JOLIETTE, P.Q
des nuances infinies, un pays qui a le charme d 'une femme qu’on aime, quelque chose comme une Alsace encore plus belle ! » 21 Cette description se raccorde au mot profond que nous devons à Talleyrand: « Qui n’a pas vécu en France avant la Révolution ne sait pas ce que c’est que la douceur de vivre » . La douceur de vivre ! Comprenons bien cette expression. N’allons pas la défigurer, l’entendre dans le sens du confort matériel et des aises de la vie. N’a-t-on pas dit du mot confortable «qu’il est barbare et qu’il répond à une idée peu française ? » 22 La douceur de vivre ! Cette formule a de l’ampleur, une portée philosophique. Et non, ce n’est pas seulement avant la Révolution qu’elle était sensible, c’est depuis que la France existe comme nation distincte. Et aujourd’hui encore, malgré l’avènement de la démocratie, la France est peut-être le seul pays au monde où on la goûte pleinement, parce que la civilisation française est la seule qui soit imprégnée de l’humanisme antique, l’humanisme qui est une clarté et une grâce, qui informe tout l’être, qui n’est pas seulement un froid rayon, mais qui est une vertu, de laquelle émane la politesse du langage, l’élégance des manières. L ’on respire en France la douceur de vivre, parce que le génie français est un génie d’ordre, de
21 Les Oberlê, p. 23.
22 Renan, op. laud. Poésie de l 'Exposition,, p. 359.
LA CULTURE FRANÇAISE
mesure, d’équilibre, qui respecte la hiérarchie des valeurs, qui préfère l’idéal de perfection à l’idéal de puissance, qui met « la qualité avant la quantité », selon le mot de M. Ferrero, 23 qui trouve une phrase de Pascal, une page de Bossuet, un drame de Racine, supérieur à tout ce que l’industrie peut produire, à tout ce que le commerce peut opérer, une oeuvre d’art préférable à un pont ou à une automobile, l’esprit de finesse supérieur à l’esprit de géométrie.
Il me reste à vous parler des droits de la culture française en ce pays et de nos devoirs à son égard. O mon Dieu ! en quel monde vivons-nous pour qu’il faille prôner les droits de la beauté à l’existence et à la reconnaissance générale? La beauté ne s’impose-t-elle pas elle-même? Hélas! la tendance de l 'univers, ce que M. d ’Avenel appelle « le mécanisme de la vie moderne », ne lui est pas favorable. 24 II y a quelques années, visitant le musée du Caire, sous la direction deM. Maspero, je posai à mon guide éminent, qui me faisait admirer tel ou
23 Cf. Son ouvrage: Le Génie latin et le monde moderne.
24 « Le machinisme de la vie moderne accroît chaque jour, au lieu de le diminuer, le poids des fatalités qui pésèrent sur l’homme primitif, et dont un Lucrèce pouvait croire la civilisation bientôt affranchie ». L. de Launay.
tel chef-d’oeuvre de la statuaire remontant à des milliers d’années, cette question: « Yoilà des choses parfaites, et si antiques ! quel état de haute civilisation elles révèlent ! Le monde a-t-il vraiment marché depuis ? Y a-t-il eu progrès réel 1 » Et lui de me répondre: «Il a marché, il s’est développé, mais dans un autre sens ». — Et je revois encore son geste, qui indiquait nettement un fléchissement de l’idéal dans l’humanité. Et ce fléchissement s’accentue tous les jours. L’homme se souvient de moins en moins qu’il «ne vit pas seulement de pain ». Peu de temps avant la fin de la grande guerre, Guillaume II disait : « Cette lutte est le conflit entre deux conceptions du monde, la conception allemande et la conception anglaise ». Il parlait du point de vue de son ambition, point de vue restreint et faussé par l’orgueil national. Le conflit qui dure depuis des siècles, et qui s’intensifie à notre époque, est beaucoup plus vaste et de beaucoup plus de conséquences, c’est le conflit entre l’idéal de perfection et l’idéal de puissance, entre l’esprit latin et l’esprit germanique, ou anglosaxon, ce qui revient au même absolument. Et l’idéal de puissance trouve dans les aspirations générales des âmes, en notre temps, des appuis qui l’aident singulièrement dans ses conquêtes. L’on se souvient de l’étude pénétrante que Paul de Saint- Victor consacrait à V Argent. Il montrait l’évolution de l’idée d’argent à travers les âges, honnie
LA CULTURE FRANÇAISE
d’abord, personnifiée dans le Juif que la civilisation ostracisé, puis s’émancipant, prenant de l’influence à mesure que l’âge moderne approche, faisant enfin un avènement triomphal: «Si l’économie politique avait ses poètes, écrivait-il, ils pourraient chanter le long et dur martyre qu’a subi 1 argent, avant d’arriver au gouvernement de la terre».25 L’argent est sorti depuis longtemps de ses infamants ghettos; il règne sur l’univers; et tout ce qui donne l’argent confère une royauté. On dit : «roi du pétrole, roi de 1 ’acier, roi du charbon, roi des chemins de fer », parce que toutes ces choses produisent l’argent qui assure la maîtrise du monde.
Qu’est devenue la sainte Ampoule à laquelle les vieux rois demandaient le signe et la consécration de leur souveraineté? Les rites augustes ont disparu; la notion de royauté de droit divin est abolie; la Bourse a remplacé les cathédrales antiques; et c’est à la Bourse que s’édifient les royautés modernes; c’est la richesse qui constitue les aristocraties, aristocraties de parvenus, âpres et arrogantes et exclusives, sans racines dans le passé, sans traditions et sans gloire, et, je l’espère, du moins, pour l’ordre et la beauté du monde, sans avenir. Voilà la dure atmosphère dans laquelle se meut l’humanité, atmosphère éminemment hostile à
25 Hommes et Dieux; L’Argent, p. 368.
une civilisation toute de grâce et d’élégance Dans sa séance du 29 avril 1919, l’Académie de Médecine a entendu « un savant de haute valeur déclarer que sur les ruines du monde moderne, nous allons voir grandir un mouvement où les questions intellectuelles céderont le pas aux questions sociales. Les instigateurs de ces nouvelles formes sociales qui visent à bâtir la société future, s'e désintéressent des pures recherches de l’esprit. Ces hautes disciplines, dont les applications ne sont pas assez immédiates, leur paraissent trop abstraites, trop éloignées de la vie...» J’emprunte ce passage à une lettre récente de Maurice Barrés au ministre de l’Instruction Publique. 26 Est-ce là une vue pessimiste? Non, certes; c’est un cri d’alarme, mais amplement justifié par les tendances actuelles de la société, qui sont une grave menace pour la fine civilisation dont la France est l’héritière, et dont elle doit être à toujours la continuatrice. Aussi, 1a. France se recueille ; la guerre lui a donné plus d’une leçon, dont elle entend bien profiter; elle s’est par exemple rendu compte à quel point son haut enseignement avait subi l’emprise des méthodes germaniques, essentiellement réfractaires au classicisme, car 1 ’esprit germanique peut essayer de copier l’antiquité, il est incapable de se l’assimiler, d ’en tirer quelque chose de vivant et d ’origi-
26 Revue des Deux Mondes, du 15 janvier 1920, p. 281.
LA CULTUEL FEANÇAISE 31
nal. Shakespeare et Goethe furent des accidents dans la littérature de ces peuples. Car « les secrets ne se prennent pas, a dit Hello, ils se donnent; ils se donnent aux amis, car les secrets, c’est la moelle de la vie, et quand l’ennemi veut les prendre, il n’arrache que leur formule».27 Or, l’intelligence française s’était laissée trop influencer par l’esprit d’un peuple qui n’a jamais su compi*endre le secret de la Beauté. Elle revient de sa longue illusion ; elle retourne à sa tradition ; elle rentre dans ses voies lumineuses, elle se plonge dans ses sources vives ; elle redemande aux maîtres de son énergie, à ses propres maîtres, ceux qui lui ont donné son grand siècle, à ses plus lointains ancêtres d’Athènes et de Rome, les principes qui sauvent, les directions libératrices. Elle voit combien il est urgent de secouer les séductions qui l’aiguillaient dans une route au bout de laquelle l’attendait un froid crépuscule. Elle se prépare à réagir, et, en se sauvant elle-même, à sauver la civilisation. Que si la France homogène, si forte intellectuellement, siadmirablement disciplinée pour les luttes de l’esprit, redoute cependant les dangers que court sa culture, du fait des idées qui dominent de plus en plus dans le monde, à notre époque, que dire de notre situation, à nous, qui représentons en ce continent l’idéal de perfection, mais qui sommes fai
2T Op. laud., p. 332.
blés par le nombre, qui sommes enserrés de tontes parts par des peuples en qui s’incarne l’autre idéal irréductible au nôtre, l’idéal de puissance, et qui n’avons pas encore la forte organisation universitaire sur laquelle repose le salut de la France ? Que dire et que faire? Abdiquer? Jamais! La culture française a ici des droits. Nous en jouirons. Pour en jouir largement, non comme d’une faveur ni d’un privilège dont nous usions timidement, mais pour nous sentir bien à l’aise dans l’exercice de ces droits que la nature, que l’histoire, que la constitution de ce pays nous reconnaissent, afin que ces droits ne tombent pas en déshérence, des devoirs s’imposent à notre âme: tenir à nos traditions classiques, les prolonger, les élargir par l’enseignement universitaire, garder vivantes et fières toutes les manifestations de notre génie, notre langue, nos coutumes, enrichir notre littérature. Au cours de ma thèse, j ’ai parlé des grandes migrations de l’hellénisme. L’hellénisme a accompli chez nous la dernière étape de sa mission idéale, l’hellénisme, le génie latin, avec tout ce que l’esprit gaulois a ajouté à ce magnifique héritage. La civilisation française est une et complexe : complexe, à cause des éléments qu’elle a empruntés à Athènes et à Kome, une, parce qu’elle a su réduire et fondre ces données, et s’en composer un organisme où le monde ancien revit dans une création nouvelle. Cette civilisation, c’est la France elle-même qui l’a implan-
LA CULTURE FRANÇAISE
tée ici, non à l’état de germe, mais toute formée, belle et forte. C’est la France de la grande époque qui a implanté ici une France nouvelle. Les philosophes nous disent que le bien est diffusif de luimême, et par conséquent aussi l’idéal, et par conséquent aussi la lumière. L’idéal français a versé jusqu’ici sa clarté.
Je n’entreprendrai pas de vous prouver la qualité intellectuelle et morale de ceux qui ont fondé le Canada. C’est chose faite. « L’erreur la plus fâcheuse, a dit un penseur, est de croire qu’on sert sa patrie en calomniant ceux qui l’ont fondée ». aS Ce fut un trait de génie de la part de nos pères, et on le doit au clergé, d’avoir compris tout de suite que le plus sûr moyen d’assurer notre survivance ethnique était d’établir chez nous le cours classique, ordonné selon les méthodes qui, en France, avaient fait leurs preuves. Les collèges, sur le modèle de celui des Jésuites et du Petit Séminaire de Québec, se sont multipliés dans notre province. Non seulement il n’y en a pas trop, mais je souhaite qu’il en naisse au fur et à mesure de nos besoins, je souhaite surtout que l’enseignement du grec et du latin y fleurisse de plus en plus et s’y intensifie, et que, sans négliger nos auteurs modernes, l’on baigne en quelque sorte les générations dans la sereine lumière que répandent les oeuvres de nos
28 Renan : Souvenirs. Préf. p. XXII.
siècles classiques. Oh! je ne crois pas que l’on veuille toucher à nos programmes sur ce point, et, sous prétexte de les moderniser et de les rendre plus pratiques, les dépouiller de ce qui en fait l’essence et de ce qui seul leur donne l’efficacité pour la préparation d’une élite.
Jules Lemaître ne s’est-il pas assez repenti d’avoir, dans un moment d’aberration, soutenu que les programmes universitaires étaient trop chargés de latin et de grec ? A une heure donnée, en France, un souffle étrange a passé sur les meilleurs esprits, les esprits qui précisément devaient leur grâce et leur finesse à cette antiquité dont ils étaient imprégnés; et on les a entendus réclamer une refonte, une rénovation des vieux systèmes par lesquels pourtant s’était conservée la prédominance intellectuelle de leur pays. Mais l’on est bien revenu de ces aspirations vers des réformes qui eussent constitué plutôt une régression. Et il ne faudrait pas que l’on cédât chez nous à des tendances malheureuses dont l’effet serait l’amoindrissement de notre patrimoine. Est-ce en coupant un fleuve de sa source que l’on va rendre sa vie plus riche et donner plus de majesté à son cours? La source de notre génie, c ’est l 'antiquité, accrue de tous les trésors infinis que l’âme française a su faire jaillir de son fonds généreux. Et il importe souverainement de se retremper dans ces eaux fécondes, sous peine de voir s’effacer les traits profonds de notre
LA CULTURE FRANÇAISE
physionomie spirituelle. Je n’ai rien contre le commerce, l’industrie, les affaires; je sais que le développement économique d’une nation est une bonne chose, qui entre pour une part dans les travaux qui sollicitent son activité. Ayons des écoles techniques, des collèges de formation industrielle et commerciale. Le commerce et les affaires peuvent être l’un des éléments de notre civilisation; ils n’en sont pas le principal, la base, la substance.
Dans une de ses chroniques, M. François Veuillot note avec beaucoup de justesse: « D’autres nations distancent le peuple français, et le distanceront probablement toujours, sur le terrain du commerce et de l’industrie, voire dans le domaine des sciences appliquées ; mais la France, aussi longtemps qu’elle restera fidèle à ses traditions et consciente de ses vertus, gardera la primauté intellectuelle. Si donc elle consentait à ce déséquilibre intérieur que provoquerait, chez elle, l’effacement de l’esprit derrière l’activté purement économique, elle se condamnerait à une déchéance ». 29 Ces paroles s’appliquent à nous tout autant qu’à la France, car nous avons la même âme, le même genre d’esprit, et j’oserais ajouter, sans y mettre de prétention, et en gardant les proportions nécessaires, que nous avons sur ce continent une mission apparentée à celle qu’elle remplit en Europe, laquelle mis-
29 Dans le Canada-Français de février 1920, p. 51.
sion exige fidélité de notre part à nos traditions de beauté. Ces traditions, c’est la culture classique, d’abord et avant toute autre, qui en assurera le maintien. C’est un détestable sophisme que de dire : enrichissons-nous premièrement, faisons de grandes affaires; que tout le monde s’adonne aux exploitations industrielles. Après, nous cultiverons les arts, nous nous occuperons des recherches de la science, nous donnerons nos loisirs, introublés par les soucis matériels, aux spéculations de la pensée. Comme si l’art, et par art j’entends tout le domaine des belles-lettres, était une fleur exquise qui s’épanouissait nécessairement sur des monceaux d ’écus ! La richesse achète les oeuvres d ’art : les Etats-Unis en sont remplis, les plus belles réalisations de la statuaire grecque, toute la floraison divine qui décorait le Panthéon, sont au British Muséum. Mais elle ne les créé pas, elle n’ouvre meme pas ce sens intérieur qui permet de les juger et de les apprécier. Car cela, c’est la culture latine qui en pare les esprits. Et cela ne vaut-il pas tout le reste ? A quoi bon posséder des chef s-d ’oeuvre si l’on ne les mesure qu’au prix qu’ils ont coûté ? D’ailleurs celui en qui le désir de s’enrichir est une fois entré peut-il jamais s’en défaire? Voit-il jamais une limite a laquelle s’arrêtera son instinct de lucre ? Ce sophisme, ai-je dit, offre un autre danger encore, qui est qu’il matérialiserait l’esprit, qu il le déformerait, qu’il le marquerait de ce pli
LA CULTURE FRANÇAISE
professionnel que rien n’efface. Et ce n’est pas quand toute la race aurait subi un entraînement contraire à ses tendances profondes, été poussée vers des conquêtes dont je ne nie pas l’utilité, mais auxquelles je refuse de concéder le premier rang parmi les facteurs d’une civilisation véritable, qu’il serait temps de vouloir l’orienter vers l’idéal de perfection. C’est maintenant qu’il faut commencer. Je me reprends: nous n’avons qu’à continuer de suivre l’élan qui fut imprimé à notre nationalité, dès son éclosion, et que l’inépuisable dévouement de notre clergé n’a pas laissé se ralentir.
Je me plais à souhaiter qu’à cet égard nos Universités achèvent plus complètement l’oeuvre des séminaires, et que les lettres classiques, rayonnant de plus haut, voient se multiplier leur éclat et leur fécondité. Il me semble que ceux d’entre nous qui embrassent les professions dites libérales, ferment trop hermétiquement leurs vieux auteurs classiques pour s’en tenir au cadre de leur spécialité. Au petit séminaire, a-t-on lu ces auteurs? N’est-ce pas plutôt une initiation qu’on y a reçu? L’on en a admiré des fragments épars. L’âge empêchait du reste d’en saisir toute l’absolue perfection. Et pourquoi n’y pas revenir plus tard, quand la matûrité de l’esprit dispose à mieux embrasser leur forme idéale, à mieux comprendre leurs nuances, à mieux s’assimiler leur vertu? Emile Faguet a un mot piquant là-dessus : « L ’on ne lit plus les vieux auteurs parce
qu ’on croit les avoir lus » . 30 Oui, 1 ’on croit les avoir lus; l’eût-on fait, est-il sûr que Ton ne trouverait pas profit à les relire toute sa vie? Est-ce que ces heures d 'intimité avec les grands classiques nuiraient à l’entraînement professionnel? Ne fautil pas, au contraire, que l’esprit se ménage des ouvertures par où il puisse s’évader hors de sa spécialisation, afin de se rafraîchir dans des contacts sereins et purs, parmi les fleurs, les parfums et les rayons, en des retours vers des champs élyséens, où se promènent sous les myrtes des ombres immortelles ?
Essentielle à la préservation et au développement de notre génie, la culture classique, par une conséquence nécessaire, ne l’est, pas moins à la conservation de notre langage, instrument de notre pensée. Notre langue! comme on lui en veut! De quels périls elle est environnée ! J ’ai parlé du mythe d’Orphée. Ah! il n’y a guère à espérer que les sons de notre lyre apaisent les barbares qui nous entourent. Pourquoi du moins ne pas nous enivrer nous-mêmes de leurs harmonies berceuses? Pourquoi faire entendre d’autres sons, quand rien ne nous y engage, quand il serait si facile de nous enchanter uniquement de notre verbe? Pourquoi nous considérer comme les seuls obligés à faire des concessions sur ce point? A une grande dame
30 Pour qu’on lise Platon, p. 1.
LA CULTURE FRANÇAISE
anglaise qui lui disait qu’on l’attendait à Londres, où la haute société lui ferait fête, mais qu ’il lui faudrait pour y paraître apprendre la langue du pays, Victor Hugo répondait : « Quand la Grande-Bretagne voudra causer avec moi, elle apprendra ma langue! » 31 Et qu’on ne me rétorque pas qu’Olympio seul pouvait se permettre un mot aussi fier. Le mot est fier, mais il n’a rien de trop fier pour nous tous. Et cependant, qu’arrive-t-il? C’est que, nonseulement nous faisons les premiers pas qui nous séparent des étrangers, mais nous allons au-devant d’eux, et nous nous effaçons et que nous leur laissons toute la place.
C’est une conquête de la philologie contemporaine que le mot n est pas seulement le vêtement de l’idée, mais qu’il fait corps avec elle. Une pensée n’existe vraiment que lorsqu’elle est formulée dans des vocables. Les mots ont donc une âme. Il y a influence réciproque de la pensée sur les mots et des mots sur les pensées. Et ce serait une illusion de croire que la persistance à parler anglais, à mêler l’anglais à tout ne finirait pas par réagir sur l’esprit même pour lui donner une tournure britannique. D’où le devoir de rester sur nos positions si nous ne voulons pas que notre âme souffre du détriment. M. Léon Daudet fait cette réflexion profonde: «J’émettrai l’hypothèse d’une diminution
31 Paul Stapfer, Victor Eugo à Guernesey, p. 191.
de la fibre patriotique par l’usage abusif ou trop précoce d’une ou de plusieurs langues étrangères».32 Le français n’est-il donc pas assez riche? Beaucoup admettent qu’il est la langue de la distinction, du sentiment, de la pensée. Ils s’inclinent devant ses hauts titres. Mais, pour parler affaires, l’anglais leur semble bien préférable. Pourquoi préférable? Je demande quel langage emploient les hommes d’affaires de France, et la France s’y entend dans les grandes affaires, je pense? J’ai beau regarder, je ne vois aucune bonne raison pour justifier cette déplorable manie qui nous fait perdre tant de terrain dans le domaine pratique, et par contre coup dans tous les autres. Serait-ce que l 'anglais est le vainqueur? Belle excuse. Je rappelle d’abord que le Canada a été cédé et non conquis. Ce n’est pas là une distinction de raison, mais à fondement réel. Et quand le contraire serait vrai, la dignité personnelle ne nous fait-elle pas un devoir de regarder comme intangible au vainqueur notre héritage verbal, qui contient toute notre pensée et toute notre âme! N’est-ce pas assez que l’anglais ait eu la terre ? Faut-il encore lui aliéner notre esprit? Les lois d’ailleurs consacrent nos droits linguistiques. Pourquoi ne pas profiter de ce qu’elles nous assurent ? Oh ! que c ’est mal entendre le sens du sacrifice, — une si divine conception, — que de
32 Hors du joug allemand, p. 41.
LA CULTURE FRANÇAISE
se tenir ainsi toujours prêt à immoler ce que l’on a de meilleur, pour des motifs que condamnent l’honneur et le devoir ! Par des défaillances dans l’ordre du langage, nous compromettons le sort de notre culture, et, chose non moins grave, nous dérangeons l’harmonie universelle: «Une civilisation divisée a des ressources qu’une civilisation unitaire ne connaît pas ». 33 C’est la remarque d’un penseur. Par l’unification linguistique s’instaurera donc ici cette unité de civilisation, d’où résultera la décadence. Je répète que, en cette sphère comme dans l’autre, la culture classique sera pour notre race une source de régénération. Initiés au génie de notre langue par une longue fréquentation des modèles, en possession de tous ses secrets augustes, nos hommes instruits se donneront pour rôle d’en proclamer les droits et de faire descendre jusqu’aux dernières couches populaires le respect et l'amour de notre parler.
J’ai l’air d’émettre un voeu? J’y mets mes espoirs pour l’avenir. Quelqu’un a dit: «Il n’y a que les âmes faibles qui règlent leurs opinions en vue des succès probables de l’avenir. Je dirai presque que l’avenir n’importe pas à l’honnête homme, puisque, pour se dévouer aux belles et bonnes choses, il n’est pas nécessaire de supposer qu’elles sont destinées à l’emporter ».
33 Essais de Morale et de critique. Art. sur Sacy, p. 49.
Cette pensée, par ailleurs très belle, appelle des correctifs; elle est empreinte d’un scepticisme par trop olympien. Et, lorsqu ’il s 'agit d ’une chose belle et bonne ainsi que notre langage, 1 ’on se dévoue à sa survivance, non avec une élégance détachée au sujet des résultats lointains de ce dévouement, mais avec la croyance, la certitude qu’il en naîtra des fruits. Notre langue représente trop de choses, sous les mots dont elle est faite, pour que sa défense et son illustration ne sublimisent pas les énergies de l’élite, et ne leur inspirent pas d’aller jusqu’au bout dans les revendications salutaires. L’Illustration de la langue française ! Permettez-moi de donner à ce mot un sens un peu différent de celui qu ’il a dans le titre de l’ouvrage célèbre qu’il évoque, et d’en tirer une dernière considération. Ne nous récrions pas en entendant ce grand vocable. Il s’agit de bien l’expliquer et de le ramener à une juste mesure. La langue française, elle a été illustrée, certes, et par des oeuvres insurpassables. La langue française, elle est fixée depuis longtemps; mais est-elle figée, cristallisée? C’est chose à voir. Elle est une langue vivante, comme la nation même qui la parle ; or la vie est diverse et mouvante. Il faut donc que la langue qui l’exprime évolue aussi et manifeste des modalités nouvelles à travers l’unité de son essence. Il a fallu que du latin, forme plastique, naquît une langue française, parce qu’une nation française venait à l’existence; et il a fallu
LA CULTURE FRANÇAISE
que de la tradition gréco-latine surgît une littérature française, parce qu’une nation civilisée se réflète en des oeuvres de pensée, et que c’est là le signe, la marque de la civilisation, — la réalisation, la création d’images où le génie d’un race se définit et se reconnaît. Où en serait la langue française, si tous les écrivains des vieux siècles s’étaient dit: la langue latine est bien assez riche; nous n’avons que faire d’inventer un nouvel organisme. Et où en serait la littérature française si tous les humanistes en fussent restés au trésor de la latinité? Mais ces deux choses sont nées sans délibération préconçue; elles sont le fruit nécessaire de l’élaboration d ’une race nouvelle ; elles sont en fonction de sa personnalité distincte. Et où en serait la littérature française contemporaine si l’admiration du classicisme avait tari dans ses grands écrivains la source du génie? La nature refait indéfiniment les mêmes formes, selon l’expression d’un poète. Et pour en venir à une conclusion, la culture classique, conservatrice de notre âme, sauvegarde de notre langage, doit s’épanouir chez nous en des oeuvres littéraires qui portent notre empreinte spéciale. Notre vie française, en se développant au sein d’une ambiance nouvelle, a revêtu des caractères qui la diversifient de la vie française, telle que nos pères l’ont puisée à son foyer même. Il y a, en France, des physionomies différentes selon les différentes régions.
Pourquoi voudrait-on que notre physionomie n’ait pas eu ce côté plastique qui fait qu’elle se soit prêtée aux forces tendant à la modeler selon un type nouveau? Et de même qu’en France, à l’heure qu’il est surtout, se produit un réveil de la littérature régionaliste, au nom de ce principe que la « beauté, c ’est 1 ’unité dans la diversité » pourquoi chez nous le mouvement littéraire n’obéirait-il pas à la même loi et ne suivrait-il pas la même impulsion ? « C ’est en nous sentant profondément de notre terroir, a dit M. Pierre Lasserre, que nous nous sentirons français, pas de nom seulement, mais d’âme et en réalité ». 34 Notre terroir, à nous, c’est le sol canadien. Il faut nous y poser solidement, le fouiller, pour qu’il en sorte et en monte une sève, la sève natale, laquelle se traduira en des productions originales et profondes. Et ce sera notre manière de montrer que nous sommes bien français. Le génie français est créateur. Donnonsnous un entraînement classique très pur. Et puis, laissons l’âme de la race opérer là-dessus. L’on a dit de Péguy qu’il «lui fallait vivre sur son âme ». 35 En ne travaillant que sur son âme, Péguy a tout de même trouvé de sublimes choses. Nous,
34 Mistral, p. 163 et seq. Cité par Armand Praviel dans La Renaissance Méridionale au 19e siècle, p 465 du Correspondant du 10 février 1920.
35 René Johannet, Projets littéraires et Propos familiers ae Charles Péguy. Le Correspondant du 25 sept. 1919,
LA CULTURE FRANÇAISE
puisons sans cesse à la source classique, et travaillons sur notre âme, je veux dire exploitons notre histoire, nos coutumes, nos paysages, tout ce qui nous individualise en quelque sorte, et nous situe à part dans la grande famille française. Il faut produire, il faut créer, selon la ligne de nos traditions. A quand le chef-d 'oeuvre, la série des choses immortelles? Ce n’est pas ce qu’il faut se demander. Combien d’essais et d’ébauches fait l’artiste avant d’arriver à son chef-d 'oeuvre ? Combien faut-il qu’une nation épuise de générations d’écrivains avant d’arriver à se réaliser dans le génie qui l’incarne et la résume? Ces mystères de l’esprit nous échappent. Ce que nous savons, c’est que son devoir est de s’exprimer par les arts et les lettres, et de montrer qu’elle est animée d’une existence supérieure, puisqu’elle a ses penseurs et ses écrivains. Que la richesse infinie de la littérature française ne nous écrase pas de sa majesté, ne nous plonge pas dans une sorte d’anéantissement cérébral! Cet héritage est à nous ; il faut nous en nourrir, y prendre surtout une discipline intellectuelle. L’admirer uniquement, se dire que l’on n’atteindra jamais à ces sommets, se décourager devant tant de perfection, ne rien faire, serait se fermer à la plus haute leçon que cet héritage nous donne, et renoncer à le perpétuer comme il veut l’être, non comme un trésor inerte, mais comme une chose mobile et vivante, beauté féconde et inspiratrice, idéal toujours en un « perpétuel devenir ».
UNE ROMANCIÈRE CANADIENNE