‹ EstelleChapitre 6 sur 9 · LES BERGERES · texte numérisé non relu

LES BERGERES

Si quelque amant de la ville Venait, d'un air séducteur.

Pour surpendre notre cœur.

Nous dirons: C'est inutile ; Pour nous, jusqu'à leur retour, Point de plaisir, point d'amour.

Tel est l'ordre de cette fête, que Némorin vit arriver avec tant de douleur. Il ne se trouva point au départ : de si nombreux témoins auraient gêné ses adieux. Tandis que tous les troupeaux se rassemblaient à la vallée, Estelle et Némorin s'étaient promis de se rendre à la fontaine des aliziers.

Ils y arrivèrent tous deux bien avant l'heure convenue. Rose accompagnait son amie. Dès que Némorin apperçut sa bergère, il courut auclevant d'elle ; Estelle précipita ses pas vers lui. Ils s'abordent, veulent se parler, et ne peuvent prononcer une parole ; un poids terrible les op-

presse ; ils se regardent en pleurant, se prennent tous deux par la main, et, toujours gai-dant le silence, ils viennent s'asseoir près de la fontaine. Rose s'arrête derrière eux.

Il faut donc vous quitter encore ! s'écria tout à coup le berger ; il faut aller souffrir de nouveau les tourmens qui m'ont pensé donner la mort ! et c'est vous qui l'avez voulu ! c'est vous qui l'avez commandé ! Ah! je vous obéis, Estelle; mais vous apprendrez bientôt ce qu'il m'en aura coûté.

En disant ces mots, Némorin quitte la main de la bergère, et détourne ses yeux pleins de lai-mes. Estelle fut quelques instans sans répondre. Enfin, d'une voix entrecoupée :

Voilà, dit-elle, comme tu me consoles ! voilà comme celui qui possède mon cœur prend soin de le ménager! Ingrat, c'est moi qui demeure, et c'est toi qui oses te plaindre ! c'est toi qui oses comparer ce départ à celui que je ne peux me rappeler sans frémir ! Songe que le moment de ton retour est marqué, que la main d'Estelle t'attend, que rien ne viendra plus troubler. . .

Ah ! pardonne, ma chère Estelle, s'écria le pasteur en reprenant sa main, pardonne au délire de la douleur. Je te quitte, je te quitte; ce mot affreux me prive de ma raison. Les plus tristes pressentimens viennent accabler mon âme ; les idées les plus funestes me poursuivent ; une voix secrète m'avertit que je touche au plus grand des malheurs. . . O mon amie! ma douce amie! jure-moi de m'aimer toujours: tu me l'as dit mille fois; j'ai besoin de l'entendre encore; j'ai besoin que tu me répètes le serment de ne pas m 'oublier. . .

T'oublier! infcrrompt Estelle : eh! regarde où tu me laisses ; ici tout est plein de toi ; ici je te yerrai partout. Cette prairie, cette fontaine, ta maison, celle de ma mère, tout ce qui m'environnera, tout ce qui frappera ma vue, me rappellera Némorin. Je viendrai tous les jours à cette prairie, je m'asseoirai à cette fontaine, et mes larmes baigneront la place où tu es à présent assis. Je passerai devant ta maison ; je rentrerai dans la mienne, et toutes deux seront un désert. Ah ! mon ami, mon bien-aimé, ne crains pas que je t'oublie ; craignons plutôt . . . Tes terreurs viennent de passer dans mon âme; j'éprouve, comme toi, d'affreux pressentimens. Hier au soir l'oiseau de la nuit est venu sur ma fenêtre ; j'ai entendu ses cris funèbres jusqu'à la naissance dii jour. Mon ami, mon doux ami. . . ah ! ne pars pas ; reviens près de ma mère : nos larmes l'apaiseront, ne pars pas, mon cher Némorin ; reste avec la moitié de toi-même. Dis, mon ami ; répondsmoi, réponds-moi : veux-tu ne pas partir ?

Rose entendit ces paroles, et se pressa d'arriver. Némorin allait con.sentir à ce que désirait Estelle. La sage Rose s'j' oppose; elle leur rappelle à tous deux la volonté de Marguerite, les bruits injurieux pour Estelle qu'occasionnerait le retour de Némorin, le respect, l'obéissance qu'ils devaient à leur tendre mère, surtout la peme qu'ils lui causeraient.

Rose parlait, les amans pleuraient; ils cédèrent aux raisons de Rose. Némorin se lève pour partir; mais Estelle le retient : elle lui donne un bracelet de ses cheveux, que le berger mit sur son cœur; puis, pressant ses lèvres sur la main

d'Estelle, il prononce adieu, le répète encore, et ne peut se résoudre à se mettre en marche. Estelle aussi répétait adieu, lui disait de partir, et ne retirait pas sa main. Enfin Rose les sépare; et, malgré les pleurs, malgré lescrisde Némorin, elle entraîne la triste Estelle, qui retournait encore la tête et s'arrêtait pour lui tendre les

blMS.

Le berger, immobile, la suivait des yeux. Il ne la vit bientôt plus; alors, faisant un effort, il s'éloigne de la fontaine, et prend le chemin de Lézan.

Ce fut près de ce village que Némorin rejoignit son troupeau. Il poursuivit sa route vers Anduze, gagna les bois de Valory, et, dirigeant ses pas vers la Mélouze, il arrive, après dix jours, sur les bords du Galaison.

C'était là qu'il devait passer l'été. Son premier soin fut de chercher les pâturages les plus solitaires. Eloigné de tous les autres bergers, occupé de sa seule Estelle, il s'enfonçait dans la montagne, il gravissait les rocs escarpés. Impatient de voir finir le jour, il parquait ses moutons bien avant la nuit, et se hâtait de se retirer dans sa cabane, espérant arriver plus vite au lendemain.

Il avait déjà vu le soleil se coucher dix-sept fois, lorsqu'un matin, absorbé dans sa triste mélancolie, il se lève avant l'aurore, et va s'asseoir sur une roche écartée.

L'aurore ne teignait point encore l'horizon; les étoiles parsemaient de feux brillans la vaste étendue des cieux; la lune, sur son déclin, réfléchissait dans les ruisseaux sa lumière faible et

tremblante; l'écho lointain des rochers repondait aux cris monotones des habitantes des marais; tonte la contrée était couverte d'un voile sombre; quelques vers luisans, errant çà et là, se distinguaient seuls dans l'obscurité.

Némorin, après avoir long-temps considéré ce calme profond qui augmentait sa tristesse, tourne ses yeux vers l'orient, et chante ces paroles:

Et< Ht

soleil qui te i 3ile (lu matin, ;ias! pendant

suit trop lente fais briller ta la nuit je dési

Ma

is, dus que ses Je ne puis Loin de 1'^

* rayoMs éclair, 1 souffrir sa dur objet de mon a

Tout est calme, tout dort dans ces tristes ir Les fidèles béliers sont près de leurs compa D'elles, de leurs agneaux, caressés tour à tt Le ramier dans son nid paisiblement somm Moi seul je gémis et je veille Loin de l'objet démon amour.

Eh quoi I sur d'être aimé, certain d'unir m; Au digne et tendre objet dont mon âme est Le plus parfait bonheur m'attend à mon rcl

Ainsi chantait le malheureux berger, et la diligente aurore commençait à couvrir les montagnes de couleur de rose et d'or. Némorin, jadis si sensible aux beautés de la nature, Némorin contemple sans plaisir le majestueux lever du soleil. Il retournait tristement à son troupeau, lorsqu'il apperçoit de loin une bergère qui venait vers lui. Son premier mouvement fut de fuir, pour ne pas se trouver sur son passage ; mais il croit reconnaître cette bergère, il s'arrête en la regardant.

Elle approche à pas lents, les mains jointes, l'air accablé de fatigue et de douleur. Némorin la considère : quelle est sa surprise en reconnaissant Rose!

Rempli de trouble et d'effroi, il se précipite vers elle, il voit des larmes dans ses yeux. Couvert d'une pâleur mortelle, la bouche ouverte, il n'ose pas lui demander le sujet de son voyage ; il attend en silence que Rose ait parlé.

Malheureux Némorin, dit-elle, je n'ai voulu confier à personne le triste devoir dont je viens m'acquitter. Estelle nie l'a demandé ; Estelle a exigé de moi que je vinsse vous porter les dernières expressions de son amour, les derniers

adieux de son cœur Que dites-vous? s'écria

Némorin : Estelle ne vit plus.... — Estelle vit encore; mais elle est morte pour vous.

A cette parole Némorin tombe sur la terre, privé de tout sentiment. Rose va chercher de l'eau dans une source voisine, la jette sur son visage, l'appelle, lui serre la main. L'infortuné ouvre les yeux; et les tournant douloureusement vers Rose : Achevez-moi, lui dit-il, par pitié, achevez-moi. Estelle a changé ! Estelle ne m'aime plus!. ..Ma vie est un affreux supphce. Estelle a changé ! Estelle ne m'aime plus ! En répétant ces paroles, il retombe le visage contre la terre ; il l'embrasse avec étreinte comme son dernier asile ; il mord les pierres et le gazon qu'il trempe de larmes amères.

Estelle vous adore, lui répondit Rose ; et cet amour qui ne peut s'éteindre, cet amour plus cher que sa vie, doit la rendre à jamais malheureuse.

A ces mots Némoriii relève la tête : elle m'aime ! s'écria-t-il ; elle m'aime ! Vous me l'assurez? Ah! vous ne me trompez pas? Si son cœur est encore à moi, parlez, je puis tout supporter.

Rose lui répète qu'il n'est que trop aimé. Le berger, plus calme, essuie ses pleurs, et prête une oreille attentive à ce récit de la fidèle Rose.

Huit jours ne sont pas écoulés depuis qu'Estelle me disait encore qu'avant trois mois vous seriez son époux. Nous venions ensemble tous les matins à la fontaine des aliziers; nous y passions les journées à parler de vous ; et quand le retour des glaneuses nous avertissait de regagner la maison, nous retournions près de Marguerite, à qui nous en parlions encore.

Un soir que nous étions occupées de cette douce conversation, nous entendons frapper à la porte; nous tressaillîmes malgré nous. Après nous être remises, Estelle et moi nous allons ouvrir. Jugez de notre surprise en reconnaissant Raimond et Méril. Le premier mouvement d'Estelle fut de se jeter au cou de son père. Elle le tient embrassé long - temps ; et, sans prendre garde à Méril, elle court annoncer à Marguerite l'arrivée de son époux.

O mon ami! mes larmes coulent en me rappellant les transports, le délire de Marguerite. Elle ne pouvait croire à son bonheur ; elle contemplait Raimond ; elle le baignait de ses larmes, et les essuyait sans cesse pour le regarder encore, pour s'assurer que c'était lui qu'elle pressait contre son sein. Raimond, que ses pleurs étouffaient, faisait de vains efforts pour parler. Pressé

tour à toiu' et à la fois par sou épouse et par sa fille, ce vieillard, si peu caressant, ne pouvait suffire aux transports qui l'agitaient dans ce moment.

Enfin, quand leur joie commune fut un peu calmée, Raimond, prenant Méril par la main, le présente à Marguerite et à sa fille : Voilà mon libérateur, leur dit-il; voilà celui qui vous rend votre époux et votre père. Ecoutez le touchant récit de ce qu'il a fait pour moi.

Alors, malgré les instances de Méril, Raimond raconte que, la nuit de son arrivée à Maguelonne, des pirates catalans vinrent surpi-endre et piller la ville. Eveillé des premiers, armé seulement d'un bâton, Raimond se défendit long-temps : mais, accablé par le nombre, il fut blessé, chargé de chaînes, et traîné dans les vaisseaux des vainqueurs, qui repartirent au point du jour. On le conduisit à Barcelone, où, après sa guérison, les pirates mirent un si haut prix à sa liberté, que le généreux Raimond résolut de rester dans l'esclavage plutôt que de causer la ruine de sa femme et de sa fille en leur faisant savoir sou infortune. Résigné à tous les malheurs de sa destinée, il était matelot sur les vaisseaux ennemis, et se reposait un jour sur le rivage de la mer, quand il vit paraître Méril.

Méril, après avoir cru Raimond tué, après nous l'avoir écrit, avait fait vendre ses biens de Lézan pour aller s'établir en Roussillon. Là, instruit par des prisonniers que Raimond était captif à Barcelone, il y courut avec sa fortune. Cette fortune devint le prix de la liberté de Raimond. Le vertueux Méril regarda ce jour comme

le plus beau de sa vie. Plus heureux de sa pauvreté qu'il ne le fut jamais de ses richesses, il avait repris avec son ami la route de Massane, où ils venaient d'arriver.

Raimond pleurait en faisant ce récit. Il le termine en prenant la main de sa fille, et disant au bon Méril : Voilà le seul bien qui me reste; car tout ce que je possède ne paierait pas ce que t'a coûté ma rançon. Accepte-le, mon ami, non pour m'acquitter, j'aime à te devoir, mais pour ajouter encore à ce que tu fis pour moi.

Eu cet endroit, Némorin interrompit la jeune Rose : C'en est fait, dit-il, mon malheur est au comble : j'admire et j'aime mon rival. Méril a mérité la main d'Estelle. Qu'ils soient heureux ! qu'ils soient heureux ! et que je sois le seul à plaindre !

Après ce qu'avait fait Méril, poursuivit Rose, Estelle et Marguerite sentirent bien que rien ne pouvait suspendre un hymen auquel Raimond attachait son bonheur. Ce vieillard, sans s'informer de ce qui s'était passé pendant son absence, sans témoigner ni curiosité ni mécontentement, prit Estelle en particulier, et lui montrant sur ses bras meurtris les marques récentes encore de ses chaînes: Quel jour, lui dit-il en la regardant, épouses-tu mon libérateur? Estelle répondit : Demain.

A ce mot Raimond l'embrassa ; mais, voyant qu'elle pâlissait, il la laisse avec Marguerite, et va préparer cet hymen.

Estelle vous écrivit. J'ai brûlé sa lettre qui n'aurait fait qu'augmenter vos douleurs. Craignant votre désespoir, mon amie m'a demandé de

partir avec Hilaric pour venir vous préparer à cette affreuse nouvelle, pour venir pleurer avec vous, et vous offrir les consolations que l'amitié peut donner. Voilà le motif qui m'a guidée ; mon ami, pardonnez-moi tout le mal que je vous fais.

Ils sont donc unis? demanda le berger d'un air sombre. Ils le sont, répondit Rose, et jamais hymen ne fut accompli sous de si tristes auspices. La malheureuse Estelle, pâle, les yeux rouges de larmes, s'est traînée jusqu'à l'autel. En se mettant à genoux, elle est tombée sur la pierre. Lorsqu'il a fallu prononcer le serment, ses sanglots, ses pleurs, ont étouffé sa voix ; ses yeux se sont fermés à la lumière. Marguerite et, moi, qui examinions tous ses mouvemens, nous nous sommes précipitées vers elle ; nous l'avons soutenue sur notre sein. Méril a voulu tout suspendre: mais Estelle, rassemblant ses forces, s'est relevée, a saisi la main de Méril, et, d'une voix ferme, a prononcé le terrible mot qui l'engage à jamais.

En sortant du temple, une fièvre ardente l'a saisie; nous avons tous craint pour ses jours. Méril, à chaque instant occupé d'elle, Méril, sans cesse attentif, jamais importun, lui a prodigué les soins les plus tendres. Il y a trois jours que les deux époux ont eu ensemble une longue conversation ; en la terminant ils pleuraient ; mais Estelle était plus tranquille. Depuis ce moment sa fièvre est calmée, et sa vie est en sûreté, du moins tant qu'elle ne vous reverra pas ; mais si jamais vous cherchez sa vue, si vous osez vous présenter devant elle, c'en est fait de mon amie;

votre présence la tuera. Je vous demande donc, Némorin, je vous supplie, par mon amitié constante, par les vertus de votre cœur, par votre amour pour Estelle, de ne point revenir dans votre patrie. Vous n'avez plus d'espoir, tout est fini pour vous. N'ajoutez pas à vos maux en augmentant ceux de votre maîtresse, en allumant la jalousie de Méril, en la rendant à la fois la victime de son père, de son époux, et de son amant.

Rose se tut. Némorin gardait un farouche silence. Ses yeux secs étaient fixés sur Rose sans la voir; sa respiration était entrecoupée; il ne pouvait ni parler ni pleurei". Rose attendit quelques instans : ensuite, lui tendant la main : Me haïssez-vous? lui dit-elle. Ce mot fit fondre en larmes le berger.

Moi, vous haïr, s'écria-t-il, vous qui seule sur la terre daignez plaindre mes malheurs ! Moi, vous haïr, ma bonne amie ! Ah ! ce cœur est à vous tant qu'il palpitera. Il n'a pas long-temps à vous aimer. . . Au moins son dernier sentiment sera d'obéir à vos consiels. Je vais partir, ma chère Rose : je vais m'éloigner chaque jour davantage d'elle, de vous, de tout ce qui m'est cher; je vais mettre, s'il est possible, toute la terre entre elle et moi. Adieu, mon amie, ma seule amie; adieu pour toujours! Rose, pour toujours ! Ce mot m'était si doux autrefois ! Qu'il m'est amer aujourd'hui! Surtout ne lui parlez jamais de moi ; ne prononcez jamais mon nom: dites-lui seulement que je suis parti, que je vais vivre loin d'elle, me guérir peut-être de mon funeste amour, m'efForcer d'imiter son ex-

emple, oublier. . . Non, Rose, non, jamais, jamais ! Dites-lui... dites-lui plutôt que mon dernier soupir sera pour elle, qu'en expirant je prononcerai son nom, que toujours . . . Ah ! Rose, Rose, mon cœur ne me trompait pas le jour où je lui dis adieu ; le sein l'avertissait aussi . . . Adieu, Rose, ma chère Rose ; adieu, vous ne me venez plus.

A ces mots il se jette au cou de Rose, et la pi-esse dans ses bras.

Cette bergère, qui de sa vie n'avait souffert qu'un berger lui baisât la main, embrassait ellemême son ami, mêlait ses larmes aux siennes, et le serrait contre son sein. Sa pudeur n'en était point alarmée : tant il est vrai que l'amitié purifie tout ce qui l'approche.

Enfin le malheureux pasteur s'ari'ache d'auprès de Rose, et s'éloigne d'un air égaré. Rose, effrayée de son désespoir, se lève et court après lui. Elle l'appelle, le rejoint, et résolue à ne point le quitter dans ces premiers momens de douleur, elle s'attache à ses pas.

Page 1