Hunkiar bagLchèh keuy
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line caravane composée de plus de mille hommes de touttes nations de l’Asie. M. du Puy, consul de Voire Majesté en la Natolie, nous a voulu conduire jusques icy pour nous recommander aux principaux de la caravane et autres de ses amis. Il s’est engagé de faire tenir seurement nos lettres et de rendre tous services imaginables à la compagnie des Indes Orientales. Nous avons peur que Vostre Majesté n’aprenne de longtemps le succès de nostre roule, parce que le port de Smirne est fermé et tous les vaisseaux y sont arrestés pour porter de la milice en Candie où l’on dit que la pluspart des Turqs sont morts de peste; mais l’esperance de nous veoir en estât bien lost d’exécuter les ordres de V. M., nous fera surmonter avec joie toutes les difficultés de notre voyage, nous la supplions trèshumblement de nous croire egallement,
Ses tres-humbles, tres-fideles et tres-obeissanls sujets.
De la Boüllaye Le Gouz, De Lalain.
D’Hispahan, le 15 febvrier 1665.
Monsieur mon tres-cher frère.
J’arrivay ici le 14' décembre de l’an passé, en fort bonne santé, et en compagnie d’un françois diamantaire et fort honeste homme. Nous fusmes vingt et deux jours depuis Tauris jusques icy. J’y trouvay M. Tavernier arrivé douze jours devant moy. Comme il s’estoit logé chez un orfeuvre françois, et qu’il me tesmoigna que je ne pouvois pas demeurer avec luy, je me suis mis dans le couvent des R. P, Augustins Portuguez, où je suis mieux que je n’aurois peu estre ailleurs, pareeque je ne suis point icy obligé aux débauches des autres Francs, qui, demeurant tous dans Julpha, ne peuvent pas venir nous visiter souvent, à cause que nous sommes dans la ville esloignez d’eux aussy loin que Montoire l’est du pont Oranger. Ce couvent icy est fort beau et bien compris; il y a un beau jardin qui entoure la maison; mais l’Eglize sur tout, assez grande pour le pays, pourroit faire honte à beaucoup des nostres de France que l’on estime belles. Depuis le haut jusques en bas; elle est enjolivée de moresques où la doreure n’est point épargnée. Les ornemens de l’autel sont riches; et pour tous les tems, les tapis
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dont on couvre le pavé sont très beaux. Enfin on y voit par tout la magnificence des anciens Portuguez, dont on n’a plus icy que le souvenir, les Ilollandois les ayant tous ruinez par tout. Il y en avoit pourtant icy un dans la maison qui est encor riche et intendant dos facondes du Roy de Portugal au Bandar Congue, lequel est fort honesle homme et avec qui j’ai contracté amitié. Cette maison est la première de rclligieux établie icy.
Il y a trois Pères et un frère, qui est Lionnois. Ils sont tous braves gens, généreux et fort charitables. Dans la ville il y a encor deux couvenz, celuy des R. P. Carmes descliaux et celuy des R. P. Capucins où demeure M. Thévenot, gentilhomme parisien qui est icy depuis trois nioys et qui passera aux Indes avec nous, dont je suis fort aise, parcequ’il est catholique et mon amy. Les R. P. Jésuites ont quitté la ville et sont allez demeurer à Julpha, où, comme j'ay dit, sont nos Francs qui servent le Roy au nombre de sept, deux horlogeurs, un orfeuvre et trois arquebuziers qui sont mariez. Il y a encore M. l’Estoille, qui est l’ancien d’icy, et qui est fort à son aise, et logé comme un prince. Il n’est point au service du Roy. De ces sept François, il n’y en a que deux catholiques. Ils ont tous bons gages du Roy. Pour la description de celte ville, vous la pouvez voir dans P. Délia Valle, qui l’a faille fort fidellement; il n’y a point d’autres nouveaux édifices qu’un pont sur le chemin de Schiras, qui est plus beau que celuy de Julpha, mais à peu près basty de la mesme manière.
J’ay veu une fois le Roy, qui est bien fait et d’âge de trente ans; il s’alloit promener sur le bord de la rivière et avoit peut estre deux cents cavaliers avec luy, qui marchoient tous sans ordre. C’est un prince fort absolu; mais la façon dont ils gouvernent en ce pays, s’appelleroit chez nous plustost tyranie qu'empire. M. Tavernier luy a vendu, tant pour tapisseries que pour mirouers et joyaux, pour la somme de 4,000 tomans; le toman vaut quinze piastres, et la piastre trois abassys un quart. Il en a reçeu mille courtoisies, avec un calat fort beau; c’est un habit complet à la persienne. Il a été payé comptant, et de plus, le Roy luy a donné un très beau passeport pour aller par touttes ses terres, luy et ceux qu’il envoyeroit, sans payer aucun droit. Je n’ay pas sçeu ce qu’il avoit vendu pour noslrc compte, parceque je n’y ay point esté; il n’a eu point d’autre compagnon dans son commerce que le R. P. Raphaël, capucin, qui luy a servy de truchement. Quoy qu’il demeure fort loin, cela n’empesche pas que je n’aille souvent le visiter à Julpha. Je pense que, comme ses affaires sont expédiées, nous partirons dans
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sept ou huit jours pour le Bandar d’Ormus, ou nous aviserons si nous irons droit à Surat, ou à Bengale, pour achever de vendre nostre fait, car on dit que Chaiastacan, ce prince à qui M. Tavernier a vendu deux ou trois fois, y est gouverneur. Si nous allons là, nostre voyage s’allonge d’une année. Pourmoy, je vis icy fort incognito de peur de la dépence, qui est fort grande, surtout pour les habitz; la Perse n’ayant esté jamais si chère, je me suis contenté d’un simple habit de campagne, sans tocque, ny caseby, qui est un justaucors fourré de peau d’agneau qui est fort belle, mais qui couste beaucoup, ce qui fait que les habillemens icy sont plus chers qu’en France, car tout le monde porte de ces fourrures. Depuis Tauris uous n’avons rien veu de beau que deux villes qui sont passables et assez grandes : Gom dont la situation est assez plaisante s’il ny faisoit point si chaud, le pays abondant surtout en grenades et melons qui se mangent toutte l’année dans la Perse; cette ville est encore fameuse parmy eux pour le sépulchre de Fatima fille de la femme de Mortuzali. Cascban est plus grande, et tient grand commerce d’estoffes de soye, qui s’y font les meilleures du pays. Le Roy y a de beaux jardins, ou plustost des forestz plantées d’arbres qu’ilz nomment chinards, qui croissent fort haut et droiz. Les feilles sont grandes comme la main et taillées comme une patte d’oye, elles tombent l’hyver. Il ne se trouve point d’arbres dans touttes les campagnes; il n’y en a que dans les villes et villages; mais aussy, pour récompenser, ils en remplissent tellement leurs jardins, qui ne manquent point à chaque maison, non plus que l’enclos de murailles, que de loin on prend les villes pour des bois de haute fustaye. Comme tout le pays est fort sec et qu’il y pleut rarement, ils sont curieux de resserrer les eaux dans des canaux qu’ilz conduisent quelquefois bien loin pour arrouzer les terres. Tous les batimenz de ce pays sont faitz de briques cuites au soleil; il y en a pourtant quelques uns, comme ceux du Roy et les carvenseraz, de briques cuites au feu. Ainsy il arrive que, dans l’hyver, qui est assez rude icy pour la neige et là pluye, que beaucoup de maisons tombent, promptement si ou [n’Joste la neige de dessus. Toutes les chambres sont voûtées, et à cela particulièrement, les Perses sont habiles, car leurs voustcs sont faites à merveilles, promptement et sans tous les instrumcnz dont on se sert en cbrestienté. Si les maisons ne paroissent pas fort belles à Fextérieur, elles sont fort enjolivées par dedans de ces moresques, dorures et pourcelaines, de tapis magnifiques sur lesquels on s’assit à plat s’appuyant le dos contre de beaux coussins ; mais il faut quitter ses
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souliers à la porte. Les chambrettes sont ordinairement petites et ouvertes de tous costez de plusieurs portes, et, par en haut, de quantité de fenestres garnies de certains treillis de bois fort bien travaillez; à quelques unes les treillis sont de piastre, dont les trouz sont boucliez de verre de diverses couleurs. Ainsy toutes leurs cbanibres sont fort claires, et bien éventées. Le palays du Roy ne se voit point par dedans. Je n’ay rien veu qu’un divan, qui est fort grand et magnifiquement paré à la mode du pays; c’est d’où il voit exercer ses chevaux. Tous les batimenz sont platz par dessus comme en Turquie. Los mosquées ne sont pas des plus belles; elles sont à peu prez comme en Turquie, avec leurs dômes couvcrz de ces porcelaines de diverses couleurs, et une ou deux tours rondes, fort hautes et fort menues. Enfin P. de la Valle a fort bien discouru de tout ce pais, parcequ’il y a demeuré du tems, et soubz le règne de Schah-bas, avec qui il a eu assez de familiarité, comme j’ay sceu icy. Il n’a manqué que dans les contes qu’il a fait de sa Maani, dont il y a encore une sœur à Scliiras. Ce qu’il a dit encore de la courtoisie des Perses envers les étrangers ne nous semble pas trop vray, si ce n’est quand il s’agit de leur intérest, car leur relligion, plus superstitieuse que celle des osmanlouz, leur commande de nous croire immondes, ce qui fait que plusieurs ne veulent pas qu’un chrestien les touche, et que quand ils n’ont que faire de nous, nous éprouvons quelle estime ils en font.
Cette ville est fort grande à cause de ses jardins. Il y a de fort beaux bazards autour du Meidan, et sur tout deux beaux carvanseraz à deux estages que le roy a fait bastir. Ces batimenz sont à peu prez comme un cloisfre, et il y peut loger plus de deux cens personnes. Le vin est bon icy et en abondance; le pain est comme la galette de nostre pays, mais fort blanc; les raisins et les melons se mangent toutte l’année. Il n’y a pas de bonnes poires, ny de bonnes pommes, mais des coings excellenz. Dans la ville, il ne demeure de chrestiens que les relligieux; dans Julpha, il n’y a aucun mahométan; tous sont arméniens et en grand nombre, dont quelques-uns suivent le rit romain estant instruitz par les relligieux. Si jamais Dieu me donne le retour, mes mémoires vous instruiront du reste; néantmoins vous pouvez relire Pietro de la Valle, qui vous peut satisfaire. Je scav que vous recevez mes lettres avec grande joye, mais avec combien plus de contentement lirois-je les vôtres si j’estois assez fortuné d’en recevoir. Puisque nous partons dans peu, il faudra pourtant que je prenne patience, car je n’espère plus en recevoir d’un an, car les commoditez pour les Indes ne se trouvent pas plus-
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lost. Priez et faites prier Dieu pour moy, je salue mon frère Antoyne, le frère Duparc, ma sœur, ma cousine et tous nos parens. M. le Curé, M. Guyard, M. Epiard (?) et M. Martin, me recommandant à leurs prières et à celles de tout nostre voysinage, sans oublier la maison de M. de Granlay, M. de Blanchefontaine et M. Dugué et M. Buisson. Adieu, je ne seray jamais autre que tout à vous.
Deslandes.
Le jeudy gras, nous avons encor esté appelez devant le Boy pour faire le mesme tamacha devant luy que nous avions fait auparavant.
Post-scri'ptum. Depuis la présente escrite, le lendemain de la Chandeleur, il prit fantaisie au Roy d’appeler M. Tavernier avec un autre marchand hollandois et deux autres jeunes hollandois aussy, un de ses arquebuziers et un orfeuvre, tous deux françois, avec le P. Raphaël, capucin, qui servait de truchement. Tout cela estait parceque le Roy voulait les régaler de boire du vin avec eux. La feste estoit fort joyeuse, et le Roy de si bonne humeur, qu’il donna contant un sac de 50 tomans, qui font 2000"**^, à l’arquebuzier, qui luy versa à boire tout le long du jour. Cccy avoit commencé sur les neuf heures du matin, et, comme le Roy fit joüer des orgues que les Moscovites lui ont présentées, et qui jouent touttes seules, M. Tavernier fit dire par le P. Raphaël au Roy que je sçavois toucher l’épinète. Comme il y en avoit une aussy là, le Roy commanda aussytost que l’on m’amenast promptement. Un sophy me vint quérir et m’emporta en trousse de son cheval; j’attendis à la porte du Roy jusques à la nuit close, ce qui me plaisoit fort, parceque j’évitois de boire bien des tasses de vin, que les autres estaient obligez de vuider pendant ce festin, auquel le Roy avoit fait aussy venir tous ses joueurs d’instrumenz et quinze ou seize filles, qui dansaient à leur mode, de tems en tems, au son de certains gros tambours de basques. Il y avoit aussy un petit Gurgien qui jouoit à merveille de la harpe. Enfin, je fus appellé et introduit par le Nazer, qui est l’intendant de la maison du Roy. Après avoir salué le Roy avec une profonde inclination, je me mis proche de M. Tavernier à trois pas du Roy; puis me metz à toucher une fort petite épinète que Ton m’aporte; comme ils s’y connoissoient très mal, j’estois plus asseuré de mon jeu, et le Roy le trouvait merveilleux. Enfin, voyant que le Roy nous donnait toutte liberté, je me suis mis à chanter une chanson convenable à la feste, qui est :
Enfans du mardy gras,
Voicy la feste aux bons yvrognes.
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Je la chantay si bien au goust du Roy, que, deux ou trois heures durant, je ne fis que chanter, tanlosl seul, tantost avec M. Tavernier et l’orfeuvre, qui faisoit cent boufoneries, dont le Roy crevoit de rire. Cependant la tasse d’or marchoit, que nous vuidions tour à tour. Nous beumes deux ou trois fois dans celle que le Roy beuvoit. Pour nous relayer, les balladines dansoient, avec lesquelles l’orfeuvre se mettoit aussy à danser; puis les joueurs d^instrumenz se mirent à jouer d’une façon assez agréable. Enfin, après cent autres bouffoneries, comme nous n’avions pas besoin de rester là plus longtemps, parce qu’il falloit toujours boire, nous demandasmes licence, que le Roy nous donna. Ainsy nous nous retirasmes qu’il estoit environ minuit. Yoylà la façon dont j’ay veu le Roy.
Ladresse est : Monsieur
Monsieur Daulicr,
Secrétaire de la Compagnie Royale d’Occident, surchargeant :
M. Monsieur
Rüvigny *.
Schobenler, ce 17 de mars 1665.
Sire,
Une caravane de Perse qui porte de la soye à Smirne et qui vient de camper à une demi-lieue d’ici, nous donne occasion de faire sçavoir à Vostre Majesté à quoi nous en sommes de nostre voyage. Il n’est pas encore fort advancé, quoi qu’il y ait déjà dix huit jours que nous sommes en marche et que nous partions tous les matins à trois ou quatre heures au plus tard, et nous cheminons si peu et si lentement, que tout ce que nous avons pu faire a esté d’arriver hier à Karailar* et aujourd’huy à Schobenler®, petit village qui en est esloi-
1. Cette lettre a été recuedlie par le P. Léonard de Sainte-Calherine-de-Sienne, bibliothécaire des Petits -Pères, qui a écrit sur la chemise : « Cette lettre cy incluse, qui est de Monsieur Des Landes à M’’ son frère, est curieuse à garder, à cause des particularitez de Perse qu’elle contient, et du papier de ce pays-là sur lequel elle est écrite. Monsieur Des Landes m’en fit présent au commencement de l’an 1702. » (Arch. nat., K. 1374, n“ 33.)
2. Qaradjalar, bourg de la Turquie d’Asie, dans la province de Bozoug et l’arrondissement de Kianguery.
3. Tchobanlar, est un village située à dix lieues à l’est d’Erzroum.
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gné d’environ six lieues. Nous serons obligés de continuer à pareilles journées jusques à Tocat où nous ne faisons point estât d’estre que dans trois grandes sepmaines ; mais ensuitte nous ferons plus de diligence et poursuivrons nostre routte jusques à Tauris avec la pluspart des Arméniens qui se détacheront de la caravane et ne prendront que des chevaux et leur argent qu’ils ont presque tous en sequins hongres, afin de se rendre d’autant plus vite dans la province de (jhilan pour y faire leur emplette de soye dont la saison les presse fort et sera passée avant trois mois. Nous gagnerons par ce moyen près de quarante jours et ne manquerons point d’ailleurs de satisfaire le plus promptement et le plus ponctuellement qu’il nous sera possible aux ordres de Vostre Majesté et au devoir qui nous oblige de demeurer à jamais avec toutte l’obeissance et le respect imaginable,
Sire,
De Vostre Majesté,
Les tres-humbles, tres-obeissants et tres-fideles subjets.
De Lalain, De la Doullaye Le Gouz.
A Monseigneur de Lionne.
De Schobenler, ce 17 mars 1665.
Monseigneur,
Nous nous donnons l’honneur de rendre compte à S. M. de l’estât de nostre voyage; vous verrez parce que nous en mandons qu’il n’est pas encore fort advancé, mais nous espérons le continuer de Tocat avec plus de diligence ; nous en ferons autant qu’il nous sera possible pour nous rendre où nous devons avant les vaisseaux qu’on y doibt envoyer, et nous vous supplions Ires-humblement de croire que nous ne manquerons jamais de faire nostre devoir pour nous acquitter dignement des ordres que nous avons receus. Nous espérons que vous aurez la bonté d’en estre persuadé et que cela suffira pour vous obliger à nous accorder rhonneur de vostre protection et la liberté de nous dire.
Monseigneur,
Vos tres-humbles et tres-obeissants serviteurs,
De Lalain, De la Boullaye Le Gouz.
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Sire,
Ail Roy.
A Erivan, 20 mai 1665.
Nous avons beaucoup de joye de trouver à Erivan une caravane qui part pour Smiriie et de rencontrer si promptement occasion de faire sçavoir à Voslre Majesté que nous sommes entrés dans les Estats du Roy de Perse. Ce n’a point esté sans quelques difficultés pour nostre passage à Erserum, le Bassa ayant tesmoigné assez de soupçon de voir cinq François passer en Perse en Testât où sont les affaires du Grand Seigneur avec les chrestiens, et ayant fait faire beaucoup de perquisitions par ses gens et ceux de la doüane pour sçavoir précisément qui nous estions. Mais enfin, tout s’est heureusement terminé quand le doüanier qui est un homme de grande considération dans le pays Ta assuré qu’il avoit sceu du kiervanbaschi et des principaux marchands de la caravane que nous n’avions point d’autre but que nostre curiosité, et surtout quand il luy a porté un passeport que Tun de nous avait pris à Constantinople, par lequel il luy est permis de voyager librement par tous les Estats du Grand Seigneur avec tels gens que bon luy semblera, sans en spécifier ni le nombre ni la qualité. Ainsi, nous en avons esté quittes pour deux jours d’embarras, et quelques curiosités de France que nous avions distribuées aux principaux officiers du Bassa et du doüanier quand ils estoient venus visiter nos coffres et qui peut estre ont assez contribué à leur faire croire et reporter de nous ce que leur en disoient ceux à qui ils en demandoient des nouvelles. Ils venoienttous avec plus d’empressement qu’on n’a jamais esté à la foire de St-Germain voir un verre d’optique, un miroir ardent, un cilindre et autres semblables bagatelles dont il falloit toujours leur donner quelque pièce, parce qu’outre Tinclination et l’habitude qu’ils ont à prendre partout, la nouveauté de ces choses les leur rendoit fort considérables. .Alais ce n’est pas ce qui les a plus surpris de ce qu’ils ont veu entre nos mains; ils ont trouvé dans un de nos coffres des dernières estampes que Nanteuil a faites de Vostre Majesté et la grandeur de la mine et Tair qu’ils ont remarqués, les a tellement charmés que malgré l’aversion qu’ils ont pour les portraits, la déffence qui leur est faitte dans TAlcoran d’en regarder seulement aucun et Tenvie qu’avoient quelques gens de leur loy, qui estoient venus
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avec les autres, de paroistre gens de bien, ils n’ont pas laissé d’en demander presque tous et d’en emporter mesme pour le Bassa à qui ils disoient en vouloir donner en présent qui, sans doubte, lui seroit fort considérable. Cela nous a procuré beaucoup de visittes durant cinq jours que nous sommes demeurés à Erserum, et fait que nous nous sommes assez bien tirés de leurs mains, le doüanier nous ayant dit qu’il vouloit qu’on nous payast ce que nous avions donné, puisqu’il n’y avoit rien dans nos charges qui deubt aucun droit, de quoi nous lui rendismes grâces, disant que ce n’estoit point la coutume des François de vendre ce qu’ils donnoient, et le Nazir qui reçoit les droits du Bassa, sçavoir huit pour mille de l’argent qui se transporte, n’ayant rien voulu prendre de celuy que nous avions déclaré, ni ce qu’il auroit fallu pour nos chevaux de charge, qui est six piastres pour chacun. Nous avons aussi heureusement passé les armes que nous portons, mais nous avions pris nos précautions et les avions distribuées à des Arméniens pour les entrer et sortir, parce qu’elles auroient pu nous rendre plus suspects, si on nous les eut veües ou du moins demeurer entre leurs mains, à cause de leur beauté. Au reste, nous dirons à Yostre Majesté qu’il n’est rien de si misérable que cette frontière. Erserum qui est la seulle place qu’ils peuvent opposer aux Persans est située vers l’orient d'une grande plaine dont les montagnes qui l’environnent forment comme une ovalle qui a son estendue de l’ouest à l’est ; elle est fort proche des montagnes, environ à une demie lieue de l’Euphrate qui luy passe au nord, et n’a pour toutte fortification qu’une double muraille à l’antique avec des tours de distance en distance, mais fort petitles et nullement capables de contenir, à beaucoup près, ce qu’il faudroit pour les deffendre. Nous n’avons remarqué dessus que dix ou douze couleuvrines dont la plus grosse n’estoit pas de plus de huit livres; et c’est tout ce que nous en avons pu voir, quoiqu’on nous eust assuré devant qu’il y avoit plus de cent pièces de grosse artillerie, ce que nous ne croyons nullement. Il y a dans la ville, sur une petite éminence, un chasteau fortifié de mesme manière, mais de si peu de considération que le Bassa n’y demeure pas, et habitte dans une maison qui en est assés esloignée et a toujours servi à ceux qui l’ont précédé dans cette charge. La garnison est d’environ mil hommes, outre quatre ou cinq cents qui sont dispersés dans les villages d’alentour.
A une journée d’Erserum, on trouve encore Hassankala* qui est
1. De Laboullaye Le Gouz a donné dans ses Voyages et obsen'ations, etc.,
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un bourg et un chaslcau situé et fortifié quasi de mesme avec trois cents hommes de garnison ; mais de là en avant, jusques aux terres de Perse où il y a sept journées de caravane, on ne rencontre quasi plus que des déserts et un seul bourg un peu gros et peuplé d’Arméniens, qui est Casüan où il y a encore un vieux chasteau tout ruiné et habité plustost que gardé par cent cinquante Turcs. Tout ce pays a esté autrefois ruiné par Schah Abbas qui en a bruslé et dépeuplé presque tous les villages pour en transporter les habitants dans ses Estats, et le peu qui en sont restés sont encore tous chrestiens, aussi bien que ceux qui en sont sortis. Nous quittasmes ce malheureux païs pour entrer dans celui de Perse le 13 de ce mois ; le 14, nous passasmes l’Araxe à gué avec beaucoup de temps et de peine, tant à cause de sa grande largeur qui est à peu près esgalle à la Loire en cet endroit, quoiqu’elle soit bien moindre au-dessus, que pour la diversité de ses courants et la grande quantité d’eau qu’il y avoit alors. Le 15, nous entrasmes dans de grandes plaines fort cultivées et allasmes coucher à Utchekilissa, demeure du patriarche des Arméniens et le 16, arrivasmes à Erivan qui n’est proprement qu’un gros bourg mal basti, point fermé de murailles, mais agréable pour la quantité de vignes et de jardins dont il est rempli. Il y a un chasteau d’assés grande estendue situé à Touest de la ville, à laquelle il est joint par une longue avenue tirée en droitte ligne et garnie de boutiques et d’arbres des deux costés. Il est basti sur un terrein assés eslevé au pied duquel aussi à l’ouest passe une petilte rivière qui lui sert de fossé, et là il est un peu commandé d’une petitte éminence qui est de l’autre costé de l’eau. Mais comme elle est assés esloignée, et que les murailles qui lui sont opposées sont sur un roc assés escarpé et qui sert de rivage à la rivière, il n’en peut pas estre fort incommodé. Partout ailleurs, il est fermé d’une double muraille de terre espaisse de trois à quatre pieds avec quantité de tours assez grandes, mais sans aucun travail qui approche de nos fortifications modernes. Voilà quel est l’estât de la plus considérable et l’on peut quasi dire de la seulle place que le Roy de Perse ayt sur ses frontières. Elle est commandée par Abbasculi Kan dont le père en a esté autrefois gouverneur et dont le frère aisné, à qui elle avoit esté donnée après la mort du père, la rendit laschement à Sultan Amurath dans les dernières guerres, il y a environ trente ans. Il n’y en a que deux que l’on y a restabli
Paris, 1653, page 72, une courte description et une représentation grossière de Hassan Qalèh.
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celui-ci et il y est avec assez d’approbation de son maistre et de satisfaction des peuples. Il y doibt avoir douze mil hommes en temps de guerre et trois mil durant la paix ; mais elle est tellement affermie qu’il ne se met pas fort en peine d’avoir ce nombre complet, Ce qu’il y en a sont la pluspart à la campagne et vivent soubs des tentes quasi toutte l’année, subsistant de leur paye ou de leur industrie et n’osant prendre la valeur d’nn sol sans payer, ni dans les villages, ni sur les chemins où l’on peut marcher avec toute sorte d’assurance et de liberté. Il y a dans le chasteau aussi bien que dans la ville, quantité d’ Arméniens et tous, tant qu’ils sont, de mesme que ceux que nous avons veus en Turquie gémir soubs la tirannie des Ottomans, attendent tous les jours la fin de leurs misères des armes victorieuses de Vostre Majesté, comme ils en connoissent la grandeur et la puissance, ils en ont les vertus et les grandes qualités en tres-particuliere vénération et ce qu’ils en apprennent de la renommée et de la voix publique leur fait croire qu’ils sont dans le temps de l’accomplissement de leurs prophéties, et ils en sont tellement persuadés qu’ils ne parlent de Vostre Majesté que comme du restaurateur de leur liberté et du protecteur de leurs Eglises et de la foy. Ils font éternellement des vœux pour voir bientost réussir leurs espérances et croient fermement qu’il n’y a point de pays si esloigné que Vostre Majesté n’y puisse porter la force de ses armées aussi bien que la gloire de son nom. Ce sont des vœux que nous ne manquons pas de seconder avec tout le zèle que nous devons et que nous continuerons toutte nostre vie ayant l’honneur d’eslre.
Sire,
De Vostre Majesté,
Les Ires-humbles, tres-obéissants et tres-fideles subjels.
De Lalain, De la Boullaye Le Goüz.
A Monseigneur de Lionne.
A Erivan, 20 mai 1665.
Monseigneur,
Nous nous donnons riionneur d'informer le Roy de nostre arrivée en Perse et du petit embarras que nous avons eu à Erserum à la
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sortie des terres du Grand Seigneur; nous mandons aussi ce que nous avons remarqué de Testât des frontières des deux Empires, et de Tespérance qu’ont les Arméniens de voir l’accomplissement de leurs prophéties. Nous disons de louttes ces choses assez de particularités, mais comme nous en obmetlons beaucoup d’autres que nous avons cru moins nécessaires, nous appréhendons d’avoir fait ou une lettre trop longue ou une relation trop succincte. Cela nous oblige de vous supplier Iros-humblement de faire ce que vous pourrez pour ce que nous en avons escript ne soit point desagréable à Sa Majesté, de nous accorder tousjours l’honneur de vostre protection et la liberté de nous dire éternellement avec le respect que nous devons,
Monseigneur,
Vos tres-humbles et tres-obeissants serviteurs.
De Lalain, De la Boullaye Le Goez.
A Monseigneur de Lionne.
Monseigneur,
De Tauris, ce 16 juin 1665.
La lettre que nous nous sommes donné l’honneur d’escrire au Roy vous apprendra le succès de nostre voyage et celle cy vous demeurera, s’il vous plaist, pour un gage que vous avez deux créatures en Perse en qualité de
Monseigneur,
Tres-humbles et tres-obeissants serviteurs.
De la Boullaye Le Gouz, De Lalain.
Nous ne cachetons point nos lettres avec de la soie parce qu’on les ouvre pour éviter les mauvais airs et Ton les faict passer parle vinaigre.
Sire,
Au Roy.
De Tauris, capitale de Medie, ce 18 juin 1665.
Nous partismes d’Erivan, frontière de Perse, le 28 may, et sommes arrivés à Tauris, autrefois ville impérialle, le 8 du courant; nous en parlons ce soir avec passeport du Kan ou vice roy et nous espérons estre en Hispaham dans vingt-cinq jours, où il est arrivé un ambassadeur du Mogol qui s’en doit retourner dans peu. Nous pourrons prendre cette commodité et l’accompagner affin d’avoir plus de facilité d’exécuter les ordres de Vostre Majesté en qualité de
Tres-humbles, tres-fidelles et tres-obeissants sujets.
De Là Boullaye Le Gouz, De Lalain.
A Monseigneur de Lionne.
Monseigneur,
Hispahan, ce 8 octobre 1665.
Vous verrez dans la lettre du Roy comme nous avons eu l’audiance du Sophi de Perse et obtenu les privilèges nécessaires pour la Compagnie. Nous espérons partir dans huit jours pour les Indes où nous nous estimerons heureux de recevoir vos ordres en qualité de
Monseigneur,
Tres-humbles et tres-obéissants serviteurs.
De la Boullaye Le Gouz, De Lalain.
Au Roy.
D’Hispahan, ce 8 octobre 1665.
Sire,
L’onziesme Juillet, nous sommes arrivés en Hispahan, capitale de
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Perse ; nous n’y avons point trouvé la Cour et nous avons informéles principaux Ministres de nostre arrivée. L^’on nous a remis au retour du Roy, et le 26 Septembre, Ton nous a appelés au megelis ou lieu de réjouissance. Le Roy estoit sur un trosne modestement vestu; les grands du pays esloient en dessoubs, assis en ordre. Nous luy avons rendu les lettres de Vostre Mfijesté et il nous a fait appeler à cinq diverses reprises et a tesmoigné toute la satisfaction imaginable de l’alliance des deux Couronnes. Il s’est fort enquis de la personne et famille de Vostre Majesté et a dit qu’il enverroit en France un de ses principaux officiers, aussitost que nos vaisseaux seroient arrivés au Bandar Abassi. Cette audience a esté suivie d’un beau feu d’artifice et d’un banquet avec de la musique, et nous avons esté assis devant le Roy neuf ou dix heures, Le lendemain, le grand Vizir, de l’ordre du Roy, nous a donné à disner, et deux jours après, le Nazir ou favory. Nous espérons avoir demain nos expéditions avec la calate ou veste que le Roy a ordonné que l’on nous donne. L’on dit que les nostres sont d’or et celles des députés d’argent. Nous en donnerons advis à Vostre Majesté, et nous nous acheminerons ensuite pour l’Inde où nous attendrons ses ordres en qualité de
Tres-fideles, tres-humbles et tres-obeissants sujets,
De la Boullaye Le Gouz, De Lalain.
Copie d'une lettre de M. du Pont, envoyé par la Compagnie de l’Orient en Perse et aux Indes.
Le 16 novembre 1665, à Hyspaan.
Je n’ay point le loisir de vous entretenir par cette lettre comme par celle que je vous envoie par voye de Smirne; dans une heure ou deux, nous montons à cheval pour le Bandar Abassi.
Nous sommes icy arrivés du 13 Juillet, pendant de grandes chaleurs. Il y avoit quatre à cinq jours que le Roy estoit party de cette ville pour aller prendre du frais dans les montagnes ; il n’est revenu que le 12' de Septembre, et quelques jours ensuite, il nous a donné audience. 11 nous receut tres-bien et M. de Lalain lui rendant la
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lettre de nostre invincible monarque, il fit paroistre une joye toute extraordinaire en témoignage de quoy, quelque temps après,, parut un feu d'artifice des plus grands qui se voieiit et il y avoil aussi quelque chose de beau et de surprenant. Sur les dix heures du soir, on servit à manger à Sa Hautesse, comme aussy à nous et sur les trois heures après minuit, Elle nous congédia. Nous estions si estourdis du tintamare de leurs instrumens et de leur musique que, trois à quatre jours ensuite, il nous sembloit l'avoir dans la teste. Le Nazer qui est la deuxiesme personne du Royaume, nous envoïa appeler et nous dit qu’il estoit nommé du Roy pour escouter nos demandes et, en mesme temps^ qu’il avoit ordre de nous régaler. Nous parlasmes de nos affaires quelque temps, et nous mismes le reste à faire bonne chèro^ lui aïant donné ce que nous demandions par escrit. Il nous promit de les mettre en mains du Roy et qu’il nous serviroit en ce qu’il pourroit. Le Roy partit, un jour après que nous eusmes esté appellés, pour aller au Mezandran, à dix journées d’icy. Lorsqu’il fut à un de ses lieux de plaisance à trois journées d’icy, il commanda à un de ses officiers de nous faire venir; il nous conduisit aussytost à la Cour, nous fit loger, et en mesme temps, vint un maistre des cérémonies de la part du Roy, nous souhaiter l’heureuse arrivée et nous présenter deux grands bassins de toutes sortes de fruits et quantité de flacons d’excellent vin de Chiras. Tout le temps que nous avons resté là, nous avons toujours esté traités des plats de la table du Roy ; le dernier soir que nous restasmes là, le mesme maistre des cérémonies vint nous aporler nos lettres de concessions, lesquelles il mit en mains de MM. Beber, Mariage et moy avec des passeports et une permission de passer quelques chevaux aux Indes. Ensuite de quoy, le Roy nous envoya calate à chacun, qui est un habit tout complet à la persienne. C’est par là qu’on reconnoist l’honneur qu’il veut faire quand il fait ce présent; le lendemain matin, nous feusmes prendre congé du Roy avec ces habits et il donna à M. de Lalain une lettre pour nostre Roy.
Nous ne peusmes faire lire nos lettres de concession pour sçavoir si l’on nous accordoit tout ce que nous avions demandé. A nostre retour icy, nous les avons fait expliquer, et nous avons trouvé qu’il nous manquoit quelque article; nous nous sommes assemblés pour délibérer de ce que nous avions à faire là dessus. Nous avons résolu que M. de Lalain avec M. Mariage qui desjà estoit destiné pour demeurer en Perse^ suivroient la cour pour faire les instances nécessaires et que, cependant, MM. de la Boulaye, de Bebber et moy pas-
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serions aux Indes. Je n’ay pas de temps pour vous mander quelques intrigues sur le sujet de nos alTaires.
En arrivant icy, il ne nous restoit à chacun que cent et tant de' piastres; nous sommes bien heureux d’avoir trouvé icy M. de Lestoille qui nous a fourny les choses nécessaires. Nous avons esté obligés de faire des frais en habits, car c’est icy la Cour où il se despense plus qu’en Cour du monde; on ne voit que broderies, que brocards d’or et d’argent, jusques à sept ou huit François, comme orlogers, armuriers et lapidaires qui ne marchent qu’avec des justes aux corps et habits tout couverts d’or et d’argent, portent mesmes des plumes, et sont avec cela, tous les jours, à leur travail.
A Monseigneur de Lionne.
De Hispaham, ce 18 novembre 1665.
Monseigneur,
Vous aurez veu, par nostre lettre du huitiesme du mois passé, comme nous nous imaginions recevoir nos depesches au premier jour et partir incontinent pour les Indes ; mais nos affaires ne se sont point finies ni sitost,ni de la sorte que nous espérions, comme vous le pourrez cognoistre par le destail quej’enfaisà Sa Majesté. Je ne vous le répéterai point ici, n’ayant rien à adjouster et je vous dirai seulement que je ferai tout ce qui me sera possible pour expédier promptement, et avec succès, le voyage que nous allons faire dans le Mazanderan, afin de me mettre au plus tost en chemin pour Deli où je fais estât de me rendre par la routte de Candahar. Je ne manquerai pas de vous informer alors de ce que j’aurai appris qui se sera passé entre les Persiens et les Uzsbegs ; mais l’opinion commune n’est pas qu’il se doive respandre beaucoup de sang dans cette guerre, la cousturne de ces derniers n’estant que de hiire des courses, quand ils le peuvent avec avantage, et non pas de se mettre en campagne quand ils sçavent qu’on les cherche ou qu’on les attend. Cependant, Monseigneur, je prendrai la liberté de vous supplier de m’honorer tousjours de vostre protection, et de contribuer de ce que vous pourrez à rendre agréables au Roy les petits services que je m’elforceray de lui rendre. J’espère que les vaisseaux ne viendront pas eu ces cartiers que nous ne recevions quelques ordres de
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Sa Majesté et j’aurois bien de la joye qu’ils fussent accompagnés des vostres particuliers qui me donnassent lieu de vous tesmoigner qu’on ne sçauroit estre ni plus parfaittement, ni plus respectueusement que je suis,
Monseigneur^
Vostre tres-humble et tres-obeissant serviteur.
De Lalain.
Monsieur,
Ispahan, le 18 de décembre 1665.
Je viens vous présenter mais traz humbles remerciemens de la bonne fortune que vous m’avez procuré auprais de Sa Magesté et de la paine que vous avez pris de me demmander de sa part de favoriser autant que je pouroisen ce païs l'establisemantde l’ilustre Conpagnie dont elle a la bonté de se porter pour protecteur. Quelque peu de craidis et de pouvoir que j’use pour faire reusir une sy grande afaire, on ne s’est pas trompé quand l’on a creu que j’orais beaucoup de zelle pour servir ma patrie et une afaicsion singulière pour la personne du Roy mon mestre. J’ay esté ravy de donner toute l’asistense quy dependoit de moy à Messieurs vos députez pour le suget des cliause que il avois à traiter en sette Cours et pour continuer de servir la Compagnie plus lontant. Je leur ay praisenté mon fils aîné que ils ont asepté en callité d’intraipraitre avec bon voulloir de Sa Magesté et Messieurs les directeurs, comme j’espaire que ils feront. Syje n’avois veu que il est autant capable que aucun autre de soutenir cette charge et rendre se service je ne l’orais jamais engagé ; mais je say que il a beaucoup de connoisense du commerse et parle tray bien les lengue comme fransoise, persienne, turguesgue et armainiene et indiene. J’ay toujours ellevé mais enfans dans les sentimant d’ung véritable fransois et s’est bien avec plaisir que je les voy plus fortemant ataché à la France pour ung sy beau suget.
Pour ce quy concerne le suses (succès) de la negosiasion de ses Mcssieurs„je vous dy en general que iis optenen se que il ont demandé, essepté que l’on a restraint à quelques eunes les privillege que on leur a acordé.Le Roy les a tray bien reseu et avec une démonstration d’une joie singulliere de voir venir les François dans ses
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estais, se que luy et ses praideseseurs avoist toujours souheter. J’entreprandrois sur le droictde sesMessieurs syje voullois escripre en detail toute les chause quy se sont passé, et je say que il le feront mieux que je ne serais dire.
Aux reste, comme l’on atant icy quelques enbasadeurs et que l’on a parlé de quelque praisant, je me sans obligé pour l’honneur de la France et par la connaisance que j’ay dupais de vous donner avis que sy le tout n’est grandemant magnifique, on n’en fera poinct d’estisme, sy se nest que l’on juge la longueur du chemin. L’année passée, ung enbasadeur de Moscovie vient avec 200 homme et de tray riche praisant, et selluy duMogol, un Indien quy est icy à praisant, maine avec luy quelque 400 hommes de sa suite et de tray riche praisant quy se monte, comme Ion dit, à plus de 15,000 escu. Ilfautaucy estre abillé à l’avantage, le mieux que il se peut en setle cours. Les etofe d’or et d’argent sont fort commune entre les grands; mais Messieurs les députés quy sont veneu sans esquipage ont esté contrins apsolumant des’abiller à lafrançoise le mieux que il ont peu. S’est ainsi que en France, les plus brave de la Cour ne peuveeslre mieux abillé, mais il le falloit faire, veu l’estime que l’on a de la nasion fransoise. J’espaire que de sy heureux commansemant seront suivis d’ung suses toujours plus aventageux et que l’on vera bientaut fleurir dans l’Asie, le non et la grandeur desFransois. S’est le sohet que je fay de tout mon cœur et aprais vous avoir prié. Monsieur, d’asurer Sa Magesté que elle a en moy et mais enfans de tray fidelle suget, je ne souhete rien avec plus de pasion que de n’estre pas indigne de me dire,
Monsieur,
Votre tray humble et tray obeisant serviteur,
Lestoille.
A Monseigneur de Lionne.
Monseigneur,
Du Bandar Congo, ce 9 mars 1666.
Je me suis donné l’honneur d’escrire à Sa Majesté mon embarquement pour les Indes sur un vaisseau arménien dont le capitaine
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est un Danois, et comme l’un des députés est mort près de Schiras pour la trop grande fatigue du chemin qui, à la vérité, est fort rude. Mais l’on surmonte tout, quand on fait avec inclination son debvoir. Nouvelles sont icy venues que tout est en alarme sur la coste de l’Inde pour l’apréhension de nos navires ; les ennemis de nostre nation ayant faict courre le bruit que Lambert Heugo admirai des pirates françois venoit mettre tout à feu et à sang, de manière que je me suis bazardé sur ce petit vaisseau pour aller promptement désabuser ces peuples et obtenir toute liberté avant l’arrivée de nos navires. J’escriray plus amplement de Sourat si Dieu me faict la grâce que j’y arrive à bon port et demeureray éternellement.
Monseigneur,
Vostre tres-humble et tres-obeissant serviteur,
De la Boullate Le Golz,
Le voyageur.
An Roy.
Sire,
A Sourat, 1er avril 1666.
Je suis parti du port Longue en Perse le 9 de l’autre moys, et le 29, nous avons jetté les anchres à la barre de Sourat à la veüe des terres du Grand-Mogol. Nous y avons trouvé deux gros vaisseaux hollandois à l’embouchure de la rivière qui empeschent la sortie d’un autre anglois qui est au dedans. Nous avons faict advcrtir le gouverneur de la place denosire arrivée, que nous venions comme amis, la teste et les aisles hautes. Il nous a faict beaucoup d’honneur, nous a envoie sa cbalouppe couverte nous quérir, n’a point voulu qu’on visitas! nos hardes, et nous a ensuitte faict présent de six pièces d’estotîes. Il nous a promis d’escrire à son frère qui est favori du Roy pour nostre expédition, et, que de son chef, il escrira à l’empereur Ouransib son maistre en faveur de nostre nation et qu’il sçait les rares qualités de Vostre Majesté. Il nous a promis aussi un de ses gens pour nous accompagner pour plus de sûreté pour nous. Ainsi les affaires de la Compagnie sont en bon train, et toute la grandeur des Indes est entre les mains de Vostre Majesté. Les Anglois nous ont faict grandes caresses et particulièrement le président
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qui est mon ami de long-iie main; il nous a envoïé son carosse et ses chevaux avec toute son équirie à nostre descente de la barque et faict offre de tout ce qui estoit en son pouvoir. Les Hollandois nous ont aussi e ivoïé faire un compliment, fort long temps après nostre arrivée; oultre la civilité du président anglois; tous ceux du conseil de cette nation nous ont rendu visite. Nous espérons partir dans peu pour Agra où est Ouransib à cause de la mort de Schahgian son père, d’où je me donneray l’honneur d’escrire toutes particularités à Vostre Majesté en qualité de.
Sire,
Votre tres-humble, tres-obeissant et tres-fidelle sujet, De la Boullaye Le Gouz.
A Monseigneur de Lionne.
Monseigneur,
Au Bender Abassi, ce 26 avril 1667.
Je vous envoie copie de la lettre que je me donne l’honneur d’escrire au Roy, touchant l’estât des choses de deçà, desquelles je ne vous répéterai rien dans la présente ne pouvant vous en mander ni plus ni moins que ce que j’en dis à Sa Majesté. Vous y pourrez voir comme je me trouve incertain du temps que je dois prendre pour passer aux Indes et les raisons pourquoi; à quoi j’adjousterai que je suis encore fort desgousté d’y passer présentement, parce que je viens d’apprendre que le capitaine du vaisseau qui est ici, attend pour charger une caravane d’Ingue qui est une espèce d’assa fetida, mais de si mauvaise odeur et si puante que quand il en arrive ici, l’on ne souffre pas mesme qu’elle entre dans la ville, de peur qu’elle no l’infecte et particulièrement les lieux ou l’on pourroit la descharger. Aussi peu de gens s’embarquent dans les navires où il en entre et l’on en prend cinq ou six fois plus de fret que de tontte autre marchandise à cause du mauvais air et autres incommoodités qu’en reçoivent les officiers et matelots du vaisseau, lequel aussi il faut ensuilte nettoyer et parfumer avec beaucoup de soin pour lui faire perdre cette villaine senteur. D’ailleurs, j’apprens que M. de Laboulaye est allé d’Agra en Bengalie sans qu’on sache
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si c’est à dessein d’y attendre l’arrivée des vaisseaux en ces mers ou de passer outre, et ainsi je vois peu de moyens de le pouvoir rejoindre et d’exécuter ensemble les ordres que nous avons de passer chez les autres Roys des Indes dont les Estais confinent au grand Océan. Ce n’est pas que s’il est allé plus avant je ne puisse de mon costé passer dans les Estats de Galouda de Bijàpour et des princes qui sont sur la coste des Malavarts, pour y reconnoistre les choses dont le Roy désire estre informé touchant la guerre et le commerce. Mais il faut encore, pour cela, attendre que les pluies soient cessées et j’y serai tousjours assez à temps en partant d’ici au mois de septembre. Au reste, je prendrai la liberté de vous dire que, quoique nous ne devions aller en tous ces lieux là qu’en qualité de particuliers et de voyageurs, il faut néantmoins y faire plus de despence qu’on ne croit pour s’y procurer l’accès nécessaire dans les Cours et auprès des grands, faire cent présents au tiers et au quart et voyager en honneste homme et non pas en misérable, si l’on ne veut devenir la risée du pays et des nations qui s’y rencontrent encore. Ce ne sont pas des peuples accoustumés à voir des voyageurs ni qui fassent distinction de gens establis pour des affaires de commerce et de gain et d^autres qui se promènent en particuliers par une simple curiosité de voir et connoistre le monde. Ils n’entrent pas dans ces précisions là et comme ils ne voyent guerres d’autres Francs que ceux des Compagnies qui ont des contoirs dans leurs Estats dont les officiers marchent avec plus de faste et de bruit qu’il ne conviendroit en Europe à des négotians, ils s'imaginent que chacun doibt en uzer de mesme et ne considèrent personne qu’à proportion de la despence qu’ils leur voyent faire et de l’utilité qui leur en revient. Je ne l’ay que trop reconnu et trop esprouvé en ce pays-ci, mesme bien que leurs mœurs et leurs coutumes soient en quelque façon plus approchantes des nostres que celles des Indiens, et quoique j’aye pu faire, il ne m’a jamais esté possible depuis que nous avons commencé de nous montrer à la Cour, d’esviter d’avoir toujours plus de huit et dix chevaux et presque autant de gens et de faire d’ailleurs une despense proportionnée en touttes choses, outre cent petits présens qu’on ne sçauroit jamais s’empescher de faire en touttes occasions. Comme tout générallement est ici beaucoup plus cher ni que dans TEstat du Turc, ni qu’en aucun autre lieu d’Asie, cela m’a fait trouver la fin de l’argent que le Roy a eu la bonté de me faire délivrer avant de partir et mesme fait advancer une somme assés honneste que j’avois apportée du mien, de manière que, passant plus outre, pour prévenir toutinconvénient,jeme trouve
obligé de recourir à l’emprunt. Je crois, Monseigneur, devoir vous mander ainsi nettement touttes ces choses pour vous informer au vrai de la manière dont il faut vivre en ces cartiers et pour vous supplier aussi tres-respectueusement d’avoir la bonté de procurer auprès de Sa Majesté qu’il lui plaise commander que les vaisseaux arrivant ici, il nous soit fourni les sommes nécessaires pour exécuter les ordres qu’elle nous fera l’honneur de nous envoyer, soit de retourner, soit de passer outre. Je sçay avec combien d’efficace et de facilité vous pouvez nous faire cette faveur et je vous en fais aussi ma tres-humble prière avec d’autant plus de confiance et de liberté que je suis certain que le Roy et vous mesme. Monseigneur, avez trop de magnanimité, de connoissance et de justice pour la trouver desraisonable et ne la point escoutter. Si c’est la volonté de Sa Majesté que nous allions vers les autres princes des Indes dans les Estats desquels la Compagnie prétend establir son commerce, il seroit à propos d’avoir des lettres pour eux, car n’en ayant pas, ni aucune autre de créance, quelque entrée que nous puissions avoir en leurs Cours et auprès de leurs personnes, nous ne pourrons parler que comme de nostre chef et sans charge, ni rien faire que disposer les choses pour les traitter et conclure définitivement quand on envoyera à nous ou à d’autres les ordres et pouvoirs nécessaires pour cela. A mon esgard, quand je serayde delà, je me gouvernerai selon le temps et les occurrences en ces affaires, comme en toutte autre chose, et ne puis vous en rien dire présentement, sinon que dans peu de jours, j’aurai l’honneur de vous donner advis du temps que je prendrai pour y passer, et si j’attends le mois de septembre, de ce que je pourrois faire dans cet intervalle de quatre ou cinq mois.
Du reste, pour des nouvelles particulières de ce Bandar, ce que je puis vous en mander est que, depuis que nous y sommes, il y est venu un nouveau Khan que nous fusmes visiter le lendemain de son arivée, le S'’ député de la Compagnie et moy ; mais comme il fut adverti que ledit S' député devoit résider ici en qualité de capitaine pour la Compagnie et de chef delanation françoise, il luy rendit sa visitte et ne vint pas en mon logis. Le Schah Bendar ou doüannier qui est aussi un homme considérable dans le païs et a un peu moins d’autorité que le Khan, estant arrivé peu après, n’en usa pas de mesme et vint nous voir esgallement l’un et l’autre et nous envoya aussi à chacun un cheval de présent. D’ailleurs, tout est allé avec plus de douceur et d’intelligence qu’auparavant, n’y ayant rien eu à faire qui aye pu nous donner occasion de différend comme par le
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passé. Je vous advoue que j’ay une extrême joye de voir touttes ces brouilleries terminées, et vous supplie tres-humblement de croire que si j’ai eu des desplaisirs incroyables de ne les pouvoir empescber à cause du scandale qu’elles ont causé, je n’en ay pas moins eu parce que je sçavois fort bien que tous ces procédés ne manqueroient pas de vous déplaire et que je suis aussi parfaittement et aussi respectueusement que je doibs,
Monseigneur,
Vostre tres-humble tres-obeissant et tres-obligé serviteur,
De Lalain.
Je prendrai la liberté d’adjouster encore ici ce mot pour vous supplier tres-humblement de nous faire adverlir par les voyes de Smirne et d’Alep, d’où les consuls m’escrivent souvent, de ce que nous avons à faire à l’advenir, supposé que les vaisseaus ne doivent pas estre ici bientost.
A Monseigne,ur de Colbert.
Bandar Abassy, 26 avril 1667.
Monseigneur,
Conformément cà ce que je me suis donné l’honneur de vous escrire d’IIispahan par ma lettre du 30 octobre de l’année dernière, je me suis rendu au Bandar Abassi dans l’espérance d’y trouver les vaisseaux françois ou du moins de les aller chercher à Suratte; mais je ne les ay pas rencontrés icy ni je n’ai pu m’embarquer encore, et ne suis pas mesme certain du temps que j’y pourrai passer pour les raisons que vous verrez dans la lettre que je me donne l’honneur d’escrire au Roy. Vous y pourrez voir aussi comme je supplie tres-humblement S. M^*^ qu’il lui plaise nous faire advertir par les voyes d’Alep et de Smirne d’où les consuls m’escrivent souvent, de ce qu’il lui plaist que nous fassions à l’advenir, soit pour retourner, soit pour passer outre, cela suppose que nous n’en puissions pas estre esclaircis plus tost par les vaisseaux ,et qu’ils ne doivent pas encore venir la mousson prochaine, comme ils ne sont pas venus celle-ci et c’est une prière que je prends aussi la liberté de vous faire le plus respectueusement qu’il m’est possible, vous priant de sçavoir les intentions de S. M‘^ et de nous en
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informer par les voyes susdittes. J’espère, Monseigneur, que vous aurez trop de bonté pour me refuser cette grâce et aussi trop de connoissance de mes soubmissions et de mes respects pour ne me point accorder celle de croire que je demeurerai toute ma vie,
Monseigneur,
Vostre tres-bumble et tres-obei?sant serviteur,
De L al AIN.
Au Roy.
Le 26 avril 1667.
Sire,
Après avoir informé V. M. par mes lettres d’Hispahan du 4 et 30 octobre de l’année dernière de ce qui s’étoit passé à la mort du Roi de Perse Schah Abbas, et de ce que nous avions fait pour obtenir de Schah Sefi son fils aisné et successeur la confirmation des privilèges accordés à la Compagnie, je suis parti pour Schiras et après y estre resté quinze jours, me suis rendu au Bandar Ahassi, le 9® de janvier de la présente année 1667. Selon les apparences et le cours ordinaire des choses, je ne devois pas y demeurer beaucoup de tems sans trouver occasion de passer aux Indes ; mais l’interruption du commerce de ce pais là avec celui ci m’a contraint d’y faire un séjour assés long et fort désagréable, à cause de la misère du lieu et de l’intempérie du climat. Cette interruption du commerce a esté un effet du ressentiment qu’a eu le Mogol des mauvais traittements faits à son Ambassadeur en cette Cour et du dessein qu’il a eu de s’en venger par une forte guerre, laquelle il a commencée d’abord par une deffense à tous ses sujets d’avoir à l’advenir aucun commerce avec les Persiens, et un commandement au gouverneur de Suratte d’arrester tous les vaisseaux qui dévoient faire voille pour le Sein Persique. De son costé, il se préparoit à aller en personne attaquer Candahar avec une armée de deux à trois cent mille hommes, à ce qu’on dit, et en avoit desjà fait marcher une bonne partie vers Lahor, Multan et Caboul. Mais comme il se disposoit à partir, il fut arresté par trois évènemens considérables qui lui firent tout d’un coup rompre son voyage et changer de résolution. L’un fut la nouvelle qu’il receut de la mort
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du Roy de Perse, l’autre que le feu se prit malheureusement à touttes les poudres qu’il conduisoit à son armée et le troisiesme, la mort de l’éléphant qu’il devoit monter, lequel s’estant mis, de soy mesme et sans raison, en une furie estrange, se debatit et tourmenta de telle manière qu’il se tua et cassa la teste contre la muraille. Touttes ces choses estant arrivées presques en mesme temps, les mullas et telles gens de sa loi qu’il croit et considère beaucoup plus que tous autres, ayant tousjours mené une vie pareille à la leur, lui représentèrent que Dieu qui avait pris soin de le venger par la mort de son ennemi lui faisoit connoistre évidemment par le désespoir de son éléphant et laperte de ses munitions qu’il ne vouloit pas qu’il poursuivit cette guerre, à quoi se laissant persuader sans faire de violence à son inclination, et disant aussi de son costé n’avoir rien à desmesler avec le jeune Schah Sefi, il fit faire suivant la coustume les prières et les ausmosnes ordinaires pour le repos de l’âme du feu Roi Schah Abbas, contremanda ses troupes et fit donner permission aux vaisseaux arrestés à Suratte de partir pour où bon leur sembleroit. Cependant, on ne tesmoigne pas ici lui sçavoir aucun gré de s’estre ainsi déporté de son entreprise. Le nouveau Roi de Perse se mettoit en estât de le bien recevoir; il envoyoit tous les jours des trouppes, des munitions et de l’artiglerie vers Candahar et avoit rendu la liberté et la charge de Sapesulhar ou générallissime à cet Haliculi Khan qui estoit prisonnier dans un chasteau vers Casbin depuis plusieurs années, lequel a repris Candahar la dernière fois, et s’est tellement rendu redoutable aux Indiens dans touttes les occasions qu’il a eu d’en venir aux mains avec eux, que le seul bruit de son nom porte la terreur jus. ques dans les extrémités des Indes. Au reste, la permission de sortir de Suratte n’ayant esté donnée aux vaisseaux que fort tard, ceux qui ont accoustumé d’y retourner de cette mesme mousson ne sont arrivés ici quasi que dans le temps qu’ils en auroient deu repartir. Le premier qui y a mouillé l’ancre a esté un Hollandois et d’abord les officiers de leur Compagnie résidant ici de qui j’ay receu d’ailleurs beaucoup d’honnestetés, vinrent me dire qu’il estoit à mon service si je voulois y passer, ce qu’ils n’accordent que rarement et avec peine aux gens d’Europe ; mais, comme ils ne m’offrirent passage que pour moi et pour mes gens, et non pas pour mes chevaux, disant ne pouvoir mesme en embarquer autant qu’ils avoient ordre d’en envoyer et m’alléguant pour cela d’assés meschantes raisons, je les remerciai de leurs offres et ne crus pas devoir accepter cette demi civilité, je me suis ainsi réservé de m’embarquer sur un autre qui
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appartient à un banian de Suratte et dont le capitaine qui est un danois m’a offert la disposition toutte entière. Mais cependant, comme il tarde extrêmement à partir et qu’il est seul ici, je me trouve tous les jours de plus en plus incertain de ce que je ferai. L’incommodité d’arriver aux Indes au commencement des pluies et la nécessité de demeurer quatre ou cinq mois enfermé dans une chambre, assiégé par les eaües et sans en pouvoir sortir me donne fort à songer, et il me semble que je pourrois mieux employer ce tems là à reconnoistre l’estât et la force des isles et des costes de ce golfe et passer peut estre jusqu’à Barheim pour y voir la peschc des perles et rendre ensuitte compte du tout à V. M. Une autre raison me fait encore doubter, qui est que c’est l’ordre que tous les vaisseaux qui retournent à Suratte partent de ces costes au 20 ou 25 avril au plus tard, ou s’ils attendent davantage, ils sont en danger de se perdre sur les costes des Indes, à cause des tourmentes continuelles qui précèdent les pluies, lesquelles font l’hiver de ce païs là et durant lesquelles il ne se parle pas de navigation; et comme ce tems là est desjà passé, je crois que si celui ci n’a sa charge entière dans fort peu de jours, ou qu’il ne partira point ou que je lairai aller et attendrai à m’embarquer sur quelqu’un de ceux qui doivent venir hiverner dans les ports de ce golfe et partir au commencement de septembre. Je trouve d’autant moins d’inconvénient à prendre ce parti qu’il ne me retardera en rien et que, partant d’ici dans quatre mois, je pourrai arriver à Suratte, du moins aussi tost que les vaisseaux de la Compagnie (s’ils doibvent y venir en ce temps là), et y recevoir les lettres et instructions nécessaires pour exécuter les ordres dont V. M. nous a honorés, de passer chés les autres princes des Indes après avoir achevé ce qu'Elle nous avoit commandé de traitter auprès du Roi de Perse et du Mogol. Cela suppose qu’Elle n’aye point pris d’autres mesures et d’autres résolutions. Dans peu de jours, je me donnerai l’honneur de faire sçavoir à V. M. à quoi le tems et l’occasion m’auront fait déterminer, et je ne prendrois pas la liberté de lui escrire dans cette incertitude sans le départ précipité d’un exprès que le député de la Compagnie despesche à Baisera, que je n’ai pas cru devoir laisser partir sans escrire. Au reste, les vaisseaux françois sont attendus ici avec une impatience qu’on ne sçauroit exprimer; je ne dis pas seulement en Perse, mais dans touttesles Indes, à Siam, à Macassar et autres lieux plus esloignés. J’ay veu passer ici, depuis peu, des gens venus de tous ces païs là qui m’ont asseuré que les princes qui en sont maistres, informés par la réputation commune de la grandeur et puissance de V. M. et de
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restablissement qu’Elle a fait d’une puissante Compagnie pour porter le commerce dans toutes ces mers orientalles, tesmoig-nent un désir extrême de voir des François chez eux pour se procurer quelque liaison avec un aussi grand Monarque que V. M. et aussi pour se délivrer de l’oppression des Hollandois qui se sont rendus odieux, par tout là, tant par leur manière d’agir avec les princes que par leur manière de traitter avec les peuples dont on dit que tous les particuliers qui font quelque négoce avec eux se perdent et ruinent absolument. Je me persuade facilement touttes ces choses par ce que je vois ici le mesme où l’on ne paroist guères satisfait d’eux ni à la Cour ni parmi le peuple et où les principaux marchands ne veulent plus faire aucune affaire avec eux par ce qu’ils disent n’en avoir jamais fait que de ruineuses et avec perte. Je prendrai aussi la hardiesse de dire à V. M. que, comme on a un désir extrême de voiries vaisseaux françois dans ces mers, on a de mesme un extrême estonnement de ne les y pas voir encore, et particulièrement ici, où l’on me mande d’Hispahan que le Nazer avec qui nous avons traitté paroist en estre fort surpris et commence à s’en plaindre un peu, attendu l’espérance que nous lui avions donnée d’abord qu’ils pourroient mesme arriver dès l’année dernière. D’ailleurs, le général en discourt, chacun selon sa pensée et son génie et comme on a sceu par plusieurs nouvelles publiques et particulières que Fan passé, au mois de mars, il en estoit parti dix de la Rochelle chargés de riches marchandises et de beaucoup d’argent, je ne trouve point d’excuse plus spécieuse à donner de ce qu’on ne les voit pas ici, que ce que les Hollandois m’ont dit et à quelques autres gens encore, qu’ils avoient eu nouvelles de leurs supérieurs que la pluspart de ces dix vaisseaux dévoient passer à la Chine, au Japon et autres pays du Nort. Quelques uns disent que la Compagnie n’envoyera pas ses vaisseaux dans ces mers des Indes sans y avoir quelque place comme en ont les Anglois, Portugois et Hollandois et qu’elle attend sans double que V. M. s’en soit accommodé de quelqu’une avec le Roi de Portugal comme de Diu ou de Chaoul qui sont deux bons ports et propres pour le commerce, quoique l’air du premier soit assez mauvais et malsain. D’autres se figurent que l’occasion de la guerre avec les Anglois pourroit bien lui donner lieu d’entreprendre sur Bombaîm qui n’est pas un moins bon poste que les deux premiers et qu’il semble qu’il seroit d’autant plus aisé d’emporter, qu’il y a peu de gens et est en assez mauvais estât, de quoi le commandant a envoyé donner advis en Angleterre par un homme qui passa ici ces jours derniers; et d’autres disent encore qu’il ne seroit pas moins
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advanlageux ni plus difficile de se saisir de Mascati que les Arabes ont repris sur les Portugois, il y a quelques années. Mais comme ils sont continuellement menacés du retour desdits Portugois, ils demeurent tousjours fort sur leurs gardes et le succès de cette entreprise seroil peut estre plus doubteux qu’on ne croit, si l’on y venoit avec moins de cinq ou six mille hommes. On pourroit encore et apparemment avec moins de peine surprendre Ormus ou quelqu’une des isles voisines et se rendre par là maistre du commerce du Sein Persique, qui seroit un grand point; mais cela ne se pourroit sans rompre ouvertement avec le roi de Perse et il semble qu’on pourroit faire la mcsme chose avec plus de bienséance et de facilité en se saisissant de quelques postes sur les costes d’Arabie où l’on n’auroit à faire qu’aux gens du païs et avec quelques petits princes peu considérables. Il y a lieu de croire que les Hollandois ont quelque pareil dessein, car ils envoyèrent, il y a un an et demi ou environ, reconnoistre toutte cette coste depuis Mascati jusques à Cattif et Barheim et y trouvèrent, dit-on, plusieurs bons abris pour les vaisseaus et de l’eau douce en abondance en trois ou quatre endroits. Celte disposition du commerce du Sein Persique estoit autrefois ce que les Portugois avoient de plus considérable dans tout l’Orient, et la décadence de leurs affaires n’a commencé que depuis qu’ils n’en ont plus esté les maistres; aussi, dit-on, qu’ils songent fort à s’y restablir et que leur armée, que les dernières nouvelles des Indes assurent devoir estre sortie de Goa au commencement de mars, commandée par le Vice Roi mesme, vient pour reprendre les postes qu’ils y ont perdus. Néantmoins, comme elle ne paroist pas encore, on commence à ne la plus attendre et il court un certain bruit sourd venu de Suratte qu’elle doibt tirer du costé de Cochim et de Ceïlam, où elle est appellée par les princes du pais qui cherchent toultes sortes de moyens de se délivrer des mauvais traittements des Hollandois, et l’on dit mesme, ce qui est pourtant assés difficile à croire qu’il pourroit bien y avoir quelque intelligence avec le S'' Vangonce qui commande en Ceïlam pour la Compagnie hollandoise lequel, dit-on, est fort mescontent et veut se rendre indépendant du général, ayant envoyé desjà quelques vaisseaux directement à Ceïlam sans passer à Batavie. V. M. sera desjà, sans doute, informée de la pluspart des choses que dessus, et M. Delaboulaye qui est actuellement dans les Indes n’aura pas manqué de lui en faire sçavoir quantité d’autres plus importantes et plus particulières. Cependant, je me suis cru obligé de n’en obmellre aucune, et j’espère qu’elle aura la bonté de prendre le
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tout en gré, comme une partie du tres-humble service que je lui doibs. Je supplie aussi V. M. avec loutte sorte de soumissions et de respects, qu’il lui plaise commander que je sois adverti par les voyes d’Alep ou de Smirne de ce qu’Elle ordonne que je fasse doresnavant, soit pour retourner,, soit pour passer outre, cela suppose que nous n’en puissions pas estre esclaircis par l’arrivée des vaisseaux et que, pour des raisons que je ne puis ni ne doibs pénétrer, ils ne viennent pas l’année prochaine, comme ils ne sont pas venus celle-ci. Quoiqu^’il lui plaise m’ordonner, j’apporterai tonsjours toutle l’exactitude et la diligence que je pourrai pour l’exécution de ses commandemens, et ne démentirai jamais l’bonneur que j’ai de pouvoir me dire,
Sire,
De Voslre Majesté,
Le tres-bumble, tres-obeissant et tres-fidele subjet
Dk Lalain.
Au B.indar Abassi, ce 27 avril 1667.
Sire,
Au Roy.
A Chiras, le 17 juin 1667.
J’ay bien du déplaisir de n’escrire présentement à V. M. que pour luy donner advis de la mort de M. de Lalain, gentilhomme ordinaire de Sa Maison ; mais en mourant il m’y obligea et se fit promettre que je l’asseurerois de sa part qu’il avoit vescu et qu’il mouroit dans les respects et les sentimens d’un tres-fidelle et tres-obeissant sujet. Il mourut entre les neuf et dix de may à Bandar, petit village à trois lieues du Bandar Abassy d’où il estoit party avec moy pour retourner à Chiras, se faisant porter en palanquin, à cause d’une fiebvre intermitente qu’il avoit, chacun luy persuadant de sortir du mauvais air. Il n’avoit pu passer aux Indes parce que le premier navire qui fit voile estoit des Ilolandois qui luy refusèrent de passer avec luy deux de ses chevaux, quoy qu’ils en eussent embarqué des leurs ; et comme il attendoit de s’embarquer sur un navire Indien, il tomba malade et ne fut pas en estât de partir avec luy. Il receut
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tous ses sacremens d’un père Jésuite que j’avois mené d’Hispahan, et nous renterrasnies au mesrae lieu où il estoit mort, avec toutes les cérémonies de l’Eglise. Mais c’est entretenir trop longtemps Vostre Majesté sur un sujet de tristesse, et c’est assez que je luy renouvelle les protestations que, quelque seul que je sois dans la Perse, je soustiendray tousjours de tout mon possible la gloire de son nom, en qualité,
Sire,
De Vostre Majesté,
Le tres-humble, tres-obeissant et tres-fidelle sujet et serviteur.
Mariage.
Lettre du Roi au Chah de Perse.
Le 23 juin 1667.
A très-haut., tres-excellent, tres-puissant, tres-magnanime et invincible Prince, l' Empereur de Perse.
Très-haut, tres-excellent, tres-puissant, Ires-magnanime et invincible Prince. Le Père Mathieu, Provincial de l’ordre de Saint- Dominique en l’Arménie Majeure, ayant esté député vers Nous de la part des Catholiques arméniens de la province de Nachevan pour nous faire entendre la protection qu’il a plù au feu Empereur de Perse de glorieuse mémoire, père de Vostre Hautesse, de leur donner pendant sa vie, à nostre recommandation, nous n’avons pas fait difficulté de la réitérer à Vostre Hautesse dès que nous avons estéadvertys de son heureux advènement à la couronne, ne doublant pas qu’en succédant aux Estais, Elle n’ayt aussy succédé aux vertus et aux inclinations de ce grand Prince, lequel ayant reconnu que c’est principalement Injustice qui maintient les Empires, a pris un soin particulier de la rendre auxdits catholiques par la publication de l’édit qu’il a faict en leur faveur, en vertu duquel il leur a permis de rappeller au giron de l'Eglise ceux qui abjureront la foy catholique, et en cas qu’ils désirent de persister dans leur erreur, il les prive de la faculté qu’ils avoient cy devant (tors qu’ils changeoient de religion) d’enlever et de s’approprier tout le bien qui se trouvoit
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dans leur famille, et deffend, en outre, par le mesme édit d’exiger desdits catholiques des tributs extraordinaires, enjoignant à ceux qui sont préposés pour en faire la levée, de se contenter de ceux que lesdits catholiques avoient accoustumé de payer avant ledit édit, sans qu’ils puissent estre augmentés soubs aucun prétexte.
Les mesmes considérations qui ont meu le feu Empereur de Perse à publier cet édit, seroient sans doubte suffisantes pour convier Vostre Hautesseà le faire exécuter; et bien que lesdits Catholiques l’attendent de l’équité de Vostre Hautesse, Nous avons crû qu’Elle y seroit mieux disposée, si nous luy tesmoignions comme nous faisons par la présente que nous luy sçaurons beaucoup de gré de tout le bon traitement qu’il luy plaira de faire auxdits Catholiques. Dans cette confiance, nous avons voulu faire cognoistre à Vostre Hautesse que nous nous intéressons véritablement dans les avantages desdits catholiques, et que nous conserverons chèrement le souvenir de toutes les grâces qu’ils recevront de Vostre Hautesse, pour luy donner des marques de nostre ressentiment, particulièrement si Elle daigne leur accorder le mesme honneur que leur a fait cy devant le feu Empereur de Perse, lequel n’a voulu confier le gouvernement de ladite province de Nachevan qu’à luy mesme ou à quelque prince de sa Maison. Cependant, nous prierons Dieu pour l’affermissement du trosne de Vostre Hautesse, et qu’il veuille, trèshaut, tres-excellent, tres-puissant, tres-magnanime et invincible Prince, augmènter vostre grandeur avec fin toute heureuse.
Escrit en nostre camp de Tournay le 23' jour de juin 1667.
Vostre tres-cher et bon amy.
Louis.
A Monseigneur de Colbert.
Le 20 aoust 1670.
Monseigneur,
Suivant les ordres qui m’ont esté déclarés par la lettre du R. P. Honoré d’Auxerre en date du 18 janvier 1670, de me donner 1 honneur de vous rescrire touchant l’estât présent de la Perse, lieu de ma résidence depuis vingt-quatre ans comme aussi des Indes, suivant
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ce que nous en pouvons sçavoir, tant au regard du temporel, comme du spirituel, pour y satisfaire, je me trouve obligé de prendre un peu de loing. Les premiers Européens qui, ayant doublé le Cap, ont pénétré les Indes et ensuite la Perse ont esté les Portugois lesquels à l’ayde du grand zèle de la gloire de Dieu et de la religion ont estendu leurs conquestes et commerces sur tous les bords de l’océan d’Indostan et planté quantité de colonies, lesquelles, autant qu’elles ont persévéré au véritable culte de Dieu dans la piété et innocence de vie, elles ont tlori dans la domination temporelle. A présent, font quelques quatre-vingts ans que le Roy de Portugal envoïa icy en Hispan fonder une maison d’Auguslins portugois pour le service et assistance de ses subjects qui négotioient en ce païs. Quelques années ensuite, que la Perse commença à se donner à cognoistre aux cstrangers par le bon traictement que leur faisoit Chabbas premier qui, par tous moyens, cherchoit l’alliance des Francs, les R. P. Carmes Italiens avec lettres du Pape se vinrent aussi habituer en Hispan en qualité de missionaires, se servant indifférement de tous leurs religieux soit françois, polonois, alemans, et quelques fois en une mesme maison se trouvant de diverses langues et nations, leur vertu surpassant l’antipatie naturelle qui se rencontre entre les diverses nations, quoyque du mesme habit et profession. Ensuite les Capucins françois, font quelques quarante ans et ayant leurs missions fort estendues dans tonte la Turquie, donnèrent jusques dans Hispan, soubsle nom, authorité et lettres de notre grand mondrque, et bastirent leur maison et Eglise soubs le reigne de Cha Saphi qui l’authorisa par de belles patentes que nous conservons. Font quelques seize ans que les R. P. Jésuistes vinrent aussi s’y habituer soubs le reigne du deffunt roy Chabbas et fondés par la Reine de Pologne, ils ont pris leur demeure aux sousfaubourgs d’Hispan vers Julpha. Ceux cy comme les R. P. Carmes s’aident aussi dans leurs missions indifférement de toutes sortes de nations, de sorte que dans l’enceinte des murs d’Hispan sont trois églises d’Auguslins, Carmes et Capucins. Avec la suite des tems, comme le zèle, piété et intégrité de vie des Portugois se sont ralentis et les vices du païs, délices, femmes, voluptés infâmes, empoisonemens, avec ceux de l'Europe, le faste, vengeances, jalonsies, meurtres, inimitiés mortelles et renaissantes parmi cette nation qui s’estoit desjà moitié entée sur le sang corrompu de la terre, partie par mariages légitimes, partie par illégitimes, la justice divine a amené du septentrion les Hollandois et conduict par la main pour exercer ses vengeances sur cette nation desvoyée; et affin que les effects de
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cette main toute puissante fussent plus évidens à un chacun, n’amena, du commencement, qu’un petit navire hollandois si pauvre et abandonné que son commandeur à Surrat ne pouvant rien advancer au fait du négoce, se procura la mort de déplaisir. L’année suivante, vinrent deux navires et ainsi, peu à peu, Dieu leur a mis en leurs mains toutes les places, forteresses, isles que possédoient les Portugois, desquelles tirant les espiceries, perles, ambre, diamants, toiles, couleurs et comme leur propre fond et domaine, faisoient des proficts immenses. Dieu, ne voulant pas tout à faict les destruire et chasser des Indes, leur a laissé quelques places, mais infructueuses au trafic, aflin que leur laissant quelque peu de racine de ce grand arbre verdoyant à l’ombre duquel ils vivoient dans le comble de la prospérité, ils ouvrent les yeux pour recognoistre d’où vient le grand coup de hache qui a faict périr et ses fleurs et son fruit. La manière dont les Hollandois ont subjugué les Portugois aux Indes est si estrange et évidente de la part de Dieu qui troubloit leur conseil et les obligeoit eux mesmes de concourir à leur ruine que les Hollandois ne se vantent point que leur main seule aye faict les grands coups d’exploits de guerre; ils sont contraincts de confesser en telle et telle rencontre leur pauvreté et foiblesse qui pensoient à fuir et non à conquérir et vaincre. La dissention et aveuglement chez les Portugois vérifient bien les Saintes Escriptures, comment un chassera mille et deux donneront la route à dix mil, n’est-ce pas par ce que Dieu les a vendus, libvrés pieds et mains liés, à la discrétion de leurs ennemis. Le discours seroit trop prolixe si je voulois faire le récit de la manière dont ils ont perdu Ceilan, Malaka, Cheinan et infinies autres grosses places dont la dernière prise est Coucbin, sans compter diverses rencontres où une chaloupe hollandoise s’asubjestisoit ces grandes forteresses de mer, ces caraques portugoises dont le boulet attrapant les vaisseaux hollandois les passoil de bord en bord, comme j’ay souvent ouy dire à des Hollandois qui s’estoient trouvés en telles rencontres. Je ne parle point de quantité d’autres places fortes et presque imprenables que les gens de terre moitié nuds et à coups de poing leur ont prises et ostées comme Melapour, St ïhomé, Masquati et plusieurs autres. A nous autres qui sommes sur le pais comme spectateurs et avons l’œil désintéressé, cela nous paroist dans la dernière évidence d’une vengeance divine; aucuns de nosdits Portugois disent : c’est pour nos péchés; d’autres recognoissent la cause de ceci dans le mal gouverner, d’autres rejectent ce débris sur l’envie de Castille-Espagne qui, dans ce tems là, possédoit la couronne
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de Portugal et vouloit laisser les Portugois périr aux Indes, ne leur envoyant point de secours, pour les faire succomber et contraindre d’advouer qu’ils esloient incapables de gouverner les Indes desquelles ils s’estoient réservé le gouvernement en se donnant à l’Espagne. L’IIollandois ayant en sa possession toutes ces belles et riches terres des Portugois s’est mis à transporter les espiceries qui est leur principal et autres denrées de l’Inde par toute l’Europe, Turquie, Perse, et ont si bien contemperé leur négoce que un marchand particulier n’y trouvera pas son compte, s’il pense porter leurs marchandises de ville en ville où l’IIollandois pourra aussi faire passer ses commis. Icy en Perse, ils apportent le rebut de ces fines espiceries dont ils servent l’Occident et pour s’exempter des douanes et péages, ont fait contrat avec la Perse de prendre du Roy chaque année trois cens charges de soye à quarante huit tomans la charge où l’ordinaire est de trente tomans, affin de compenser par le surplus ce que autrement la douane de dix pour cent demanderoit d’eux dans les ports. A présent, se sentans surchargés par ce contract, ils attendent un agent extraordinaire de Batavia pour lever ce joug où ils ne trouvent pas leur compte et en faire un autre plus à leur profit ; et ils le peuvent, car pour le présent, ils sont les roys de la navigation et de l’océan d’Indostan. Les Anglois, peu après les Hollandois, voyant leurs proficts immenses se mirent aussi à la voile pour les Indes sous le nom de Compagnie. Mais ils ne se sont pas enterrés en forteresses comme les Hollandois, n’ayant que Madrés, Palan et, du despuis huit ou dix ans, Bombais que le Roy de Portugal leur a donné en faveur du mariage de sa sœur. Ceux-cy, permettant le trafic particulier à leur agens et commis, n’ont point advancé le profict du corps de la Compagnie là où les Hollandois sont terribles en ce point de confisquer, châtier sans miséricorde leurs commis, s’ils les trouvent faire négoce pour leur particulier ; et ce point a enrichi leur Compagnie. Quelque grand fleuve que ce soit devient ruisseau, si, d’espace en espace, l’on se met à le saigner. Yoicy la troisiesme Compagnie d’Angleterre relevée et abatue ; ils ne battent que d’une aille dans les Indes; ce ne sont que vaisseaux particuliers soubs la bandière de Compagnie. Ils donnèrent au grand Chabbas premier et hommes et vaisseaux pour luy ayder à prendre Ormous sur les Portugois, à condition de transférer la douane au Commeron qui, pour ce subject, fut appelé Bender Abasssi, port de Chabbas, et en avoir la moitié d’icelle de laquelle, jusques à présent, ils ont jouy, mais avec tant de bassesses que, au lieu de six ou sept mille tomans qui leur apartien-
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droient, à peine en retirent-ils par an six ou sept cents et encor fautil en donner une partie aux officiers pour avoir l’autre. Les Portugois après la perte d’Ormous et de Bahrin, isle dans le sein Persique où se peschent ces belles perles d’Orient, proche Balsora, firent un concordat avec la Perse de luy faire au Congo un port de mer tresfameux et y ameiner les marchands et marchandises, à la charge d’en avoir la moitié de la douane dont ils ont jouy longtemps à mesmes titres et mesmes cérémonies que les Anglois, en tirant par les cheveux ce qu’ils pouvoient; et à présent, voilà deux ans que l’on leur a refusé et retranché tout à faict le droit. Nos Portugois sont ambarassés, pour le présent, contre les Arabes de Masquati qui, avec les navires qu’ils ont pris sur eux, en diverses rencontres, se sont rendus puissants et fascheux sur mer. Si Dieu leur donne la victoire sur ces infidelles, ils pourront ensuite venir tourmenter la Perse avec leurs canons, car suivant le propre de cette nation ne le faire que à coups de langue, cela n’advancera guerre leurs affaires, les gens de terre n’en ayant plus de peur que s’ils ne revienent cette année relever icy leur honneur, suivant ce que je voy le présent génie de la Perse sur mesme confiance, elle pourra bien faire le mesme traictement aux Anglois en suite d’avoir bien réussi. Voicy plus de vingt ans qu’ils disent : l’année suivante viendra nostre flotte de guerre se faire païer exactement et encor redemandera les arrérages des tems passés. Yoici deux ou trois ans que quelque vaisseau de la Compagnie françoise est venu ancrer aux ports de Perse (leurs autres navires en plus grand nombre poussant jusques en Balsora) ; ils ont porté leurs marchandises de droicture en leur maison et non à celle de la doüane avec toute sorte d’immunités. Cette année, le doüanier (qui a pris ces ports en party à quelque vingt trois mille tomans par an, car avant ce temps, c’estoit la récompense pour un officier qui en mangeoit une partie et en raportoit icy au Roy une autre)^ s’ennuyant des belles promesses que la flotte françoise viendra en Perse apporter et présents poulie Roy et un ambassadeur pour transiger en dernier ressort sur le droict des péages, vouloit se faire païer en argent comptant et non en belles paroles qui ne paient pas sa ferme; garde, si cette façon de procéder continuoit, que les Persans ne se paient pas de leurs mains et du présent et du passé, car icy le siècle est terriblement sur l’argent, le grand Visier faisant tout son possible pour remplir le trésor du Roy. Voicy quelques cinq années que Messieurs vos députés venus par terre ont manqué à leur parole, ayant dit au feu Roy que leurs navires dévoient arriver au sein Persique en
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octobre de la mesme année et qu’ils apporloient de tres-riches présens qu’ils avoient veu tirer du cabinet du Roy. Pour moy qui servois d’interprète (le Roy n’en ayant point voulu d’autre), j’adjoulay que les mers n’estoient pas d’ordinaire en le pouvoir des pilotes et que une tempeste pouvoit les jetter en d’autres costes, contre leur volonté, mais que l’intention de la France estoit telle quej’avois veu dans vos lettres particulières. J’avois aussi persuadé à vos messieurs de demander trois ans d’immunités pour cognoistre le fort et le faible de la Perse, affin de faire ensuite un accord et pacte mieux concerté avec cognoissance de cause; et sur cette demande octroyée, le Roy leur donna ses patentes que je mis en langue françoise que M. de Lalain, l’honneur icy de la nation françoise et dont on parle encor icy à la Cour, vous envoya; vos agens et députés retournants icy se comportèrent conformes au temps présent qui est bien différent du passé. L’on ne se contente point d’une fleur, d’une pièce rare et curieuse, de quelque bel ouvrage qui surpasse et la nature et la matière ; il leur faut or, argent et autres tels métaux qui entrent en ligne de compte et de despence. Nous attendons de grand cœur l’establissement et affermissement de cette noble Compagnie. Nous avons icy les nouvelles du grand fond sur lequel elle est érigée que Feslite des meilleurs esprits pour cette entreprise en concertent les moyens pour mieux réussir et ce qui est le principal, que le zèle de nostre grand monarque en est le premier moteur, non pour le désir des richesses, puisque les provinces de son royaume luy sont de riches minières renaissantes chaque année, mais pour dilater la gloire et royaunœ de Dieu; tous les advantages comme estants presants à vos yeux en la France doibvent donner aux susposts de cette belle Compagnie de belles espérances de bien réussir. Pour nous autres qui sommes dans l’Asie l’objet présent du débris de la domination catholique des Portugois aux Indes, les églises ruinées, les autels prophanés, les lieux de piété tournés en abomination, les vases sacrés employés aux usages profanes, la catolicité presque toute destruite et mil autres marques du châtiment de Dieu. Si le temps de miséricorde est venu et que la justice divine soit plainement satisfaite, nous envisageons vostre noble Compagnie de France pour celle que Dieu a ramassée pour rebastir son temple et ses autels et remettre son culte aux Indes. Les disputes, procès et antipathies de vos cinq premiers députés qui icy nous ont assés travaillé l’espace de deux mois, celles que nous entendons présentement de Surrat entre les vostres, soit à raison de la diversité de
nation et religion qui sont pépinières d’antipaties, querelle et aversions, soit pour Finterest du gain, tous ces incidens qui ne tendent que à la ruine, ne nous empeschent point d’espérer que Dieu se pourra servir de nostre nation françoise pour ses desseins, si le temps de ses décrets est arrivé, pour faire voir aux siècles futurs Feffect de sa main toute-puissante d’avoir ameiné à ce commerce des Indes une nation de feu, plus propre aux exercices de Mars et Pallas que de Mercure. Cependant, nous continuons nos prières vers ta divine bonté de continuer et la vie et les victoires de nostre invincible monarque et comme feu son père par sa justice à estre le premier exterminateur do la domination hérétique dans ses Estais, son fils Dieudonné soit le restaurateur et conservateur de la piété dans ces pais icy où nous entendons son zèle se porter, sur trois de nos provinces de Capucins en France, qui se sont partagé les missions d’Orient. Nous autres de Touraine, avons eu pour nostre ressort depuis Chipre, la Sirie, la Caldée, la Perse et les Indes. Nous sommes postés sur tous les grands passages en Chipre, à Nicotie et la Reneca, en Sirie Alep et Diarbecr, en Irac, Maussol et Bagdad, en Perse, Tauris et Ilispan, aux Indes à Surrat et Madrespatan, comme aussi en Egipte au grand Caire. Lorsque les depesches de vostre noble Compagnie passent par nos maisons, suivant leurs ordres, nous faisons et ferons tousjours nostre possible pour les faire tenir par courriers du pais que nous cognoissons asseurés jusques en Alep ou Smirne où les nostres les mettent entre les mains des Consuls de France pour vous les faire tenir à Pai’is, si ce n’est que, quelque fois, l’on nous prescrive de les faire passer soubs nos envelopes et cachetées par le moïen de nos frères facteurs de Marseille, Lyon et Paris qui sont religieux députés exprès, aptes et expérimentés dans l’envoy et réception de nos lettres, fort ponctuels à nous redonner advis de leur réception et envoy et en quelles dates ; et tant que nous sommes icy de Capucins sommes très prompts à rendre service à Mess” vos députés et agens, commis et comptoirs, suivant nostre condition. Lorsqu’il plaira à vous, Monseigneur, et à Messieurs les directeurs généraux de nous employer, vous nous trouverez tousjours, comme dans la France, dans l'exercice de notre très-humble profession, avec toute sincérité et nous vivons aussi en ces païs icy à la Providence divine, sans nous travailler de l’ayder par moyens illicites; aussi n’avons-nous point de fond pour négotier. Pour ce qui touche l’estât du commerce des denrées du païs, des transports d’argent, charges portées, profits, etc., nous n’en sçavons que ce que le
grand bruict commun en faict sQavoir aux moins attentifs. Messieurs vos commis, par leurs mémoires, pour peu de résidence, vous informeront plus plainement que nous ne pouvons faire. Pour le regard du spirituel et advance de la gloire de Dieu dans l’exercice des missions du Levant, Turquie, Perse et Indes le coeur des crestiens levantins schismatiques et hérétiques est encore bien endurcy dans l’opiniastreté, erreur et aversion contre l’Eglise romaine. Quantité de leurs prélats et évesques des plus fervens preschent quelquefois imprudemment à leurs peuples : « Faictesvous plus tost mahométans que francs et romains » et s’ils avoient la domination temporelle comme les mahométans, nostre séjour en ces pais icy, souhs l’habit de religion seroit comme impossible, ce qui nous faict voir à l’oeil que la vengeance divine sur ces peuples rebelles et desvoyés n’est pas encor proche de finir. Le tems de sa justice et que les prophéties de leurs patriarches Nierses et S‘ Grégoire porte flambeau des premiers siècles, avant la division de l’Eglise, est comme tres-bien vérifié par Testât présent des Grecs et Arméniens, par Testât d’esclavage où ils sont et elles doibvent enfin s’accomplir. Leur teneur est que durant beaucoup d’années, ils seront esclaves soubs la domination tiranique des infidelles,sans roy, sans véritables pasteurs, et leur nation presque réduite à rien jusqnes à ce que un Prince franchi (françois) vienne à destruire ce grand empire tiranique, redonner l’union à l’Eglise, faire revivre la piété, zèle, innocence et simplicité des premiers siècles. Alors, dans ce bienheureux temps, les crestiens jouissant de ce bonheur diront : Malheur ! malheur à nos ancestres qui se sont trouvés enveloppés dans Testât de la captivité et erreur de nos ancestres. Les prélats, pères et évesques mieux intentionés, nous monstrent en leurs propres libvres et anciens manuscripts ces prophéties et quantité d’autres que le temps a desjà vérifiées. D’autres les cachent de peur que leurs peuples dévoyés n’ouvrant les yeux à leurs hérésies ne se remettent à la lumière de la véritable Eglise. Pour les mahométans, leur vie sensuelle depant de Tasseurance que leur croyance leur donne en vivant ainsi en sardanapales de ne pouvoir estre damnés. Le mérite à persécuter les crestiens et de voir que leur secte croist de plus en plus là où la nostre semble descroitre, leur domination temporelle qui, comme une tache d’huile, ne quitte jamais la pièce que elle a prise, que enfin malgré toutes sortes de crimes, que le Ciel est leur partage infaillible pour estre des vrays croyans, etc., sont les motifs qui les retiennent en cet estât, ne pouvant ni ne voulant souscrire aux croyances qui surpassent la portée
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de leur raison naturelle, joinct que Dieu conserve les vipères pour un poison et contrepoison. Les péchés des crestiens les maintienent, rendent et rendront victorieux jusques à ce que nous soyons plainement châtiés, malgré tous les convoys, secours, armées et aydes que nous nous donnerons les uns aux autres; garde que Candie ne soit la porte ! Cependant, tout le Levant est rempli de missions et missionaires jésuistes, carmes, capucins et autres; un chacun s’évertue à faire son dehvoir. Dieu leur donne à tous le zèle et constance de ne point trembler et rougir pour soustenir l’Evangile au péril de leur vie. L’on converse, confère, cathekise autant que l’aptitude d’un chacun luy a donné l’usage et la cognoissance de la langue. Ils taschent d’introduire le S" Evangile là où il n’est pas receu ; où il est receu le faire entendre avec les explications, sens et vérités que les S‘® Appostres nous ont laissés et par tous moïens de rameiner les âmes esgarées soubs un mesme chef qui est le légitime successeur de Pierre et vicaire de J, Crist en terre, nostre S‘ Père le Pape, déraciner les vices, erreurs, etc., et en leur place introduire l’intégrité de vie et de moeurs, de vouloir spécifier en particulier les fruicts et progrès de ces beaux emploicts évangéliques. Vos imprimeurs de Paris n’en donnent que trop souvent au public des mémoires et relations imprimées en plus beaux caractères et plus gros que je n’oserois pas entreprendre de faire avec la plume ordinaire, laquelle pour n’estre pas taillée si artistement pourroit avec son griffonement, peut estre, faire paroistre dans son caractère trop de diversité avec ceux-là que le peuple reçoit et lit plus volontiers. Pour nous autres pauvres Capucins, fort volontiers souscrivons à cette vérité d’estre serviteurs inutiles dans l’Orient comme dans l’Occident, de faire nostre petit possible qui, à le bien prendre est bien peu de chose ou rien du tout au prix de ce que nous voudrions pouvoir faire. L’usage et cognoissance des langues des pais où nous sommes postés avec un peu des sciences d’Europe peut s’introduire dans l’exercice de notre mission parmi les peuples, ne nous manquent point. Lors que la main toute-puissante de Dieu se mettra à opérer, lors^ l’on pourra chanter victoire. Voilà, Monseigneur, l’estât de l’Asie la plus reculée, quant au temporel, et de tout le Levant; quant au spirituel, nous espérons que le zèle de nostre grand monarque présentement reignant remettra l’un et l’autre en son premier lustre et sera luy ou l’un de ses descendans de mesme tige, celuy que Niersses a eu eu vision et révélation divine. Cependant, nous autres pauvres Capucins, ses tres-humbles subjects, sommes en ces pays ici à l’ombre de son authorité et protection
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royale, prompts à toutes sortes de service conformes à nostre profession que Sa Majesté, vous, Monseigneur, et Mess" les directeurs généraux voudront nous ordonner, vous nous trouverez tousjours dans ces païs icy dans la naïfve franchise et sincérité que porte nostre pauvre et humble condition à servir à tout le monde de coeur comme despendans volontairement de tout le monde. Cependant, je prie la divine Providence vouloir conserver vostre personne, vostre santé, pour le service et bien public. C’est Monseigneur,
Vostre tres-humble serviteur
P. Raphaël du Mans.
Hispan, capitale de Perse.
A Monseigneur de Colbert.
Monseigneur,
Suivant l’advis que le R. Père Honoré d’Auxerre, capucin de la province de Paris, agent des missions du Levant, nous a donné par la sienne, comme Vostre Grandeur souhoittoit estre informée de ce que font les pauvres pères capucins missionnaires au Levant dans ces lieux où ils ont des maisons de résidence, pour m’acquitter d’une partie de mon debvoir envers Vostre Grandeur, j’ay mis tout aussilost la main à la plume et après luy avoir protesté de coeur sincère qu’en quelque lieu du monde que je me trouve, je suis françois pour la vie, que je suis prest de consacrer pour le service de mon Roy et souverain, j’informerai Vostre Grandeur de l’estât de Tauris métropolitaine de la Médie, du domaine du Roy de Perse, où nous avons une petite maison avec son Eglise et y vivons plus pauvrement parmy les Persiens et Arméniens qu’on ne faict dans nos plus pauvres couvens de France. Dieu le sçait, au service duquel nous nous sommes consacrés dans le pays des Turcs pour leur estre au jour du jugement in testimonium contra illos, de n’avoir embrassé la vraye religion, car nous ne nous épargnons pas de leur dire les vérités de la divinité de N. Sg*’ Jésus Christ, et de l’Évangile. Nous ne rougissons pas eu leur présence, quand il est question de confesser cette vérité et de leur respondre aux interrogations qu’ils nous
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font. Nous sçavons, grâces à Dieu, la manière de tralcter les matières de Religion par voie des Escritures Saintes qu'ils croient véritables, aussy bien que nous, et données de Dieu aux hommes par ses prophètes, par un bon raisonement, par des passages de leur Alcoran mesme qui, bien expliqué, admet la divinité de Jésus Christ, outre sa vie admirable, ses miracles ; eux mesmes le tiennent pour le plus sainct, chaste et irréprochable de tous les prophètes; qu’il est vivant au Ciel, qu’il viendra encore une fois et ainsy d’autres choses qu’ils admettent. 11 est vrai qu’en Perse il y a plus de liberté pour la dispute sur la religion que chez les Osmanli qui sont plus rigoureux et tiennent les Persiens pour des hérétiques, et les Persiens leur font le mesme reproche. Nous confirmons les pauvres chrestiens, les encourageons à ne point perdre la foy pour quelque tirannie et persécution qu’on leur fasse, nous les preschons dans nostre Eglise où plusieurs viennent à la messe, tant de ceux de la ville que des estrangers qui viennent en commerce en cette ville, car Tauris est une grande ville bien marchande et un des plus grands abords de la Perse, pour toutes sortes de marchandises qui se débitent sur les terres du Persien. On y vient de Constantinople, de Smirne, de Bursa, de Tocat, d’Arserom. d’Erivan, d’Anaxivan, d’Alep, de Diarbekir, de Merdin, d'ürfa, de Betlis, de Van, de Chorsa, d’Akoulis, d’Eglis, de Teflis, métropolitaine de Géorgie, de tout le Gourgistan et Curdistan, de Gangea, de Chamaké, du Guilan, d’Ardeville, en somme de toutes les autres petites villes esloignées et proches, comme au grand passage pour aller à Ilispan. Les marchands passent encore par icy pour aller au Guilan, à Chamaké, à Gangea qui sont les trois villes où se débitent les soyes de la Perse. Les Arméniens marchands de Julfa ont icy leurs factoreries et magasins pour les caravannes qui viennent de Smirne et Alep, qui apportent en Perse les draps de Londres, de France et Venise, le korail, l’ambre jaune, le papier, les miroirs de Venise, fer blanc et autres ouvrages de draps et étoffes et mercerie qu’on sçait estre de débit en Perse. Tauris a les prémices de toutes les marchandises qui se transportent à Hispan, passant par Casbin, Zengan, Kom, Kascian, Sultaniè qui sont les villes les plus remarquables qui sont au chemin d’icy à Hispan. Ardeville à quatre journées d’icy au chemin de Chamaké et du Guilan est considérable pour les sépultures des anciens Boys de Perse. A Kom, au chemin d’Hispan, sont les sépultures du grand Chaabas et du dernier décédé Chaabas son fils. Je puis dire sans exagération que la ville de Tauris a autant de circuit et d'estendue que Paris; c'est une
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grande villace plaine de jardins; il y a peu de maisons qui n’aye son jardin grand ou petit ; les édifices sont pour la plupart de matons de terre non cuite, qu'il blanchissent par dedans avec le piastre. Les personnes de qualité font l’intérieur de leurs bastimens de matons cuits et de piastre avec quelques moresques et peintures. C’est la façon de toutes les villes de Perse. Je croy que Tauris pourroit estre l’ancienne Ekbatanis, ruinée par guerre et tremblement de terre; il y a des ruines qui tesmoignent son antiquité et qu’elle estoit autrefois enceinte de murailles ; il y en a quelques vestiges. C’est un des premiers gouvernemens de la Perse, le général d’armée du Roy en est gouverneur. Comme il ne peut résider en personne, il a envoïé son fils aisné qui gouverne depuis deux ans ; il tesmoigne aymer les Francs, nous faict cai’esses et ses officiers aussy. Il y aaussy un trésorier général des provinces qui en dépendent qu’on appelle visir d’Aderbegian qui est pour la recepte des deniers du Roy; il a sa justice indépendante, mais il ne peut condamner à mort, le gouverneur peut seul condamner à mort. Ce visir et ses fils nous ayment et conversent fort familièrement avec nous. Je dirai franchement à Vostre Grandeur que l’esprit des Capucins est de cacher plustost que de publier par escritures et livres imprimés le bien qu’ils font au Levant; sans vanité, les Turcs nous portent du respect et de l’affection, nous connoissans gens d’esprit et si détachés du monde par nostre profession et façon d’agir avec tous; le bon exemple, l’intégrité de vie, les bons entretiens et conversations leur font concevoir qu’il y a quelque chose de bon dans nostre religion. Nous ne sommes, à présent, que deux Pères prédicateurs, le R. Père Juen Joseph de Nevers et moy, nostre troisiesme compagnon le R. Père François Marie de Chinon est décédé depuis neuf mois, en odeur de saincteté; effectivement c’estoit un très digne religieux bien zélé de sa profession et de la gloire de Jésus-Christ nostre bon maistre. Il estoit fervent comme un séraphin dont il a présentement la couronne dans le Ciel. Il y a bien des Arméniens qui rendront compte au jugement de Dieu, s’ils ne se servent pas des bonnes instructions qu’il leur a données et des vérités qu’il leur a preschées, pour leur faire voir l’unité de l’Eglise soubs un seul chef, successeur de Nostre Seigneur Jésus-Christ. Nous leur preschons de mesme, tous les jours, puisque c’est nostre ministère. Monseigneur, après les obligations que j’ay de donner mon sang et ma vie pour les vérités de l’Evangile, mon devoir est de servir Vostre Grandeur en ce qu’elle daignera me commander; c’est un signe qu’elle ayme les pauvres Capucins, puisqu’elle daigne se servir
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d’eux dans les emplois qui concernent le bien de la Compagnie des Indes où nous n’avons point ny n’aurons jamais d'autre comerce que de gaigner les âmes à Dieu, et les peuples au service de nostrc monarque pour lequel, tous les jours, nous offrons nos vœux et prières à Dieu. Qu’il le conserve pour sa plus grande gloire et le bien général de la chrestienté ! que sa divine Majesté vous comble de ses grâces et vous conserve de longues et tres-heureuses années ! c’est la prière que je luy fais en qualité,
Monseigneur,
De vostre très- humble et
affectionné serviteur
F. Joseph Marie de Bourges Capucin, Miss" Sup^
Commandement du Roy de Perse en faveur des marchands
français.
Sceau du Roy Cha-Soliman.
Que les honesles marchands de l’Empire de France soient certains et assurés de la faveur spéciale et de la protection sans bornes, ainsy que de la justice sans mesure de Nostre Majesté impériale. Qu’ils sçachent que le mémoire qu’ils ont présenté ces jours cypar lequel ils demandent que les marchands de la Compagnie du commerce puissent aller et venir dans tous les pays et provinces de nostre vaste Empire, ayant esté receu, leu et entendu des Ministres qui ont séance au conseil du Trosne majestueux et impérial, tousjours accompagné de bonheur, leur demande a esté accordée. Tout considéré. Je veux et ordonne que les officiers qui ont le soin des douannes et sorties annuelles, les regardent comme exempts de tous les droits susdits, et qu’ils ne leur demandent aucune chose pour ce sujet, afin de leur donner moyen d’entretenir le traillé qu’ils ont remis ès mains des officiers du Trosne qui est l'image du céleste; et que conformément à icelui, ils soient en toutte manière assistés et protégés, de sorte qu’ils puissent en toutte seureté et plaisir aller et venir dans tous les pays et provinces de nostre puis, sant et florissant Empire. Et lorsque le signe Royal, brillant comme
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les astres et le scel auguste resplendissant comme le soleil, et qui doit estre obéi, sera apposé à cet ordre sublime, authentique, noble, sacré, auguste, haut et élevé, et qu’il en sera orné et honoré, je veux que foy et créance y soient adjoustées. Car tel est le haut et royal commandement qui doit rester perdurable et stable à tousjours.
Escrit en la lune de Chabaii l’an de l’IIegire 1082, c’est-à-dire le mois de Décembre 1671. Contresigné par l’esclave du tres-noble dans la ville de Tabarestan et de Mazandran.
Traduit par Pétis de la Croix, à Ispahan, le 20 Juin 1675.
Mémoire des présens faits au Roy de Perse par M. de Jonchères, ambassadeur de Sa Majesté Tres-Chrestienne en l’an 1671 .