‹ EstampesChapitre 5 sur 17 · À L’OEUVRE ET À L’ÉPREUVE. — L’OUBLIÉ · texte numérisé non relu

À L’OEUVRE ET À L’ÉPREUVE. — L’OUBLIÉ

Nous l’avons assez vu, l’auteur d’Angéline de Montbrun a une tendance très marquée à créer uniquement de belles âmes ; les héros qu ’il met en scène ont tous une haute stature morale. S 'ils s ’inclinent parfois vers le commun et paraissent un moment céder à nos misères, ils ne tardent pas à se redresser d’un fier élan et à retrouver l’allure sublime qui les entraîne dans l’infini.

Or, Laure Conan s’est aperçue bien vite que ce n était pas la peine d inventer de l’héroïsme et de prêter de la grandeur à des êtres fictifs, quand elle n 'avait qu ’à se plonger dans notre passé pour trouver des personnages qui dépassent de beaucoup la mesure ordinaire et dont les actions tiennent du plus magnifique idéalCNos origines furent, en effets teintées de noblesse. Il n’est peut-être pas de peuple au monde dont la naissance ait été plus visiblement privilégiée au point de vue de ce qui fait la force véritable et la vie des nations. Si l’on était jamais tenté de douter du rôle immatériel qui peut

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être attribué à notre race en ce continent et de ses destinées lointaines et impondérables, il me semble qu’un regard jeté sur les événements qui se sont déroulés autour de notre berceau, et sur les hommes qui l’ont protégé de leur ombre gigantesque, suffirait à chasser de nos coeurs tout dissolvant septicisme. Pourquoi tous ces faits providentiels qui ont signalé nos temps primitifs et pourquoi tant de figures quasi célestes se dressent-elles sur le seuil de notre histoire, si la Providence n’avait eu sur nous ses desseins, dont le premier doit être que nous soyons semeurs d’idéalisme et de vérité, et cela à travers tous les âges et tous les milieux ?(JNotre histoire demeure inexplicable si nous n’y faisons la part du merveilleux divin le plus authentique. Et puisque Dieu a tant fait qu’intervenir à travers les personnages qui portaient dans leurs flancs l’avenir de notre nationalité, était-ce donc pour que nous eussions simplement une vocation quelconque ou pour que le souffle supérieur dont il nous avait animés s’éteignît, se fondît un jour dans les ambiances étrangères ou hostiles? Oui, nos origines furent très belles; elles ont tout le charme des légendes dorées. Fréchette a dit de Jacques Cartier:

Et quand il ne pensait que suivre son étoile,

La grande main dans l 'ombre orientait la voile. . .

Oh ! que cela est vrai, non pas seulement du découvreur de notre Canada, mais de Champlain, de

Maisonneuve, de Laval, de Marie de l’Incarnation, de Marguerite Bourgeoys, de Jeanne Mance, de tant de héros et de tant de saints ! La main divine a présidé à notre éclosion et orienté notre évolution dans le sens de la lumière et de la grandeur morale.

Qu’une personne comme Laure Conan ait été fascinée par la séduction de nos grands ancêtres, cela est tout naturel. Aussi notre romancière n’ira plus désormais chercher la beauté dans la région du rêve ; elle préférera la cueillir toute faite dans nos annales, évoquer, à l’aide des vieilles relations poudreuses, des événements ou des images supérieurs à toute fiction. C’est dire qu’elle va inaugurer une nouvelle manière de laquelle elle ne sortira plus, et où son talent évoluera et arrivera enfin à sa complète efflorescence. Ce n’est pourtant pas du premier coup qu’elle triomphera des difficultés particulières à ce genre. Par les ressources mêmes qu’il offie, le roman historique est d’une exécution malaisée. Et sans doute est-il à base de réalité. Mais il faut savoir interpréter les données historiques, en tirei les récits qui s harmonisent avec ces dernières, qui paraissent en dérouler, qui soient dessinés comme en marge des vieux textes. À les serrer de trop près, l’on ferait non pas du roman, mais de l’histoire. L imagination doit donc se jouer dans une juste fantaisie dont la trame irréelle s’adapte au cadre précis d’une époque et porte tous les caractères de la vraisemblance. Et le risque est double,

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ou cle s’éloigner trop de la vérité, ou de s’en rapprocher tellement que l’on verse dans la narration positive, et qu’au lieu de reflets teintés aux couleurs de l’histoire, ce soit l’histoire même qui revive. Pour les personnages, par exemple, ce n’est pas un mince effort que de leur garder leur physionomie traditionnelle, de leur prêter une attitude bien conforme à celle que l’histoire a cristallisée tout en les faisant participer à des scènes qui sont d’invention personnelle. Encore une fois, si le roman historique abonde en avantages, il a des côtés précis et astreignants, et le danger est que l’on outrepasse ses limites, ou que, restant trop en deçà, l’on produise une oeuvre hybride, impossible à classer.

Nous ne serons donc que médiocrement surpris de constater que, pour son premier essai dans ce genre, Laure Conan n’a pas fait un coup de maître. À l’Oeuvre et à l’Épreuve est ce que j’appellerai un roman d’apprentissage. La première partie qui se passe dans la société honnête du XVII siècle, à Paris et à Neuilly, est trop naïvement combinée à l’effet d’introduire quelques grandes figures historiques, les Garnier, Champlain, Bréboeuf, Lallemant, voire la mère Angéline Arnaud, la fameuse abbesse de Port-Royal. L’artifice est encore trop évident, le procédé selon lequel ces personnages entrent tour à tour sur le théâtre a quelque choce de maladroit. Et la seconde partie déroule de l’histoire pure. Le roman d’amour ébauché dans toutes les

scènes du commencement, entre Gisèle Méliand et Charles Garnier, se dénoue dans un récit d’apostolat et de martyre emprunté à nos chroniques. Et tandis que Gisèle Méliand semble d’abord être la figure centrale, Charles Garnier occupe tout le reste du roman. Et l’intérêt se partage non pas seulement entre ces deux noms, mais entre beaucoup d’autres. Et, pour tout dire d’un mot, l’on arrive à la fin un peu las et haletant, car la narration a des longueurs, et se charge en cours de route de documents qui alourdissent sa marche. Avec des qualités moins brillantes, un accent personnel moins pénétrant qu ’Angéline de Montbrun, À V Oeuvre et à l’Épreuve offre avec ce dernier des analogies de facture si frappantes qu’il en paraît être le décalque. Et c’est dommage, étant donné que l’armature, l’ordonnance générale d ’Angéline de Montbrun sont loin d’être harmonieuses, et qu’il y a dans ce roman une diversité de ton et d’allure qui fait que l’oeuvre manque d’ensemble et de cohésion. Avec d’autres d’éléments comme fond, l’auteur procède donc ici conformément à sa première manière, qui péchait par la composition. Et nous a\ons d ailleurs 1 impression qu’il est comme pris entre le rêve et la réalité, je veux signifier que ce qu ’il y a de vrai dans son récit se sépare trop de la fiction, n est pas assimile ni fondu habilement dans la trame: la fantaisie et l’histoire sortent du moule où 1 artiste les a jetées sans s’être intimement mé-

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langées l’une à l’autre, et sans que, de leurs propriétés respectives, jaillisse une substance nouvelle, une et indivise.

Mais laissons le temps et les silencieuses méditations mûrir l’esprit de Laure Conan. À l’Oeuvre et à l’Épreuve est de 1891. Dix ans se passeront au bout desquels notre romancière atteindra à la perfection de son talent et à la maîtrise de son art : L’Oublié. L’Oublié n’est pas seulement le meilleur écrit de Laure Conan, mais sans doute la plus jolie chose de notre jeune république des lettres. En France même il ferait bonne figure et il occuperait un rang honorable parmi l’intensive production contemporaine. L’Académie l’a d’ailleurs distingué et lui a décerné l’une de ses couronnes d’immortelles. Récompense tout à fait méritée.

L’Oublié est une idylle qui a une saveur biblique. Quand je le relisais attentivement l’autre soir, ma pensée se reportait comme malgré moi au livre de Ruth ou d ’Esther ou à tel autre des petits poèmes divins. Et si l’on allait trouver que j 'exagère et que je m’enthousiasme un peu fort pour prendre ainsi mon point de comparaison si haut et en quelque sorte dans l’éternel, alors je consentirais à baisser d’un ton et même de plusieurs, et je me contenterais de dire que L’Oublié est presque le frère spirituel de Colette Baudoche. Sans que l’auteur l’ait voulu ou cherché, par la vertu intrinsèque du sujet qui s’était imposé à son esprit, la règle classi-

que des trois unités est ici observée avec une rigueur parfaite: unité de temps, de lieu et d’action. En sorte que le drame est concentré dans un cadre bien défini et qu’il se déroule à travers des péripéties directes et précises, presque toujours admirables d’observation et de vérité humaines. Rien de lâché ni de flottant dans le tissu. Le récit court et vole droit au dénouement, ponctué de notations fines et en général si justes. Chaque touche est d’une élégance dépouillée. Qu’il s’agisse de peindre la nature ou d’exprimer un état d’âme, la phrase est presque également heureuse.

Il semble que, dans la carrière des véritables écrivains, à un moment ou à un autre, après que leurs facultés ont été exercées et assouplies dans la pratique des formes d’art les plus diverses, mi bouillonnement intérieur, une sorte d’effervescence a heu, où toute leur science du métier, toute leur habileté manuelle, tous les secrets perçus au cours de leurs patientes recherches, dans la tension constante de toute leur vie vers la Beauté, tout cela se combine selon les lois inconnues, et que de leur cerveau émané, comme a leur insu, une création qui a tous les caractères de la spontanéité, toute la fraîcheur des choses primitives: création où il y a cependant un art d’autant plus achevé qu’il ressort moins, création libre et vierge, résultante naturelle de forces mystérieuses qui échappent à l’analyse. Je me plais à penser que L’Oublié est né d’un

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pareil jaillissement, clans une de ces heures augustes et fécondes où l’inspiration porte l’artiste jusque sur les frontières du divin.

Nous sommes au commencement de ce qui devait être Montréal. Ville-Marie est à son berceau. Ville- Marie ! C ’est le nom que Maisonneuve avait donné à sa petite colonie. Et pourquoi ne le lui a-t-on pas laissé? Cette appellation convenait si bien à une fondation dont l’ordre était venu du ciel! En autant que les rapports des grandes âmes avec l’Infini peuvent être établis historiquement, il est prouvé que la Vierge avait inspiré le projet de fonder làbas, au sein d’une île barbare, au coeur de la forêt primitive, une ville « qui devait être comme un rempart pour la Nouvelle-France ». Ce dessein était si hardi, si opposé à tous les calculs de la prudence humaine, que personne ne l’eût conçu, ou en tout cas n’eût osé l’entreprendre, sans une révélation venue de si haut et qui en garantissait le succès final.

C ’est le soir. «. Derrière la montagne, le soleil couchant lançait ses derniers feux. Une splendeur enflammée flottait sur l’île royale encore presque toute couverte de broussailles ou de grands bois. » De Maisonneuve s’entretient avec son secrétaire Claude de Brigeac. Debout devant la fenêtre du fort, « il regarde les petits champs des colons et leurs maisons humbles et frustes. Ces nids de soldats, si chétifs devant la majesté des solitudes,

avaient à ses yeux une grandeur, une beauté sacrée ». La cloche du fort retentit tout à coup, signalant l’apparition d’un canot sur les eaux qui se teignaient de rose. « Le gouverneur saisit sa longuevue. Après un examen rapide, il dit joyeusement: L’échange que j’ai fait proposer est accepté. Ce sont des Iroquois, et il y a une tête blonde dans le canot. Ce doit être cette pauvre petite MUe Moyen qui nous arrive. » En effet, c’était elle.

Élisabeth Moyen, jeune française charmante, avait été enlevée par les terribles Indiens après avoir « vu massacrer ses parents et tout ce qu’elle possédait disparaître dans les flammes. » Mais Ia Providence veillait sur cette ingénue, la Providence par le ministère de Lambert Closse. Closse est un héros taillé à l’antique, qui s’est consacré à la religion et à la patrie: double idéal qui ne fait qu’un à ses yeux. Il a confusément renoncé à tout avenir terrestre et ne rêve que d ’une chose : donner sa vie pour le bien de la colonie naissante. Cet homme si simplement brave, et qui n’aspire qu’au dévouement désintéressé, s’est emparé dernièrement d’un chef Iroquois. Oh! cela ne n’est pas fait tout seul. Dans la lutte, il avait failli être scalpé. « Une bandelette de toile souillée de taches roussâtres, encore collée sur le front de Lambert Closse, à la naissance de sa forte chevelure, attestait que le danger avait été bien grand. » Maisonneuve avait donc envoyé des émissaires chargés de proposer à la tribu la

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délivrance du prisonnier en échange d’Elisabeth. C’est une rédemption. Et Lambert Closse en a été l’instrument. La joie est grande au fort à l’arrivée de la jeune captive. Son sauveur est là. Le gouverneur le lui présente. Comme Elizabeth est presque morte de fatigue et de faim, l’on décide de l’envoyer immédiatement à l’hôpital, où MUe Mance lui donnera tous les soins; et c’est- Closse que Maisonneuve charge de l’y conduire. Ils partent tous deux dans le soir. « Sur le fleuve une bande violette fermait déjà l’horizon, mais une faible clarté flottait encore sur la montagne. Du fort à l’hôpital, il n’y avait guère que huit arpents. Le major donnait la main à la jeune fille et marchait silencieux, attentif. Des rumeurs vagues, profondes, d’âpres et sauvages senteurs leur arrivaient de la forêt. Elizabeth ne sentait plus sa lassitude. Il lui semblait que l’herbe l’aurait portée.» Son coeur vient de s’ouvrir à un sentiment plus tendre que la simple gratitude. Elle aime déjà Lambert. Dans cette âme de jeune fille délicate et pure éclôt sans tarder la fleur d ’amour . . .

La voici donc entre les mains d’une sainte, Mlle Mance. Et les attentions que celle-ci lui prodigue maternellement sont décrites avec un grand charme de naturel. L ’enf ant se remet vite et devient à son tour garde-malade. Mais la pensée de son libérateur ne la quitte pas: c’est plus qu’un souvenir reconnaissant qu’elle lui donne. « Chaque soir, une fois

dans sa petite chambre, à genoux à côté de son lit, elle prolongeait sa prière. Avec des instances extrêmes, elle supliait la Vierge de garder celui qui s’exposait pour le salut de tous; et ce n’était qu’après l’avoir mille et mille fois remis entre les mains tendres et puissantes de Marie qu’elle parvenait à s’endormir ...» Comme cela est finement dit ! Et comme la progression de l’amour dans le coeur naïf et frais d’Elizabeth est analysée dans ces pages avec vérité! L’observation psychologique est d’une parfaite justesse et se traduit par des expressions réellement belles. « Ah ! l 'automne pouvait assombrir le ciel, dépouiller la forêt et emporter les feuilles avec de longs gémissements., que lui importait! Elle avait en elle ce qui peut tout colorer, tout adoucir, tout enchanter. »

Cependant, M. de Maisonneuve s’était résolu à passer en France. Avant de s’embarquer, il a un long entretien avec Lambert, qu’il a nommé commandant de Ville-Marie en son absence. Il lui dit entre autres choses : «Je m’étonne toujours que vous ne vouliez pas que je vous fasse bâtir une maison . . . c ’est bien le moins que nous vous devions. » «Une maison! reprend le major, que ferais-je d7une maison 1 Je m’y ennuierais tout seul. » « Mais pourquoi y resteriez- vous seul? demanda Maisonneuve avec une insistance affectueuse. — Un éclair de jeunesse brilla dans les beaux yeux du major. Aux alentours, le soleil riait dans les sillons dépouillés.

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les grillons chantaient sous le chaume flétri, et de chaque toit une colonne de fumée montait. »

Ce passage me rappelle les vers célèbres :

Ah! comme les oiseaux chantaient au fond des bois!

Comme 1 ’eau caressait doucement le rivage !

C’est Victor Hugo qui a écrit cela. Et sans l’avoir voulu, sans aucun souci d’imitation, par la seule vertu d’un récit où tout est pris sur le vif et vécu, Laure Conan a trouvé une formule qui égale en beauté l’exclamation du grand poète. Et tandis que chez Victor Hugo cet accent de lyrisme éclôt à l’occasion d’une vulgaire aventure d’amour, chez notre romancière il accompagne la floraison d’un sentiment idéalement pur dans l’âme d’un héros.

Lambert Closse répond à Maisonneuve : « Je suis venu ici pour combattre et pour mourir. Exposerais-je aussi facilement ma vie si j 'avais une famille? Je veux passer sur terre sans laisser de trace... Quand je m’en irai, je veux disparaître tout entier... oublié de tous .. . excepté d’Elle, ajouta-t-il, tendant la main vers l’image de la Vierge flottant dans les plis du drapeau. »

Maisonneuve parti, Lambert va souvent, en sa qualité de lieutenant-gouverneur de Ville-Marie, visiter l’hôpital, « causer avec les blessés » ; il y rencontre nécessairement la jeune Elizabeth et cède de plus en plus à la grâce qui émane de cette enfant. Un jour qu’il §’y est rendu sur invitation

spéciale, pour voir un Iroquois dangereusement malade et dont on croit qu’il se convertira peutêtre à la foi chrétienne par les exhortations du commandant, un incident a lieu qui va finir de toucher le coeur de Lambert: non seulement le barbare ne se laisse pas convaincre par les paroles du héros, mais encore, profitant d’un moment où celui-ci ne fait pas attention, il tente de l’assassiner d’un coup de couteau. Heureusement qu’Élizabeth veillait. « Agitée d ’une inquiétude qu 'elle trouvait folle, elle avait suivi les mouvements du sauvage. Prompte comme la pensée, elle s’élança et détourna le coup ». Elle s’était blessée en saisissant l’arme meurtrière, blessure qui lui est délicieuse, d’autant plus qu’elle a pour effet « d’enflammer Lambert jusqu’au transport... La faible main qui s’était levée pour le défendre l’avait asservi. » Il se décide donc à aller trouver MUe Mance pour lui avouer tout bonnement qu’il veut épouser Elizabeth. « Et voulez-vous transmettre ma demande à Mlle Moyen ? — De tout mon coeur, répondit Mlle Mance. — Mais d faudra lui dire que jamais elle ne quittera Montréal. Je ne le pourrais sans me mépriser moi-même. Et je n’ai d’autre bien qu’un fief en bois debout. En m’acceptant pour mari, c’est donc une vie de privations, d’alarmes et de périls que Mlle Moyen acceptera ...» Le mariage fut fixé au mois d’août, A peine arrivé de France, « Maisonneuve avait fait faire une trouee dans le fief en bois debout, seule fortune du major. Dans la clairière, des ouvriers

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lui bâtissaient une maison ... Si 1 ’ amour est le bien suprême, jamais fiancée plus riche que MIle Moyen ne marcha à l’autel ...» — Les époux mènent une vie très douce. Mais bientôt les soucis, l’inquiétude envahissent l’âme de Lambert Closse. Car la colonie est sans cesse menacée. « A la pensée qu’il lui faudrait un jour quitter cette adorable enfant pour courir au feu, une angoisse inconnue lui traversait le coeur comme une lance. » Quant à Elizabeth, elle était sans crainte, sans appréhension : « elle

était trop jeune pour ressentir l’angoisse du bonheur », — - et c’est là une pensée fine et profonde.

Or, les événements se déroulent. La colonie va être attaquée. Son anéantissement a été décrété dans les conseils des anciens. Les barbares s’apprêtent à exterminer par le feu et par le feu tout ce qu’il y a de français dans le pays. Déjà leurs hordes s’avancent. C’est alors que Dollard et ses seize compagnons s’offrent d’aller à la rencontre de l’ennemi. L’on connaît ce fait d’armes, parfaitement authentique, le plus sublime épisode de notre histoire, et comment le sacrifice de ces jeunes gens fut le salut de la patrie. Mais Lambert est tout triste. S’il n’avait pas femme et enfant, il se joindrait à cette phalange héroïque. Son âme est prise entre deux amours, l’amour de la patrie et l’amour de la famille. Il souffre. Il est en proie à un véritable tourment moral. Ne pas se dévouer pour la colonie, quand il s’était consacré pour la vie à son service, ne serait-ce pas une lâcheté? Et d’autre part, en

courant à un danger certain, il va briser deux existences infiniment chères. Quel parti choisir? Mais le héros estime que rien, aucun lien fût-il le plus fort et le plus doux, aucun amour ne saurait le dispenser du voeu qu’il a fait à la patrie. C’est à la patrie qu ’il se doit avant tout. Il n ’aspire qu ’à une chose,! a défendre au prix de son sang. Sa place était marquée pourtant parmi les hommes généreux qui sont allés s’opposer à la marche de l’ennemi. Ils ont péri, c’est vrai, mais leur courage a sauvé la colonie. Les barbares ont rebroussé chemin devant tant d’héroïsme. Dollard et ses seize compagnons ont eu la gloire du martyre, pendant que Closse était tranquille à son foyer. Ah ! non, son serment dure toujours, sa vocation première et essentielle demande qu’il sacrifie à un idéal plus élevé l’amour de ]a famille . . .

Aussi bien, ce sacrifice ne va pas tarder. Le tocsin lugubre appelle aux armes. Car les sauvages tentent l’assaut du moulin. Lambert Closse répond le premier à l’appel... «Et il ne devait jamais revenir. A la tête d’une vingtaine de colons, il avait d’abord mis l’ennemi en fuite. Mais les Iroquois étaient revenus plusieurs fois à la charge, et une balle avait atteint le héros en plein front. » Lambert Closse meurt pour Dieu et pour ses frères, — « c’était la fin qu’il souhaitait». Au foyer où Elizabeth veille anxieuse auprès du berceau, « le deuil entre pour jamais ».

Je crains de n’avoir donné qu’une faible idée

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des beautés semées dans cet ouvrage. Notre analyse aura du moins montré que ce roman est bien composé, bien agencé. C’est une oeuvre à base d’histoire, mais l’auteur maîtrise avec beaucoup d’art le fond réel et le mêle habilement à la fiction, en sorte que ces deux éléments s’unissent et constituent un ensemble fort harmonieux. A travers des événements dont plusieurs sont imaginés, les personnages conservent une attitude conforme à celle que leur prêtent nos annales. Rien dans leur état d’esprit ni dans leur langage qui n’aille au delà de ce qu’ils ont vraiment pensé. Les petits tableaux que l’auteur esquisse de la vie que l’on menait à Ville-Marie peuvent paraître empreints d’un idéalisme exagéré. Et cependant les mémoires authentiques sont là pour nous prouver qu’ils ne forcent pas l’histoire, qu’ils ne sont que l’exact reflet de l’existence héroïque et chrétienne des colons qui ont fondé Montréal.

L’on pourrait asns doute relever des fautes de détail dans L’Oublié. Ainsi, l’amour éclôt peut-être un peu vite dans le coeur d’Élizabeth Moyen. Ce roman s’eppelle L’Oublié, et c’est la figure de Lambert Closse que l’auteur a voulu tirer de l’ombre et en quelque sorte ressusciter ; et certes il y a réussi. Mais peut-être que la charmante physionomie d’Elizabeth est trop continuellement au premier plan avec lui et distrait notre attention qui devait surtout se concentrer sur ce héros. Il y a aussi de l’invraisemblance dans la scène qui se pas-

se à l’hôpital, alors que l’Iroquois mourant tente d’assassiner Lambert. Cela est un peu naïvement imaginé pour le besoin de l’intrigue. C’est là un des accidents mélodramatiques pour lesquels notre romancière a un faible. Et enfin, l’analyse de l’état d’âme de Closse, partagé entre l’amour du foyer et le dévouement à la colonie, ne semble pas assez fouillée. Le héros est un primitif qui ne raffine pas aves ses sentiments. Mais l’on aimerait tout de même qu’il s’ouvrît davantage à sa femme de ce qu’il croît être son devoir, qu’il préparât plus délicatement celle-ci au sacrifice qu’il va lui imposer. Car l’on prévoit le dévouement. La vie d’Elizabeth va être brisée. Et Closse ne s’inquiète pas assez de hausser peu à peu sa jeune épouse au niveau de son héroïsme. Il marche d’ailleurs à la mort en désespéré; il regrette de n’avoir pas suivi au Long- Sault Dollard et ses compagnons, et c’est comme pour se punir lui-même de ce qu’il estime avoir été une faiblesse qu’il court à la défense du Moulin. Il a trop l’air de chercher la balle qui fera de lui à son tour un martyr de la patrie.

Mais ces taches légères sont comme perdues dans la trame générale d’un roman qui comptera parmi les plus belles productions de notre littérature et qui consacre la gloire de Mme Laure Conan.

La gloire ! Qui sait si pour elle, comme pour tant d’autres femmes de talent ou de génie, la gloire, selon le mot de Mme de Staël, n’est pas «le deuil éclatant du bonheur » ?

LE CHANT DU CYGNE 1

J’ai connu Laure Conan. — C’est là, je le sais bien, une expression qui ne veut rien dire. « C ’est tout un monde que chacun porte en lui, un monde ignoré, qui naît et qui meurt en silence. Quelles solitudes que tous ces corps humains ! » Ma première rencontre avec elle remonte à une trentaine d’années. Ce souvenir ne me rajeunit pas. J’en avais beaucoup entendu parler. Dans ma famille, où les imaginations rêveuses ne manquaient pas, son premier roman, Angéline cle Montbrun, alors dans toute sa fraîcheur, défrayait les conversations. Mes grandes soeurs l’avaient toujours à la main, en lisaient tout haut des passages, se passionnaient pour l’héroïne malheureuse. L’on ne croyait pas qu’une si touchante histoire put être inventée. L’on affirmait que c’était là une tranche de vie. Dans la destinée d’Angéline, l’on voulait voir celle de l’auteur même. Nous demeurions alors à Québec. Laure Conan, y venait faire des séjours; elle fré-

1 La Sève immortelle, Montréal. Bibliothèque de L’Action Française, 1925.

quentait de nos amis. Ah! j’aurais bien voulu la connaître, ou du moins l’apercevoir. Ma curiosité d’enfant était piquée. Une romancière, dont le récit volait de bouche en bouche, et qui habitait près de nous, cela m’intriguait. Mon esprit d’enfant se figurait un auteur comme un être lointain, inaccessible, mystérieux, à peine réel. C’est par delà l’océan, en France, qu’il s’était habitué à les chercher. À travers la distance, leur personnalité s’idéalisait. Je leur prêtais une apparence à part. Us ne devaient pas être comme les autres, ressembler à tout le monde. Est-ce qu’ils ne marchaient pas, accompagnés de leurs rêves, entourés de ces formes qu’ils avaient créées, auxquelles ils avaient donné la couleur de la vie ? Et voici que le hasard me mettait dans le voisinage d’une romancière. En vérité, j’aurais donné beaucoup pour l’approcher, ne fût-ce qu’un instant.

Tout arrive. Il suffit d’attendre. Bien des années plus tard, je fis la connaissance de Laure Conan. Certes, elle n 'avait ni la beauté, ni la grâce «plus belle encore que la beauté». L’on connaît ce mot: « Joubert me fait l’effet d’une âme qui a rencontré un jour un corps, et qui s’en tire comme elle peut.» L’auteur d’Angéline de Montbrun se tirait comme elle pouvait, c’est-à-dire assez mal, de son enveloppe matérielle. L’on trouverait difficilement une personne aussi complètement dénuée de charme extérieur. Chose étrange, même sa phy-

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sionomie n’était pas révélatrice de son être intime. Il y a des êtres très laids, chez qui l’air d’intelligence fait oublier l’irrégularité des traits. Tel n était pas le cas de notre romancière. Son visage était dur et comme impassible. Sa voix rude et neutre. Elle donnait un démenti à la parole de Sainte-Beuve : « L ’on a toujours la voix de son esprit ». Comment un esprit si fin, si délicat, si nuancé, si féminin aussi, pouvait-il avoir un instrument si peu harmonieux? Avait-elle du moins l'ineffable beauté du regard? L’on pardonne tout à qui a des yeux profonds et expressifs. Les siens n’étaient pas de ceux dont on aime à se souvenir, longtemps après qu’on les a vus. Ils avaient d’abord un petit défaut, qui nuisait à la netteté de leur éclat. Je ne sais quoi passait en travers de leur cristal gris-bleu, comme une petite ligne mouvante, Leur caractère était surtout la fixité. Ils savaient se poser sur un objet, le contempler longuement, le dévorer. Ils étaient extrêmement interrogateurs. Je me rappelle ces funérailles d’un jeune moine français, que l’affreuse obligation du service militaire avait forcé à s’exiler de son pays. Sa santé n’avait pu résister à nos hivers. La phtisie l’avait emporté. Sa dépouille diaphane fut exposée dans l’église. Laure Conan assistait au service. Elle s’était mise au premier rang, tout près de l’humble bière. Je fus frappé de l’intensité extraordinaire avec laquelle elle regardait le mort. Comme son

air était pensif, chercheur, inspiré ! Quelques jours après, dans la revue qu’elle dirigeait alors, apparaissait un article tout court, mais si beau, d’un accent si personnel, vrai bijou d’art. La scène qu’elle avait vue s’était transposée dans son cerveau. Il en était sorti une petite merveille. En la lisant, je compris pourquoi son regard m’avait paru si pénétrant.

Laure Conan causait peu, lentement. Il y aurait toute une étude à faire sur l’espèce d’exclusivisme avec lequel les plus beaux dons sont répartis aux humains. La nature, pourtant prodigue de ses faveurs, met une sorte de barrière infranchissable entre l’une et l’autre. Il semble que les qualités se contrarient et se repoussent, dans un même sujet. Si l’on possède telle ou telle, à un degré éminent, il faut se résigner à la carence de telle autre. Peut-être n’est-il possible d’être soi-disant complet qu’à la condition d’être superficiel en tout, de n’exceller en rien. À tout prendre, et s’il faut choisir, un seul talent, mais très-accentué, est infiniment préférable à une médiocrité universelle. L’écrivain-né, par exemple, ne brillera pas par l’esprit de conversation. Ses facultés ne s’éveilleront que la plume à la main. En revanche, l’intarissable causeur se trouvera d’une stérilité désespérante devant une page à écrire. Le grand orateur, — ainsi Lacordaire, — étonnera son entourage par ses silences. Le véritable écrivain n’est

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pas ordinairement un parleur facile. C’est un être concentré, qui a une grande réserve, qui est assez souvent timide. Il faut qu’il se sente très-à-1 ’aise pour s’ouvrir. Même alors, sa conversation tournera plutôt au monologue. Cela fait que les personnes, d 'une psychologie courte, le jugeront assez mal. Elles avoueront leur déception, après leur rencontre avec telle célébrité littéraire. Je crains que Laure Conan n’ait infligé pareil mécompte à plusieurs de ceux qui 1 ’ont approchée. Cette femme, qui s’entendait si bien aux analyses de sentiments, et dont le style avait comme une fluence, l’on restait tout surpris de la voir froide, distante, insensible, ménagère de ses paroles, les laissant tomber un peu comme des oracles. Ses phrases, rares, étaient justes, sans recherche, mais bien balancées; le mot était d’une parfaite précision. Elle traitait toujours d’idées. Elle semblait, en parlant, dérouler son rêve, exposer le dernier état de sa pensée.

L 'impression générale que j ’ai gardée de mes entretiens avec elle, est celle-ci : Laure Conan adorait son pays, et son pays c’était uniquement le Canada-Français, j’allais dire le Canada d’avant la conquête anglaise. Elle était restée très « Nouvelle-France ».

C’était une émigrée à l’intérieur, dans le bon sens du mot. Mais tout ceci a besoin d’explication, car l’on pourrait s’imaginer que son patriotisme revêtait une forme attardée, désuète, fournissant

des prétextes à de vains regrets. Trop intelligente pour ne pas voir, dans le changement de domination qui avait bouleversé nos destinées, un de ces faits mystérieux que les hommes ne comprendront jamais bien, elle acceptait, certes, ce fait historique. Ce serait se tromper beaucoup que de croire que son attitude à cet égard était boudeuse. D’autre part, son grand sens chrétien n’avait aucune peine à admettre que cette orientation nouvelle donnée à notre vie nationale, n’avait pu se produire sans au moins une permission de la Providence, « de qui relèvent tous les empires». Ceci posé, il ne s’ensuivait pas du tout, pour elle, — en quoi elle avait parfaitement raison, — que nous dussions renoncer à faire fructifier l’héritage de grandeur catholique et française, que nos pères nous avaient légué. Elle ne croyait pas du tout que le loyalisme politique impliquât abandon des desseins héroïques qui avaient signalé nos origines. Là-dessus, elle était intransigeante. Et qui oserait l’en blâmer? Fallait-il donc, parce que le drapeau de la France ne flottait plus sur notre pays, cesser de cultiver en nous les vertus particulières de la race? Fallait-il effacer nos traits éternels? Un changement d’allégeance signifiait-il une transformation des âmes? Devions-nous nous modeler un visage nouveau? De toute son énergie, cette femme réagissait contre de pareilles tendances, qui lui semblaient un manquement au bon sens et à l’honneur. Elle constatait,

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hélas! que la légèreté des esprits, l’affaiblissement des caractères, le désir de parvenir à tout prix, les rendaient de plus en plus dangereuses parmi nous. Afin d en atténuer la séduction, d’opérer un redressement des coeurs, de réveiller en nous les idées de fierté, Laure Conan a consacré toute sa carrière d’écrivain à un véritable apostolat patriotique. Je dis «toute». Encore que la donnée de son premier roman soit purement psychologique, que ce soit une histoire d ’âme bien étrangère à des préoccupations de cet ordre, de hautes leçons en sortent. Mais, avec À l’Oeuvre et à l’Épreuve, l Oublie, une série de plaquettes sereines et vibrantes, lyriques et précises, ayant parfois l’allure de manifestes, consacrées à faire revivre nos plus pures gloires,

les gloires d’autrefois, comme elles sont sereines,

et pures devant vous, vertus contemporaines!...

nous y sommes en plein. Et ici, je pense, par exemple, à cette petite chose ailée, fine, souple, intitulée : Une Immortelle, et c’est Marguerite Bourgeoys qui est évoquée avec un si grand charme; je pense aussi à son Louis Hébert, où il y a une page entre autres, sur la première moisson, que l’on ne peut lire sans frissonner d’admiration. Quel souffle l’emporte ! Comme il y a là un beau sentiment ! Et un assemblage de mots, un tour de phrases qui révèlent chez l’auteur une grande artiste. À partir

cl’nn certain moment, chacun de ses écrits fut, je dirais, un acte de conscience. Ecrire pour le plaisir, pour se libérer, par nécessité de métier, cela était si loin de sa pensée. Au reste, écrire, je le sais, lui était si difficile. C’était son tourment. Quel écrivain véritable n’en est là, à voir dans la fonction créatrice un martyre, délicieux finalement? Ah ! que le vulgaire a de sottes notions sur ce point. Il s’imagine que l’écrivain produit des oeuvres comme la source coule. Mais c’est toujours nouveau, écrire, donner l’être et la vie à des idées, c’est une torture perpétuellement recommencée, avec chaque entreprise nouvelle. Si l’on savait ce que coûte de sueurs et de sang la prose apparemment la plus fluide ! Laure Conan écrivait, parce qu’elle en avait le don. Et nul n’a le droit de laisser en friche le talent que le ciel lui a confié. Ce don si marqué, elle se serait fait scrupule de ne pas le mettre tout entier au service du patriotisme, tel qu’elle le concevait. De nos jours, l’on parle de mystique à propos de tout, on applique ce mot à des systèmes où vraiment il n’a que faire. L’on dit, par exemple, la mystique du socialisme, la mystique du communisme. Ne peut-il y avoir, avec beaucoup plus de raison, la mystique du patriotisme? Pourquoi ce sentiment, le plus beau qu’il y ait au coeur des hommes, après celui de l’adoration divine, ne pourrait-il finir par absorber toutes les facultés d’un être, par le brûler d’un feu intérieur?

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La mystique du patriotisme ! Il y aura toujours des dégoûtés et des tièdes pour soutenir que l’amour de son pays n’en demande pas tant. Que l’on se rassure. Cette qualité, avec tout ce qu’elle suppose d’élévation d’idées, de désintéressement personnel, ne courra jamais les rues. Tant que les caractères auront besoin d’être remontés, tant que, chez nous particulièrement, la nécessité s’imposera de lutter contre le matérialisme américain, il faudra saluer bien bas les écrivains, qui, à l’exemple de Laure Conan, puiseront dans les trésors du passé des enseignements pour le présent et pour l’avenir.

Son dernier ouvrage, est, à cet égard, extrêmement significatif. L’auteur lui a donné une appellation magnifique : La Sève immortelle, pleinement justifiée par sa substance. Ce livre a un accent testamentaire. Laure Conan a eu à peine le temps de l’achever. Les dernières pages ont été tracées d’une main défaillante. L’on sent qu’elle était pressée par la sombre visiteuse. Elle a déposé la plume pour mourir. Elle a mis là son âme et son espérance. Elle n’a pas eu le loisir de parer beaucoup son idée. Elle nous l’a, pour ainsi dire, livrée à l’état pur. Elle est si belle qu’elle peut se passer des vains ornements du discours. Je l’aime dans son héroïsme dépouillé. Elle a quelque chose de cornélien. C’est un grand drame. Il y aurait peu de travail à opérer dessus pour le mettre à la scène. Ne se trouvera-t-il pas quelqu’un pour s’en char-

ger? Notre littérature de théâtre, encore si indigente, aurait là sa fleur tardive. Dans V Avant- Propos, M. Thomas Chapais écrit ceci : «... ce livre, le dernier, et peut-être le plus beau que nous ait laissé Laure Conan ». Il faut souscrire à ce jugement, l’accentuer même, en enlever le « peut-être », et dire hardiment « le plus beau », et d’un grand bout. Le plus beau, par l’ampleur de la conception, l’importance de l’enjeu mis en cause, — notre survivance nationale, — le dévoûment presque sacerdotal avec lequel Jean le Gardeur de Tilly sacrifie son amour pour Thérèse d’Àutrée, renonce à toutes les promesses de la fortune, à tous les avantages d’une situation privilégiée en France, pour se consacrer ici, dans la pauvreté, parmi les deuils et les humiliations d’une patrie conquise, à la mission salvatrice : conserver sur les bords du Saint-Laurent l’antique sève française, la renouveler, la rendre plus généreuse. C ’est un très-haut problème qui est étudié dans ce roman, profondément historique. Ce n’est pas à dire que les personnages qui y figurent ont vraiment vécu, parlé et agi, comme le récit le fait croire. Cela, c’est l’affabulation, c’est la part de l’imagination. Peu importe que ces hommes et ces femmes aient existé ou non. La question n’est pas là. Ce qui est vrai, historiquement prouvé, c’est qu’il y a eu des français, particulièrement dans la classe des officiers, qui n’ont pensé qu’à une chose, après le

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désastre final, que dis-je? après une victoire sans lendemain, la bataille de Sainte-Foy, — s’en retourner en France, ainsi que font les d’Autrée. Et tout semblait leur donner raison. Ce qui est non moins sûr, c’est qu’il y a eu des familles, comme celle des Tilly, déjà enracinées au sol, pour qui le départ du pays eût semblé une désertion, une trahison envers les ancêtres, qui ont voulu espérer contre toute espérance, et reprendre, dans des conditions absolument paradoxales, l’oeuvre, apparemment finie, de la Nouvelle-France. Se sontelles trompées dans leurs calculs? Leur dévoûment fut-il dépensé en pure perte ? Ceci se passait dans des temps moins anciens que ceux dont parle le poète. Mais deux siècles écoulés, cela compte tout de même dans la vie d’un peuple. Deux siècles, c’est bien assez pour justifier les Le Gardeur de Tilly d’avoir eu foi en notre sève immortelle. Tous les personnages de ce roman sont d’une grande vérité humaine, même les d’Autrée, même le lieutenant Layeraft. C’est le petit nombre qui se hausse jusqu’à l’héroïsme. N’en est-il pas ainsi dans la vie réelle? Il n’est pas indifférent de savoir que notre existence comme peuple est le fruit de cet héroïsme.

Hier, dans le train qui m’emmenait à Montréal, j’ai lu tout d’une traite le très-beau livre des frères Tliaraud: la vie et la mort de Déroulède. J’en veux citer cette phrase, qui me semble convenir

admirablement à l’auteur dont nous venons d’esquisser l’oeuvre: «il y a pour moi deux sortes d 'écrivains : ceux qui m 'entraînent et ceux qui me dépriment; et je préfère au génie même la confiance dans la vie ». — Laure est de la race des écrivains « qui entraînent ». Son dernier roman — ce chant du cygne — est un cri de confiance en la pérennité de notre vie nationale. A ce titre seul, il mérite le suffrage de tous les gens de coeur.

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