PENSIONNAT SA INT- JEAN
son corps et son sang pour être donnés en nourriture et en breuvage aux fidèles, il les a aussi revêtus de la mission de leur livrer sa pensée comme un guide et un soutien. Le chapitre onzième du livre quatrième de l’Imitation développe admirablement ces considérations, inspirées des Saints Pères, et de toute la théologie catholique. Deux tables sont dressées perpétuellement dans l’Église: l’une contient le pain des anges; sur l’autre repose le livre des Écritures. Double aliment qui n’en fait qu’un en vérité, et auquel les fidèles doivent participer sous peine d’être privés de lumière et de vie.
La dispensation de la parole de Dieu est d’autant plus importante que c’est par son moyen surtout que la foi naît, se développe et se conserve dans les âmes. Ficles ex auditu, a dit saint Paul. Et il en sera ainsi jusqu’à la fin des siècles. Dans tous les domaines, l 'homme est un être enseigné. Et l’enseignement lui parvient surtout de vive voix. La tradition orale ne fut pas le privilège des temps primitifs, alors que l’écriture n’existait pas, et que la parole était le seul moyen de communication entre les hommes. Elle régnera jusqu’à la fin des temps, et elle sera toujours plus puissante que le livre, pour dispenser la vérité ou l’erreur. Quelle que soit la diffusion du livre, — et elle est immense de nos jours, et il est à peu près impossible de prévoir ce qu’elle va devenir avec le progrès de l’in-
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dustrie; le monde en sera encombré; le livre n’aura jamais la force d’expansion de la parole, son universalité d’effet. Si nombreux que soient ceux qui lisent, ils constitueront toujours une élite dans l’ensemble de l’humanité. Ils seront infiniment dépassés par la masse de ceux qui n 'auront ni la capacité, ni le goût, ni le loisir de lire. Or, l’évangile s’adresse à tous : il faut qu’il soit connu par toute la terre ; toute créature doit l’entendre retentir. Le monde entier est appelé à la foi. Comment en connaîtraitil le message, si celui-ci demeurait enclos dans l’écriture, où le petit nombre seul pourrait aller le chercher? Notre-Seigneur a dit à ses apôtres: Praedicate, prêchez. C’était à la fois un hommage rendu à l’influence de la parole humaine, et une condescendance aux nécessités de notre condition terrestre à l’égard de toute science. La prédication demeurera donc toujours l’instrument par excellence de la propagande de la vérité surnaturelle.
Cette fonction est, de droit divin, propre aux évêques, ainsi que l’enseigne saint Thomas. Les simples prêtres, collaborateurs des successeurs des apôtres dans le ministère des âmes, la remplissent par une sorte de délégation et d’extension. Elle a pour but de dispenser la vérité religieuse à tous ses degrés, dogmatique, moral, disciplinaire. Quelle responsabilité! L’on n’y songe pas sans frémir. Et qui est-on pour assumer une telle charge? L’indignité personnelle n’y fait rien. Il n’est pas ques-
tion de mesurer sa petitesse avec la grandeur de la tâche et de reculer devant une pareille disparité. Le mandat divin est impératif : prêchez. Mais quoi donc? L’Évangile. Le texte est formel. Saint Paul dit: Malheur à moi si je ne prêchais pas l’évangile ! Or, l’Évangile, c’est Jésus, et Jésus crucifié. C’en est là le premier et le dernier mot. Le ministère sacré sous toutes ses formes, est essentiellement impersonnel et objectif. Dans le prêtre, l’homme s’efface devant infiniment plus grand que lui. Le mot du Précurseur définit sa propre attitude : « Il faut que Jésus croisse et que moi je diminue », je m’amoindrisse jusqu’à disparaître. Voyez comme cela est vrai, par exemple, dans l’acte le plus auguste du sacerdoce, au moment de la consécration : « Ceci est mon corps. Ceci est mon sang. » La personne du Christ se substitue à celle de son ministre. Dans la dispensation de la parole de Dieu, le serviteur doit ainsi céder le pas au maître. Et comment le ferait-il s’il n’était au courant de sa pensée par une fréquentation assidue des Saints Livres, et particulièrement du Nouveau Testament? L’Écriture fait le fond de la liturgie. La récitation du bréviaire, la célébration de la sainte messe mettent sous les yeux du prêtre des parties importantes du texte révélé. Faut-il s’en tenir à cette connaissance éparse et fragmentaire? Je me rappelle l’accent désolé avec lequel notre professeur d ’Écriture Sainte nous disait : « Hélas ! beaucoup parviennent au sacer-
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doce sans avoir lu la Bible d’un bout à l’autre ». Si du moins, une fois prêtres, ils réparaient cette omission. Qui sont ceux qui font leur nourriture quotidienne de ce livre des livres? Dans son discours de réception à l’Académie Française, le cardinal Mathieu disait avec admiration du cardinal Perraud qu’il avait lu la Bible, du commencement à la fin, plus de soixante-douze fois. Exemple malheureusement trop peu suivi. Et pourtant, c’est là qu’est la pensée divine. Est-il besoin d’insister sur la nécessité où se trouve le prêtre de l’étudier, de la méditer assidûment, s’il veut que sa prédication soit tout imprégnée de substance surnaturelle? Et je ne dis rien des modèles d’éloquence, d’onction, de persuasion, qu’offre l’Ecriture, de ses beautés littéraires insurpassées.
Ce n’est pas là la seule source où doit aller puiser le prédicateur. Les richesses de la Bible, les trésors de l’Évangile, ont été mis en relief, développés, scrutés, présentés sous toutes leurs faces, par les Saints-Pères et la grande armée des commentateurs catholiques. Les divers sens du texte, son adaptation aux besoins particuliers des âmes, les profits qu’on en peut tirer sous forme d’homélies, par exemple, voilà ce que l’étude d’un saint Jérôme, d’un saint Chrysostôme, d’un saint Augustin, d’un saint Grégoire, peut nous apprendre. L’âme humaine ne change pas autant qu’on le dit. Les leçons morales enfermées dans ces oeuvres anti-
ques, il est surprenant de voir à quel point elles conviennent à tous les temps. La forme dans laquelle elles sont enveloppées constitue aussi un type de parole vraiment sacerdotale.
L’étude de la théologie doit marcher de pair avec les précédentes dans la formation de l’esprit en vue de la prédication. Nous avons nommé saint Thomas. Les conférences du Père Monsabré, celles du Père Janvier sont le preuve des ressources extraordinaires que fournit le docteur Angélique à qui veut donner un enseignement solide. Car sa pensée est toujours définitive. Et saint Thomas n’a pas de forme. Il livre le diamant à l’état brut. Il oblige l’esprit à faire tout un travail d’assimilation, qui est du meilleur effet. Il laisse la personnalité intellectuelle se développer à l’aise, à l’intérieur de l’idée lumineuse et forte qu’elle lui a empruntée. Voyez les sermons de Bossuet, ou ses Élévations sur les Mystères. Telle de ces Élévations est à ce point du saint Thomas, que l’on suit, phrase par phrase, l’article de la Somme. Et cependant, c’est du Bossuet, c’est-à-dire, une création originale. Ah! l’on ne sait pas assez l’utilité de la Somme à l’égard de la prédication. L’on erre à droite et à gauche à la recherche d’une bonne doctrine, quand tout y est contenu. Et contenu de telle façon qu’il n’y a aucun danger de plagiat à aller s’en inspirer abondamment.
Science scripturaire, patristique, théologique,
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telle est la matière que doit acquérir le prédicateur pour remplir avec fruit sa difficile mission. Cet ensemble de connaissances, absolument indispensables, demande à être présenté au peuple sous une forme au moins convenable, élégante même si on le peut, en tout cas toujours accessible, claire, et marquée d’un sceau surnaturel. Des lois régissent l’éloquence sacrée. Elles ne sont pas différentes, en somme, de celles qui président à l’éloquence profane. Démosthènes et Cicéron sont des maîtres de la parole en qui l’église voit des modèles à imiter. Certes, le but que se propose l’orateur sacré est bien supérieur à celui que veut atteindre l’orateur profane. « Son royaume n’est pas de ce monde.» Si la fin n’est pas la même, les moyens d’y arriver concordent. L’un et l’autre veulent éclairer l’âme de l’auditeur, la convaincre, emporter son adhésion. Le terme auquel vise l’éloquence religieuse est hors du temps, mais il a son point de départ et son évolution dans le temps. Parce que les choses du salut n’entrent même pas en comparaison avec celles de la terre, il faut les traiter avec un sérieux, une considération, un soin supérieurs à ceux que l’homme apporte à faire triompher des intérêts temporels, Si l’on était vraiment conscient de son devoir, les sermons seraient toujours préparés mieux que n’importe quel discours.
Sur cette question de l’éloquence sacrée, il n’y a aucune exagération à affirmer qu’en dehors de la
littérature latine, c’est la littérature française qui est le plus riche en modèles inégalés. Nous venons de citer Bossuet. Et il y a Bourdaloue, Fénelon, Dacier, Massillon, Fléchier, et tant d’autres jusqu’à nos jours : Lacordaire et Ravignan, pour ne parler que des morts. Tout prêtre doit-il nécessairement être orateur, au sens ordinaire que l’on attache à ce mot? Certes, l’Église n’exige pas cela. Mais il est de foi que, par la vertu de son ordination, le prêtre reçoit une lumière spéciale concernant le sens et l’esprit des Évangiles et des choses de l’éternité. Il doit, par une piété personnelle de plus en plus vive, cultiver les grâces qui lui ont été conférées en vue de son ministère des âmes. S’il sait, par son travail consciencieux et méthodique, s’approprier les sources mises par Dieu et par l’église à sa disposition, je ne dis pas qu'il deviendra un orateur de renom, ni qu’il laissera des oeuvres capables de 1 immortaliser ici-bas, (Notre-Seigneur ne demande pas cela du tout), mais il remplira à la satisfaction du Divin Maître, pour la plus grande édification des âmes, son office de dispensateur de la parole de Dieu. C’est là l’essentiel. À défauts de monuments littéraires, il amassera dans le ciel un trésor que ni la rouille, ni les vers ne pourront entamer.
Les considérations auxquelles nous venons de nous livrer, nous ont été inspirées par la lecture de
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l’ouvrage de Mgr L.-A. Paquet, intitulé: «Cours d’éloquence sacrée». Nous n’osons pas dire qu’elles en sont le reflet. Elles sont trop imparfaites pour cela. Mais nous les lui devons. Ce livre est extrêmement précieux.
L’éminent auteur, après en avoir expliqué la substance devant ses élèves du grand séminaire de Québec, l’offre aux jeunes ecclésiastiques canadiens. Certes, il sera utile à ceux-ci, mais son action ne se bornera pas à cette catégorie. Tout prêtre, même âgé, tout prédicateur, même d’expérience, y puisera les leçons les plus justes, les plus pondérées, les plus profondes sur l’éloquence de la chaire, — ce qu’elle doit être, les écueils qu’elle doit éviter. Ces leçons sont au nombre de douze : elles comprennent tout ce que cette grave question comporte. La jeunesse cléricale a besoin d’être formée à la prédication. Elle trouvera là des conseils sûrs, élevés, marqués au coin de l’expérience pratique, toute une théorie appuyée sur les autorités les plus compétentes. Les prêtres qui ont vieilli dans l’exercice de ce ministère le liront avec un fruit non moins grand. Car il arrive qu’on s’abandonne sur ce point. La routine s’en mêle. Assueta vilescunt. Sous prétexte de vivre de l’acquis, l’on prêche sans préparation aucune. L’on croît avoir encore du pain sur la planche, alors qu ’il ne reste même pas de croûtes. Ou bien, l’on soigne et l’on fignole ses sermons, mais dans un esprit mondain,
substituant sa pensée à celle de Notre Seigneur, visant, non pas tant le salut des âmes que les applaudissements du siècle. Voici un ouvrage qui aidera à se réformer, par le rappel de la sainteté de ce ministère, par l’exposition des principes et des préceptes qui doivent guider dans son accomplissement.
Ce « Cours d’éloquence sacrée », rédigé par un maître de la chaire, revêt une opportunité toute spéciale à notre époque. Pour en douter, il faudrait n’avoir pas lu l’Encyclique de Benoît XV, sur la Prédication de la Parole de Dieu, en date du 15 juin 1917, ni la très grave circulaire de la Sacrée Congrégation Consistoriale, datée du 28 juin de la même année, et « formulant des règles très précises propres à gouverner l’oeuvre de la prédication dans tout ce qui s’y rapporte. »
Les prédicateurs abondent. Et cependant les moeurs des fidèles se relâchent de plus en plus. Ne serait-ce pas que dans tous les pays du monde, la prédication ne répondrait plus à l’idéal évangélique? — L’ouvrage de Mgr Paquet est de nature à opérer un redressement dans l’exercice d’un ministère, dont dépendent le salut de la société et l’avenir éternel des âmes.