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Renan parle quelque part cle « cet état d’ivresse particulier à l’esprit français et où se font souvent de grandes choses ». 1 Et ceci me semble être simplement la traduction du mens divinior d’Horace, ou du deus, ecce deus, de Virgile, tant il est vrai que l’esprit français est l’esprit classique. Ayant à vous parler de culture française, moi qui habite un milieu où je n’en vois pas l’ombre, force m’est, sinon d’entrer dans un état d’ivresse spirituelle, du moins de m’abstraire de mes entours, de m’évader dans un rêve de beauté et d’art, d’évoquer des souvenirs livresques, de me rappeler aussi mes sensations de France. Je veux oublier ce qui frappe mes yeux, les visions de fer et d’acier, ce que mes oreilles entendent, des sons sans harmonie et sans douceur, et m’en aller, humble «pèlerin passionné», vers un monde enchanté.
i Essais de morale et de critique. Etude sur M. de Sacy et l’Ecole Libérale, p. 47.
La culture française est une très riche héritière. Elle plonge en un passé lointain et magnifique. Ses titres de noblesse sont d’une parfaite authenticité. Et pourquoi ne pas l’appeler tout de suite de son vrai nom, révélateur de ses ascendances, et qui montre de quels ancêtres elle a le droit de se réclamer? La culture française, c’est la culture latine, ou mieux gréco-latine. Voyez jusqu’où elle remonte. N 'avais- je pas raison de dire qu’elle était riche et noble? Certes, elle n’a rien d’une parvenue:
« Mais de très grande race, et fière autant que franche...»
C’est la Faisane qui parle. Et Chanteclerc de lui demander: « \ ous venez d’Orient, alors, comme le jour? » 2 Oui, la civilisation française vient d’aoord du pays où se lève «l 'aurore aux doigts de rose». A ses origines il y a l’hellénisme, l’hellénisme, qui fut, dans 1 ordre intellectuel, le plus beau moment de la vie de l’humanité. Et quand je dis moment, je veux parler de quelques siècles. Il ne faudrait pas croire en effet, que cette splendeur a paru dans le monde antique comme un météore vite éteint. Elle fut premièrement le fruit d’une lente incubation. Pas plus dans le domaine de la pensée que dans les autres, il n’y a de génération spontanée. Le génie grec, naturellement doué d’immenses ressources, s’est montré cependant réceptif et
Edmond Rostand, Chanteclerc, Acte I. Scène VI.
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malléable. Des infiltrations venues de plus loin, de l’Egypte et de l’Assyrie par exemple, l’ont imprégné. Mais ces richesses étrangères ne lui sont pas demeurées extérieures et comme juxtaposées; il avait la vertu, l’aptitude nécessaire pour se les assimiler et les transformer en sa propre substance ; loin de souffrir de cet apport et d’en être en quelque sorte écrasée, son originalité s’en est accrue. Ainsi que ces abeilles de l’Idymette, que ses poètes devaient chanter, il est allé butiner les fleurs de la pensée et de l’art écloses chez les vieilles civilisations; il s’est nourri de leur suc sans s’en laisser intoxiquer ; sa vitalité native se développait régulièrement fécondée par des emprunts qu’elle savait fondre habilement et modeler selon ses traits personnels. A une époque donnée, ce génie se manifesta. Et ce fut une révélation glorieuse et unique, qui a passé dans l 'histoire sous le nom de miracle grec. De cette durable explosion sont sorties des oeuvres diverses et excellentes. Il n’est pas un genre que l’hellénisme n’ait abordé, et où il n’ait atteint à l’absolue perfection. Ses productions dans tous les ordres continuent des types-exemplaires, fixant pour jamais la règle, et la mesure du jugement. L’esprit humain y voit la norme d’après laquelle baser ses appréciations. L’hellénisme fut la réalisation de l’idéal, non pas seulement dans telle ou telle branche particulière, mais dans le vaste champ ouvert aux activités de l’intelligence. Ainsi, avec Ho-
mère, la poésie épique a trouvé son sommet, resté inaccessible au génie de toute autre nation. Si admirable que soit l’Enéide, elle ne peut entrer en comparaison avec l’Iliade et l’Odyssée. «Virgile, avec toute sa poésie, n ’est que la lune d ’Homère » 3 Le lyrisme de Pindare est également d’une telle essence, d’une inspiration à la fois si chaude et si maîtresse de ses élans, que ce n’est que dans la poésie biblique, et de source divine par conséquent, que l’on peut voir un tel jaillissement, un tel bouillonnement de sève. Dans la philosophie, Socrate. Aristote, Platon, « en qui le christianisme s’est reconnu », Platon, « qui sera en quelque sorte associé aux destinées de l’humanité», qui «a su être un des aspects du divin », et qui est de « ceux qui y font croire»;4 dans l’éloquence, Démosthènes, dans le drame, Eschyle, « dont l’oeuvre reste unique dans les siècles», Sophocle, dont l’Oedipe, entre autres, « a 1 ’ actualité et la jeunesse inaltérable des chefs-d 'oeuvres construits selon l’axe éternel, et révélateurs du génie profond de notre civilisation », Euripide, « dont les conceptions sont délicieusement humaines et frémissantes » 5 dans 1 ’his-
3 Ernest Hello, L’Homme, Livre III. L’Art. Char», sur le Style, p. 402 et seq.
* Emile laguet, Pour qu’on lise Platon. Conclusion, p. 392-396-7. ’
. 5 Sophocle, par Alfred Poizat, Correspondant du 10 ianvier 1920, p. 151 et suiv.
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toire, Xénophon, Thucydide, Plutarque, dont on a dit qu ’il « manquerait quelque chose à la physionomie de l’humanité s’il n’avait pas écrit » 6 7 dans la statuaire enfin, Phidias, — voilà les grands noms de l’hellénisme. Nous n’avons touché que les plus hautes cimes. Quel fourmillement d’hommes et d’oeuvres entoure et encadre ces figures idéales! Et il y a eu ceci d’extraordinaire, en Grèce, que la philosophie, la poésie, la politique, l’art dramaturge, les arts plastiques, toutes les formes du savoir, toutes les variétés de la culture de l 'esprit, n 'étaient pas le fait d’initiés, ne s’enseignaient pas dans des cénacles ouverts seulement à une élite. « Ce que fit la philosophie pour conserver l’état de la Grèce n’est pas croyable», dit Bossuet, et il continue: « Pourquoi parler des philosophes! les poètes mesmes, qui estoient dans les mains de tout le peuple, les instruisoient plus encore qu’ils ne les divertissoient ».T Ainsi tout le peuple venait à l’école de ses sages et se passionnait pour leurs spéculations; entre eux et lui il y avait échange de pensée. Socrate et Platon conversaient avec la foule de leurs disciples. Les poètes non plus n’étaient pas des solitaires enfermés dans leur tour d’ivoire. La nation tout entière entrait dans leurs rêves. Toute forme
6 G. Hanotaux, De l’ Histoire et des Historiens. Revue des Deux-Mondes, du 15 octobre 1914, p. 436.
7 Disc, sur l’Histoire Universelle, Partie III, ch. V, p. 243, de l’édit, des Bibliophiles.
d’art est devenue chez les modernes quelque chose d’hermétique. Tandis que l’hellénisme avait fait de toutes les formes de l’art un instrument de propagande intellectuelle et patriotique de premier ordre. Penseurs, poètes, dramaturges, sculpteurs, exerçaient une influence sociale considérable. Le peuple les comprenait, les suivait, les stimulait. Il était le peuple le plus intelligent, le plus subtil, le plus cultivé, le plus policé que le monde eût vu. Que l’on a raison de qualifier l 'hellénisme de miracle !
« Rien ne se perd, rien ne se crée » — cet axiome philosophique a eu son évidente réalisation quand « le grand empire qui a englouti tous les empires de l’univers » 8 eut ravi à la Grèce son indépendance. « La condition de l’art, c’est la liberté. » 9 La Grèce ayant perdu ses franchises politiques et étant devenue province romaine, faisant désormais partie de ce corps immense qui s’étend de rivage en rivage autour de la Méditerranée, l’hellénisme peut-il continuer de fleurir sur une terre conquise, dans une atmosphère que n’anime plus une vie nationale? Quelque latitude que les romains laissent aux peuples que leurs armes ont soumis, le génie grec serat-il encore capable d’essor sous un ciel assombri, où les larges souffles se sont évanouis? Cette pure clarté ne va-t-elle pas s’éteindre? Mais le génie est
8 Bossuet, Eist. Univ., ch. VI, p. 256.
9 Renan, Marc-Aurèle et la Fin du Monde p. 4.
Antique, ch. I,
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immortel. L 'hellénisme va dégénérer dans la péninsule où il a vu le jour et sur laquelle il a versé des torrents de lumière, qu’il a consacrée par ses oeuvres: sa majestueuse et sereine philosophie, par exemple, va subir une déchéance profonde dans les écoles de sophistes; sa poésie inspiratrice d’héroisme, va se muer en un vain amusement verbal ; tous les arts qu’il a portés si haut, vont se dépouiller du caractère auguste qu’il leur a imprimé, et les disciples de Phidias laisseront tomber les traditions qu’ils tiennent de leur maître ; entre leurs mains, la statuaire va devenir un métier, une besogne d’artisans; les oeuvres qu’ils produiront se distingueront encore par une technique habile, une virtuosité de doigté, mais la recherche de l’idéal en sera absente. Et pourtant, l’essence de l’hellénisme ne périra pas. Cette vive lumière va se déplacer ; elle brillera ailleurs. Et ici commencent ce que je pourrais appeler les grandes migrations du génie antique, migrations qui apporteront jusqu’à nous ses bienfaits. Cette civilisation grecque ne sera pas tout à coup frappée de stérilité. Les événements politiques vont l’orienter vers d’autres cieux où elle va inaugurer une mission dont les fruits seront incalculables. C’est tout un monde nouveau qui sera enfanté. La beauté entreprend un pèlerinage qui dure toujours et qui sera marqué par des résurrections ou plutôt des naissances à la vie de l’esprit. Rome est sa première conquête. Cette Rome qui a
conquis la Grèce va être à son tour pacifiquement conquise par la civilisation grecque. Rome est une puissance militaire de premier ordre, et qui sait coloniser, qui sait administrer. Mais elle est fermée à 1 ’art et à tout ce qui constitue la civilisation véritable. Elle a des guerriers: toutes les forces de la nation sont tendues vers un objet, l’agrandissement matériel. C’est une race de proie. Elle n’a pas de poètes, pas d’orateurs, pas d’historiens, pas de penseurs. La Grèce va lui donner tout cela. Rien de plus intéressant à étudier que la pénétration de l’hellénisme dans l’âme romaine barbare, primitive. Et ce fut autre chose qu’une pénétration vraiment, ce fut une information, au sens philosophique du mot. Comme l’âme informe le corps, l’esprit de la Grèce a informé l’empire qui l’avait vaincu, et lui a insufflé l’intelligence, l’a ouvert à l’idéal. La Grèce avait inventé un mythe qui a trouvé son application dans le rôle qu’elle a joué à l’égard de la puissance romaine: — Orphée qui apaise et dompte au son de sa lyre les bêtes des forêts. La civilisation hellénique, par sa douceur, son éclat tempéré, a transformé une nation barbare. Ce phénomène est unique dans l’histoire, en ce sens que l’on n’a jamais vu un peuple victorieux recevoir ainsi sa loi du peuple qu’il a dompté, reconnaître pleinement qu’il est quelque chose de supérieur à la force des armes, et se courber devant la pensée, se saumettre à la discipline intellectuelle
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venue d’une province conquise. Cela n’est pas seulement à la gloire de l’hellénisme, cela montre aussi que le peuple romain, si grossier et si dur qu’il fût, avait du moins des aptitudes à la civilisation, un fond de puissances latentes qui ne demandaient qu’à être éveillées et cultivées, des aspirations coufuses vers l’ordre idéal. Si riche que soit une semence, encore faut-il qu’elle tombe dans un sol d’une certaine nature pour lever et devenir moisson. Si radieuse que soit la lumière, encore faut-il des yeux pour la voir. Si admirable que fut la civilisation hellénique, elle eût inutilement brillé sur le monde romain si celui-ci n’eût eu avec elle de secrètes harmonies, et n’eût été prédisposé à l’accueillir et à la laisser opérer en lui cette sorte de miracle, comparable à ce que fait la grâce dans la sphère morale. Et c ’est là la grande différence entre les races latines et les races germaniques, signalée par M. Santayana dans son ouvrage: L’Erreur de la Philosophie Allemande : « Le classicisme est précisément cette partie de la tradition et de l’art, qui, sans nous écarter de notre propre vie ni de la nature, nous les révèle dans toute leur profondeur et leur unité. Les efforts que l’on fait pour reproduire les particularités de l’antiquité prouvent qu’on n’en est pas l’héritier naturel, qu’on ne la continue pas instinctivement. L’on ne peut copier que ce que l’on n’a pas assimilé. Les héritiers naturels d’une religion ou d’un art ne songent pas à lui redonner
de la vie; ses accidents antiques ne les intéressent pas, ils en possèdent par nature la substance éternelle ». 10
Ainsi, les Romains possédaient par nature la substance éternelle de l’hellénisme: ils n’ont pas copié l’antiquité, ils se la sont assimilée. Combien il est difficile à analyser, ce travail intérieur par lequel l’esprit s’accroît selon ses lignes personnelles tout en profitant des richesses d’une longue tradition ! Le génie latin a reçu de la Grèce une discipline intellectuelle; il a contemplé les modèles insurpassables qu’elle lui apportait; il s’est laissé façonner par ses maîtres. Le résultat de cette élaboration, de ce mélange d’éléments étrangers mais sympathiques, combinés avec les ressources de la race, a été la civilisation romaine. Ce n’est pas ici le lieu de rechercher dans quelle mesure l’hellénisme s’est amoindri en se fondant dans une autre intelligence. Ernest Hello a projeté sur ce problème une lumière un peu crue, et je crois qu’il y aurait des atténuations à apporter à ses considérations, si belles pourtant et si originales. Pour lui, tout ce que Rome a emprunté à la Grèce est ce qu’il appelle la formule, la recette, ou, ci vous voulez, le procédé. Ce jugement est trop absolu. 11 En s’absorbant dans l’esprit latin, l’hellénisme a consenti
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11 Loc. cit. Ch. sur l’Asie, la Grèce et Rome.
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les sacrifices nécessaires et s’est plié aux lois qui président à toute transformation. Comme une liqueur que l’on verse dans un vase, la science et l’art, en entrant dans une intelligence, la remplissent, mais adoptent ses contours et se proportionnent à sa mesure. D 'autre part, le génie romain, en s’imprégnant de la culture antique, ne pouvait, sans cesser d ’être lui-même, se dépouiller de ses caractères distinctifs ni renoncer à ses traits profonds. Xe demandons pas des substitutions impossibles à la nature. Et ici, l’âme de la race a continué de subsister, mais embellie, ornée, affinée, polie, ouverte à la Beauté, et se manifestant à son tour par d’admirables oeuvres, d’une frappe originale. Le génie latin n’a pas fait que recevoir; il a aussi donné. Tous les critiques d’art s’accordent à reconnaître, dans les monuments de l’architecture romaine comme un caractère d’éternité. L’hellénisme, en perfectionnant et en assouplissant l’esprit robuste et vigoureux des latins, a inspiré des écrits qui portent également un cachet de solidité, de durée propre à défier les siècles. Une fois ébranlé, mis en mouvement par une impulsion venue de Grèce, le génie romain développa toutes ses ressources personnelles, et se créa une littérature qui devait à son tour se faire porteuse de lumière et susciter une nouvelle civilisaion. En s’éprenant de l’idéal de perfection, Rome n’avait pourtant pas renoncé à l’idéal de puissance. Elle conquit la Gaule, contrée
barbare. Ce que la Grèce avait fait pour « l’agreste Latium», selon l’expression d’Horace, 12 Rome le fit pour ses possessions d’au-delà des Alpes, Rome et la Grèce, car cette double tradition est désormais inséparable ; et le pays qui deviendra la France sera également redevable à ces deux grandes nations de sa langue, de son génie, de sa culture. A travers la civilisation latine, l’hellénisme pénétrera les Gaules. Et il y aura ici, plus particulièrement dans certaines régions, des contacts directs. Il y a des milieux où domine le sang grec, et qui sont par conséquent tout préparés à l’infusion intellectuelle qui va suivre la conquête. D’autres colonies sont toute latines. Mais les Gaulois cèdent tout les premiers à l’attrait de la Beauté incarnée dans la nation victorieuse. « Le celtique a disparu davant le latin parce qu’il était la barbarie, et le latin la civilisation. x\vec la paix, Rome apportait la civilisation. Elle arrivait les mains pleines de trésors accumulés par une longue suite de générations, lettres, arts, sciences, philosophie, tout ce que la Grèce avait produit, et tout ce qu’elle même y avait ajouté » 13 « Les Gaulois, dit Fustel de Coulanges, eurent assez d’intelligence pour comprendre que la civilisation valait mieux que la barbarie. Ce fut
12 Graecia capta ferum victorem cepit, et artes intulit agresti Latio. . . Epist. lib. II. Epist. I, v. 156-7.
13 G. Bloch. Dans Hist. de France ( Lavisse ), Tome I, part. II, ch. II, p. 104 et liv. III, ch. II, p. 390.
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moins Rome que la civilisation elle-même qui les gagna à elle. Etre Romain à leurs yeux, ce n’était pas obéir à un maître étranger, c’était partager les moeurs, les études, les plaisirs de ce qu’on connaissait de plus noble et de plus cultivé dans l’humanité » 14
Fine analyse. En quelques touches, le grand historien-penseur révèle l’âme profonde de la race. Elle est barbare encore, mais, dans ses ténèbres, elle a comme des intuitions de ce qu’est la Beauté, et elle y aspire, elle offre des concordances avec un idéal, elle a l’attrait de la civilisation. Et quand cette civilisation se présente, fut-ce apportée par un vainqueur qu ’elle a combattu de toutes ses énergies, la grâce est la plus forte. Le Gaulois ne résiste pas à la grâce et à la beauté. La langue et les oeuvres des latins se répandent par tout le territoire. Quand, au cinquième siècle, l’empire romain s’effondrera sous les coups des invasions germaniques, la Gaule sera tellement latinisée que la culture latine sera sauvée et assurée de se perpétuer. Mais il faudra des siècles encore avant que la langue latine se transforme en un nouveau parler, et avant que l’âme gauloise, chargée des dépouilles de l’antiquité, se manifeste en une littérature personnelle. C’est peut-être remonter bien haut que de voir dans le Serment de Strasbourg le plus vieux
14 Cité par Bloch., op. laud, p. 104.
monument de la langue française. Et les chansons de gestes ne sont également, à cet égard, que d’informes balbutiements. Je ne dis pas qu’elles manquent d’intérêt, au point de vue philologique en particulier. Mais il faut plus que de la bonne volonté pour y voir autre chose qu’une annonce fort lointaine et indistincte de la merveille qui va éclater. L’apparition de notre langue coïncide avec la Renaissance. L’on sait ce que fut la Renaissance, et le superbe mouvement intellectuel qu’elle a provoqué. Les esprits furent pris comme d’un délire devant la grande lumière émanée d’un rajeunissement de la Beauté antique. Et il semble que notre verbe attendait ce moment pour faire acte de vie. Comme il coule fluide et abondant chez ceux que nous en regardons comme les créateurs véritables ! Oh ! il est tout près de sa source, il devra régulariser son cours, et ce n ’est que plus tard qu ’il se fixera, au dix-septième siècle; notre prose atteindra à son apogée avec les Provinciales. 15 Mais comme il est beau déjà, à son matin, tout baigné de lumière, comme sa physionomie a de distinction ! Quel phénomène que la formation de notre langage ! Et comment en comprendre et en saisir tous les secrets ? La langue grecque y entre pour une part, la latine le remplit, le déborde: c’est elle surtout que l’on re-
15 Introduction aux Provinciales, par Ernest Havet, p. LXY et seq. « Pascal est le premier grand esprit qui ait eu pour instrument une prose achevée ».
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trouve dans les mots, dans les tournures, dans les expressions. Et cependant, ce n’est ni du grec ni du latin : c 'est cela et c ’est autre chose, une création nouvelle, le français, un chef-d 'oeuvre. Qui peut définir exactement le mystère de sa génération? L’on voit, l’on compte, l’on analyse les éléments dont il se compose ; et pourtant, du creuset où ces éléments se fondaient depuis des siècles, il est sorti une substance différente. quelque chose de rare, de fin, d’exquis, de clair, un joyau original. Le français ! la plus classique des langues modernes et, sinon la plus sonore, du moins la plus harmonieuse, par ce qu’elle est celle dans laquelle les éléments constitutifs du langage entrent dans la meilleure proportion, rieuse et grave, souple et digne, lumineuse et profonde, mesurée et nombreuse. Et quelle littérature s’est incarnée en ce verbe
«le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines? »i6
Si l’on excepte la poésie épique, tous les autres genres ont fleuri chez nous, se sont manifestés en des réalisations idéales. Le français n’a pas « le génie épique », — cela est comme un axiome en critique. Et le fait est que ce n’est ni la rugueuse chanson de Roland, ni la somnifère Henriade, qui peuvent servir à contester cette assertion. Non, pas même Télémaque, oeuvre admirable, mais où
16 André Chénier, L’Invention.
l’artifice éclate trop, et qui réussit mal à évoquer «l’aimable simplicité du monde commençant»17 En dehors de cete catégorie, la littérature française a cultivé tous les domaines de l 'esprit, et en tous elle a créé des modèles. Sans doute, elle puise dans le génie antique. Et nos auteurs les plus parfaits sont précisément ceux qui se sont donné la meilleure formation grecque et latine. Le génie classique est la base, la substance et la moëlle du nôtre. Je parcours la grande édition des oeuvres de Racine : elle contient tout un volume de notes de ses lectures, où l’on peut se rendre compte du genre de préparation qu’il a apporté à la composition de ses drames. Pindare, Homère, Sophocle, Euripide, Platon, Plutarque, Cicéron et tant d’autres parmi les plus grands, ont été analysés, critiqués, disséqués par Racine, qui s’est assimilé leur pensée, qui leur a demandé le secret de leur art. Et ce n’est pas là un exemple unique. Tous nos classiques en ont fait autant. Et parmi les modernes, les plus parfaits et les plus définitifs de nos auteurs ne sont-ils pas ceux qui sont allés à la même école, et se sont soumis à la même tradition? Nous n’avons pas un seul écrivain qui ait fait sa marque et qui soit parvenu à une gloire solide, sans s’être donné d’abord la même culture. Mais il est temps de constater tout ce que
17 Ce mot, de Fénélon même, est cité par Michel Bréal, Four mieux connaître Homère, ch. I, p. 11.
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l’âme de notre race a ajouté à la Beauté antique. La littérature française est extrêmement neuve et originale. Elle a emprunté aux vieux maîtres une discipline qu’elle a adoptée à son caractère, des idées qu ’elle a refondues et transformées. Ceci nous amène à signaler tout ce qu ’elle doit au christianisme, les sources fécondes que la vérité divine a fait surgir en elle, et tous les sentiments, inconnus au monde ancien, dont elle s’est ainsi enrichie. Michelet. parle « de ce flot plus pur qui jaillit du pied de 1a. Croix ».ls Ce flot, en régénérant les âmes, les a creusées en quelque sorte. L’on peut dire de l’âme antique qu’elle avait, par un certain côté, quelque chose de superficiel. Il lui manquait le sentiment, la notion de l’Infini. Son Olympe était à demi terrestre, ses dieux n 'étaient dieux qu ’à demi. Le christianisme a ouvert les vastes, les infinies perspectives, et le monde n’apparaît plus sous le même angle. Anatole France, à la fin de ses souvenirs, évoque le moment où lui apparurent, ce qu’il appelle « les simulacres effrayants de l’amour et de la beauté ». 19 Combien, en effet, l’amour et la beauté, le jeu complexe des passions humaines, combien tout cela a pris un sens différent., a été mis dans une autre lumière, depuis le christianisme ! Tout cct apport magnifique, après avoir lentement façonné
18 Cité par Brunetière. La littérature française du Moyen Age. Dans Etudes Critiques, 1ère Série, p. 35.
19 Le Petit Pierre, Ma Chambre, p. 336.
l’âme française, s’est cristallisé clans les oeuvres de son génie, — lequel, profondément humanisé au sens classique du mot. c’es-à-dire tout imprégné, tout nourri des lettres antiques, se réfléchit dans une littérature agrandie de tout ce que le christianisme a mis dans les âmes d’inquiéude, de tourments, de regrets, de clartés, de consolations.
« Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques. »
André Chénier se doutait-il qu’il enfermait en cette formule tout le passé et tout l’avenir de 1a. culture française? «La gloire d’inventer est souveraine », 20 a dit un penseur. Cette gloire, notre littérature l’a acquise. Mais les pensers nouveaux dont elle a doté le monde, elle les a exprimés immortellement, parce qu’elle a emprunté au mode antique son rythme, sa mesure, son éclat et sa perfection. Là est également le secret de sa gloire et de son influence dans les âges futurs.
Il ressort donc que la civilisation française découle de la civilisation grecque et latine. Cette vérité est acquise à l’histoire, démontrée par les faits. La France a été modelée par les deux plus grands génies de l’antiquité. Athènes et Rome l’ont marquée profondément de leur empreinte. Aucune autre nation moderne ne peut se vanter de
20 Renan, Essais de morale et de critique. Etude sur Augustin Thierry, p. 131.
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se i attacher par une filiation aussi directe et aussi intime à ces deux sources, aucune n’a été dans les conditions voulues pour subir à un pareil degré leur influence éducatrice ni pour s’assimiler leurs richesses, ni l’Espagne, ni l’Italie même, scindées par les barbares, en proie à des convulsions politiques qui nuisaient au règne des arts de la paix, à la sereine recherche de l’idéal. Et j’ose avancer que 1 esprit gaulois avait avec l’hellénisme plus d affinités électives que n’en avait l’esprit romain, resté dans son fonds, positif, et très porté vers les choses de l’administration et de la jurisprudence, où il a toujours excellé; tandis que l’âme gauloise avait une subtilité, une souplesse, une légèreté, une gaieté, un don de parole, un sens inné de la beauté, qui la prédisposaient comme naturellement à se laisser façonner par la lumière. En sorte que la culture française apparaît moins comme un prolongement que comme une résurrection de la culture hellénique. Ces deux personnalités bien distinctes, le génie grec et le génie français, présentent des similitudes extraordinaires, des points de contact frappants. Par dessus les âges, ces deux génies étaient faits pour s’entendre, pour se pénétrer, pour se succéder l’un à l’autre, pour éblouir tour à tour les générations. « Ce que j 'appelle la France, dit M. René Bazin, ce que j ’ai dans le coeur comme un rêve, c’est un pays où il y a une plus grande facilité de penser, de dire, de rire, où les âmes ont