‹ EstelleChapitre 4 sur 9 · LIVRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIEME

Il faut l'avoir connu, l'affreux malheur de vivre loin de ce qu'on aime, pour pouvoir se faire une idée des ravissemens qu'éprouve notre âme lorsqu'on lui rend le bien qu'elle avait perdu. II faut avoir répandu les larmes améres de l'absence pour sentir toute la volupté des douces larmes du retour. Je te plains, malheureux amant qu'un sort cruel a forcé de quitter l'objet de tes vœux. Chaque pas que tu fais ajoute à tes maux; chaque heure te rappelle un plaisir perdu; tu calcules avec désespoir tous les instans qui s'écouleront avant la fin de ton exil; tu crois les abréger en les recomptant. Tu portes sans cesse les yeux sur le chemin qui conduit aux lieux où. tu laissas ton cœur; tu le mesures avec effroi; et le voyageur que tu découvres sur cette route te semble jouir d'un destin plus heureux que celui des rois. Je te plains ; mais que tu seras digne d'envie le jour où tu revoleras vers elle, le jour où, reconnaissant de loin sa maison, tu la verras à sa fenêtre attendre l'heureux instant qui doit payer tant de chagrins. Ah ! cet instant... s'il se prolongeait, tu ne pourrais le supporter; ton âme, qui trouva de la force contre les maux, serait accablée de tant de bonheur.

Némorin l'éprouvait en traversant le fleuve, en se retrouvant dans cette vallée qu'il n'avait plus espéré de revoir; en songeant qu'il allait vivre

auprès d'Estelle, l'aimer, le dire hautement, et la posséder avant peu de mois. Cette idée, cette espérance, l'émotion qu'il ressentait, lui étaient presque la raison. Il marchait eu silence, tenant le bras de sa bergère, le serrant sans cesse contre son coem-, et ne pouvant exprimer son ravissement qu'en pressant contre ses lèvres la main de Rose et de sa maîtresse.

La nuit était tout-à-fait fermée lorsqu'ils arrivèrent à Massane. Marguerite, inquiète de sa fille, avait envoyé des bergers, avec des pins allumés, pour chercher Estelle qu'elle croyait égarée. Le plaisir qu'elle ressentit en la voyant paraître avec Némorin, fut le premier qu'elle eût éprouvé depuis le trépas de Raimond. Elle embrasse le jeune berger, joint sa main à celle de sa fille : Son cœur t'a choisi, lui dit-elle ; ce cœur et le mien out toujours été d'accoi-d. Sois son époux, Némorin ; et puisses-tu la rendre heureuse autant qu'elle est aimée de sa mère !

Estelle et Némorin tombent aux pieds de Marguerite. Cette bonne mère les bénit; puis les relevant avec tendresse: Mes enfans, leur ditelle, j'attends de vous une grâce. Trois mois sont à peine écoulés depuis la mort de mon digne époux. Permettez-moi de différer votre mariage jusqu'à la fin des six premiers mois. Je sais bien qu'à cette époque ma douleur sera la même, mais mon deuil paraîtra moins grand. D'ailleurs, malgré mon amitié pour Némorin, la seule idée qu'il n'était pas le choix de mon époux, semble me prescrire ce retard. Pardonnez-le moi, mes enfans; la décence l'exige, et mon cœur le demande.

En disant ces mots, Marguerite s'attendrit, les deux amans la consolent, et promettent de ne point parler d'hyménée avant, les six mois expirés. Némorin, après avoir cent fois remercié Marguerite, Estelle, Rose; Némorin, transporté de joie, retourne dans son ancienne cabane, et se livre à la douce espérance que rien ne peut désormais s'opposer à son bonheur.

Le lendemain, dès l'aurore, il était à la vallée. Estelle et Rose ne tardèrent pas à l'y suivre. Toutes deux s'arrêtèrent de loin pour considérer le berger allant d'arbre en arbre reconnaître les anciens chiffres qu'il avait gravés. Il imprimait ses lèvres sur ceux qu'il retrouvait ; il écrivait de nouveau ceux que le temps avait détruits. Némorin, ivre d'amour, ne pouvait se lasser de revoir ces lieux. Il promenait des yeux attendris sur tous les objets qui l'environnaient : il y revenait sans cesse, et leur adressait ces paroles :

Je vous salue, ô lieux ch; Quittés avec taut d Lieux cliéris où de

Lorsqu'une sévère défense M'exila de ce beau séjour.

Et j'y laissai mon espérance.

J'ai retrouvé, dans d'autres lieux, Dei eaux, des fleurs, et de l'ombrage, Mais ces fleurs, ces eaux, ce feuillage. N'avaient point de charme à mes yeux.

On n'est bien que dans sa patrie ; C'est là que plaisent les ruisseaux ; C'est là que les arbres, plus beaux.

Donnent une orabre plus chérie.

it doux de finir ses jours

L'on était alors au commencement de l'été ; tous les troupeaux de la plaine devaient, selon l'antique usage, quitter bientôt les bords du fleuve, pour aller chercher dans les montagnes un ciel moins brûlant et des pâturages plus frais. Les seules brebis d'Estelle formaient un immense troupeau. Un maître était nécessaire pour veiller, dans un pa)'s étranger, sur les pasteurs qui le conduiraient. Tant que Raimond avait vécu, il avait toujours fait ce voyage. Marguerite exigea que Némorin le fît à sa place.

C'est à toi, mon fils, lui dit-elle, de conserver le bien de ton épouse. D'ailleurs ton retour ici, ta passion pour Estelle, l'assiduité que tu ne pourrais t'empêcher de lui marquer, donneraient prétexe à la calomnie. Il faut t'éloigner, Némorin. Conduis nos troupeaux à la montagne ; tu reviendi-as à l'automne; le deuil d'Estelle sera fini: sa main te récompensera du sacrifice que je t'impose.

Cette résolution de Marguerite perça le cœur des deux amans; mais ils en sentirent la nécessité. La bergère elle-même, malgré la douleur que lui causait la seule idée de se séparer encore de Némorin, la bergère l'exigea de lui; et le malheureux pasteur, toujours soumis aux volontés d'Estelle, n'osa plus se plaindre dès qu'elle eut parlé.

L'instant du départ des troupeaux est une

époque célèbre dans le pays qu'Estelle habitait. On s'y prépare dès long-temps. Chaque fermier, chaque pasteur marque ses brebis d'une lettre ou d'un chiffre; il assemble les bergers qui doivent les conduire à la montagne, leur donne ses ordres, ses conseils, leur fournit des armes et des provisions. Le joiu", le moment sont fixés pour que tous les troupeaux d'un village se réunissent dans le même lieu. C'est de là qu'ils partent ensemble.

La marche est ouverte par les chèvres, troupe indocile et légère qui s'avance la tête levée, bondit, s'écarte, revient, choisit les chemins les plus difiiciles, s'élance au sommet des rochers, s'y arrête pour brouter l'extrémité de la verdure, ne redoute ni berger ni chien, et n'obéit qu'à son caprice.

Après elles viennent les béliers, dont on a découpé la toison pour les peindre de couleurs diverses. Leurs cornes sont entourées de rubans. Leur fierté, leur gravité s'augmentent encore par ces ornemens. Ils marchent suivis des chiens armés de colliers brillans dont les pointes d'acier reluisent au soleil. Ces surveillans, soumis et fidèles, cèdent le pas aux béliers quand il n'y a point de danger à craindre, mais le reprennent au moindre péril.

Derrière eux on voit s'avancer les jeunes moutons et leurs mères; troupe innombrable, dont les sonnettes accompagnent les bêlemens des brebis, les aboiemens des chiens, les chansons des jeunes bergers.

Ces derniers ferment la marche. Parés de leurs

plus beaux habits, ils ont orné leui's chapeaux et leurs flûtes des bouquets qu'ils tiennent de leurs maîtresses. Armés d'épieux au lieu de houlettes, un air guerrier vient se mêler à leiu- douceur naturelle. Environnés de tous les habitans des hameaux, ils s'avancent en jouant des airs auxquels on répond par des applaudissemens. Les bergères sont sur leur passage : plusieurs d'entre elles versent des larmes; toutes font des vœux pour leur prompt retour ; toutes, se tenant par la main, suivent les pasteurs jusqu'à un ruisseau où les deux troupes séparées chantent alternativement cette chanson :

Adieu, charmantes b Nous quittons ces be Nous allons porter n Vers des terres étrar

Point de plaisir, poil

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