‹ EstelleChapitre 3 sur 9 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

Le véritable amour ne peut exister sans l'estime; mais l'estime la plus parfaite ne suffit ])as pour l'amour. Cette passion si douce et si violente, source de plaisirs et de peines, de tourmens et de délices, cette flamme qui consume et fait vivre, ne s'allume jamais qu'une fois. Les âmes pures savent l'immoler à la vertu, et donner ensuite au devoir tout ce qui dépend encore d'elles. Mais cet attrait, ce charme irrésistible, cet élan rapide de toutes les pensées, de tous les sentimens vers un seul objet; ces craintes terribles, ces vives espérances, et ces profondes douleurs pour un regard de colère, et ces i-avissemens inexprimables pour un serrement de main, on ne les éprouve plus ; ils sont passés avec le premier amour. Le cœur n'en est plus susceptible ; c'est le lis coupé sur sa tige, la plante vit encore, mais ne produit plus de fleurs.

Il n'était pas au pouvoir d'Estelle d'avoir de l'amour pour Méril. Elle n'en rendait pas moins justice à ses qualités. Certaine que l'estimable jeune homme tiendrait la promesse qu'il lui avait faite, elle craignait que son père ne volût pas consentir à différer son hymen. Pour donner le temps au fils de Maurice de persuader Raimond, elle passa tout le jour dans la vallée avec Rose, et ne ramena que tard son troupeau. Un tremblement la saisit en rentrant dans sa maison. Méril l'attendait à la porte : Rassurez-vous, lui

dit-il, j'ai travaillé contre moi. Il n'eut que le temps do prononcer ces paroles, Marguerite et Raimond parurent.

Estelle, dit le vieillard, j'avais résolu de vous unira Méril avant d'aller à Maguelonne, où j'ai à m 'acquitter d'une dette avec un berger des rives du Lez. Votre époux, qui ne veut pas être aimé par devoir, demande le temps de vous plaire. Je partirai donc avant ce mariage : pendant les deux semaines que durera mon absence, Méril demeurera cliez Prosper, vous ven-a tous les jours, et se fera sans doute aimer. Dès le lendemain de mon retour votre hymen s'achèvera, sans qu'aucun prétexte, ma fille, puisse reculer un moment qui sera le plus beau de ma vie.

Tandis que Raimond parlait, Estelle regardait sa mère, et lisait dans ses yeux attendris qu'elle partageait tous ses sentimens. Méril prit la main d'Estelle, et, la serrant doucement, lui dit d'une voix tremblante : Quinze jours suffiront-ils pour obtenir dans votre cœur la place que je voudrais y occuper? Hélas! lui répondit Estelle, dès aujourd'hui la reconnaissance vous la donne dans mon estime. Raimond entendit ces mots, se retourna vers sa fille, et l'embrassa. Cette caresse, à laquelle Estelle n'était point accoutumée, lui fit verser des larmes de joie; elle osa même presser son père contre son sein. Le vieillard, qui sentit les pleurs d'Estelle baigner sa chevelure blanche, l'embrasse une seconde fois ; et, détournant la tête pour cacher son émotion, il lui dit : Ma fille, je suis content.

Pendant le reste de la soirée, Méril, sans perdre de vue Estelle, ne l'importuna point de son

amour. Rainioiul lui marqua plus ne tendresse, plus de confiance, et lui rendit compte des vignes, des oliviei's, des troupeaux qu'il lui donnait pour sa dot. Il conseillait à Méril de vendre ses biens de Lézan, et de venir s'établir à Massane, afin, disait-il, de ne pas vivre un jour seul loin de sa fille chérie. Marguerite l'écoutait avec transport; Méril consentait à tout : la pauvre Estelle, le cœur gonflé de soupirs, s'efforçait de remercier son père et de sourire à sou époux.

Le lendemain, avant l'aurore, Estelle et sa mère préparaient tout pour le voyage de Raimond. Marguerite avait cousu dès la veille, dans une ceinture de peau, les pièces d'or que Raimond devait porter à Maguelonne. Estelle avait rempli de provisions un sac de cuir, que deux bergers attachèrent sur la mule du maître. Méril les aidait, en regrettant de ne pas suivre le vieillard. Mon fils, lui dit Raimond, je te laisse avec ta femme et ta mère. C'est en restant auprès d'elles que tu m'es le plus utile ; c'est en vous aimant réciproquement que vous me prouverez si vous m'aimez.

En prononçant ces mots il monte sur sa mule ; et, sans vouloir qu'aucun de ses valets l'accompagne, il prend la route de Maguelonne.

Méril le suivit des 5'eux aussi long- temps qu'il put le voir. Ensuite, se retournant vers Marguerite et vers Estelle: J'ai pei'du mon protecteur, leur dit-il; à présent qu'il est parti, personne ne m'aimera. Estelle et sa mère furent touchées de l'air sensible dont il dit ces paroles. Marguerite le rassura. Méril osa demander à

Estelle la permission de la suivre quelquefois à la vallée ; elle ne put la lui refuser.

Depuis ce moment l'amoureux Méril, sans fatiguer Estelle de ses assiduités, employa près d'elle ces soins délicats qui gagnent toujours un cœur tendre, lorsque ce cœur ne s'est pas donné. Trop clairvoyant pour ne pas s'appercevoir qu'un chagrin profond dévorait Estelle, il cherchait à l'en distraire, sans chercher à la pénétrer. Chaque jour une fête nouvelle avait Estelle pour objet; chaque jour une douce surprise la forçait à la reconnaissance. Si la bergère parlait d'un site qui lui semblait agréable, le lendemain, elle y trouvait une cabane qui portait son nom. Si de beaux agneaux attiraient d'elle un éloge, le soir les agneaux étaient dans sa bergerie. Méril prodiguait son or pour augmenter, pour embellir les champs, les possessions d'Estelle. Il s'efforça même d'acquérir les talens qu'elle aimait, et parvint à composer cette chanson, qu'il alla graver sur un hêtre :

J'aime, et je ne puis exprimer Mes vœux, mon respect, ma tendresse; Je ne puis chanter la nia'itresse Qu'il m'est si facile d'aimer.

Si je parle de ses vertus, Amis, parens, tout le village.

En ont parlé bien davantage, Et Us mallienreux enco. plus.

Si, plus hardi, j'ose entreprendre De lui dépeindre mes tourmens ; Mon cœur abonde e" — '= •

esprit ne peut les rendre.

Taisons-nous, craignons d'offenser La beauté pour qui je soupire.

Et cessons de si mal lui dire Ce que je sais si bien penser.

C'étaient les premiers vers qu'avait faits Méril. Estelle les lut, et sourit; Méril se crut le plus heureux des hommes.

Il se trompait : la constante hergère n'était occupée que de Némorin. Tous les jours, avec son amie, elle conduisait son troupeau du côté de Ners. Dès qu'elle arrivait au pont, elle s'arrêtait, s'asseyait au bord du fleuve, et Rose allait sur l'autre rive s'informer du pasteur exilé. Rose revenait quelques heures api es; son air triste annonçait de loin l'inutilité de sa course. Alors la bergère pleurait, alors elle s'imaginait que Némorin s'était précipité dans le fleuve. Tous les efforts, toutes les consolations de Rose ne pouvaient éloigner cette idée. L'approche du funeste hymen mettait le comble aux tourmens d'Estelle. Toute espérance était perdue! Raimond devait revenir le lendemain.

Ce jour, qu'Estelle croyait être le dernier de sa liberté, elle se leva dès l'aurore, alla chercher son amie ; et gagnant toute deux la vallée ; Ma chère Rose, lui dit-elle, demain il ne me sera plus permis de m'occuper de Némorin ; demain je ne pourrai plus prononcer ce mon chéri: profitons du moins, mon amiable amie, des derniers momens qui me restent. J 'ai commencé plus tôt

la journée pour te parler de lui plus long-temps. Viens avec moi là-bas, vers ces deux aliziers qui ombragent cette fontaine couverte d'iris etd'adiante. C'est là que, pour la première fois après la défense de mon père, il osa venir m'aborder; c'est là... .Je ne veux te le dire que lorsque je serai à la même place.

Alors elles marchèrent vers la fontaine en gardant toutes deux le silence. Dès qu'elles y furent arrivées, Estelle reprit avec un soupir :

Nous étions bien jeunes encore : c'était peu de temps après sa victoire sur Hélion. Tiens, ma Rose, j'étais assise là, appuyée contre cet ai'bre. Je filais ma quenouille, et je pensais à lui. Mon fil s'était cassé, mon fuseau était par terre, je ne songeais pas à le ramasser. Tout à coup je le vois paraître.... Il venait par là....Il portait à deux mains son chapeau, dans lequel était un nid de fauvettes. En m'abordant, il se mit à genoux, me présenta le nid, et chanta une chanson que je n'ai jamais oubliée. Ecoute-la, je veux te la dire. Je pleurerai peut-être en la chantant; mais ces larmes ne font pas de mal: d'ailleurs n'ai-je pas besoin de m'accoutumer aux larmes?

A ces mots, la bergère embrassa Rose, la tint un moment serrée contre son sein; puis s'eftbrçant de retrouver sa voix : Mets-toi là, dit-elle; c'est là qu'il était, et voici ce qu'il me chanta:

Ce matin, dans une bruyère J'allais <léniclicr CCS oiseaux Quand un vieux berger en c Kst venu nie <lire ces muls;

Mécliaiit, ton adresse cruelle Mériterait qu'on la punit.

J'ai répondu: C'est pour Estelle; Le vieux berger plus rien n'a dit.

Des petits la mère tremblaate Me suit dans le bois, dans le champs.

Elle crie, elle se lamente, Et me demande ses enfans:

Kends-Ies moi, rends-les moi, dit-elle ; De mes amours, c'est le doux fruit.

J'ai répondu : C'est pour Estelle; La fauvette plus rein n'a dit.

Heureux oiseaux, à ma bergère.

Dans vos chants, peignez mon ardeur ; Hélas! une loi trop sévère M'interdit on si doux bonheur.

Némorin, timide et fidèle, Craint Raimoud, se cache et gémit; Son cœur parle toujours d'Estelle, Mais sa bouche plus rien ne dit.

En s'entretenant ainsi, les deux bergères passèrent la journée à la fontaine des aliziers. Le discret Méril, respectant leur solitude, n'osa venir les troubler. Le soir elles regagnèrent de bonne heure la maison, comptant que Raimond était de retour.

Il n'était point arrivé. Marguerite veilla toute la nuit en attendant son époux. Le soliel se leva sans que Raimond parût, il se coueba sans qu'on le revît. Marguerite versait déjà des larmes; Méril parlait d'aller à sa rencontre; Estelle, inquiète pour l'auteur de ses jours, oubliait son funeste hymen pour souliaiterle retour de son père.

Après trois jours d'une inutile attente, Méril,

impatient, veut aller à Maguelonne. Il s'arme d'un bâton ferré, se fait suivre d'un de ses valets, dit adieu à Marguerite, à sa fille, et promet de ne revenir qu'avec Raimond.

Il part. La triste Marguerite reste avec Estelle et l'aimable Rose. Tous les soirs, la mère et ses deux filles (c'est ainsi qu'elle les appellait) vont attendre Raimond sur la route. Chaque jour elles avancent plus loin; et, quand la nuit couvre la terre, elles reviennent fatiguées, mais ne se livrent au sommeil; qu'après avoir adressé une fervente prière à Dieu pour qu'il veille sur les voyageurs.

Au moment de cette pieuse occupation, elles entendent aboyer les chiens ; Estelle se précipite à la porte: c'était le valet de Méril. Il était seul, et portait une lettre. Il la présente d'un air qui glace d'effroi la mère et la fille. Marguerite tremble en rompant le cachet. Estelle et Rose l'écoutent; elle lit ce fatal billet:

Méril a Marguerite.

"Préparez toutes les forces de votre âme: je viens la frapper du plus rude coup.

"La guerre s'est rallumée entre le roi d'Aragon et notre bon roi. Des pirates catalans sont venus sui-prendre Maguelonne. Ils ont égorgé les habitans, pillé, embrasé les maisons; et, remontant sur leurs vaisseaux à l'approche de nos communes, ils n'ont laissé que des cendres. Mon malheureux ami était dans la ville la nuit de cet affreux carnage. Le peu de citoyens échappés

aux ennemis est revenu depuis leur départ. Raimond n'a point reparu. J'ai cherché, j'ai demandé partout Raimond. Je n'ai plus d'espoir de le retrouver. Tous les morts étaient inhumés

quand je suis arrivé à Maguelonne Que ne le

suis-je moi-même auprès du corps de mon ami!

"Adieu, sage Marguerite; songez qu'il vous reste une fille pour laquelle il faut que vous viviez. Il ne me reste rien à moi : aussi je vais dans un désert; je vais attendre, loin de vous, que la mort me rejoigne à Raimond. C'est le seul moyen qu'ait mon cœur de ne plus fatiguer de sa constance celle à qui je n'ose dire adieu."

Marguerite s'évanouit à la lecture de cette lettre. Estelle, fondant en larmes, s'empressait de la rendre à la vie ; Rose les secourait toutes deux. Enfin Marguerite reprit ses sens; mais les pleurs ne la soulageaient point encore. Sa douleur profonde et muette ne pouvait pas sitôt s'exhaler. Après un long et morne silence, elle fit demander l'envoyé de Méril pour l'interroger elle-même sur les détails de son malheur. Cet envoyé n'était plus à Massane: son maître lui avait ordonné d'aller sur-le-champ à Lézan vendre ce qui lui restait de hien. Méril, décidé à ne plus revoir sa patrie, voulait aller finir ses jours dans un terre étrangère.

L'inconsolable Marguerite pensa mourir de sa douleur. Estelle lui prodigua ces soins si doux pour les âmes sensibles, et qu'elles seules savent rendre. Sans lui parler de consolations, elle avait l'art de lui en offi-ir. Au désespoir ellemême d'avoir perdu l'auteur de ses jours, en mêlant ses larmes à celles de sa mère, elle finis-

sait par les essuyer. Tout ce que la tendresse la plus délicate peut imaginer, peut mettre en usage, fut employé par Estelle. Le ciel la récompensa en lui conservant sa mère ; mais jusq'au jour où elle fut certaine d'avoir ramené un peu de calme dans cette âme déchirée, la vertueuse bergère s'interdit de songer à Némorin.

Après deux mois donnés à ces soins pieux, Estelle permit à son cœur de s'occuper de son amour. Rien ne pouvait plus le contraindre. Méril, en s'expatriant, avait renoncé lui-même à ses droits. Marguerite était loin d'apporter des obstacles à une félicité qui seule pouvait soulager ses maux. L'aurore d'un heureux avenir commençait à luire aux yeux de la bergère; il ne fallait plus que retrouver celui qu'elle aimait.

Marguerite fut la première à lui en parler; Estelle rougit et l'embrassa. La bonne mère aussitôt envoya ses serviteurs sur les traces de Némorin. Estelle et Rose le cherchèrent dans les montagnes de Lédignan, dans les bois de Saint-Nazaire; elles vinrent même jusqu'au vallon de Florian, s'approchèrent des bords du Vidourle, et fii-ent retentir du nom de Némorin les roches désertes de Coûta. Toutes leurs courses furent vaines, nulle part on n'avait vu le berger. Les deux amies revenaient chaque soir plus affligées près de la bonne Marguerite, qui les consolait à son tour.

Un jour qu'Estelle et sa fidèle Rose s'étaient égarées du côté de Cardet, et que, fatiguées d'une longue marche, elles s'étaient assises sous un térébinthe, Estelle, en regardant de loin les cabanes du hameau, commença cette chanson :

Ah! s'il est dans votre village Un berger sensible et charmant.

Qu'on chérisse an premier moment, Qu'on aime ensuite davantage.

C'est mon ami; rendez-le moi, J'ai son amour, il a ma foi.

Si, par sa voix tendre et plaintive, 11 charme l'écho de vos bois; Si les accens de sons hautbois Rendent la bergère plaintive.

C'est encor lui : rendez-le moi,

Si, même en n'osant rien vous dire.

Son seul regard sait attendrir ; Si, sans jamais faire rougir, Sa gaîté fait toujours sourire ; C'est encor lui : rendez-le moi; J'ai son amour, il a ma foi.

Si, passant près de sa chaumière.

Le pauvre, en voyant son troupeau.

Ose demander un agneau.

Et qu'il obtienne encor la mère ; Oh ! c'est bien lui, rendez-le moi.

J'ai son amonr, il a ma foi.*

• Voici lachanson d'Estelle, dans la langue que parlait c

Aï ! s'avé din vostre village Un jouïn' é tendre pastourel.

Que vous gagn'au premié cop d'iel, E piei qu'à tonjonr vous engagé ;

Se sa voix pléntiv' é doucéto Faï soupira l'éco d'aôu boi, E se Ion soun de soun aoûboï Fai sonngea la pastoureléto; Es monn ami : rende lou mé ; Aï soun amour, et a ma fé.

Estelle n'avait pas fini sa chanson, lorsqu'un enfant de treize ans, qui l'écoutait sans être vu d'elle, sort d'un bosquet peu éloigné, et lui dit d'une voix émue : Je le connais celui que vous cherchez; suivez-moi, je vais vous rendre Némorin.

La bergère, à ce nom, ne peut retenir un cri de joie ; elle serre la main de Rose, remercie l'enfant le plus doucement qu'il lui est possible, et toutes deux suivent le jeune guide.

Hilaric, c'était le nom de l'enfant, les conduit vers les bords du fleuve, détache une barque qu'un lien d'osier retenait, y fait entrer les deux bergères, saisit l'aviron, et les passe de l'autre côté.

Rose avait peur, Estelle la rassurait. L'enfant marche avec elles vers les bois de Maigron : elles font plusieurs détours, montent, descendent quelques collines, et trouvent enfin un sentier étroit qui les conduit au vallon de Rémistan ; lieu charmant, mais lieu d'exil, où le fidèle Némorin passait les nuits à pleurer sa maîtresse, et les jours sur la montagne à regarder de lion sa maison !

Pii'i, ijiian fa bonquelo vous ris.

Es monn nrai; rende Ion mé ; Aï soun amour, el a ma fé.

Qnan Ion paônret s'en vén pécaire.

En roiidan proucho soun troapel, Li dire : Baïla m'nn agnel.

Se li Ion bail' enibé la maire ; Aï qu'es ben el I rende Ion mé ; Aï soun amour, el a ma fé.

Les derniers rayons du soleil n'éclairaient plus que le sommet des coteaux, lorsqu'Hilaric et les deux bergères arri*'èrent dans cette vallée. Estelle promène des regards inquiets sur la cabane, sur le verger, sur les bords du tranquille étang ; elle ne voit point Némorin ; mais elle apperçoit de loin son troupeau, et reconnaît le fidèle Médor. A cette vue, des larmes de joie coulent de ses j'eux, son cœur palpite avec tant de vitesse, qu'elle est obligée de s'arrêter et de s'appuyer contre un peuplier. Des caractères étaient tracés sur l'écorce; Estelle lit ces paroles :

Arbre charmant qui me rappelle Cens oii ma main grava son nom ; Ruisseau limpide, beau vallon, En vous voyant, je cherche Estelle.

O souvenir cruel et doux!

Laissez-moi; que me voulcz-vonsî

Si quelquefois, sous cet ombrage, Mes yeux succombent.au sommeil.

Je la vois; mais l'affreux réveil M'enlève une si chère image.

O souvenir cruel et doux I Laissez-moi: que me voulez-voust

Insensé! quel est mon délire I

Je ne vis que par mes regrets.

Ah ! si je les perdais jamais.

Que mon cœur serait prompt à dire!

O souvenir cruel et doux!

Revenez; pourquoi fuyez-vousî

Estelle essuyait ses yeux pour recommencer à lire ces vers, lorsqu'Hilaric découvre Némorin qui descendait la montagne par le même chemin ovi ils étaient arrêtés. Estelle s'enfonce aussitôt dans un massif de coudriers; Rose et l'enfant se

cachent avec elle; et la bergère tremblante observe d'un œil humide tous les mouvemens du berger.

Il descendait en silence, la tête baissée, tenant dans ses mains un ruban vert qu'Estelle lui avait autrefois donné. Il s'arrêtait d'espace en espace, regardait ce ruban, le baisait, et continuait son chemin. Quand il fut arrivé près du lieu où les bergèi'es étaient cachées, il fixa long-temps ce ruban, et tout à coup détournant la tête : Pourquoi chercher, s'écria-t-il, à augmenter mes maux par le souvenir d'un bonheur passé? Pourquoi conserver encore les gages cruels d'un amour qui jamais ne doit être heureux ? Je ne veux plus te voir, fatal ruban, dont la couleur m'a trompé: va loin de moi, va pour toujours avec mes fausses espérances.

A ces mots il jette le ruban, et il parait plus tranquille ; mais le souffle du zéphyr emportant le ruban vers les coudriers, Némorin s'élance pour le reprendre; Estelle, plus prompte, le saisit, et le présentant au berger : Il ne vous a pas trompé, dit-elle, puisqu'Estelle vous aime toujours.

Némorin, interdit, n'en peut croire ses yeux : il demeure sans mouvement. Tout à coup il jette un grand cri, tombe à genoux, et tend les bras vers Estelle.

La bergère, sen-ant sa main, le relève avec un doux sourire. Oui, lui dit-elle, c'est moi, nous n'avons plus de maux à craindre. Levez-vous, Némorin, levez-vous, notre bonheur va commencer.

Rose accourt avec Hilaric. Rose confiime au pasteur l'assurance d'une félicité qu'il regarde

encore comme un songe ; et lorsque l'heureux Némorin est enfin en état de les entendre, toutes deux le mènent au pied du peuplier, où il s'assied au milieu d'elles.

C'est là qu'Estelle lui raconte les événemens qui se sont passés. Elle donne de nouveaux pleurs à la mémoire de son père, et Némorin n'a pas besoin de réflexion pour repousser loin de son cœur le moindre sentiment d'une joie qui aurait oflensé sa bergère.

Dès qu'elle a fini son récit, Rose veut qu'à l'instant même le pasteur revienne à Massane. Némorin baisse les yeux, et les relevant tristement vers Estelle: Mon bienfaiteur, lui dit-il, le vénérable Rémistan m'a fait jurer de l'attendre ici. Ce bon Rémistan m'a comblé de biens, lorsque, forcé de renoncer à vous, il ne me restait rien sur la terre. Dois-je manquer à mon ami ? Dois-je violer un serment consacré par le nom d'Estelle?

Estelle, aflUigée et surprise, n'ose prescrire à Némorin de manquer à sa promesse. Rose cherchait des raisons, quand Hilaric souriant: C'est de moi, dit-il, de moi seul que dépend votre bonheur. Ecoutez, et rendez-moi grâce.

Il y a trois mois à peu près que j'étais sur cette colline, prenant des oiseaux au filet, quand le vieux Raimond, votre père, vint me prier de le conduire au vallon de Rémistan. Je quittai mes appeaux; je guidai le vieillard, non s;uis remarquer pendant le chemin qu'il était triste et rêveur. Nous trouvâmes le bon Rémistan tressant des corbeilles d'osier à cette place où nous sommes. Raimond, après l'avoir snliié, me de-

manda de les laisser seuls. Ce mot éveilla ma curiosité; et, faisant semblant de m'éloigner d'eux, je revins, pour les entendre, me cacher dans ces mêmes coudriers. C'était mal fait, j'en conviens ; mais ma faute vous est utile.

Raimond commença par raconter au solitaire votre passion pour Estelle, ses projets de la marier avec Méril, et la promesse faite par vous de passer pour toujours le Gardon. J'admire et je plains Némorin, ajouta-t-il d'un ton touché. Je lui ravis sa maîtresse, je l'exile de son pays; je veux du moins rendre doux cet exil ; mais Némorin refuserait mes dons, il faut qu'ils passent par vos mains. J'y trouverai le double plaisir de faire du bien et d'être ignoré.

Je sais, poursuivit-il, que depuis long-temps vous êtes tourmenté du désir de retourner dans votre patrie. Vous m'avez fait offrir plusieurs fois de me vendre ce beau vallon : mettez-y vousmême le prix ; je vais le payer à l'instant, pourvu que vous trouviez un moyen de faire accepter à Némorin ce faible dédommagement de tous les maux que je lui cause, et que vous ayez assez d'adresse pour obtenir de lui le serment qu'il ne sortira de long-temps d'ici.

Tel fut le discours de Raimond. Les deux vieillards méditèrent ensemble la manière de vous attirer dans ce vallon ; ils convinrent de se servir de moi. Raimond me rappella bientôt; et, sans m'instruire de ses desseins que je savais, il m'envoya sur vos traces, avec promesse de me donner quatre agneaux, si je parvenais à vous amener dans ces lieux.

Je vous cherchai, je vous découvris dans la

presqu'île de Ners, et vous observai, sans être vu, le jour où Estelle vint vous parler. Le lendemain je vous suivis; je feignis d'avoir besoin de votre secours, et je vous conduisis ainsi jusqu'aux lieux où l'on voulait que vous vinssiez ; Rémistan a fait le reste. Raimond me donna les quatre agneaux promis, en me recommandant le silence, que j'ai fidèlement gardé. Aujourd'hui j'ai entendu gémir Estelle; j'ai voulu finir ses chagrins, et j'ai pensé que la mort de Raimond me dégageait d'un secret qui vous rendait si malheureux.

Ainsi parla le jeune Hilaric. Némorin l'embrasse mille fois. Ami, lui dit-il, puisqu'ils sont à moi, ce vallon, ce verger, ce troupeau, je te les donne dès ce moment. Qu'ai-je besoin de rien posséder, puisque je vais vivre auprès d'elle?

Estelle, en approuvant le don de Némorin, parle long-temps avec complaisance de la bonté de son père; son amant ajoute à ces éloges; et ces deux cœurs vertueux, oubliant leurs maux passés, donnent ensemble des larmes à la mémoire de leur ancien persécuteur.

Cependant la nuit étendait ses voiles, il était temps de regagner Massane. Némorin part avec Estelle et Rose. Arrivés sur le bord du Gardon, ils trouvent des pêcheurs qui les passent à l'autre rive; de là ils n'ont qu'un court trajet jusqu'au village.

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