Merdjan, corail
malière combuslihle. Donc, ce grand politique commença (à tirer de ces coslés Là tons les habilans, qui estoient pour l’ordinaire tous pauvres gens, laboureurs de terre et Arméniens; il enleva les hommes, les femmes, les enfans et les bestiaux, et ne laissa rien de ce qui peut se charger sur chameaux, chevaux, mules et asnes, et ainsi il amena de toute cette populace la plus grande part à Hispan ; il les logea dans divers cantons, aucuns dans la ville, aucuns aux faubourgs, qui icy ont encor retenu le nom d’où ils avoient esté pris, car les habitans amenés de l’ancienne ville de .lulpha, Cbabbas leur donna des terres de l’autre costé du fleuve, et là ayant basti comme une petite ville, l’on l’a nommée et elle se nomme encor Julpha. Les habitans de l’ancien Erivan furent logés dans la ville proche de la forteresse, là où ily avoit quantité de champs et de terres lahourables. Cette contrée ou quartier fut nommée Erivan. D’autres, mais ramassés de divers lieux, furent mis hors de la ville en un grand faubourg, par delà la forteresse, appellé Serabauah D’aucuns s’appelloient Tebrisi comme venus de Tauris, Nakchivani comme venus de Nakchivan. D’autres furent mis au-dessus la maison du roy hors la ville, appellée Chamsahat^ d’autres en Abbasalmt. D’autres en quantité furent transportés dans le Mazenderon vers la mer Caspie, qui a un très mauvais air à cause de la quantité de serpens, de grenouilles, d’aspics, de tortues, de crapauds et autres bestes aquatiques qui vivent à leur aise le long de l’hiver dans ces marais et eaux croupies; mais venant l’esté, lorsque tout se dessèche, ces animaux viennent à mourir pour la pluspart, et ils infectent et empoisonnent l’air, de sorte que les habitans en ce pais sont de couleur jausne et deflaicts comme des morts déterrés. En ce pais là, les chairs des sangliers, des cerfs, des chevreuils, qui en regorge, les canards, oyes et autres tels oiseaux
1. Seraban me parait êlrj la corruption des deux mots Seri Kheia-
ban, le commenceaient de la chaussée, ou Seri Biaban, le commencement
du désert.
aquatiques qui obscurcissent l’air dans leur vol, sont sans goust el insipides ; — enfin, c’est une terre qui dévore ses liabitans, de sorte que de quelque trente mille familles d’ Arméniens que le roy Chabbas y transporta, à peine s’en peust-il à présent compter douze cents, qui, de jour en jour, se vont se réduisant à néant, ainsi que m’a dit leur évesque appellé Isaac Vertabiete, qui luymesme, pour ce subject, s’est retiré de ce lieu, comme un véritable pasteur arménien <à qui sa peau est plus chère que celle de ses brebis, contre la pratique du bon pasteur de l’Évangile.
Pour en revenir à notre discours, Chabbas qui se disoit et cstoit en elTectle père des Arméniens, leur donna des soyes du Guilan avec de l’argent et les envoya trafiquer çà et Là. Ceux de Julpba prospérèrent, ceux de Serabana firent de cent sols onze Ib. Chabbasleur remitl’intérest de son argent pour quelques années. Enfin, les Julphaliens avec ces advances du roy se sont faicts marchands. Or, dans ce temps là, la marchandise étoit dans sa plus grande vogue, le trafic eschauffé et le profit immense. L’on a veu deux filées de perles de compte fausses que dans Venise ils acheptoient deux ou trois f., les avoir vendues icy trente ou quarante francs, et à présent le prix s’estant diminué, on en donne en Ilispanpour presque rien. Ainsi les Julphaliens estoient venus à des richesses immenses : l’on a veu un Coafje qui a faict bastir la plus grande église à ses dépens proche du Maidon\ De boucher qu’il estoit en Erivan, il avoit amassé vingt-trois ou vingt-quatre mille tomans, qui sont de nostre monnoye neuf cent soixante mille francs. Qui avoit vingt mille tomans, qui dix mille. Depuis ce temps là, ils ne font que diminuer, et comme limaçons, ils mangent peu à peu leur glaire jusqu’à ce qu’ils soient devenus secs, d’où ils ne sont pas tantost bien loing, à raison du procédé de la loy des Mores,
1. On trouve dans les Voyages de Cliardin, t. II, p. 19 et suiv., de l’édition d'Amsterdam, 1735, une description fort détaillée du Meidani chàh ou place royale d'ispahan.
que quiconque des chresliens se fera More, tout le bien de ses parents luy appartient absolument, nonobstant qu’il ait des enfans héritiers, ce qui faici qu’ils se défilent par là pour conserver leurs biens et se redimer de la vexation avec laquelle peu à peu le siècle les porte, comme le successeur de Pharaon, qui ne se souvenoit plus de Joseph ni du bien que son pais en avoit receu. Une partie aussi de ces Arméniens, de leur propre volonté, se font Mores, et ce à raison de quelques procès qu’ils veulent gaigner, de debtes qu’ils veulent flamber, d’héritages de leurs parens qu’ils veulent engloutir. Ainsi cette nation dépérit tous les jours, les Mores se monstrant ennemis mortels du christianisme.
Depuis trois ou quatre années, par commandement du roy, tous les Arméniens qui esloient logés en ville à Serabana, à Chamsabat, à Abbasabat, et à Gebrabat, ont eu ordre de se retirer et de vendre leurs maisons. Le roy leur a faict distribuer des terres un peu au-dessus de Julpha, lieu distant d’icy de une heure et demie de chemin. La raison de cette transmigration apparente est que le roy leur a cent et cent fois faict deffense, kourouk^ de vendre du vin aux Mores, leur permettant d’en faire et de le vendre seulement aux chrestiens; tant de fois il leur a faict rompre toutes leurs jarres, gomrèh, pour les faire par force observer ses commandemens et il n’a jamais peu venir à bout de cette canaille affripponnée à tenir taverne, et ensuite de Bacchus, de Vénus ; enfin le roy les a faict vuider hors delà ville.
Le zèle de religion s’y est encor meslé; car premièrement ceux de Chamsabat estoient logés au-dessus de la maison du roy hors la ville, sur un grand canal d’eau qui, de droicture, s’en va dans la maison du roy. Un moiibia zélote dit au roy que les chresliens se lavoient dans celte eau, qu’ils y lavoient leurs hardes, et leurs jarres de vin, que celle eau estoit neges (pollue), et queUon ne pouvoit pas désormais faire avec celte eau aucune purification qui fust légale selon le commandement delà loy. Le roy entendit les raisons de ce barakin; les grands qui sont logés
aussi en Chamsabat, sur l’espérance de prendre chacun un petit morceau de ces terres et les maisons des clirestiens expulsés, poussèrent à la roue; enfin le roy leur commanda un bransle de sortie.
Eu outre, comme les Mores disent leur estre d’obligation de ne point permettre aux églises des clirestiens l’usage des cloches et autres tels bruits qui puissent arriver jusques au lieu où sont les demeures des Mahométans, les Arméniens qui estoient logés aux faubourgs et avoient là plusieurs églises, où, pour appeller le peuple au service, ils ont une grande planche de bois sec sur laquelle ils frappent avec un gros marteau de bois et font un tel tintamarre que le bruit s’en porte fort loing, les zélotes de la lov voyant cette ouverture que, pour considération de ces eaux pollues par les chrestiens l’on les avoit faict dénicher, ils pensèrent que pour raison de ce son harom (défendu) dans la loy, l’on pourroit obtenir le mesme. Enfin, ils en sont venus about et ils ont logé tous ces pauvres clirestiens si loin de la ville eu laquelle ils gaignent leur vie, qui d’une façon, qui de l’autre, qu’ils n’y sçauroient retourner que en perdant toute la journée à venir le matin et s’en retourner le soir, ce qui faict que toute cette populace d’Arméniens se réduit, à veue d’œil, à néant en passant au mahométisme et en s’enfuyant de çà et de là.
Touchant donc l’advance que Chabbas fit aux Arméniens en ne leur redemandant son capital que après plusieurs années, leur donnant l’intérest, ceux de Julpha, comme nous avons dit, firent profiter le talent; ceux de Serabana, qui sont de vrays toulongi' (gens de néant), mangèrent une partie du bien du roy, et lorsque le terme fut venu, et que Ton les pressa de payer, ils furent bien empeschés. Les Augustins Portugois, en ce temps que leurs conquestes et trafic dans les Indes florissoient, avoient de grandes aumosnes à faire; ils jugèrent icelles estre bien em-