarder les formes, l'Intégrisme sacrifie la vie ." Il eSt aujourd'hui impossible, écrit Pie X, de rétablir sous la même forme toutes les institutions qui ont pu être utiles et même les seules efficaces dans les siècles passés, si nombreuses sont les modifications radicales que le cours des temps introduit dans la société et dans la vie publique, et si multiples les besoins nouveaux que les circonstances changeantes ne cessent de susciter. Mais l'Église, en sa longue histoire, a toujours et en toute occasion lumineusement démontré qu'elle possède une vertu merveilleuse d'adaptation aux conditions variables de la société civile : sans jamais porter atteinte à l'intégrité ou à l'immuabilité de la foi, de la morale, et en sauvegardant toujours ses droits sacrés, elle se plie et s'accommode facilement, en tout ce qui eSt contingent et accidentel, aux vicissitu-

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des des temps et aux nouvelles exigences de la société 1. "

ï. Pie X, // Fermo Proposito, Aftes, t. II p. 94, Éd. Bonne Presse.

On pourrait ainsi distinguer une double sorte " d'adaptations ". La première qu'on pourrait appeler " adaptation de tolérance ", consiste dans le désir qu'a l'Église de conformer ses prescriptions aux degrés divers de réceptivité de ses fidèles : " Non poteH esse aliquis perfeSiior Hatm praesentù vitae quam Status novae legU ; quia tanto eSi unum quodque perfeâim quanto eB ultimo fini propinquius. A.lio modo Batus hominum variari poteH, secundum quod homines diversimodo se habent ad eamdem hgem, vel perfeBius, vel minm perfeâe ; et sic Siatm veteris kgis fréquenter fuit mutatus, cum quandoque leges optime custodirentUTy quandoque autem omnino praetermiiïerentur, Sicut etiam et Siatm novae kgis diversificatur secundum diversa loca, et tempora, et personaSy in quantum gratia Spiritus sanBi perfeBius ; vel minus perfedie ah aliquihm habetur. " Saint Thomas, Summa Thelogica, t. II, Prima Secundae, Q. CVT, art. iv.

L'Église, jusqu'en ses documents ojfficiels, nous fournit des exemples de ces modifications légitimes : Concile de Latran 121 5, Canon 50 : Non débet reprehensibile /udicariy si secundum varietatem temporum Sîatuta quandoque varientur humana, praesertim cum urgens nécessitas vel evidens utilitas id exposcit : quoniam ipse Dem ex iis, quae in Veteri TeBamento Statuerai , non nuUa mutavit in Novo. Suit la suppression de i'interdi«9îon de contrad:er mariage in secundo et tertio affinitatis génère^ et d'autres adoucissements du même genre, en ce qm concerne les empêchements de consanguinité. Canon inséré aux Décrêtales de Grégoire IX, libre IV, tit. xiv, C. 8.

La seconde qu'on pourrait appeler ** adaptation de développem^ent " a été bien mise en lumière par Ne-wman.

Ici encofe le ttaditionalistne excessif oublie Tune des données du problème et, par là, aboutit à la même contradiéHon que le modernisme : ce dernier faisait une norme de toute valeur d'aujourd'hui; celui-là fait des formes d'hier l'idéal du présent. Grave méprise dont les catholiques devront se garder doublement : d'abord, parce que cette attitude négative de méfiance à l'égard des changements légitimes freine la marche en avant de l'ÉgHse, retarde sa pénétration dans le monde et risque de fournir prétexte à l'inacSHôn de la moyenne des fidèles; mais surtout parce que cette habitude de suspicion, si elle revêtait une forme systématique, ne serait pas chrétienne : à un manque de charité intelle6tuelle, elle ajouterait un péril subtil de libre-examen. Car n'y a-t-il pas, à devancer la hiérarchie dans ses appréciations, ou même à la critiquer pour les initiatives qu'elle autorise, et

On se souvient que c'eSl l'étude de l'hiétoire du dogme catholique qui convertit au catholicisme le célèbre ministre anglican. " L'Église de Rome peut, plus librement que les autres Églises, prendre en considération les convenances de l'heure présente : elle a confiance en la vie de sa tradition, et quand on l'accuse parfois de manquer dé principes et de scrupules, c'eSt le seul formalisme de cette tradition qu'elle néglige ", etc. (fîiitoire du développement de la do&rine chrétienne, ch. ii, seâ:. m, par. 5.)

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à " en appeler du Pape au Concile ", un transfert de compétences dont le moins qu'on puisse dire e§t qu'il n'eSt pas dans Tordre ?

Assurément, ce n'eSt pas à ce retranchement défensif que l'Église convie ses fidèles. Suprêmement exigeante sur tout ce qui touche à l'orthodoxie; prête à tous les sacrifices lorsqu'il s'agit de ce qui vient de Dieu et de la Tradition apostolique, elle n'oublie pas, non plus, le souffle qui l'anime intérieurement : " N'éteignez pas l'Esprit, dit saint Paul; mais éprouvez tout et retenez ce qui eSt bon ^. "

INTÉGRISME " TACTIQUE ".

Mais le monde n'e^ pas bon, insi§te-t-on.

C'e§l le royaume du péché et de l'erreur; c'eSt le domaine de Satan. Il n'y a donc que deux attitudes possibles — et prêchées par le Christ : le fuir, ou le combattre.

Combatte le monde, en lançant une croisade contre les adversaires du Christ, répondre à leurs attaques et même lancer des offensives; telle

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