‹ EstelleChapitre 7 sur 9 · LIVRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIEME

Tendre amitié, délices des bons cœurs, c'est dans le ciel que tu pris naissance ; tu descendis sur la terre aux premiers chagrins des humains. Le Créateur, toujours attentif à soulager par un bienfait chacun des maux de la nature, t'opposa seule à toutes les peines. Sans toi, jouets éternels du sort, nous passerions dans les pleurs les longs instans de cette courte vie. Sans toi, frêles vaisseaux, privés de pilotes, toujours battus par des vents contraires, portés à leur gré çà et là sur une mer semée d'écueils, nous péririons sans être plaints, ou nous échapperions pour souffrir encore. Tu deviens le port tranquille où l'on se réfugie pendant l'orage, où l'on se félicite après le danger. Bienfaitrice de tous les mortels, dans la douleur, dans la joie, tu donnes seule des jouissances que les remords et la crainte ne viennent point empoisonner.

Rose fut trois jours avec Némorin, et lui prodigua pendant ce temps toutes les consolations que le malheureux amant pouvait goûter. Sans s'informer si la route qu'ils suivaient tous deux rejoignait ou la rapprochait de Massane, Rose n'était occupée que de porter un peu de calme dans l'âme déchirée du berger. C'était l'ami de son amie : se titre seul lui faisait chérir Némorin comme le plus aimé des frères. Rose lui donnait ce nom dans les villages où ils arrivaient le soir, et où l'on s'empressait à l'envi de leur offrir l'hospitalité.

Hilaric suivait de loin l'aimable Rose, et ne venait point troubler les entretiens de l'amitié. Après trois jours cependant, il avertit la bergère qu'elle s'éloignait de plus en plus de son village, que les chemins pour l'y reconduire allaient lui devenir inconnus. Némorin se joignit au jeune guide pour engager Rose à retourner à Massane. L'amie d'Estelle n'y consentit qu'après avoir fait jurer au berger qu'il prendrait soin de ses jours.

Demeuré seul, le triste pasteur alla s'enfoncer dans les bois, où il demeura plusieurs semaines, se nouù-issant de fruits sauvages, s'occupant sans cesse de sa douleur. Résolu de quitter l'Occitanie, il suivit le premier chemin ; et, marchant sans tenir de route, après plusieurs jours qu'il ne comptait plus, il arriva dans la plaine de Sainte- Eulaiie. Là il s'arrête épuisé de fatigue, se couche au pied d'un mûrier, et ses yeux se ferment quelques instans.

Il fut bientôt réveillé par une voix douce et tendre. Cette voix, qui n'était pas inconnue à Némorin, s'exprimait ainsi :

Vous qui loin d'une amante Comptez chaque moment; Vous qui d'une inconstante Pleurez le changement, Voire destin luueste Pour moi serait un bien :

Il ne me reste rein.

J'aimais une bergère.

Je possédais son cœur;

Il n'est point de bonheur :

Qui s'ouvre au doux zéphyr, Le jour qu'elle est éclose On la voit se flétrir.

L'objet de ma tendres-îe A subi le trépas:

Beauté, grâce, jeunesse.

Ne la sauvèrent pas.

Je vais bientôt la suivre Dans la nuit du tombeau:

Le lierre ne peut vivre Quand on coupe l'ormeau.

Némorin, touché de ces accens, s'avança vers le lieu d'où ils partaient. Il aperçut un berger couché sur le gazon, la tête appuyée sur sa main, et les yeux baignés de larmes. A peine l'a-t-il envisagé, qu'il reconnaît Isidore, Isidore son ancien compagnon, le premier ami de son enfance, à qui Némorin n'avait pu dire adieu lors de son premier départ de Massane, et qu'il n'avait plus retrouvé dans ce village quand Estelle l'y avait ramené.

Les deux bergers, en se voyant, se précipitent dans les bras l'un de l'autre: ils restent longtemps embrassés : ils se regardent ensuite, devinent mutuellement leurs maux, et, sans se parler, ils se plaignent.

Némorin rompit le silence. Ami, dit-il, je le vois, nous souffrons pour la même cause, l'amour. ... Ah ! s'écrie Isidore, ne parle que de l'amitié.

A ce mot il se jette de nouveau dans le sein de son ami. Cependant, pressés de s'apprendre leurs peines, ils vont s'asseoir contre une baie de troëne qui s'élevait au-dessus de leurs têtes, et

Némorin commence le récit de tout ce qu'il a souffert.

Il versa des larmes, il en fit répandre. Isidore les interrompt pour raconter ses infortunes.

Tu connais mes premiers malheurs ; tu sais que, privé de mes parens dès le berceau, j'étais élevé chez le pasteur de Massane, ce bon et sage Casimir que les pauvres pleurent toujours, et que les riches n'ont point remplacé. 11 mourut le même jour où, pour la première fois, tu quittas notre village. Avant d'expirer il me dit ces paroles :

Mon' fils, vous êtes d'un sang noble, mais vous ne possédez rien. Votre père, mon mcileur ami, nie confia votre enfance. J 'ai tâché de vous inspirer des vertus: c'est le seul héritage qu'un pasteur puisse laisser. J'y joindrai pourtant ce peu d'or, que j'épargnai, non sur les pauvres, mais sur moi-même. Aclietez-en un troupeau, si vous voulez continuer la douce vie des bergers. Si le sang dont vous sortez vous inspire d'autres désirs, allez combattre pour notre bon roi, et que votre valeur vous rende tout ce que vous ôta la fortune. Dans ces deux partis, mon cher fils, n'oubliez jamais la vertu, et songez quelquefois à ma tendresse.

En disant ces mots il expira. Je ne te peindrai point ma douleur; tu vois mes larmes couler au seul nom de Casimir.

Dès le lendemain je quittai Massane, qui me semblait un désert. Après t'avoir inutilement cherché, je résolus d'aller à Montpellier demander une épée à ce jeune héros, à ce fameux Gaston de Foix, qui tenait alors nos États. Je descendis vers l'antique ville de Sauve, je suivis les bords

du Vidourle et j'arrivai dans le vallon charmant où Saint-Hippolyte est bâti. Enchanté du paysage qui m'environnait, j'allai m'asseoir au bord de l'eau; je m'appuyai contre un vieux saule, pour rassasier mes yeux du spectacle qui les ravissait.

Nous étions alors aux premiers jours du printemps; toute la prairie était émaillée de fleurs; les tilleuls, les lauriers, les aubépins embaumaient l'air; mille oiseaux se caressaient sur leurs branches; les taureaux, les béliers poiu'suivaient les génisses et les brebis sur l'herbe humide de rosée; le zéphyr agitait à la fois les arbres et les flots argentés. Ce doux murmure des ondes, mêlé au doux bruit du feuillage, aux accens du rossignol, aux bêiemens des troupeaux, portait dans mon âme un trouble involontaire ; et j'écoutais, hors de moi, cette chanson des bergères que j'entendais dans le lointain:

Voici venir Allons dans La nature a Pour que le Ah ! craigui De la belle

^Iedoaxpri..l

lemps, idrette; ■mps

fête.

un seul

jour

De l'eau qu L'ag.éab)e .

Le br.utMl Du zéphyr Touldit: C Delà belle

kger et si doux niignez de ptrdre un

jour

Le pinson,

dans ces bosqi

jets yen

ts.

L'alouelle au milieu des airs.

Le grillon sous l'herbe nouvelle, Chantent: Craignez de perdre un

Hélas! hélas! ce beau printemps, Qui quelques jour à peine dure.

Ne revient point pour les amans Comme il revient pour la nature.

Craignez, craignez de perdre un jour De la belle saison d'amour.

Au milieu de la rêverie qui occupait tous mes sens, un doux sommeil vint me surprendre. A peine mes yeux s'étaient fermés, que tu m'apparus en songe. Oui, Némorin, je te vis avec ce même habit que tu portes, avec ce mouchoir de soie bleue négligemment noué sous ton menton. Tu t'appuyais sur ta houlette, tu fixais sur moi des yeux pleins de larmes.

Fuis, malheureux, me dis-tu; fuis, il en est temps encore. Dans un instant tu ne le pourras plus. C'est ici que l'amour t'attend. Isidore, que je te plains! tu ne le connais pas, ce redoutable amour; ah! puisses-tu ne le pas connaître! puisses-tu ne jamais sentir les maux que cause l'absence, les pleurs que fait verser la crainte, et les tourmens de la jalousie, et les chagrins sans motif, et l'injustice des soupçons! Isidore, mon cher Isidore, je suis moi-même un triste exemple des malheureux que fait l'amour. . . Tremble de devenir plus à plaindre que moi: tremble

A ces mots tu disparais. Je me i-éveille aussitôt, baigné d'une sueur froide; j'entends non loin de moi des cris; j'apperçois deux jeunes bergères, pâles, tremblantes, éperdues, près de tomber dans le fleuve pour éviter un taureau furieux. Je me lève; je vois le terrible animal bondir le

long du rivage, la tête basse, l'œil à demi-fermé, présentant deux cornes menaçantes, et jetant des flots d'écume de ses naseaux tout fnmans.

Accoutumé dès l'enfance à terrasser les taureaux, je cours Ti lui, je l'excite, et l'animal vient à moi. Affermi sur mes pieds, j'attends le moment où il baisse le front pour m'atteindre; je m'élance à ses deux cornes; et, pesant sur l'une en élevant l'autre, je le renverse sans effort. Le taureau tombe et roule dans le fleuve. Au bruit de sa chute, les deux bergères se retournent. Rassurées en voyant le taureau gagner à la nage l'autre rive, elles reviennent me remercier du service que je leur ai rendu.

O mou ami! se seul instant décida du sort de ma vie. Adélaïde, ainsi s'appellait la plus jeune de ces bergères, avait à peine seize ans. La douceur et la grâce se peignaient dans ses traits. Sa beauté, dont l'éclat frappait d'abord, semblait ensuite empi'unter ses charmes de sa bonté, de sa candeur; en la regardant on l'admirait; dès qu'elle vous jetait un coup-d'œil, on l'aimait sans songer qu'elle était belle.

Delphine, sa sœur aînée, me fit, je crois, quelques questions. A peine je l'entendis; Adélaïde m'occupait tout entier. Lorsque je voulus répondre, ma langue resta glacée; un tremblement me saisit; je balbutiai quelques mots sans suite. Delphine s'apperçut de mon trouble; elle parla bas à sa sœur: Adélaïde rougit; je sentis moi-même que je rougissais, et mon embarras redoubla.

Les deux sœurs me quittèrent; je n'osai les

suivre. Elles s'arrêtèrent à peu de distance, et se mirent à cueillir des narcisses. Delphine choisissait les plus beaux : Adélaïde les prenait au hasard; quelquefois même, toute pensive, elle laissait échapper ceux qu'elle avait déjà cueillis, et coupait l'herbe au lieu de la fleur.

Delphine, moins distraite que sa sœur, l'avertit bientôt que l'heure de la retraite était venue. Adélaïde se le fit répéter. Toutes deux prirent le chemin d'un château environné de tourelles, bâti sur le haut d'un mont. Un chevrier m'apprit que ce fort château était celui d'Aguzan, qu'il appartenait à un vieux chevalier, le plus riche, le plus puissant de la contrée, veuf depuis longtemps, et père de ces deux jeunes beautés.

Accablé de cette nouvelle, je vis sur-le-champ l'abîme de maux où m'allait précipiter un amour sans espérance. Tout ce que tu m'avais dit en songe revint s'ofîiir à mon esprit. Effrayé des malheurs qui m'attendaient, je voulus fuir; je repris ma route, et je ne pus jamais passer audelà du saule où je m'étais endormi. Assis à cette même place, les yeux fixés sur l'endroit où je l'avais vue, m'eflx)rçant de songer à moi, et ne pouvant songer qu'à elle, j'attendis le lendemain.

Tant que la nuit dura, je me promis de partir au point du jour. Dès que l'aurore eut brillé, je résolus d'attendre le soir. Je paixourus la prairie en cherchant les fleurs qu'elle avait laissé tomber ; je palpitais de joie en les retrouvant ; je les couvrais de baisers. Plus riche de ce trésor que de tous les biens de la terre, j'allai me rasseoir au pied du saule, où je chantai ces paroles :

ESTELLn.

QnfTour/galait 2!! bïaHchem'^ Laissa dans ce pré soliiaire.

Devenez à jamais ma fleur.

Depuis que cette main chérie Vous a touchés, vous a cueillis.

Vous effacez roses et lis ; Vous êtes rois dans la prairie.

Vous serez toujours auprès d'elle.

En finissant ces derniers mots, j'entendis du bruit : je retournai la tête, et j'apperçus Adélaïde avec Delphine. Je me levai pour les saluer; je cachai mes fleurs dans mon sein, et feignis de vouloir m'éloigner ; mais Delphine m'arrêta :

Berger : dit-elle, c'est à nous de fuir, si nous interrompons vos chansons. Mes chansons, répondis-je en tremblant, n'intéressent ici personne. Pardonnez à un étranger de s'être oublié dans ces lieux charmans.

Vous pouvez y demeurer sans crainte, me dit alors Adélaïde; ces prés appartiennent à mon père, et nous vous devons assez pour ne pas vous regarder comme étranger.

En disant ces mots, son front se coloi-e; elle jette à Delphine un regard timide, comme pour demander l'approbation de ce qu'elle m'avait dit. Je voulus répondre, je ne le pus jamais. Delphine eut pitié de mon emban-as; elle me demanda mon nom, ma patrie, quel motif me con-

duisait à Saint-Hippolyte. Je n'hésitai pas à lui raconter qu'ayant perdu le bon Casimir, j'étais sans ami, sans asile, et que j'allais me faire soldat dans les troupes de Gaston de Foix. Delphine me détourna de ce dessein ; Adélaïde ajouta que Casimir n'était pas le seul qui sût aimer la vertu malheureuse.

Dans se moment un bruit de cors fit retentir la prairie. Bientôt arrive une meute conduite par plusieurs valets; au milieu d'eux, un vieillard d'une physionomie grave et noble, armé d'une longue arbalète, donnait l'ordi-e à tous les chasseurs.

Il parut d'abord étonné de trouver ses filles dans la prairie ; mais Delphine s'élance â son cou, lui souhaite une heureuse chasse, et l'assure qu'elles ne se sont levées si matin que pour s'occuper de ses intérêts.

Depuis quelque temps, dit-elle, vous cherchez un premier berger ; en voici un des Cévennes, où les pasteurs sont si renommés. C'est moi qui réponds de lui, vous ne le refuserez pas quand vous saurez ce qu'il fit pour nous.

Delphine reconte alors le péril dont je l'avais sauvée. Le vieux Aguzan m'interroge ; je répète en rougissant ce que j'avais dit à sa fille. Le vieillard me prend à son service, me tend la main en signe d'amitié, et charge un de ses veneurs de me conduire aux bergeries.

Eu m'éloignant, je recontrai les yeux d'Adélaïde. Ce seul coup-d'œil acheva de m'ôter ma faible raison. Je courus m'emparer du troupeau. Dès le lendemain je le conduisis dans cette belle prairie devenue si chère à mon cœur. Adélaïde

y vint encore: j'osai l'aborder, j'osai lui parler; elle me répondit avec cette douceur, cette grâce, cette modestie, qui épurent l'amour en même temps qu'elles l'augmentent et font de la plus ardente des passions la plus aimable des vertus.

Adélaïde me parla de mon sort, forma des vœux ])ourmon bonheur, m'instruisit des moyens de plaire à son père. Je sus les mettre en usage. Au bout de quelques semaines, j'étais le favori du vieillard. Je présidais à la ferme, aux troupeaux, à la maison, Adélaïde me félicitait, et je lie pouvais lui répondre ; je ne pouvais lui parler à mon gré de mon bonheur, de ma reconnaissance. Dans la crainte d'en trop dire, je n'en disais pas assez. Le respect que m'inspirait sa présence était plus grand que mon amour.

Nos douces conversations devinrent de plus en plus fréquentes. Adélaïde et Delphine se rendaient tous les matins à la pi-airie; j'étais au château le reste de la journée. Jamais je ne prononçais le nom d'amour, et cependant Adélaïde était bien sûre que je l'adorais ; jamais elle ne me dit un mot que son père n'aurait pu entendre, et j'étais certain d'être aimé d'elle.

Enfin j'osai lui déclarer ma naissance ; cet aveu fit plaisir à son cœur. Un ra)'on d'espoir entra dans nos âmes. Insensés que nous étions !

Un jour, plus tard qu'à l'ordinaire, Adélaïde vint à la prairie. Elle était triste ; son visage n'avait plus ces couleurs brillantes qui la faisaient ressembler à la pomme vermeille. Ses yeux avaient perdu leur éclat ; ses mains tremblaient en pressant les miennes. Mon ami, me dit-elle d'une voix faible, hier au soir mon père nous

annonça que, pour procurer à ma sœur le parti le plus brillant de la province, il avait décidé que je prendrais le voile. Delphine a fait un cri d'horreur. Elle s'est jetée aux pieds de mon père, elle l'a supplié de rompre un hymen qui nous rendrait toutes deux malheureuses. Mon père l'a repoussée; irrité de ses prières et de mon silence, il m'a déclaré d'un ton terrible que dès demain il me conduirait au couvent d'Anduze, d'où je ne sortirais plus. Les larmes, les cris de ma sœur n'ont fait qu'allumer sa colère. Son ambition est flattée d'avoir pour gendre le comte d'Assier; et la tendresse qu'il avait pour moi est immolée à cette ambition.

Mais je n'irai point au couvent. Le trouble, l'efFi'oi que j'ai ressentis, la fureur où j'ai vu mon père, m'ont causé un saisissement qui doit avoir des suites funestes. Une fièvre ardente m'a consumée toute la nuit; ma tête et mes entrailles brûlent; je peux à peine me soutenir. La certitude où je suis de succomber à mes maux me les a fait surmonter pour venir te voir encore, pour venir dire le dernier adieu à cette belle prairie, asile de nos amours. Mon cœur s'attendrit en la regardant; mes larmes coulent en fixant là-bas ce vieux saule où pour la première fois. . .Ah! mon cher Isidore, emmène-moi d'ici, j'y regretterais trop la vie.

En disant ces mots, je la sens défailler. Je la soutiens, je l'appelle ; elle ne me répond plus. Je la porte évanouie jusques au château, où ses femmes la mettant au lit.

En peu de temps le mal fut à son comble. Le e2

vieux Aguzaii voulut que je soulageasse Delphine dans les soins qu'elle rendait à sa sœur. Grâces à cet ordre si cher, je ne quittai plus Adélaïde, toujours occupé de la servir, sans cesse à genoux au pied de son lit, tandis que Delphine était au chevet ; nous passâmes ainsi neuf jours et neuf nuits, versant des pleurs dès qu'Adélaïde reposait un seul moment, et composant notre visage aussitôt qu'elle nous regardait. Ah ! mon anu", que ces joies feintes sont douloureuses! Que nous avons souffert, Delphine et moi, en cachant nos larmes sous un air riant, en affectant une espérance qui n'était pas dans nos cœurs ! La mort, la mort que nous redoutions tant pour Adélaïde, eût été cent fois plus douce pour nous que ce supplice continuel.

Cependant le vieux Aguzan, touché du danger de sa fille, avait envoyé chercher des secours à Montpellier. Le médecin attendait le onzième jour pour nous prononcer notre arrêt. Il vint ce onzième jour: le médecin nous abandonna; je tombai sans mouvement en le voyant partir.

Revenu à moi, j'allai prendre ma place auprès du lit d'Adélaïde. Elle ne connaissait personne; le délire l'égarait depuis trois jours. Elle me fixa cependant; et me regardant avec ce rire affreux qui fait couler les larmes des indifférons :

Je suis guérie, me dit-elle; j'épouse demain Isidore; demain je deviendrai la femme du plus aimable des époux. Après cela je mourrai, je l'ai promis. Je veux que vous soyez à mes noces, et que vous mouriez avec moi.

En prononçant ces jiaroles insensées, elle me

tendit la main; mais, son père ayant paru, elle me repoussa loin d'elle, prononça le nom de couvent, et son délire fut de désespoir.

Le mal sembla diminuer aux approclies de la nuit. C'était la douzième que Delphine et moi nous passions sans que nos yeux se lussent fermés. Delphine fit retirer son père : accablée de fatigue, elle se jeta sur un lit de repos, où le sommeil, malgré sa douleur, s'empara bientôt de ses sens. Toutes les femmes, tous les valets d'Adélaïde étaient endormis. Je veillais seul dans sa chambre. Elle était calme : accablée par la force du mal, elle reposait ou semblait reposer. Je la considérai long-temps: je contemplai ce visage, le plus beau de la nature peu de jours auparavant, maintenant rouge, allumé, couvert d'une peau tendue; cette bouche, l'asile des amours, d'où ne sortaient jamais que des paroles de bonté ou de tendresse, exhalant une haleine brûlante et précipitée. Je voulus la respirer, j'eus l'espoir de prendre son mal et de mourir avec elle. J'approchai doucement ma tête de la sienne, je me plaçai sur son chevet, et je recueillis avec un affreux plaisir le souffle qui sortait de son sein.

L'espèce de bonheur dont je jouissais en me trouvant appuyé sur le même chevet qu'Adélaïde, la fatigue extrême et les veilles des jours précédens, me firent succomber malgré moi, non au sommeil, mais à un accablement profond qui m'ôta l'usage de mes facultés. Toutes mes forces étaient épuisées, tous mes sens étaient émoussés ; à force d'avoir soullert, je ne sentais plus mes maux, et j'éprouvais ce repos horrible que donne l'anéantissement. Mes yeux cependant ne se

fermèrent pas : mes yeux ne se détachèrent point d'elle, puisque je crus la voir; je la vis en effet tourner la tête, me regarder, se soulever doucement, s'appuyer avec peine sur son coude; et fixant ses regards sur moi, elle me dit ces paroles qu'il me semble encore entendre:

Mon bien-aimé, je vais vous quitter, je vais vous quitter pour toujours. Je vous remercie de m'avoir aimée; vous avez rendu heureux tout le temps de ma vie où je vous ai connu. Je meurs, mon ami; mais je suis bien sûre que je ne mourrai point dans votre cœur, et qu'une autre n'y prendra jamais ma place. Pour moi, si, comme je l'espère, on peut aimer encore après la mort, mon âme, en attendant la vôtre, s'occupera toujours de vous, suivra vos pas, vous environnera sons cesse, sera le témoin assidu de vos actions, de vos sentimens. Pensez-y toutes les fois que vous pleurerez votre amie; vos larmes en seront moins amères. Adieu, adieu, mon ami; ma mort n'est point douloureuse, puisque je meurs presque entre vos bras. Elle serait plus douce encore, si je pouvais vous dire: Adieu, mon époux. Recevez ce titre, mon bien-aimé: je vous le donne en ce moment ; j'en prends à témoin Dieu qui nous voit toujours, et la mort qui est sur ma tête. La voilà, je la sens. Recevez vite, mon époux, cet anneau que je porte depuis mon enfance, et que je vous donne en gage de ma foi. Recevez encore ce baiser de votre épouse ; c'est le premier et le dernier qu'elle ait donné.

A CCS mots je sentis ses lèvres se poser doucement sur mon front, et une larme brûlante tomber de ses yeux sur ma joue. Je revins aussitôt à moi; je la regarde elle n'était plus. Elle

n'était plus Néniorin ; et je me trouvai l'anneau qu'elle avait porté dès l'enfance, et je sentis sur mon visage la larme brûlante tombée de ses yeux

Jemelève,jem'écrie,jelanomme mon épouse, je la presse contre mon cœur. Delphine éveillée veut en vain me calmer ; je repousse loin de moi Delphine. Elle redouble ses efforts; elle craint l'arrivée de son père; elle commande aux valets qui accourent de m'arracher du corps de sa sœur. On me saisit, on veut m'emporter ; je me jette, je m'attache à la terre; je me traîne jusqu'à ce lit, contre lequel je frappe ma tête ; mon sang se mêle à mes pleurs, et ruisselle sur mon visage. Delphine me demande à genoux de la suivre hors de cette chambre. Elle me fait sortir du château ; et, craignant la fureur de son père instruit par tant de témoins, elle exige de moi le serment de m'éloigner de ce lieu de douleur. Je lui devais ce serment. J'allai me cacher dans les bois voisins, accablé d'une douleur stupide, incapable d'avoir une idée, errant la nuit dans les cavernes en poussant des cris affreux, en appellant Adélaïde, et me couchant tout le jour le visage contre la terre pour ne plus voir le soleil.

Enfin je sortis de ces bois. J'allai de village en village, me plaignant partout de mes maux, demandant du pain qu'on me donne comme à un malheureux insensé. J'appris hier que les Espagnols nous avaient déclaré la guerre, qu'ils parcouraient notre patrie le fer et la flamme à la main. Je les cherche pour qu'ils me tuent.

Voilà quel est mon sort, ami : crois-moi, pleure Adélaïde, mais ne cherche pas à me consoler.

Tel fut le récit d'Isidore. Némorin, sans lui ré-

pondre, le presse long-temps dans ses bras. Résolus de ne plus se quitter, les deux infortunés se lèvent, et vont se remettre en marche, lorqu'un bruit qu'ils entendent derrière la baie contre laquelle ils étaient assis leur fait tourner les yeux de ce côté. Ils apperçoivent un guerrier debout, qui fixait sur eux des yeux attendris.

Ce guerrier, à peine âgé de dix-neuf ans, était d'une taille haute et brave ; son visage, doux et beau, avait toutes les grâces de la jeunesse ; ses longs cheveux noirs tombaient en tresse sur son armure ; son casque était à ses pieds ; une écharpe blanche, semée de fleurs-de-lis d'or, soutenait sa riche épée. Tout annonçait qu'il était prince ; et ses yeux, ses traits, son air de grandeur, de courage et de bonté, disaient que c'était un héros.

Les deux pasteurs saisis de respect se retiraient en silence, quand le prince s'avançant vers eux:

Demeurez, bergers, leur dit-il ; je n'aime à voir fuir devant moi que les ennemis de la France. Caché parmi ces arbustes, je viens d'entendre vos discours; j'ai donné des larmes à vos malheurs. Je vous demande d'accepter de moi toutes les consolations que mon amitié peut offrir. Je suis né prince, mais je suis homme ; et mon cœur rapproche de moi tous ceux que ma fortune en éloigne. Rassurez-vous donc, pasteurs, et daignez avoir confiance aux paroles de Gaston de Foix.

A ce grand nom de Gaston, les deux bergers mirent un genou en terre. Gaston, neveu de Louis XIL était gouverneur de l'Occitanie; sa justice et sa bonté le rendaient cher à toute la province. Il n'était pas un berger qui n'eût en-

tendu parler de Gaston ; tous savaient que c'était à lui qu'ils devaient le bonheur dont ils jouissaient. La mère qui, chaque matin, enseignait à son enfant à remercier l'Etre suprême, lui apprenait en même temps à bénir le nom de Gaston.

Le prince se hâta de relever les bergers. Que je me sais gré, leur dit-il, de m "être éloigné de mon camp pour respirer ici la fraîcheur du matin ! Hier j'ai secouru deux infortunés; Dieu m'en donne la récompense en m'en adressant deux autres.

A ces mots il tend la main au bergers, qui la baignent de leurs larmes. Ne me quittez phis, ajouta Gaston ; venez avec moi défendre vos frères. Le vertueux Louis, jugeant du cœur des rois par le sien, a pensé que les traités étaient plus sûrs que les conquêtes ; il est puni de sa confiance. Le perfide roi d'Aragon vient d'envoyer une armée sous la conduite du vaillant Mendoze. La moitié du Languedoc est ravagée ; Mendoze est déjà sous les murs de Nismes. Je vais mourir ou les défendre. Suivez-moi, braves pasteurs ; changez vos houlettes contre des lances ; et que la gloire de servir utilement la patrie vous console d'avoir en vain servi l'amour.

Il dit: les deux bergers, décidés à ne plus quitter le héros, prennent avec lui la route de son camp.

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