RELIURE DE DEROME
Xh.
39. L’INNOCENCE DU PREMIER ÂGE EN FRANCE, par Billardon de Sauvigny. Delalain, 1768, in-8, figures de Moreau et Greuze.
Exemplaire contenant le titre à l’état cI'eau-forte, la figure AVANT LA LETTRE avec son EAU-FORTE, la vignette en TIRAGE HORS TEXTE aveC son EAU-FORTE.
Relié sur brochure par CuziN, en maroquin vert, doublé de fauve, cadre intérieur, chiffre HB.
Un de ces livres qui sont peu de chose et qu'on dédaigne en exemplaire ordinaire. Mais placez-y les épreuves d'état et les eaux-fortes des vignettes, faites relier, et voici un volume précieux tiré du néant, créé. Et du petit au grand, de la plaquette comme L' Innocence jusqu'au livre de premier ordre comme les Fables de Dorât ou les Chansons de La Borde ^ on peut dire que, depuis plus de cent ans, depuis Renouard jusqu’aux jeunes qui débutent aujourd'hui dans la collection, l’entrée des amateurs d’estampes dans la bibliophilie a déterminé un immense sauvetage. Par eux ont été constitués les exemplaires renfermant les illustrations et les portraits avant la lettre, ou en tirage hors texte, avec leurs eaux-fortes, souvent même avec dessins originaux : par eux, en un mot, ont été créés les exemplaires contenant « la Belle Epreuve ». En vain le bibliophile pur, ou posant pour tel, essaiera de nier l’importance de la Belle Epreuve ; en vain il cherchera à établir qu’elle doit céder le pas comme intérêt à une reliure ancienne , et que tous les tirages hors texte , toutes les avant-lettre et toutes les eaux-fortes du monde ne valent pas « une vieille peau ». Certes, en principe, rien ne vaut sur le livre d’un temps la reliure de ce temps : et pour ma part c’est une règle d’abandonner toujours, et coûte que coûte, à égalité d'épreuves, l’exemplaire en reliure moderne, même somptueuse, pour l’exemplaire en reliure de son temps. Mais à égalité d' épreuves seulement. Quant à collectionner du vieux maroquin pour du vieux maroquin.
à subordonner la Belle Épreuve à l’habit, et à accepter des épreuves usées dans des reliures de Derome, non !
Amené, comme les autres bibliophiles-iconophiles, à la nécessité de faire relier (i), je me suis tracé un programme de reliure dont la ligne principale est celle-ci : je veux que toutes les reliures exécutées pour moi soient doublées. C’est dispendieux? soit. Mais il y a un bénéfice correspondant : quand un livre ne vaut pas une reliure doublée, on ne le prend pas. Mais ne pourrait-on pas céder quelquefois sur ce ])rincipe? Non. Quand on fléchit une fois on est perdu. On se laisse aller peu à peu, et, comme dirait M. Purgon , on tombe de la reliure doublée dans la reliure simple, du petit fer dans la roulette, de la roulette dans le trois filets, du trois filets dans le janséniste et du janséniste dans le cartonnage, c’est-à-dire dans la privation de la reliure, où vous aura conduit votre économie.
Je proscris aussi l’emploi monotone des roulettes; Guzin les a remplacées pour moi par de petites dentelles très simples, mais variées. Les livres à figures sont, par excellence, ceux qu’on aime regarder souvent et faire regarder. Raison décisive pour ne pas toujours faire défiler sous ses yeux, et sous les yeux de ses amis, l’éternelle roulette toujours la même. Pour cette raison encore , j’ai voulu pousser au luxe et à la variété de l’ornementation.
Enfin, reprenant bravement l’habitude des anciens bibliophiles, j’ai fait insérer mon chiffre HB dans le décor de toutes les reliures commandées par moi. D'une façon modeste, il est vrai: en un monogramme minuscule, aitposé une seule fois , dissimulé , presque perdu dans l'ensemble du décor. Je ne compte pas aller plus loin dans cette voie et n’ai pas l’intention de faire de mon chiffre le décor unique de la reliure. C’est un abus qui fatigue. Je voyais naguère sur un Cicéron en dix
(1) Contrairement à ce que je prévoyais en publiant Mes Estampes. Je jurais alors que je ne ferais pas relier, et depuis je me suis laissé prendre dans ce nouvel engrenage. Mais c’est si amusant !
volumes la marque de Longepierre , les fameux « petits moutons», posés : cinq fois, sur le compartiment du dos; dix fois, aux angles et au milieu de chaque plat; deux fois, au milieu de chaque doublure. Ci, dix-sept fois par volume, cent soixante-dix fois pour le Cicéron. Sur un Longepierre, livre vénéré, chacune de ces marques est une valeur ; le temps y a passé. Mais le monsieur d'aujourd’hui qui mettrait dix-se])t fois son chiffre sur un volume ferait tordre les côtes à toute la galerie. Et si, de plus, il n’avait que ce chiffre pour décor unique de toute sa bibliothèque, nous tous qui avons des tremblements d’émotion devant les cent soixante-dix toisons, nous serions les premiers à conspuer le monsieur et à dire dans notre gracieux langage d’amateurs « qu’il ne s’est pas fendu pour trouver ça ». 11 est vrai que dans deux siècles les livres de notre moderne amateur feraient probablement prime : ils seraient à leur tour devenus des livres anciens !
.le prends toujours, pour les faire relier, des exemplaires brochés: par conséquent, entiers de dimension, non entamés des fonds et non écrasés. Ces exemplaires brochés contrastent par leur format avec les exemplaires en reliure ancienne , lesquels sont pre.sque toujours , comme chacun .sait, scandaleusement rognés. Dans leur format intact, les livres prennent un aspect tout nouveau. Je ne laisse rien abattre des marges, même pour dorer sur tranche. Je fais, comme le faisait Paillet, dorer sur brochure, frotter d’or légèrement la tranche non ébarbée: doroter, c’est le diminutif créé pour exprimer cette opération. Mes livres reliés sur brochure sont dorotés.
40. Bibliothèque du Théâtre Français, par le duc de La Vallière, 1768, 3 vol. in-8, figures par Cochin et autres.
L’illustration de ce livre est peu compliquée. Et voilà cependant des années que l’exemplaire attend mélancoliquement, dans son cartonnage, le complément des trois eaux-fortes des frontispices de Cochin !