ANGÉLINE DE MONTBRUN
Donc, le premier roman de notre première romancière est intitulé: Angéline de Monthrun. Nous sommes en pleine fiction, ce qui ne veut nullement signifier que l’auteur n’ait mêlé à la trame de son récit une bonne part de vérité humaine. Cela veut dire que les personnages que l’on voit s’agiter ici sont des créations de son cerveau, et que les événements qui se déroulent procèdent de son imagination. Tant mieux si tout cela est calqué sur la réalité et si les caractères surtout sont à la ressemblance de la nature!
Le début nous transporte tout de suite à Valriant, qui sera le centre de ce drame intime. L’on chercherait en vain le nom de Valriant sur la carte géographique de la province de Québec: il ne s’y trouve pas, et pour cause. Cependant à quelques indications précises semées çà et là, aux brèves notations de paysages qui émaillent l’histoire, ce séjour de rêve serait situé dans le voisinage de la Malbaie, au bord du grand fleuve dont la voix profonde paraît tour à tour chanter ou gémir. Là vit, au milieu d ’une nature qui a quelque chose de para-
disiaque, dans une maison qui a tous les airs d’un palais, M. Charles de Montbrun, type du gentilhomme campagnard, frotté de lettres, chrétien de vieille roche, avec sa fille Angéline, une véritable fée ou plutôt une créature céleste.
Or, Maurice Darville vient d’arriver à Valriant pour y faire un séjour. Les Darville sont de vieux amis des Montbrun, et entre familles amies l’on se visite et l’on est les uns chez les autres tout comme chez soi. Ce qui a porté Maurice à accepter l’invitation des Montbrun, ce n’est pas le désir de trouver à Valriant le repos dans une solitude agreste, car ce jeune homme est parfaitement équilibré et n’a rien de nos modernes neurasthéniques. Un tout autre sentiment le presse: il est curieux de revoir dans toute la grâce de son épanouissement cette Angéline dont Mina Darville sa soeur lui a tant parlé. Et à peine l’a-t-il vue qu’il se passe en lui ce qui devait se passer : son âme était en effet trop bien préparée au coup de foudre pour ne pas le recevoir. Il devient follement amoureux, il ne sait plus ce qu’il fait, il est tout gauche, ne peut plus parler. Heureusement qu’il se reprend quand il chante, car il possède une voix magnifique, et qui émeut les fibres les plus secrètes du coeur. Mais Angéline est bien trop ingénue pour se douter du bouleversement que sa présence met dans l’âme de Maurice; elle le traite comme un ami d’enfance. La naïve ! ne commet-elle pas un jour l 'imprudence
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de lui dire : « venez voir mon cygne ! » Car « le jardin très vaste et très beau renferme un petit étang ombragé de noyers magnifiques », bordé de mousses et de fleurs sauvages ; et sur les eaux de « ce lac en miniature » se berce mollement un cygne, joie et orgueil de l’enfant. Et là, tandis qu’Angéline est tout occupée « à jeter des miettes de pain à son oiseau et à lui faire mille agaceries dont il est impossible de peindre le charme et la grâce », Maurice perd complètement la tête, il se jette à ses pieds et lui dit à brûle-pourpoint: «Je vous aime!» En entendant ce mot, la chère enfant reste stupéfaite et s’enfuit à la maison. Bien qu’un peu confus de sa déclaration intempestive, Maurice ne se tient pas pour battu. Il s’était d’ailleurs loyalement ouvert de son amour dans une lettre à M. de Montbrun. Ce dernier l’attend pour en causer avec lui. Le jeune homme profite de cet entretien pour lui dire qu’il a révélé à xlngeline son sentiment et pour demander au père la main de sa fille. M. de Montbrun gronde Maurice de son indiscrétion. Mais tout finira par s’arranger: les fiançailles auront lieu. Seulement, comme la jeune fille n’a que dix-huit ans, son père qui désire « qu’elle reste enfant aussi longtemps que possible », remet le mariage à ses vingt ans. Les deux longues années qui le séparent de la réalisation de son rêve, Maurice ira les passer à Paris pour y compléter ses études de droit et de lettres.
Toute cette première partie du roman est sous forme de lettres; lettres de Maurice Darville à sa soeur Mina et réponses de celle-ci, lettres de Mina à Angéline et d’Angéline à Mina, puis, quand il est décidé que Maurice deviendra le gendre de M. de Montbrun, très belles et très dignes lettres de ce dernier à son futur beau-fils, nobles réponses de Maurice, correspondance des deux fiancés.
Le roman par lettres n’est nouveau, je crois dans aucune littérature, en tout cas pas dans la nôtre assurément. Le roman un peu lourd mais si brûlant, de Mme de Staël, Delphine, n’est qu’une suite de lettres; et Eugène-Melchior de Vogüé a laissé en ce genre quelque chose qui est bien près d’être un cbef-d 'oeuvre, Jean d’Agrève. Or, le roman par lettres est une forme d’art qui ne laisse pas de présenter de très réelles difficultés. Comment donner à chacun des personnages qui sont censés écrire la vérité et la variété de ton désirables? Comment un même auteur peut-il se dédoubler au point de faire parler chacun de ses héros dans la note commandée par son sexe, son âge et sa position? Le grand risque de ce mode est que chaque lettre, pour être signée d’un nom différent, paraisse trop évidemment couler de la même source. Car il faut une souplesse de talent plus qu’ordinaire pour s’identifier à chacun des correspondants et imprimer à leur style un tour et une allure propres. Je ne dirai pas que Laure Conan a toujours passé
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au large de cet écueil, mais elle s’en est généralement bien tirée. De tout le groupe d ’épistoliers qui figurent ici, Mina Darville est celle qui envoie les plus jolies missives, les plus dégagées de toute convention verbale, les plus spirituelles. Unique confidente de son frère, comme elle le taquine finement sur ses gaucheries, comme elle accueille avec tact ses épanchements, et aussi quelle pointe de scepticisme attendri dans la façon dont elle secoue l’espèce d’enivrement et d’extase dans laquelle il est béatement plongé. Avec un sens du réel et du concret qui est bien féminin, elle veut le rappeler sur terre, et lui donne des conseils dont l’élévation, la sagacité, la portée pratique sont dignes d’un coeur maternel. Mina Darville connaît le monde et les hommes : son expérience de la vie mondaine a fait d’elle, non pas, certes, une désabusée, — dans les romans de Laure Conan, nous n’avons jamais affaire qu’à des âmes qui restent fraîches, — mais une personne avertie. Quant aux lettres de Maurice, vraiment ce jeune homme a une nature très particulière, et non seulement l’éducation de sa sensibilité a été poussée très loin, non seulement il est parfait de délicatesse et de bonnes manières, mais je crois qu’il n’a jamais eu son pareil ici-bas. Puisqu ’il écrit si bien, est en tout si exquis, si raffiné, je ne vois pas ce qu’il va faire à Paris ni quelles leçons d’élégance il pourra aller prendre dans la Ville-Lumière. Au reste, puis qu’il fait tant
que d’y aller, je m’étonne que de là-bas il envoie à sa fiancée des lettres qui se ressentent si peu des impressions de son nouveau milieu. L’on a beau être amoureux fou, ne plus avoir d’yeux que pour son idole, Paris est une telle ville, si prenante, d’un caractère tellement unique, qu'elle vous distrait malgré vous et vous imprègne d’un parfum d’idéalisme, lequel pour peu que l’on sache tenir une plume, s’exhalera dans la correspondance avec ceux qui vous sont le plus chers.
Toutefois, Angéline de Montbrun est celle qui rédige les lettres les plus ternes: ses billets sont gentils, mais ont je ne sais quoi de réservé, de compassé, et aussi de très superficiel. L’on comprend qu’en jeune fille extrêmement bien élevée, elle se tienne avec Maurice sur une sorte de défensive. Mais avec Mina Darville ? Pourquoi avec cette intime amie, plus âgée qu’elle, éclairée et si discrète, n’y va-t-elle pas avec plus de rondeur et d’abandon ? Mystère peut-être de pudeur angélique ! Angéline est une fleur qui s’ignore. Son âme est enveloppée de langes célestes. Comme il arrive souvent, il faudra des événements tragiques pour que sa personnalité se développe et pour que la force et la profondeur de sa nature se manifestent.
Hélas ! ces événements ne vont pas tarder. Mais pourquoi donc le roman verse-t-il ici dans le mélodrame ? Pour amener la seconde partie de son récit, l’auteur avait besoin d’imaginer des incidents dra-
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matiques, et ces incidents, il les a malheureusement choisis dans le domaine des faits divers. En effet, Maurice est à peine retour d’Europe que M. de Montbrun meurt bêtement d’un accident de chasse. Angéline alors commence à dépérir ; son chagrin lui cause de fréquents évanouissements. Uu jour qu’elle se promène seule dans les rues tortueuses de la Haute Ville de Québec, une de ses crises la prend, elle tombe, et dans sa chute se ravage affreusement le visage, «tellement qu’il fallut en venir à une opération dont la pauvre enfant resta défigurée ». J’avoue que ces deux accidents, le genre de mort de M. de Montbrun et la chute de sa fille, ne me paraissent pas bien distingués.
Toujours est-il que c’est à partir de ce moment que le roman va évoluer et se voiler jusqu’à la fin de deuil et de pleurs.
Tant que le monde vivra, la beauté sera génératrice d’amour et de passion. Que l’on se rappelle le mot si profond de Pascal : « Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé. » Et je rapprocharais volontiers de cette merveille psychologique de notre grand penseur chrétien ces vers subtils de Sully-Prudhomme :
Partout scintillent les couleurs,
Mais d’où vient cette force en elles?
Il existe un bleu dont je meurs Parce qu ’il est dans les prunelles. . .
Tous les corps offrent des contours,
Mais d’où vient la forme qui touche?
■ Comment fais-tu les grands amours,
Petite ligne de la bouche?
Nous avons insinué tout à l’heure que le caractère de Maurice Darville était au-dessus de l’humanité moyenne et presque en dehors de nos contingences. Mais voici qu’il y rentre par la façon dont il n’a pu s’empêcher d’aimer Angéline de Montbrun : cette créature de grâces et de vertus, cette forme céleste, sa « fleur-des-champs », comme il l’appelait, il l’aimait sans doute pour ses qualités intérieures, son innocence absolue; oui, Maurice adorait Angéline à cause des ravonnances surnaturelles qui l’enveloppaient toute, mais il l’aimait encore, il l’aimait surtout à cause de sa beauté. N’allons pas lui en faire de reproche, car cela est très humain, c’est, j’allais dire, dans l’ordre des choses. Certes, il a trop de loyauté, il est aussi trop chrétien pour reprendre sa parole; il désire garder sa foi à sa fiancée, il veut continuer à l’aimer ; mais il se fera, quoi qu’il en ait, un amour de raison, un amour qui se nuancera de pitié pour celle qui a perdu son éclat. Avec sa fine intuition de femme, Angéline perçoit très vite cette transformation du sentiment dans le coeur de Maurice ; et obéissant à une impulsion non moins naturelle que celle qui s’est produite en lui, elle le délie de ses engagements, elle lui renvoie l’anneau des fiançailles et
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rompt entièrement avec lui. Et cela est aussi bien humain. La pauvre enfant ne peut accepter un amour mélangé de pitié, où la pitié l’emporterait sur 1 ’amour. Puisqu ’elle n ’a plus ces charmes éphémères qui exercent pourtant une si grande séduction sur le coeur des mortels, elle ne saurait se contenter d’une affection platonique faite des cendres de l’amour, qui ne s’adresserait plus qu’à son être immatériel, qui n’aurait la chance de durer et d’être vrai qu’à la condition que son fiancé pût oublier le rêve et l’ivresse que sa beauté première lui avait inspirés. Et cela serait-il possible? Non, Angéline a trop de clairvoyance pour imposer peutêtre à Maurice une vie de sacrifices et de regrets, trop de fierté pour accepter sa pitié. D’un mot, d’un geste définitif, elle lui rend sa liberté comme elle reprend la sienne.
Pauvre fille ! La voilà seule et sans espérance du côté de la terre. Seule, car même Mina Darville lui manque. Mina s’est faite religieuse ursuline. La vision qu’elle avait eue dans son sommeil et qu’elle avait si bien racontée dans une lettre à Angéline, est devenue pour elle une réalité. « Il me sembla que j’étais dans la cour intérieure des Ursulines, quand tout à coup la fenêtre d’une cellule s’ouvrit, et je vis paraître une religieuse. Je ne sais comment, mais du premier coup d’oeil, sous le bandeau blanc et le voile noir, je reconnus cette brillante mondaine d’il y a deux cents ans, Madeleine de
Repentigny. Elle me regardait avec une tendre pitié, et de la main m’indiquait la petite porte du monastère : mais je ne pouvais avancer, une force terrible me retenait, ou plutôt mille liens m’attachaient à la terre. Elle s’en aperçut, et appuya son front lumineux sur ses mains jointes; alors, je sentis qu ’on me détachait, mais quelle douleur j ’en éprouvais dans tout mon être. » Oui, ce rêve mystérieux s’est accompli. Derrière les grilles de son cloître, Mina priera pour son amie et l’embrassera dans une étreinte divine. Mais ce qu’il faudrait à Angéline, ce serait sa présence réelle, et cela aussi n’est plus qu’un souvenir. Angéline est sans espérance. Elle sait par avance comme le monde est dur et impitoyable aux disgraciées de la nature, à celles qui n’ont pas ou qui n’ont plus ce qui s’appelle la beauté, chose fugitive que rien ne remplace dans le coeur des hommes, ni la fortune, ni même le génie, la beauté dont il ne faut pas s’étonner après tout qu’elle joue un si grand rôle ici-bas, puisqu’elle est une émanation de l’essence Incréée, un reflet errant de l’Infini.
Angéline de Montbrun s’enferme dans Validant, le Validant de sa jeunesse et de ses rêves à jamais abolis. Valriant! Comme ce nom jure avec la vie qui va achever lentement de s’y éteindre. Ce n’est plus désormais qu’un tombeau ouvert sur le ciel. Elle y tient son journal qui sera une longue plainte, tantôt résignée, tantôt amère: « N’aimait-il donc en
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moi que ma beauté? écrira-t-elle un soir de juillet. Ah ! ce cruel étonnement de l’âme. Cela m’est resté au fond du coeur comme une souffrance aiguë, intolérable. Qu’est-ce que le temps, qu’est-ce que la raison peut faire pour moi? Je suis une femme qui a besoin d’être aimée!» Au bord du grand fleuve, dont les flots avaient bercé son heureuse enfance, elle mêlera ses soupirs à la vague éternellement murmurante. La religion, les oeuvres de charité, la compassion pour les pauvres et les déshérités de la terre, adouciront les meurtrissures de son âme sans pouvoir jamais les guérir entièrement. Le travail de la grâce en elle sera assez puissant pour lui faire accepter et bénir la volonté divine et comprendre tout le sens de la douleur. Ce qui est très beau précisément dans ces notations intimes, c’est d’assister, à travers des révoltes, d’inévitables sursauts de la nature en proie à un martyre de tous les instants, à une sorte d’apaisement qui finit par triompher de tout. La grâce divine est la plus forte, et c’est elle qui établit la pauvre sacrifiée dans ce repos supérieur qui est la sainteté.
Angéline sera cependant fidèle à sa résolution de ne plus revoir Maurice. A diverses reprises, celui-ci essaiera de reprendre avec son amie du moins des relations de visites et de correspondances. Ses efforts se heurteront à un inflexible détermination. La fiancée d’autrefois s’est donnée à Dieu, à l’Époux mystique des Vierges. Elle n’a donc plus
le droit de disposer de son coeur fondu dans l’éternel amour. Maurice vient une dernière fois à Valriant et fait supplier Angéline de le recevoir. Et voici la lettre que celle-ci lui fait remettre et sur laquelle se termine ce roman de sourires et de tristesse : « Maurice, pardonnez-moi. Cette résolution de ne pas vous recevoir, vous pouvez me la rendre encore plus difficile, encore plus douloureuse à tenir, vous ne la changerez pas. Et faut-il vous dire que le ressentiment n ’y est pour rien ? O mon loyal, je n’ai rien, absolument rien à vous pardonner. Pourquoi m’avez- vous aimée? Pourquoi ai-je tant assombri votre jeunesse? Dites-moi, si cet enchantement de l’amour se fût continué, que serions-nous devenus? Comment aurions-nous pu nous résigner à mourir ? Mais le prestige s ’est vite dissipé, et nous savons maintenant que la vie est une douleur. Non, si le Dieu de toute bonté m’a fait passer par de si cruelles souffrances, ce n’est pas pour que je me reprenne aux joies et aux affections de ce monde. Maurice c’est Dieu qui a tout conduit, c’est sa volonté qui nous sépare. Non, le rêve enchanté ne saurait se reprendre. Et, pourtant, que la vie avec vous me serait douce encore. Malgré le trouble de mon coeur, ce m’est une joie profonde que vous soyez venu. Le sentiment que vous me conservez, pour moi, c’est une fleur qui embaume les ruines, c’est un écho attendrissant du passé. Il en est qui n’arrivent au ciel qu’ensanglantés, et ceux-là n’ont
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pas le droit de se plaindre. Adieu, mon intimement cher, adieu. Ai-je besoin de vous dire que rien sur la terre ne nous satisfera jamais? Ah! soyez-en sûr, en consacrant l’union des époux, le sang du Christ ne leur assure pas l’immortalité de l’amour, et, quoi qu’on fasse, la résignation reste toujours la grande difficulté, comme elle est le grand devoir. Sans doute, tout cela est triste, et la tristesse a ses dangers. Qui le sait mieux que moi ? Mais, Maurice, pas de lâches faiblesses. Epargnez-moi cette suprême douleur : que je ne rougisse jamais de vous avoir aimé ! »
J’ai tenu à citer cette page, d’abord parce qu’elle est belle, ensuite parce qu’elle peint bien l’état d’âme d’Angéline pendant ces années de réclusion volontaire et qu’elle donne la note dominante de tout le journal où la pauvre enfant a fixé ses impressions.
Il est temps que nous résumions toute notre pensée au sujet de ce roman, et que nous fassions comme la synthèse des réflexions que son analyse nous a inspirées.
Au point de vue de la structure, ou, si l’on veut, de l’architecture, l’oeuvre n’est pas des mieux conçues. Il me semble qu’elle manque d’une certaine unité de caractère : les lignes n’en ont pas cette harmonie qui caractérise les réalisations du grand art. Cela commence en effet par un échange de lettres entre divers personnages; puis il y a quelques
pages de récit où tous ces acteui's disparaissent de la scène presque en même temps par une voie ou par une autre; et enfin Angéline de Montbrun se dresse de toute sa taille pour occuper seule la dernière partie. Son image douloureuse envahit et domine tout le reste de l’histoire. Je sais, elle est l’héroïne de cette fiction, et il faut bien qu’elle passe avant tous les autres, il faut que sa figure ressorte parmi tous ces événements en un relief très accusé, et qu’en fin de compte elle se détache presque uniquement sur le fond mouvant de la destinée. C’est elle qui est en cause, et elle est d’ailleurs une jeune fille fort intéressante. Mais ne voit-on pas qu’il y a ici trois genres réunis en un seul, alignés sous la même rubrique — la correspondance, le simple récit, le journal intime — et que ces trois genres scindent le roman en parties un peu trop tranchées! Il y a en architecture un style que l’on appelle composite et qui consiste à mêler plus ou moins heureusement les ordres classiques. Angéline de Montbrun est de facture composite, avec cette différence que les manières, au lieu d’être ici mêlées, sont superposées l’une à l’autre, ce qui produit un effet non pas tant de diversité que de brisement. L’oeuvre eût gagné à être tout lettres, ou tout récit, ou tout journal; ou encore ces modalités eussent pu être habilement fondues en l’unité, adoptées tour à tour et en parties à peu près égales. Tandis qu’elles se présentent successivement,
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qu’elles se remplacent l’une l’autre et marquent trois phases trop distinctes d’allure. La première est de beaucoup la plus variée par cet entre-croisement de personnages et cette transmission mutuelle de leurs idées et de leurs impressions. Quant au court récit, il a quelque chose de heurté, de précipité. Et l'on se dit que ce n’était pas la peine d’introduire sur la scène tant de sympathiques acteurs pour les congédier d’un coup de si preste façon, en quelques lignes. Pour ce qui est du journal d’Angéline, il est beau, sans doute, il est sublime, mais engendre à la longue une sorte de monotonie. Et dirai- je que l’on s’étonne un peu que cette « fleurdcs-champs » qui nous était apparue insouciante et gaie, naïvement impulsive, pas portée du tout à l’analyse, à la dissection de l’âme, se révèle subitement la plus subtile des psychologues, la plus pensive des créatures, capable de démêler toutes les complications du sentiment, touchant d’une main sûre les fibres les plus secrètes pour en décrire l’état, pour en rendre les vibrations inquiètes. Il est vrai, elle a vieilli, surtout elle a souffert, et sa souffrance n’est pas de celles qui guérissent. Or, rien ne creuse une âme comme la douleur, quand elle ne l’anéantit pas. Que l’on se rappelle le vers du poète :
Et nul ne se connaît tant qu ’il n ’a pas souffert.
Et Angéline a été aussi très bien élevée, son instruction littéraire n’a rien laissé à désirer, sa for-
mation religieuse a été parfaite. Et cependant, tout cela dûment admis, j’ose soutenir qu’elle se dévoile à nous comme une femme dont l’évolution intérieure a eu quelque chose de prodigieusement rapide. Nous n’étions pas suffisamment préparés par ses antécédents à la voir déployer ce raffinement dans les sensations, non plus qu’étaler une érudition qui nous renverse par son étendue. La Bible, les Saints Pères, les grands poètes, les plus célèbres auteurs sont cités dans son journal. Cette jeune fille a donc lu extraordinairement. C’est d’ailleurs le défaut — si défaut il y a — de presque tous les personnages de ce roman de parler comme de gros livres. A chaque instant, ils ont sur les lèvres ou au bout de la plume des extraits des auteurs les plus divers. À tel point que l’on reste confondu devant tant de science. Sûrement sommes-nous en présence d’êtres tout à fait supérieurs. Et encore que l’auteur ait voulu donner pour cadre à sa fiction la province de Québec, je puis difficilement me persuader que l’on rencontre chez nous des figures tellement transcendantes. Et probablement qu Ailleurs elles sont aussi rares. Et je me dis que leur seule patrie est l’imagination, la sphère de l’idéal, le monde de rêve très pur et volontiers surhumain que l’auteur se plaît à habiter. Ce ne sont pas tant les incidents qui ont ici un caractère à part et comme éthéré que la qualité d’émotion, le retentissement que ces incidents provoquent dans
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l’esprit et le coeur des personnages qui y sont représentés.
La façon dont les paysages sont traités ne contribue pas peu à nous donner l’impression que le théâtre où se passent toutes ces scènes est loin de nous, peut-être irréel, en tout cas en dehors de l’atmosphère canadienne. Notre nature si particulière n’y est pas décrite en des termes suffisamment évocateurs de sa véritable physionomie. Il n’y a pas là ce parfum de terroir qui attache une oeuvre au sol d’où elle a germé et qui indique une filiation nettement régionaliste. Laure Conan, comme d’ordinaire toutes les femmes, s’entend mieux aux analyses de sentiments qu’à brosser des tableaux purement pittoresques.
On le voit, la critique ne renonce pas facilement à découvrir les lacunes des oeuvres littéraires et à les signaler avec franchise. Elle se doit également à elle-même d’en reconnaître les mérites et la valeur, quand, ainsi que dans Angéline de Montbrun, ces mérites sont incontestables, et cette valeur s’impose. Les faiblesses de ce roman sont amplement rachetées par l’élévation des caractères qui y sont dessinés, la noblesse constante des pensées, une forme de style qui prouve l’écrivain de race.
L’on chercherait en vain une âme, je ne dis pas vile, mais simplement moyenne, parmi tous ces personnages : tous ont une grandeur qui les apparente aux héros cornéliens. Si, dans la première partie
surtout, la nature de l’action, par je ne sais quoi d’éthéré, de vaporeux, de trop continûment idéal, ne donne pas complètement l’illusion de la vie, les deux principaux protagonistes de ce drame se montreront très humains dans leur façon d’être affectés par l’accident qui va dénouer leur amour. Très humains, — ce qui me signifie certes pas qu’ils vont déchoir de la haute sphère où ils s’étaient accoutumés à respirer. Car, pour Angéline, c’est une délicatesse peut-être excessive qui la porte à renoncer au bonheur rêvé et à retirer sa main blanche et fine de celle de son fiancé. Et il y a, dans toute sa conduite à partir de ce moment, dans ses réflexions comme dans sa manière de faire, trace d’une influence littéraire évidente. Le pathétique chef-d 'oeuvre de Xavier de Maistre, le Lépreux de le Cité d’Aoste, s’évoque malgré nous devant l’attitude de la pauvre enfant. L’isolement absolu où elle se retire pour cacher sa laideur nous rappelle de trop près l’histoire de ce banni. Mais la raison profonde de son inébranlable renoncement à tous ses projets de bonheur, c’est ailleurs qu’il faut la chercher. L’accident survenu n’est que le moyen que Dieu a pris pour faire échapper cette créature angélique à une de ces unions dont la plus parfaite en apparence ne donne que l’ombre du bonheur, un bonheur précaire en tout cas, et qui, si réel qu’on le suppose, n’est pas à l’abri de la séparation finale et de la mort. L’amant des âmes voulait
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cueillir pour lui seul cette fleur de beauté et l’appeler à ses éternelles fiançailles. Et s’il nous semble qu’il la fait passer par ses sentiers bien âpres, ceuxlà seuls qui ne soupçonnent rien aux mystères divins resteront à penser que, dans son malheur, Angéline n’a pas reçu d’ineffables compensations.
Quant à Maurice Darville, il est vrai qu’il n’a pu s’empêcher d’abord d’incliner vers la pitié en voyant se flétrir si vite et si brutalement l’image exquise dont le charme extérieur l’avait trop séduit; mais il se ressaisira, il voudra oublier qu’il s’était épris d’un éclat trompeur et toujours passager, il demeurera fidèle à celle qui, pour lui, est toujours la fiancée, il recherchera sa main, non pas certes pour les richesses qu’elle lui apporterait, mais parce qu’il avait donné à Angéline sa foi et son coeur et qu’il n’est pas de ceux qui se reprennent jamais, et qu’à défaut de beauté, l’orpheline de Yalriant a tous les trésors de l’esprit, les vertus qui divinisent. Ce ne sera pas sa faute si l’union qu’il espère n’a pas lieu. Dieu seul en est responsable, et Dieu a le droit de choisir où il lui plaît ses épouses mystiques et de revendiquer pour sa couche ces anges à forme humaine qui touchent un instant notre terre.
Les pensées que les personnages échangent sont l’exact reflet de leur état d’âme. Ces êtres extrêmement cultivés ne vivent que d’idéalisme, et leurs conversations se ressentent abondamment des au-
teurs qu 'ils sont habitués à fréquenter. Leur piété, leur esprit de foi sont tels que parfois le roman tourne au livre de méditation. Mais, dans un temps où les caractères sont si abaissés, où le matérialisme et le mercantilisme envahissent tous les domaines, il fait bon rencontrer des héros de rêve, dont l’existence est un témoignage rendu à l’antique idéal et dont le mouvement et les idées nous tirent de nos entours et nous emportent sur les cimes. Dans un temps où l’esprit chrétien anime de moins en moins la société, c’était une belle action que d'évoquer ainsi des personnes du meilleur monde, unissant à une haute culture intellectuelle et à toutes les élégances humaines la connaissance approfondie de la religion et la pratique intégrale des vertus évangéliques.
Et le style d’Angéline de Montbrun révèle 1 ’écrivain-né. Personne ne définira jamais de façon parfaite ce que c’est que le style. L’art d’écrire est plus mystérieux encore que tous les autres arts, et il leur est bien supérieur. Ecrire, ce n’est pas seulement savoir sa syntaxe ni posséder un vocabulaire très nourri. Oh ! c ’est bien autre chose encore, qui se sent, mais qui ne s’exprime pas. Comment, par quel artifice, par quel miracle, avec les mots qui sont à l’usage de tous, une matière commune, produire ces effets particuliers, ces arrangements de vocables, ces rendements de sons, enfin, tout ce qui est compris dans le terme de style,
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non, cela ne sera jamais expliqué. Et comme la pensée est un mystère, le style en est un autre, ou plutôt le style n’est que le reflet du mystère de la pensée, l’expression du verbe intérieur. Et l’on ne devient pas écrivain. On l’est en naissant, ou l’on ne le sera jamais. C’est la nature qui distribue ce don divin. Ceux qui ne l’ont pas reçu avec le jour, pourront, à force d’étude, devenir de parfaits et exacts grammairiens, apprendre tous les mots d’une langue et toutes les règles qui président à la correction de son parler, mais ils ne sauront jamais ce qui s’appelle écrire, c’est-à-dire modeler les vocables courants, selon une forme personnelle, leur mettre l’empreinte créatrice.
Or, Laure Conan est un écrivain de race. Sans doute, dans son roman de début, elle nous paraît comme encore enlizée dans ses lectures, sa personnalité n’est pas libérée des influences littéraires qui ont contribué à sa formation . La réaction que ces influences ont exercée sur sa pensée et sur sa manière de dire est visible à travers toute la trame de cet ouvrage ; on la reconnaît, non pas seulement aux copieuses citations dont il est émaillé, mais encore à des analogies de situations et à des ressemblances de ton avec tels chef s-d 'oeuvre de la littérature française. Et cependant, l’auteur d’Angéline de Montbrun possède le don d 'écrire, elle manie cet art avec la souplesse et l’originalité et cet ensemble de qualités absolument indéfinissables qui constituent le
style. Laure Conan est notre première femme-écrivain, la première en date et la première par la supériorité du talent. Son premier roman lui a valu, chez nous et à l 'étranger, un fleuron de gloire. Suivons-la maintenant dans de nouvelles oeuvres.
-fl- — Les Romans historiques :