DE NOTEE HISTOIRE LITTÉRAIRE
pas de le nommer, a droit à tous nos compliments. Ce Précis est très-bien fait, dans un large, et impartial esprit. Autant que possible, rien n’est oublié, ni personne. L’auteur n’appartient à aucune chapelle ou clan. Il ne semble pas avoir de préjugés. Il n’écoute ni ses sympathies ni ses antipathies. Il fait l’histoire, et s’efforce d’être juste et vrai. Il y réussit. Il utilise beaucoup, dans ses appréciations, les travaux critiques de ses devanciers. C ’est d’une bonne méthode. Mais il ne choisit généralement que le meilleur de leurs appréciations. Il est capable d’un jugement personnel. Si la bienveillance caractérise ses opinions, ce n’est jamais au détriment de la vérité. Ce Précis dénote d’immenses recherches, une information qui n’a rien voulu laisser de côté. Les historiens de l’avenir devront en tenir un grand compte. Si consciencieux qu’il soit, ce n’est pourtant qu’un Précis, le plus complet que nous ayons, mais qui ne prétend pas au titre d 'Histoire. Or, c’est d’une Histoire que nous rêvons, conçue selon les méthodes les plus rigoureuses, et d ’après un plan clair et harmonieux. Que veut-on que l’étranger pense de notre littérature, quand on lui offre, comme instrument d’information, le supplément au manuel de J. Calvet, par Chartier (chanoine Émile), ou les quelques pages que Bédier et Hazard lui ont consacrées, à la fin de leur ouvrage? Cela est un peu mieux que rien. Je souhaite que le Précis dont j’ai parlé tout-
à-l’heure ait la plus large diffusion, non-seulement chez nous, mais en dehors des frontières. Il donnera à tous ceux qui s 'intéressent à la culture française hors de France une idée plus exacte de nos forces réelles. Il en est qui se plaisent, dirait-on, à nous faire passer pour des parents pauvres. Certes, il ne conviendrait pas d’exagérer le mérite de nos productions. Mais est-il plus juste de les humilier à l’excès? L’histoire est l’histoire. Si l’on n’a pas l’esprit assez droit ni le regard assez pénétrant, pour en embrasser tous les éléments et les juger selon les principes d’une saine critique, également éloignée de la courtisanerie et du dénigrement, mieux vaudrait s’abstenir de toucher à ce domaine.
Peut-être serait-il difficile à un seul homme d’édifier le monument que réclame notre littérature. Cela pourrait être l’oeuvre d’une commission. Chaque genre serait traité à fond par un spécialiste. L’histoire, l’éloquence, la poésie, le roman, etc., chacune de ces rubriques serait confiée à celui qui pourrait le mieux la remplir. A l’intérieur de sa matière, chaque collaborateur serait libre de ses mouvements. On lui demanderait seulement de toujours motiver ses opinions, et de se souvenir qu en histoire littéraire, comme en histoire politique ou religieuse, la vérité et l’impartialité doivent être au premier plan.
LE CITOYEN BLANCHET
Il s’appelait Pierre. Mais l’on ne le désignait plus, depuis longtemps, que sous le nom de citoyen Blanchet. Lui-même avait pris ce titre, peu après les événements de 37-38, qu’il avait salués comme l’aurore de la libération pour son pays, et l’annonce d’une république canadienne. Le pitoyable échec de ce mouvement n’avait pas entamé son rêve d’indépendance politique: il continuait à croire, dur comme fer, que tout lien avec l’Angleterre serait bientôt brisé, et qu’un régime semblable à celui des États-Unis s’instaurerait au Canada. De cette république, qui lui semblait prochaine, et dont la chimère n’a cessé de le hanter, il se proclamait le citoyen. Il tenait infiniment à ce vocable; il l’arborait comme un symbole; il ne l’aurait pas échangé contre trente-six quartiers de noblesse. C 'était le signe de sa foi et de son espérance. Dans une conférence à l’Institut Canadien, de Québec, Arthur Buies ne s’était-il pas avisé de s’en moquer? Blanchet n’entendait pas badinage là-dessus. Aussi s’empressa-t-il de rembarrer notre humoriste: « Ce
titre, déclarait-il dans un journal, je le porte avec orgueil, comme saint Paul celui de citoyen romain !» C’était le prendre de bien haut. L’on devine que Buies ne fut pas seul à s’amuser de cette réponse.
Quand je l’ai connu, il habitait le long de ce rang presque désert, dénommé Cinq Chicots, qui relie Victoiôaville à Arthabaska, par l’ouest. Il avait là une grande terre planche, coupée en deux par la route. Car il faut dire qu’il était devenu fermier. Un jour, il avait renoncé à l’existence enfiévrée de Montréal, dit adieu à la carrière de journaliste, et il s’était réfugié dans la paix de cette campagne solitaire, pour y mener la vie de paysan. Oh! il n’avait rien abdiqué de ses beaux rêves. Comme leur réalisation tardait, que les temps étaient lents à mûrir, que les jeunes générations ne paraissaient guère se soucier de recueillir l’héritage des Papineau, des Doutre, des Guibord, des Laflamme, il était revenu à la terre, à la nature, en attendant mieux. A l’heure voulue, sa république le trouverait prêt. L’ombre de Cincinnatus dansait sans doute devant ses yeux. . .
A quelque distance du chemin, adossé à un joli bois de bouleaux frêles, s’élevait sa maisonnette, ou plutôt sa hutte. C’était un petit carré, à pignon. L’extérieur, blanchi à la chaux, en était très-propre. Autour ne traînait aucun objet. Le citoyen avait du moins la notion matérielle de l’ordre. Et il en mettait plus dans les choses que dans les idées.
LE CITOYEN BLANCHET
Le dedans était tout ce qu’il y avait de plus simple, de plus nu, de plus austère. Deux pièces exiguës: l’un servait de cuisine ; l’on n’y voyait qu’un petit poêle et quelques pauvres ustensiles; l’autre était à la fois chambre à coucher et cabinet de travail. L’ameublement était digne d’un anachorète: un misérable grabat, deux ou trois chaises boiteuses, tout près de la fenêtre un petit bureau, sur lequel il y avait un encrier, des papiers, une plume. Collé au mur, un rayon où dormaient de vieux bouquins, des dictionnaires. Dans un coin, des liasses de journaux jaunis: débris de cette feuille qu’il avait fondée, et longtemps dirigée avec ses collègues de l’Institut Canadien, et dans laquelle ces révolutionnaires aux petits pieds avaient déversé les doctrines religieuses, politiques, sociales, les plus subversives et les plus cocasses. La part de Blancbet, dans l’exposé de ces systèmes qui ne tenaient pas debout, avait été considérable. Condamné par l’autorité ecclésiastique, son journal avait cessé de paraître. Je crois bien que le ridicule avait aussi contribué à le tuer. La justesse de la pensée n’avait certes pas perdu à cette mort, ni non plus la bonne langue française. Car les conceptions radicales du directeur revêtaient une forme extravagante où le désarroi était impayable. Ces reliques gisaient maintenant sur le plancher de sa cabane, sous la poussière et l’oubli. Peut-être s’imaginait-il que tout ce fatras, enfanté par son pauvre cerveau exal-
té jusqu’au délire, contenait la formule de la cité future? J’incline à le penser. Notre homme vivait tout fin seul dans ce réduit où flottait une odeur de renfermé, mêlée à de vagues relents de cuisine et de basse-cour. Car ses poules étaient admises à venir picorer dans la salle à manger. C’étaient les seuls êtres dont s’égayait sa solitude. Il menait une existence d’ermite. De moeurs très-pures, trèshonnête en affaires, on le regardait bien, dans le canton, comme un original fieffé; mais sa réputation demeura toujours intacte. Sa conduite était irréprochable. Jamais le moindre soupçon ne l’effleura. Il est vrai qu’il n’allait pas à l’église; mais l’on mettait cette abstention au compte de ses idées croches. Sa soi-disant libre-pensée n’était guère prise au sérieux. Levé avec le soleil, il s’adonnait tout le jour aux travaux de la ferme. Les soirs et les dimanches, il lisait ses journaux, pour se tenir au courant. Il lui arrivait d’écrire encore parfois, de reprendre sa plume rageuse, pour redresser des opinions qui ne cadraient pas avec ses vieux principes, pour reprocher aux libéraux leurs sympathies anglaises. Car plus le monde allait, et plus il trouvait que l’on s’éloignait de son idéal républicain. Et cela l’indignait. Je me rappelle que lorsque Laurier fut titré, Blanchet se fendit d’un article vengeur, où le nouveau Sir Wilfrid fut copieusement aspergé de bile. Ce fut bien comique.
Au physique, le citoyen offrait un type comme,
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sans doute, je n’en verrai plus de pareil. D’une taille qui ne dépassait pas la moyenne, il était si mince, si fluet, si sec, qu’il semblait presque grand. Vers 1886, date de mes premières rencontres avec lui, il avait soixante-dix ans, mais il se tenait encore très-droit. Son visage glâbre, tanné, parcheminé, avait quelque chose d’ascétique, comme toute sa personne. Le front était bombé, les pommettes des joues saillantes, les yeux, tout petits, dans leur orbite très-creuse, louchaient un peu, ce qui leur donnait un air inquiétant. Le crâne chauve s’ornait, par derrière, d’abondantes mèches de cheveux follets et frisonnants. Lorsqu’il venait au village, ordinairement une fois la semaine, vendre des oeufs et faire quelques emplettes destinées à son menu plus que frugal, car il mangeait très-peu, il endossait son antique redingote qui avait eu le temps de prendre une patine d’un vert éteint; autour de son col à hautes pointes s’enroulait une longue cravate, également passée de mode et de ton, fanée, crasseuse. Dans cet attirail suranné, coiffé de son haut de forme fatigué, le citoyen avait tout de même une apparence de distinction. On aurait dit une vieille estampe, soudain descendue de son cadre, et animée. Il faisait vraiment figure d’ancêtre. Il avait la politesse d’autrefois, saluait avec grâce, parlait avec aménité. Il ne recherchait pas l’occasion d’entamer la conversation. Si elle se présentait, il l’acceptait volontiers, et causait avec
modération de ces choses mêmes qui l’avaient le plus enflammé. Car il était de bonne compagnie. Je ne l’ai jamais entendu dire un mot plus haut que l’autre. Il était capable de ces violences, particulières aux polémistes, mais qu’ils déversent uniquement dans leurs écrits. Autant le citoyen pouvait s’irriter jusqu’au paroxysme, la plume à la main, autant il gardait de mesure dans la conversation, pesait ses mots, et jugeait avec sérénité des hommes et des événements.
Né à Saint-Pierre de la Rivière-du-Sud, patrie des évêques Blanchet, dont il était le neveu, il avait fait ses études au séminaire de Saint-Hyacinthe, sous le directorat de Mgr Jean-Charles Le Prince. Il s’était même destiné à l’état ecclésiastique, et avait porté la soutane un an. C’était à l’époque troublée de 37-38. Pierre avait dans les veines le sang de ces patriotes qui s’étaient armés et qui étaient morts pour la défense de droits mal compris. Manquant de boussole, il ne résista pas à l’effervescence qui emportait certains esprits. Désapprouvant les sages règles de conduite tracées par l’épiscopat, il renonça à la carrière sacerdotale, et s’en fut à Montréal, où il devînt avocat, journaliste, l’un des fondateurs du malheureux Institut Canadien, directeur de l’Avenir, agitateur en chambre. Pendant quelques années, il fut chef de file de cette école. Il se fit remarquer par son enthousiasme, le radicalisme de ses idées, les monstrueu-
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ses chimères d’une imagination absolument débridée. Ce n’était pas seulement la rupture avec l’Angleterre qu’il prêchait, mais la désaffection à l’égard du clergé dont il blâmait l’ingérence pourtant si opportune. Demeuré vaguement déiste, il ne voulait plus que d’une religion sans dogmes, sans rites et sans ministres. Il se distingua, lors du fameux procès Guibord, par des diatribes échevelées. Mais le temps passait, éclaircissant les rangs dans ce groupe impie et révolutionnaire. Des générations montaient à qui ces spasmes semblaient un anachronisme. Des douches salutaires jetées sur ce beau étaient venues en circonscrire l’effet. Fatigué de lutter, mais sans se rendre compte toutefois que c’était, comme Don Quichotte, contre des moulins à vent qu’il avait dépensé tant d’ardeur, le citoyen prit, un bon matin, une résolution suprême : il acheta une terre dans le rang des Cinq Chicots. Il vint s’ensevelir dans cet endroit écarté, avec ses illusions perdues, ses espoirs toujours vifs, mais dont l’échéance était indéfiniment remise, son rêve platonique d’une république dans les nuages, n’ayant, pour consolation intime, que la maigre ressource d’une religion vidée de sa moelle, ce soidisant culte en esprit et en vérité, déformation ridicule à la protestante de l’une des plus belles et des plus profondes conceptions du Christ Sauveur.
Mais l’on va voir que la grâce attendait son moment pour opérer dans cette pauvre âme dé-
voyée son miracle de transformation. Selon la belle parole de Henri Bremond, si « personne ne peut décrire la courbe vivante d’aucun péché, la décision qui amène Madeleine aux pieds de Jésus défie également les analyses des psychologues. » 1 — L ’âge appesantissait les pas du vieil anachorète. Le rhumatisme le clouait souvent sur son grabat. Il continuait cependant à rester seul dans sa hutte. Il pouvait dire, comme le paralytique de l’Evangile: « Ilominem non habeo. Je n’ai personne.» Le Christ lui restait, car II n’est jamais loin des brebis égarées. Sur lui aussi allait bientôt retentir le mot de la puissance et de la miséricorde infinies : « Volo, curare. » Des voisins s’inquiétèrent de la condition lamentable du citoyen. Pourquoi n’entrerait-il pas à l’Hôtel-Dieu d’Arthabaska? Il ne voulût d’abord rien entendre à cette proposition, qui semblait le révolter. Puis, un beau jour, il s’en fut lui-même frapper à la porte du charitable asile, pour demander à y être hospitalisé. En retour des soins qu’il recevrait jusqu’à la fin de ses jours, il s’offrait à léguer aux soeurs tout son bien. En ce temps-là, l’aumônier de l’Hôtel-Dieu était l’abbé Lambert, homme d’âge, d’expérience, et d’un grand sens. II connaissait la carrière mouvementée du nouveau venu ; il savait aussi son entêtement dans ses idées. II devina qu’en le heurtant de front, l’on
i Pour le romantisme, Ch. II, p. 34. — Paris, Bloud et Gay, 1923.
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ne ferait que l’aigrir davantage et l’enfoncer dans son aveuglement. Sa diplomatie sacerdotale l’inspira magnifiquement. « Laissez-le faire, recommanda-t-il aux religieuses, ne lui parlez pas religion. Soyez bonnes et douces à son égard, mais qu’il ait toute liberté d’agir à sa guise sur ce point.» Ce traitement devait être d’une efficacité souveraine. Très-courtois avec les autres patients, très-reconnaissant aux bonnes soeurs de leurs attentions, le citoyen se montra pendant quelque temps irréductible sur ce chapitre. Il restait seul dans les salles, à l’heure de la messe et de la visite au Saint- Sacrement. Puis, on le vit suivre le mouvement qui portait les vieillards vers la chapelle, au cours de l’après-midi. Et un bon jour, l’abbé Lambert entend frapper à sa porte. Il ouvre. C’était mon Blanchet. « Monsieur l’abbé, lui dit le citoyen, de sa petite voix flûtée, j ’ai un grand service à vous demander ». — « Lequel, donc? » — « Je viens vous prier de vouloir bien, s’il vous plaît, entendre ma confession. » — Il y avait bien près de soixante ans qu’il n’avait pas rempli ce devoir. Il s’en acquitta avec une clarté, une sincérité, une componction à ravir les anges. Par délicatesse de conscience, il se refusa à recevoir, dès cette première entrevue, l’absolution. « Je reviendrai demain, monsieur l’abbé, car j’ai sans doute oublié quelque chose, je me suis négligé pendant si longtemps. » Trois fois, il accomplit ce rite avant de se juger digne du pardon divin. La réconciliation était
faite. A partir de ce moment, le citoyen devint un modèle de pratique religieuse. Il communiait tous les jours. Il passait des heures devant le Saint- Sacrement. Il avait retrouvé le Dieu de sa jeunesse, avec Lui et en Lui, le rafraîchissement, la lumière et la paix. Ses aventures intellectuelles et morales l’avaient conduit, par des détours bien imprévus, et humainement inexplicables, aux pieds de Celui qui a dit : « Venez à moi, vous tous qui travaillez et qui êtes accablés, et je vous soulagerai. » O mystères inouïs, éternellement recommencés, de la grâce ! Le citoyen Blanchet est mort comme un saint.
...Du temps que j’étais écolier, je faisais, un soir, une promenade en voiture dans le rang des Cinq Chicots. Comme je passais devant chez lui, je vis le citoyen en train de ramener sa contreporte, après avoir jeté un long regard sur le couchant où luisaient, au ras de la plaine, les derniers reflets du soleil. Et l’ermite s’enferma pour la nuit.
Voici que la porte du temps s’est refermée pour toujours sur ce vieil original. Là où il a si longtemps vécu solitaire, plus rien ne reste pour rappeler son souvenir. La hutte qui l’abritait a été rasée. Même le joli bois de bouleaux, qui lui versait une ombre grêle, s’est évanoui. Avant de s’endormir du sommeil éternel, le citoyen Blanchet aura pu contempler le ciel, et voir s’allumer à l’horizon, l’étoile du Divin Berger.