CLEMENCE ISAURE
A Toulouse il fut une belle ; Clémence Isanie était son nom :
Le beau Lautrec brûla pour elle, Et de sa foi reçut le don.
Mais leurs parens, trop inflexibles, S'opposaient à leurs tendres feux :
Ainsi toujours les coeurs sensibles Sont nés pour être malheureux.
Alphonse, le père d'isaure, Vent lui donner un autre époux; Fidèle À l'amant qu'elle adore.
Le vieillard, pour qui la vengeance A plus de charmes que l'amour, Fait charger de chaînes Clémence,
rcc, que menaçait sa rage, t gémir au pied du donjon, nie l'oiseau près de laçage a compagne est en prison.
nuit, la tendre Clémence
Mou ami, c
édons à l'orage ;
le roi des Français:
Emporte m
on bouquet pour gage
Des serraen
s que mon cœur t'a laits.
L'éçlantine
est la fleur que j'aime.
La violette
est ma couleur,
Dans le son
ci lu vois l'emblème
Des cliagiii
is.le mon tiiste cœur.
Ce. trois fl.
MIS que ma bouche presse
Seront hum
lidcsde mes pleurs;
Qu'elles te
rappellent sans cesse
Elle dit, et par la fenêtre Jette les fleurs à son amant; Alphonse, qui vient à paraître, Le force de fuir tout tremblant.
Lautrec part : la guerre commence El s'allume de toutes parts; Vers Toulouse l'Anglais s'avance, Et brûle déjà ses remparts.
Sur ses pas Lautrec revient vite:
A peine est-il sur le glacis, Qu'il voit des Toulousains l'élite Fuyant devant les ennemis.
Un seul vieillard résiste encore; Lautrec court lui servir d'appui :
C'était le vieux père d'isaure:
Lautrec est blessé près de lui.
Hélas! sa blessure est mortelle;
Il sauve Alphonse et va périr,
Le vieillard fuit; Lautrec l'appelle,
Le trépas m'est doux à ce prix.
Exauce da moins ma prière; Rends les j>>urs de Clémence heureux; Dis-lui qu'à mon heure dernière Je t'ai chargé de mes adieux.
Reporte lui ces fleurs sanglantes, De mon cœur le plus cher trésor, Et laisse mes lèvres mourantes Les baiser une fois eucor.
En disant ces mots il expire.
Alphonse, accablé de donic.ir, Prend le bouquet, et s'en va dire A sa fille l'affreux malheur.
En peu de jours la trisie amante.
Dans les pleurs terminant son sort.
Prit soin, d'une main défaillante, J)'écrire un testament de mort.
Elle ordonna que chaque année.
En mémoire de ses amours, Chacune des fleurs fût donnée Aux plus habiles troubadours.
Tout son bien fut laissé par elle.
Pour que ces trois tleurs fussent d'or ; Sa patrie, à son vœu fidèle.
Observe cet usage encor.
Némorin achevait sa romance, lorsqu'ils arrivèrent au camp du héros. Les deux pasteurs s'arrêtent à cette vue. Ces faisceaux de lances brillantes, ces pavillons dont les banderoles, flottaient dans les airs, ces drapeaux, ces étendards, tout cet appareil guerrier les remplissait d'admiration. Le prince s'en apperçut :
Bergers, leur dit-il, voilà nos cabanes: elles sont moins paisibles que les vôtres ; mais l'amour les habite aussi. Au milieu du tunudte des armes, nous soupirons ici comme vous, et comme vous nous sommes fidèles.
Comme il parlait, il voit venir au-devant de lui les principaux chefs de l'armée, le brave Narbonne, le jeune Bernis, le prudent Crussol, l'aimable Duroure. Ces vaillans guerriers, dont les nobles aïeux furent l'honneur, de l'Occitanie,
amènent à leur général un soldat de la garnison de Nismes, blessé et haletant de fatigue. Ce soldat remet à Gaston une lettre de Talleyrand, le gouverneur de la ville, et raconte que, poursuivi par les Espagnols, dont il a traversé le camp, il a reçu deux coups d'arbalète, qui n'ont pas arrêté sa course. Le prince comble de ses dons le soldat, et commande à Némorin d'avoir soin de ses blessures.
Le berger n'avait pas besoin de cet ordre ; il a reconnu ce jeune envoyé; c'est Hilaric, c'est l'aimable enfant qui conduisit Estelle au beau vallon. Némorin l'embi'asse mille fois. Dès que ses blessures sont pansées, il lui demande quels événemens l'ont fait sortir de sa patrie, depuis quel temps il a quitté Massane : il n'ose prononcer le nom d'Estelle, mais il multiplie ses questions sur tout ce qui a rapport à cette bergère.
Tu ignores donc nos malheurs ? lui répondit Hilaric. Un détachement de l'armée espagnole a pénétré dans nos retraites, ravagé nos biens, brûlé nos maisons
Que dis-tu ! s'écria Némorin : et tu ne me parles pas d'Estelle !
Elle a fui, répond Hilaric, avec la plupart de nos habitans. Estelle, Méril, Marguerite, le vieux Raimond, Rose et moi, nous sommes venus chercher un asile dans les murs de Nismes. Mais le terrible Mendoze est arrivé dès le lendemain ; Mendoze a bloqué la ville. Notre gouverneur va manquer de vivres; il a fait demander un soldat qui vou'iit tenter de passer à travers le camp espagnol pour porter une lettre à Gaston ; je me suis offert. J'ai réussi, et votre
ESTELLE. yS
prince est instruit que, s'il tarde encore deux jours, Nismes est forcé de se rendre. Ainsi parla le jeune Hilaric. Némorin lui fait répéter qu'Estelle est échappée à tous les dangers. Il apprend avec un plaisir mêlé d'amertume que Méril n'est occupé que du bonheur de son épouse; qu'il a plusieurs fois exposé sa vie pour la défendre dans sa fuite, et que, depuis son arrivée à Nismes, aucun soldat n'a montré plus de zèle, plus de valeur que Méril.
Pendant que Némorin applaudissait aux qualités de son rival, Gaston assemblait son conseil de guerre, et décidait la bataille contre Mendoze. Tous les obstacles sont prévus, toutes les heures sont calculées ; mais il était important d'envoyer cette nuit même au gouverneur de la ville, afin qu'il préparât une sortie qui devait assurer la victoire. Hilaric, blessé, ne pouvait plus retourner à Nismes. Il fallait qu'un autre envoyé fît, avant le jour, douze lieues, et pût échapper aux gardes ennemies. L'enterpi'ise était périlleuse, Némorin se présente.
Gaston l'embrasse et lui remet une lettre pour Talleyrand. Isidore ne veut point quitter son ami ; tous deux s'arment d'une lance, et se mettent en marche aussitôt.
Animés par tous les motifs qui ont du pouvoir sur les âmes ardentes, les deux amis franchissent en six heures le long espace qu'ils ont à parcourir. Le premier crépuscule ne paraissait point encore qu'ils étaient près du camp espagnol. Pour l'éviter ils prennent un circuit, et vont gagner le côté de la ville qu'ils croient le moins gardé.
Mais le prudent Mendoze, qui craignait d'être
surpris par Gaston, avait couvert tout le pays de grandes gardes. Les malheureux bergers s'avançaient derrière une longue haie qui leur dérobait la vue d'un poste des ennemis. Tout à coup ils sont vis-à-vis le poste, et se voient enveloppés par liuit soldats qui leur crient de se rendre. Isidore perce de sa lance le premier qui s'offre à ses coups; Isidore tombe noyé dans son sang. Némorin veut le défendre, il reçoit une large blessure ; et tandis qu'il s'efforçait de relever son compagnon, on se jette sur lui, on le désarme.
Ami, lui dit Isidore, félicite-moi : je meurs; je vais rejoindre Adélaïde. Mon seul regret est de te laisser dans le péril qui te menace, ma seule
peine Il ne peut achever, il expire. Les
Espagnols entraînent Némorin, qui demande à être conduit au général.
Arrivé devant Mendoze, environné de toutes parts, il tire la lettre de Gaston; et regardant l'Espagnol avec respect et courage : Seigneur, dit-il, j'ai juré de souffrir la mort plutôt que de vous livrer ce billet. Ouvrez donc mon sein pour le lire.
En prononçant ces mots il déchire la lettre et en avale les morceaux.
Aussitôt un cri général se fait entendre, et mille glaives sont levés sur Némorin. Mendoze les écarte tous.
Arrêtez, s'écria-t-il, arrêtez, braves Castillans, respectez une belle action que vous auriez faite sans doute. Le courage sans défense fut toujours sacré pour les Espagnols. Et toi, jeune et vaillant soldat, retourne vers celui qui t'envoie; dis-lui que ma vigilance a dû te fermer le chemin de
Nismes; mais que, sans daigner être inquiet de ses desseins mystérieux, Mendozelui propose un moyen de délivrer la ville assiégée. Qu'en présence de nos deux armées il entre dans la lice avec moi seul. S'il est vainqueur, le siège sera levé; je lui en donne ma foi: s'il est vaincu, je lui demande sa parole que la ville me sera rendue.
Après ces mots, il fait panser la blessure de Némorin, et commande une escorte pour le reconduire.
Némorin, pénétré d'admiration pourMendoze, mais désolé d'avoir manqué son entreprise, et surtout de la perte de son ami, demande au général espagnol qu'on rende au moins à Isidore les honneurs de la sépulture. Après avoir obtenu ce triste bienfait, il se hâte de quitter le camp, et rejoint bientôt Gaston, qui s'avançait d'un pas rapide.
11 arrive, étend son armée dans la belle plaine de Vistre, envoie déclai-er à Mendoze qu'il accepte ses conditions, et demande le jour du combat, l'heure, les armes, les lieu. L'Espagnol lui répond: Demain, aux premiers rayons du soleil, avec l'épée et le poignard, en présence des deux armées. La barrière aussitôt se dresse; les deux guerriers se préparent, les deux camps adressent des vœux au ciel.
Dès que l'aurore ouvre l'orient, on voit les remparts de Nismes bordés de soldats. Le sommet des arènes, le faîte des temples et des maisons se couvrent d'une multitude de peuple. Les lances espagnoles brillent sur le sommet de la Tour-magne. Diflerens postes français ou cas-
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tillans occupent le haut des collines; ce les montagnes lointaines sont garnies des habitans de la contrée, qui lèvent les mains au ciel, en l'implorant pour leur défenseur.
A l'heure marquée les Espagnols sortent de leur camp. Couverts de brillantes cuirasses qui réfléchissent les feux du soleil, ils marchent en ordre dans la plaine, et déploient avec lenteur leurs bataillons hérissés de dards. Un profond silence règne parmi eux. Immobiles à leur place, occupés seulement d'obéir, ils ne regardent que leurs chefs. La valeur et l'orgeuil se peignent sur leurs visages basanés; une gravité noble et farouche tempère leur ardeur guerrière.
Les Français quittent leur tentes. Leurs légers bataillons courent se ranger vis-à-vis les ennemis. Chefs, soldats sont confondus; l'égalité de courage, la franchise, la gaieté nationale, les rendent tous compagnons. Appuyés négligemment sur leurs lances, ils semblent assister à des jeux. Sans haine comme sans crainte, ils sourient à leurs ennemis, les avertissent que Gaston est redoubtable, et semblent plaindre Mendoze d'avoir provoqué ce jeune héros. Les Castillans frémissent. Les Français rient et chantent cette chanson :
Est remis à votre '
i-aleur;
Songez à voire (loi
iip (le l'honnii
Il est une triple ail
ii.nce
Qni vous iiaiantit 1
e succès:
On vit toujours d'il
iit.ll, genre
L'amour, la gloire,
et Its Fr-inçai
Qu'nn cnn
^nii, qu'une coquette,
Tous deux
(l.'-s lon<;lenips ague
Veuillent r
ct:iid.T 1.1 ronqnftte
La belle qui n'est pics sévère
L'«niiemi qui cesse la guerre Nous trouve généreux et doux.
Eprouvent tons, par nos bienfaits.
Qu'on vit toujours d'intelligence L'amour, la gloire, et les Français.
Mais bientôt Mendoze paraît sur un coursier d'Andalousie, qui, retenu par la main de son maître, fait voler au loin l'écume dont il blanchit son frein doré. Les pierreries brillent sur ses armes, un panache rouge ombrage son casque, une écharpe de même couleur soutient son glaive étincelant. Il s'avance au pas, d'un air fier, se fait ouvrir la barrière, laisse son coursier à l'entrée, se pi'omène en attendant Gaston.
Ce prince accourait au galop. Des plumes blanches flottent sur sa tête ; son armure d'acier poli a plus d'éclat que le diamant. Sur son bouclier l'on voit un chiffre amoureux : ce même chiffre est brodé sur son écharpe éblouissante. Prompt comme l'éclair, il vole, arrive, s'élance à terre, salue Mendoze, et demande le signal.
Les trompettes sonnent: les deux ennemis, l'épée d'une main, le poignard de l'autre, s'attaquent avec fureur.
Gaston, plus impétueux que son vaillant ad-
versaire, lui porte dans le même instant quatre coups de pointe, qui sont tous parés. Mcndoze à son tour presse Gaston, lui présente l'épée au visage; et la rabaissant vivement par-dessus le fer de son ennemi, il atteint son flanc: le sang coule.
A cette vue, les Français pâlissent, les Espagnols jettent un cri de joie. Mais l'adroit Gaston, au moment où il est frappé, détourne son corps, rend par ce mouvement sa blessure peu profonde; et, déployant son bras gauche, il porte un coup de poignard à la gorge de son ennemi. Le poignard se brise dans la cotte de mailles; le sang de Mendoze n'en rougit pas moins ses armes, et les Français, à leur tour, répondent aux cris des Castillans.
Gaston n'a plus que son épée. Mendoze s'en apperçoit et jette aussitôt son poignard: Prince, dit-il, point d'advantage; que nos armes soient égales aussi-bien que notre valeur.
En disant ces mots, il attaque Gaston, et lui porte un coup sur la tête qui fait chanceler le héros. Gaston recule, s'élance de côté, et, réunissant toutes ses forces, il fait tomber sa tranchante épée sur le casque de l'Espagnol. Le casque brisé roule sur la poussière : Mendoze lui-même va toucher la terre de sa main gauche, mais il se relève plus terrible. Arrêtez, lui crie Gaston, le péril ne serait plus égal.
Il dit, détache son casque, le jette, et continue le combat.
Les deux armées, saisies d'admiration, tremblaient toutes deux pour leurs vaillans chefs. | Leurs têtes n'étaient plus couvertes que par leur
épée, et leurs coups multipliés glaçaient de terreur les plus braves, quand tout à coup on voit arriver un courrier qui s'avance vers la barrière de toute la vitesse de son cheval, et crie aux deux héros de s'arrêter.
A ces cris, à ceux des armées, Mendoze et Gaston, surpris, interrompent leur combat. Le courrier, au nom du roi de France, se fait ouvrir la barrière, et va remettre à Gaston une lettre de Louis. Le prince, après l'avoir lue, jette son épée :
Plus de guerre, s'écrie-t-il ; nos deux monarques cessent d'être ennemis. Germaine, ma sœur, épouse votre maître, et devient le garant d'une paix durable entre Louis et Ferdinand. C'est à moi surtout que cette paix est chère, puisque je préfère l'amitié de Mendoze à la gloire même de lui résister.
Il dit. Le héros espagnol, touché de tant de courtoisie, veut baiser avec respect la main du frère de sa reine. Gaston l'embrasse ; et ces deux guerriers sortent de la lice pour aller déclarer la paix.
Cette heureuse nouvelle est bientôt répandue. Mille cris de joie s'élèvent jusqu'aux cieux. Les portes de la ville s'ouvrent ; les habitans viennent offrir leurs maisons au Français, aux Espagnols. Les deux généraux, se tenant par la main, à la tête des deux armées confondues, entrent ensemble dans Nismes, au milieu des acclamations. Tous deux sont conduits chez Talleyrand, ou leurs blessures sont pansées. Leurs soldats sont distribués chez les citoyens, et la discipline la plus austère empêche qu'aucun désordre ne trouble ce jour d'allégresse.
Némorin, seul infortuné au milieu do tant d'heureux, n'avait pas quitté Gaston. Dès que ce prince fut retiré dans son palais, le triste Némorin va parcourir la ville, désirant et craignant de rencontrer Estelle. Il n'ose s'informer d'elle, il tremble de prononcer son nom ; mais il demande à tous ceux qu'il voit s'ils ne connaissent point Marguerite. On l'écoute à peine, on ne lui répond point: soldats, citoyens, étrangers, ne sont occupés que de la joie publique.
Le berger employa tout le jour à son inutile recherche. Le soir il errait encoi-e dans la ville, lorsque, passant auprès de l'antique temple de Diane, il se trouve tout à coup au milieu d'un cimetière où plusieurs fosses récentes rappellaient les malheurs du siège. Némorin s'arrête dans ce lieu funeste : il s'assied sur une vieille tombe; et là, les yeux fixés sur cette terre, seul asile où les malheureux soient en paix, environné des ombres de la nuit, entouré d'images funèbres, Némorin écoute en silence les cris d'un hibou solitaire, posé près de lui sur une croix de fer. Il éprouve un charme seci-et à se livrer tout entier à sa profonde tristesse; mais il entend à quelques pas des soupirs et des gémissemens. Le berger écoute, lève les yeux, et distingue à travers les ténèbres une femme en habit de deuil, à genoux sur une fosse, les mains jointes, la tête couverte d'un crêpe. Némorin s'avance vers elle ; il l'entend prononcer ces paroles :
O toi qui possédas de mon cœur tout ce qu'il pouvait t'accorder, toi qui voulus me rendre heureuse, et dont je n'ai pas fait le bonheur, pardonne, mon digne époux, pardonne-moi de m'être toujours dérobée à ton chaste amour, d'avoir ac-
ESTELLE. loi
cepté le sacrifice de tes pudiques désirs. Je l'ai dû; je n'étais pas digne de toi. Tu méritais une épouse dont le cœur t'appartînt tout entier; et le mien ne put jamais éteindre la première flamme dont il a brûlé. Ah ! du moins, si de ta céleste demeure tu lis dans le fond de mon âme, tu ne peux pas douter, mon époux, de la sincérité de mes regrets. Les larmes amères qui baignent ta tombe doivent te prouver que mon respect et mon amitié pour toi m'étaient aussi chers que mon premier amour.
A ces paroles, à ce son de voix, Némorin croit faire un songe ; immobile, hors de lui, il écoute long-temps avant d'être certain que c'est Estelle. Lorsqu'il n'en peut plus douter, il s'élance vers la bergère, tombe à ses pieds, et s'écrie avec des sanglots: Est-ce vous qui m'êtes rendue? Est-ce bien vous dont Némorin embrasse enfin les genoux ?
Estelle, d'abord effi-ayêe reconnaît bientôt le pasteur; mais sans lui laisser le temps de poursuivre : Vous êtes, dit-elle d'une voix sévère, sur la tombe de Méril, et vous parlez à sa veuve ! Elle ne doit ni ne veut vous entendre.
Elle fuit en disant ces mots. Némorin, pénétré de crainte, demeure à genoux sur cette tombe, la bouche ouverte et les bras tendus.
Cependant le désir de connaître la demeure d'Estelle le fait revenir à lui; il se lève, court sur ses pas, et la voit entrer dans une maison de peu d'appai-ence, que le berger examine longtemps. Enfin, le cœur plein de trouble, n'osant encore se livrer à l'espoir, il revient au palais de Gaston tout raconter à son protecteur.
Le prince consola le berger. Il fit plus; il prit
des mesures pour assurer le bonheur d'Estelle et de Némorin.
Déjà ses ordres sont donnés pour que les habitans de Nismes se i-assemblent dans les arènes. Gaston prend soin secrètement que le vieux Raimond s'y trouve avec eux. Le prince, suivi de ses officiers et de Némorin, se présente au milieu de ce peuple sensible, qui fait éclater ses transports en voyant son libérateur.
Citoyens, leur dit-il, j'ai combattu pour vous; mais c'est le meilleur des rois qui vous délivre: c'est lui qui vous donne la paix. Vous devez tout à Louis, rien à Gaston. Prions ensemble le ciel de nous conserver long-temps le pèi-e du peuple.
J'implore cependant voti-e reconnaissance pour un de vos compatriotes, qui, chargé par moi de vous instruire du jour de mon arrivée, fut pris par les Espagnols, et voulut souffrir la mort plutôt que de livrer la lettre que je vous adressais. Le voici ce vertueux soldat, ajouta-t-il en montrant Némorin: il n'est qu'un seul prix digne de son cœur: c'est à toi, Raimond, que je le demande. Némorin adore ta fille. La mort glorieuse de Méril la laisse maîtresse de sa foi ; acquitte donc ta patrie, en donnant Estelle à son digne amant. Gaston de Foix t'en supplie: Gaston ne veut rien commander; mais il vous sollicite tous de vous unir à lui pour fléchir Raimond.
Il dit: le peuple s'écrie. Raimond va se jeter aux pieds du prince; Némorin y était déjà. Le héros les relève et les fait embrasser.
Me pardonnez-vous ma félicité ? dit le pasteur au vieillard avec une voix tremblante. Ma fille
est à toi, répond celui-ci: mais tu consentiras sans doute que cet hymen soit retardé . . . Jusqu'au moment, interrompit Némorin, que l'ancien ami de Mérii daignera fixer lui-même.
Alors il lui demanda sa bénédiction. Raimond la lui donne. Toute l'assemblée applaudit, et Gaston la congédie en ces termes :
Je vous quitte, citoyens, pour aller réparer les maux de la guerre, pour aller porter des secours dans les villages détruits. Némorin, vous me seconderez; je vous charge de distribuer mes trésors aux habitans de Massane. Allez rebâtir leurs maisons, rendez-leur de nouveaux troupeaux, soulagez, secourez tous les malheureux, et ne craignez pas d'épuiser mes biens : je ne suis riche que lorsque je donne.
A ces mots le héros se retire pour se dérober aux transports de la reconnaissance et de l'amour. Il va rejoindre Mendoze, et part avec ce guerrier, qui doit remettre dans ses mains les places prises pendant la guerre.
O quelle fut la joie de Rose et de Marguerite quand elles virent arriver Némorin conduit par Raimond ! Estelle fut près de s'évanouir au récit de tout ce qui s'était passé. Sa rougeur et son silence furent sa seule réponse. Némorin, respectant ses habits de deuil, ne prononça pas un seul mot qui pût déplaire à sa bergère. Intimidé par son bonheur même, à peine osait-il regarder Estelle : à peine semblait-il se souvenir qu'il eût été jamais aimé. C'était à Rose qu'il en parlait; c'était de la seule Rose qu'il avait l'air d'être l'amant.
Dès le lendemain ils quittèrent Nismes, et emmenèrent avec eux Hilaric. Bientôt ils arrivèrent
il Massane. Depuis ce moment, Némorîii ne fut occupé que de répandre les bienfaits de Gaston. Il rebâtit les chaumières, fit ensemencer les terres, rappella les cultivateurs; et, pour que les jours s'écoulassent plus vite, il les employa tous à faire du bien.
Enfin la longue année du deuil finit, et l'heureux Némorin devint l'époux d'Estelle. Rose les conduisit à l'autel ; Rose pouvait à peine contenir ses transports. Elle arrêtait, elle appellait tous ceux qu'elle trouvait sur son passage, pour leur faire admirer Estelle, pour leur parler de ses vertus, de ses chagrins passés, de son bonheur présent. De douces larmes coulaient sur ses joues; et lorsque la tendre Estelle prononça le serment si doux d'aimer toujours Némorin, malgré la sainteté du lieu. Rose ne put contenir un cri de joie, et s'élança au cou de son amie.
Dès ce même jour Rose s'établit dans la maison d'Estelle. Marguerite et Raimond, toujoui-s chéris, toujours respectés de cette aimable famille, coulèrent au milieu d'eux une vieillesse longue et paisible. La paix, l'amitié, l'amour, furent l'héritage qu'ils laissèrent à leurs enfans, dont la postérité subsiste encore dans le beau pays oii j'ai pris naissance.
Heureuse patrie, d'où la fortune m'a exilé, et qui n'en es pas moins chère à mon cœur, je t'aurai du moins célébrée ! Je t'aurai consacré les derniers accens de ma flûte champêtre! Oui, j'en jure par ton nom chéri, je dis un éternel adieu à la muse pastorale. Je ne veux point que d'autres airs profanent le chalumeau sur lequel j'ai chanté mon pays. Eh! quel sujet pourrait me plaire, à
présent que j'ai dépeint ces campagnes si riantes où les beautés de la nature m'ont ému pour la première fois? Beaux vallons, fortunés rivages, où, jeune encore, j'allais cueillir des fleurs! Beaux arbres que mon aïeul planta, et dont la tête touchait les nues, lorsque, courbé sur son bâton : il me les faisait admirer! Ruisseaux limpides qui arrosez les prairies de Florian, et que je franchissais dans mon enfance avec tant de peine et tant de plaisir, je ne vous verrai plus. Je vieillirai tristement éloigné du lieu de ma naissance, du lieu oii reposent mes pères ; et, si je parviens à un âge avancé, le beau soliel de mon pays ne ranimei-a pas ma fiiiblesse. Ah ! que ne puis-je au moins espérer que ma dépouille mortelle sera portée dans le vallon où, enfant, j'ai vu bondir nos agneaux ! Que ne puis-je être certain de rejKiser sous le grand alizier où les bergères du village se rassemblent pour danser! Je voudrais que leurs mains pieuses vinssent arroser le gazon qui couvrirait mon tombeau; que, l'amant et la maîtresse le choisissent toujours pour siège ; que les enfans, après leurs jeux, y jetassent leurs bouquets effeuillés; je voudrais enfin que les bergers de la contrée fussent quelquefois attendris en y hsant cette inscription :
Le Languedoc, ou I'Occitanie, l'une des plus belles et des plus viistes provinces de France, était anciennement habité par des peuples nommés Volces. Ils furent conquis par les Romains, sous le consulat de Quintus Fabius Maximus, l'an de Rome 634. Ce pays fut alors appelle la province romaine; et depuis, quand toutes les Gaules eurent été soumises par César, le Languedoc prit le nom de Gaule narboniiaise ou transalpine. Les Romains, toujours attentifs à s'attacher par leurs arts les peuples vaincus par leurs armes, envoyèrent des colonies en lianguedoc. Ils y portèrent leur religion, leur langue, leurs mœurs : ils y bâtirent des villes nouvelles, rétablirent les anciennes, et prirent soin de les embellir de cirques, de temples, de chefs-d'œuvre d'architecture, tels que les arènes, la maison carrée de Nismes, le pont du Gard, et plusieurs autres monumens que l'on admire encore. Attirées par la beauté du climat, les familles des vainqueurs vinrent en foule s'établir dans la Narbonnaise; et les vaincus, à leur tour, allèrent cherche»- les honneurs à Rome, où, dès le temps de Cicéron, ils étaient admis en grand nombre dans le sénat.
Tantôt heureuse, tantôt opprimée, suivant que le trône dn monde était occupé par un bon prince ou par lui monstre, la Narbonnaise soufï'rit ou profita des révolutions de l'empire. Elle devint chrétienne sous Conunodc, vers l'an 180 de notre ère, et presque aussitôt hérétique. Lorsque les successeurs de Theodose, plus occupés de confondre les ariens que de repousser les barbares, eurent laissé démembrer l'empire, la province, après avoir été ravagée par les Vandales, les Alains, les Suisses, les Allemands, tomba au pouvoir des Visigoths, qui choisirent Toulouse pour leur ville capitale, vers l'an 418.
Plus florissante sous leur gouvernement que sous celui des empereurs, la Narbonnaise prit bientôt après le nom de Septimanie, ou d'Espagne citérieurc.
Malgré les victoires de Clovis, malgré des guerres continuelles avec les Français, elle obéit environ trois cents ans aux rois visigoths établis dans l'Espagne ultérieure. Les Arabes maures, vainqueurs de ces rois et conquérans de l'Espagne, s'emparèrent de la Septimanie vers l'an 720, et ne la gardèrent pas long-temps : vaincus à leur tour à la fameuse bataille de Poitiers, ils repassèrent les Pyrénées ; et le fils de Charles Martel, Pépin le Bref, qui occupa le trône de France, se rendit maître de la Septimanie, l'an 759, non par droit de conquête, mais par un traité.
Sous les faibles successeurs de Charlemagne, la malheureuse Septimanie, ravagée tour à tour par les Sarrasins, par les Normands, par les Hongrois, eut des ducs et des marquis, moins occupés de soulager ses maux que de se rendre indépendans des rois de France. Alors, vers l'an 850, commencèrent les Rairaond, comtes de Toulouse, qui, de simples gouverneurs sous les premiers rois de la seconde race, parvinrent à posséder toute la province à titre de souveraineté. Plusieurs de ces llaimond furent dignes de leur fortune: mais le plus illustre fut Raimond de Saint- Gilles, quatrième du nom, qui, après avoir rendu de grands services à Alphonse IV, roi de Castille, dans ses guerres contre les Maures, en obtint pour récompense sa fille Elvire, et partit pour la terre sainte en 1096, à la tête de cent mille hommes. Tous les historiens orientaux parlent plus de ce Raimond de Saint-Gilles, que de Godefroi et d'aucun autre. Après la prise de Jérusalem, des Chrétiens offrirent la couronne à Raimond, qui la refusa. Godefroi fut élu, et se brouilla bientôt avec Raimond. Celui-ci ne l'en aida pas moins à gagner la fameuse bataille d'Ascalon, et, seul avec quatre cents de ses chevaliers, alla soumettre plusieurs villes dont il se fit une principauté. Il bâtit une forteresse nommée le Mont- Pélerin, où il établit sa demeure. C'est là qu'il mourut en 1105, après tlix ans environ de combats et de victoires dans la Palestine.
Ses deux fils, Alphonse et Bertrand, qui lui succé-
dèrent l'un après l'autre, suivirent les traces de leur père, et abandonnèrent leurs Etats d'Europe pour aller combattre et mourir en Asie. Ces braves croisés étaient loin de prévoir sans doute que, trente ans après, le pape Innocent III publierait une croisade contre leur petit-fils Raimond VI ; que le barbare Simon de Montfort, chef de cette croisade, égorgerait, pillerait, brûlerait les malheureux Languedociens sous ce même étendard de la croix planté jadis par Raimond IV sur la tour de David ; que l'infortuné Raimond VI, pour n'avoir pas voulu exterminer ses sujets, serait excommunié, poursuivi, battu publiquement de verges par un légat, forcé de se croiser avec ses ennemis pour les aider à dévaster ses domaines, chassé de sa capitale avec son fils, et dépouillé de ses possessions pour les voir passer au bourreau de ses sujets. Mais, au milieu de tant d'adversités, Raimond VI fit voir un courage, une patience, une sagesse à toute épreuve. Cédant à l'orage quand il était sans ressource, reprenant les armes dès qu'il trouvait des soldats, soumis à l'Eglise, fier avec les brigands qui abusaient d'un nom sacré, il reprit Toulouse, recouvra presque tous ses domaines, et mourut chargé d'ans, de malheurs, et de gloire.
Son fils, Raimond VII, avait aidé son père à recouvrer ses Etats. Il sut les défendre contre Amauri de Monfort, et contre Louis VIII, roi de France, à qui Monfort avait vendu ce qu'il ne pouvait plus conserver. L'inquisition, établie dans la province dès l'an 1204, y fut fixée par le concile de Toulouse en 1229. Elle devint une source de nouvelles calamités. Les inquisiteurs abusèrent tellement de leur pouvoir, que Grégoire IX fut obligé de les suspendre de leurs fonctions. Bientôt après, ayant été rétablis, les bûchers se rallumèrent, et les inquisiteurs furent massacrés. Leur mort valut à Raimond de nouveaux ennemis. Il sut conjurer l'orage ; et, réconcilié avec le pape, avec le roi saint Louis, il mourut pleuré de ses peuples, qu'il aurait rendus plus heureux sans ses guerres continuelles, et surtout sans l'inquisition.
Raimond VII ne laissa qu'une fille, Jeanne, qui avait épousé Alphonse, comte de Poitiers, frère de saint Louis. A la mort de son père, Jeanne, son unique héritière, porta sa souveraineté dans la maison de France. Alphonse et Jeanne étant morts sans enfans à trois jours l'un de l'autre, le roi Philippe le Hardi, neveu d'Alphonse, vint à Toulouse en 1271, prendre possession de cette belle province, qui depuis a toujours été inviolablement attachée à la couronne de France.
Tel est le précis très abrégé de l'histoire politique du Languedoc, Quant à ses productions, elles sont partout abondantes et variées. Le haut Languedoc est couvert des plus belles moissons de blé: le bas, moins fertile en grains, produit les excellens vins de Frontignan, de Lunel, de Saint-Perny, de Saint- Gilles, de Cornas, etc. On y cultive les oliviers avec autant de succès qu'en Provence. Les troupeaux qui paissent sur les Cévennes, et la quantité prodigieuse de mûriers, sont les principales richesses du pays. L'Ariège, le Cèze, le Gardon, le Tarn, roulet des paillettes d'or ; ce qui prouve que les montagnes renferment des mines de ce métal. Dans plusieurs cantons on trouve des mines de fer, de plomb, d'étain, de cuivre, de jais, de vitriol, de bitume, d'antimoine, de soufre, de charbon de terre. Les carrières de marbre y son communes: celles de Cosnes, au diosèse de Narbonne, fournissent en abondance ce beau marbre veiné qui porte le nom de la province. Près de Castres,et dans d'autres endroits, on trouve des turquoises qui ne le cèdent point à celles d'Orient. Les eaux minérales y sont très communes. Les plus célèbres sont celles de Vais, de Lodôve, d'Alais, de Servan, de Balaruc, de Vendres, et une infinité d'autres. Les plantes médicinales y abondent : dans les seuls environs de IMontpellier, on en compte plus de trois mille espèces, et les montagnes de Cévennes en offrent bieu davantage.
Cette province fut la patrie de plusieurs grands hommes, parmi lesquels, sans compter les Antonin,
originaires de Nismes, les Raimoiid, dont on a parlé, on peut citer Jacques I, roi d'Aragon, qui naquit à Montpellier le premier février 1208. Il était fils de Marie de Montpellier, héritière de cette seigneurie, et de ce brave Pierre II, roi d'Aragon, tùé à la bataille de Muret en défendant son allié, son beau-frère, Raimond VI, contre l'usurpateur Simon de Montfort. Jacquesfut digne de son père. Soixante ans de victoires contre les Maures lui valurent le surnom de Conquérant, titre véritablement glorieux pour lui, puisqu'il ne l'acquit qu'en délivrant sa patrie des usurpateurs qui l'avaient opprimée. En triomphant de ses ennemis, il sut rendre ses sujets heureux. Il cultiva les arts, les lettres, et nous a laissé des mémoires précieux de sa vie.
Gui Fulcodi, pape sous le nom de Clément IV, était de Saint-Gilles, fils d'un jurisconsulte estimé. Gui suivit d'abord le parti des armes, épousa une jeune demoiselle qu'il aimait, et en eut plusieurs enfans. Il étudia le droit, et s'acquit en peu de temps une grande célébrité. Raimond VII, son souverain, Alphonse, comte de Poitiers et de Toulouse,- saint Louis, roi de France, et le roi d'Aragon, l'employèrent dans les affaires les plus délicates. Il perdit sa femme, et se fit ecclésiastique. Il fut bientôt évèque du Puy, archevêque de Narbonne, cardinal, et pape.
Sa nouvelle dignité ne lui donna point d'orgueil. Voici une lettre qu'il écrivait à Pierre de Saint- Gilles, son neveu, après son exaltation.
" L'honneur passager dont je suis revêtu, bien loin d'enorgueillir mes parens ou moi, doit nous rendre plus modestes. Ne cherchez pas, à cause de moi, une alliance plus considérable pour votre sœur. Qu'elle épouse le fils d'un simple chevalier: dans ce cas, je vous promets pour elle trois cents livres tournois de dot. Si elle aspire à quelque parti plus élevé, je ne donnerai rien du tout. Dites à mes chères filles Mabilie et Cécilie que mon intention est qu'elles aient les mêmes époux qu'elles auraient eus si j'étais resté simple clerc. Elles sont filles de Gui Fulcodi,
NOTES. 1 l ]
non du pape : tout mon cœur est à elles ; mais ma dignité ne leur est rien," etc.
Clément conserva une tendre affection pour le Languedoc sa patrie, et pour ses anciens amis. Il aima les lettres ; il a laissé quelques écrits et la mémoire d'un pontife irréprochable.
Le fameux Gaston de Foix, qui gagna la bataille de Ravenne, et mourut à vingt-trois ans avec la réputation du plus grand capitaine de son siècle, était né à Mazères, dans le diocèse de Mirepoix, le 10 décembre 1489, de Jean V, comte de Foix, et de Madeleine de France, sœur de Louis XII. Gaston était vicomte de Narbonne, et prenait le titre de roi de Navarre. Ses victoires, sa jeunesse, ses talens extraordinaires, et surtout ses qualités aimables, le rendirent l'idole des peuples et des soldats. Louis XII disait de lui: " Gaston est mon ouvrage; c'est moi qui l'ai élevé, et qui l'ai formé aux vertus que nous admirons tous en lui." Ce héros mourut sur ses lauriers ù Ravenne, et cette mort entraîna la perte de l'Italie. On croit pouvoir placer avec les héros qu'a produits la province, Constance Cézelli, femme de Barri, gouverneur de Leucate, petite ville du bas Languedoc. Pendant la guerre de la Ligue, Barri fut pris par les ligueurs. Constance était alors à Montpellier, sa patrie. Instruite du malheur arrivé à son époux, elle court s'embarquer à Maguelonne, se rend à Leucate, ranime le courage de la garnison, et prépare la plus vigoureuse défense. Les ligueurs et les Espagnols l'attaquent ; Constance rend tous leurs efforts inutiles. Les lâches assiégeans, irrités d'une résistance qu'ils devaient admirer, font dresser un gibet, et menacent l'héroïne d'y attacher son époux, si elle ne rend pas sa ville. Constance, dans cette horrible alternative, offrit tous ses biens, et sa personne même pour la rançon de son mari. "Ma fortune, ma vie, sont à moi, dit-elle; jelesdonne volontiers pour mon époux; mais ma ville est au roi, et mon honneur à Dieu : je dois les conserver jusqu'au dernier soupir." Les assiégeans eurent l'atrocité de faire pendre son mari,
et lui envoyèrent son corps, La garnison de Leucatc pria sa généreuse commandante de lui livrer un prisonnier de distinction que le duc de Montmorenci avait envoyé pour en faire de justes représailles. Constance leur refusa ce prisonnier, et se vengea plus noblement des ennemis en les forçant de lever le siège. Henri IV, par reconnaissance, fit Constance gouverneur de Leucate jusqu'à la majorité de son fils Hercule. Cette action horrible et sublime se passa en 1590.
Jean du Caylar, de Saint-Bonnet de Toiras, né en Languedoc en 1585, maréchal de France sous Louis XIII, fut legardé comme un des meilleurs capitaines de son temps. Après avoir rendu de grands services, il mourut dans la disgrâce, parce qu'il avait déplu au cardinal de Richelieu,
Le chevalier d'Assas, le Décius français, était des environs du Vigan, petite ville des Cévennes. Tout le monde connaît son dévouement héroïque, lorsqu'à Closter- Camp, en 1 760, posté près d'un bois, pendant la nuit, avec un détachement du brave régiment d'Auvergne, il|entra seul dans ce bois pour le fouiller, et se vit tout à coup environné d'une troupe d'ennemis. Ceux-ci, lui appuyant leurs baïonnettes sur la poitrine, le menacent de la mort s'il dit un seul mot. De ce mot dépendait la surprise de son poste, et vraisemblablement de l'armée. D'Assas n'hésite pas, il crie: A moi, Auvergne! ce sont les ennemis! et il tombe percé de coups.
Le roi Louis XVI a consacré la mémoire de cette sublime action, en créant une pension héréditaire dans la maison d'Assas jusqu'à l'extinction des mâles.
On aurait à consigner ici une foule de noms de la province, si on voulait faire la liste de tous les bons officiers qu'elle a produits, et qui servent encore avec honneur dans ces vieux régimens, plus connus des ennemis que des citoyens de la capitale.
Indépendamment de ces guerriers, le Languedoc a produit beaucoup de magistrats célèbres qu'il serait trop long de nommer ici. Le fameux Nogaret, qui
servit Philippe le Bel avec tant de zèle dans les démêlés de ce roi avec le pape Boniface VIII, était né à Saint- Félix de Caraman, dans le diocèse de Toulouse. Il s'appliqua, dès sa jeunesse, à l'étude de la jurisprudence, et devint successivement professeur des lois à l'université de Montpellier, juge-mage de la sénéchaussée de Beaucaire et de Nismes, chevalier, chancelier et garde des sceaux de France. Il ne dut son élévation qu'à ses talens.
Jean Bertrandi, garde des sceaux en 1530, était de Toulouse. Simple avocat, et député par les Etats de la province pour porter au roijle cahier des doléances, il fut nommé, l'année suivante, conseiller au parlement de Paris. Devenu ensuite premier président du parlement de Toulouse, il obtint l'office de garde des sceaux, qui fut créé pour lui en 1551 par le roi Henri II, parce que le chancelier Olivier s'était retiré de la cour. Bertrandi fut garde des sceaux jusqu'à la mort de Henri : alors il prit l'état ecclésiastique, devint évêque de Comminges, archevêque de Sens, et cardinal.
Le parlement de Toulouse, institué par Philippe le Hardi, et qui tenait ses séances dès l'an 1280, réuni plusieurs fois à celui de Paris, ensuite séparé et fixé entièrement en Languedoc par CharlesVII'en 1448, a presque toujours été présidé par des magistrats d'un grand mérite. Parmi eux, le célèbre Duranti tient un des premiers rangs: sa fin mérite d'être racontée.
Lorsque la mort tragique du duc de Guise et du cardinal son frère, à Blois, eut rempli l'Etat de troubles, la ville de Toulouse se signala par son attachement à la Ligue et par ses fureurs contre Henri III. LesToulousains députèrent un capitoulaux Parisiens pour jurer avec eux l'union. Ils remirent l'autorité à dix-huit des plus factieux d'entre eux, comme à Paris on en avoit choisi seize, et envoyèrent par toute la province pour l'exciter à la rébellion.
Duranti, premier président du parlement de Toulouse, et d'Affis, avocat-général, restèrent fidèles à
leur devoir et au roi. Ils devinrent tous deux l'objet, de la haine des dix-huit. Ceux-ci, maîtres de la ville, forcèrent le premier président d'assembler extraordinairement les chambres pour décider si, Henri de Valois étant excommunié, le peuple de Toulouse n'était pas délié envers lui du serment de fidélité.
Les avis furent partagés, comme Duranti l'avait prévu ; et ce magistrat rompit l'assemblée sans vouloir rien arrêter. Mais le palais était environné de gens armés. Le premier président, remonté dans son carrosse, fut assailli de coups d'épée et de lance, dont aucun ne l'atteignit, par le soin qu'il eut de se baisser au milieu de sa voiture. Son cocher poussait les chevaux à toute bride pour regagner la maison de son maître ; malheureusement il accrocha contre un puits, et la voiture fut renversée. Duranti, obligé de descendre, se réfugie à l'hôtel-de-ville. Le peu qu'il avait d'amis prend aussitôt la fuite : les boutiques se ferment, on tend les chaînes, et l'on fait des barricades.
Le parlement, assemblé de nouveau, ordonna que Duranti fût transféré au couvent des Jacobins. II s'y rendit, escorté de deux évoques ligueurs et de satellites. On mit un corps-de-garde à sa porte, avec ordre de ne permettre à personne de le voir, pas même à sa fille unique. Rose Caulet sa femme, et deux domestiques, eurent permission d'entrer avec lui, à condition de ne plus sortir. On fouilla sa maison, ses papiers ; on ne trouva rien qui pût servir de prétexte au moindre reproche.
Cependant on voulait sa mort. Les factieux armés se rendent aux Jacobins, et tentent d'enfoncer la porte. Ils ne peuvent y réussir; ils la brûlent, entrent dans le couvent, sans que les gardes, qui étaient de concert avec eux, fassent la moindre résistance. Chapelier, l'un des chefs de ces assassins, aborde le premier président, et lui ordonne de venir répondre au peuple. Duranti se met à genoux, fait sa prière, embrasse sa femme, lui dit adieu, et marche à la mort.
Quand il est arrivé sur la porte brûlée. Chapelier, l'entraînant avec violence, crie à haute voix: Voici
Vhomme! "Oui," ajoute Duranti, qui était en robe, et dont le visage serein portait^l'empreinte de l'innocence, " oui, me voici. Quel crime ai-je commis pour vous inspirer cette haine implacable?" Ce peu de mots prononcés avec noblesse, un reste d'autorité répandu sur le front de ce vénérable vieillard, le respect involontaire que la vertu inspire au crime, en imposèrent aux factieux. Ils gardèrent tous le silence: ils allaient peut-être tomber aux pieds du magistrat, quand un coup de mousquet parti de loin vint l'atteindre au milieu de la poitrine. Duranti tombe, et ses derniers mots sont une pxùère au ciel pour ses meurtriers.
Le peuple reprend aussitôt sa fureur, traîne dans les rues le corps de Duranti, et court ensuite à la conciergerie massacrer l'avocat-général d'Affis.
Ainsi périrent, victimes de leur zèle et de leur fidélité, deux magistrats vertueux, éclairés, dont la province doit se glorifier, et qui ont les mêmes droits à l'admiration et au respect de tout bon Français que les Brisson, les Larcher, les Tardif.
Le Languedoc doit être regardé comme le berceau de la poésie dite provençale, qui fut cultivée à Toulouse des le règne des premiers comtes. Raimond V, son fils, son petit-fils, plusieurs chevaliers de la province étaient troubadours, et savaient chanter leurs dames presque aussi bien qu'ils se battaient pour elles. En, 1323 sous le régne de Charles le Bel, sept principaux citoyens de Toulouse, sous le titre de la gaie société des sept troubadours de Tolose, écrivirent une lettre circulaire à tous les poètes de la Languedoc, pour les inviter à venir lire leurs ovrages à Toulouse, le premier de mai suivant, avec promesse de donner une violette d'or à celui qui aurait composé en ro7nan la pièce jugée la meilleure.
Le jour marqué, plusieurs troubadours arrivèrent, et se rendirent au jardin des sept juges. On fit la lecture des ouvrages devant les capitouls, les notables de la ville, et une grande foule de monde. Le prix fut accordé à un civcntts, composé en l'honneur de
la Vierge par Arnaud Vidal de Castelnaudari, qui fut crt'é"sur-lc-champ docteur en la gaie science.
Les sept associés continuèrent leurs assemblées, choisirent un d'entre eux pour chancelier, et donnèrent à un autre le titre de bedeau ou secrétaire. Ils publièrent des statuts, auxquels ils donnèrent le nom de lois d'amour. Ils ajoutèrent deux autres fleurs à la violette: une églantine et un souci. Enfin leur société devint si célèbre, qu'en 1388, Jean, roi d'Aragon, envoya des ambassadeurs au roi Charles VI, po^(r lui demander des poètes de la province de Narbonne, afin de faire dans ses Etats un établissement de la gaie société.
Telle fut la première origine de l'académie des jeux floraux, qui reçut un nouveau lustre vers la fin du quatorzième siècle, ou le commencement du quinzième, par la libéralité d'une dame toulousaine nommée Clémence Isaure. Cette dame, dont on ne sait presque rien, fonda, par son testament, de quoi fournir aux frais des fleurs que l'académie de Toulouse donne encore tous les ans. Les capitouls et les babitans de cette ville, par reconnaissance pour Clémence, lui ont érigé, vers le milieu du seizième siècle, une statue de marbre blanc, qu'ils ont placée dans uns des salles de l'hôtel-de-ville, où elle se voit encore, et où elle est couronnée de fleurs tous les' ans, le 3 mai jour de la distribution'des prix. Louis XIV, en 1694, a autorisé par des lettres patentes cette académie, que je crois la plus ancienne de toutes.
On ne sait rien de plus positif sur Clémence Isaure. Je me suis cru permis, dans un roman, de la faire seule institutrice des jeux floraux, et de donner un motif au choix des trois fleurs que l'on adjuge pour prix.