‹ Esther (volume 2)Chapitre 10 sur 68 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

Le théâtre représente l'appartement d'Esther.

Est-ce toi, chère Elise? 0 jour trois fois heureux ' ! Que béni soit le ciel qui te rend à mes vœux, Toi qui, de Benjamin2 comme moi descendue, Fus de mes premiers ans la compagne assidue, Et qui, d'un même joug souffrant l'oppression, M'aidais à soupirer les malheurs 3 de Sion ! Combien ce temps encore est cher à ma mémoire! Mais toi, de ton Esther, ignorais-tu la gloire? Depuis plus de six mois que je te fais chercher, Quel climat, quel désert a donc pu te cacher?

ÉLISE

Au bruit de votre mort, justement éplorée,

Du reste des humains je vivais séparée,

Et de mes tristes jours n'attendais que la fin,

Quand tout à coup, Madame, un prophète divin * : ^

« C'est pleurer trop longtemps une mort qui t'abuse ; ^— *

» Lève-toi, m'a-t-il dit, prends ton chemin vers Suse5 :

1. Jour trois fois heureux. Ce nombre trois semble consacré en poésie. On le trouve dans Virgile, au liv. I de l'Enéide, v. 98 :

0 terque quaterque beati...

Enéide, liv. VIII, v. 231 :

Ter saxea tentât

Limina nequicquam ; ter fessus valle resedit.

2. Benjamin, l'un des douze enfants de Jacob et le chef de la tribu qui portait son nom.

3. Soupirer les malheurs de Sion. Expression hardie et poétique. Boileau (Art poét., ch. n) parle des vers que soupirait Tibulle.

4. Un prophète divin, etc. Remarquez le changement brusque de la construction, qui donne au récit toute la vivacité d'une scène présente aux yeux. Corneille a dit de même :

Ce généreux guerrier dont son cœur est cbnrmé.

Ne crains rien (m'a-t-il dit), quand il m'a dépanné. [Le Cid, V, vi.)

5. Suse. • Les rois de Perse, successeurs du grand Cyrus, avaient choisi trois villes principales Dour y séjourner alternativement": Suse, Ecbatane et

» Là tu verrat 4'Esther la pompe et les honneurs, » Et sur le trône assis le sujet de tes pleurs1, p Rassure, ajouta-t-il, tes tribus alarmées : » Sion, le jour approche où le Dieu des armées » Va de son bras puissant faire éclater l'appui ; ■ Et le cri de son peuple est monté jusqu'à lui2. » Il dit : et moi, de joie et d'horreur pénétrée 3, Je cours. De ce palais j'ai su trouver l'entrée. 0 spectacle î ô triomphe admirable à mes yeux, Digne en effet du bras qui sauva nos aïeux! Le fier Assuérus couronne sa captive, Et le Persan superbe est aux pieds d'une Juive ! Par quels secrets ressorts, par quel enchaînement Le ciel a-t-il conduit ce grand événement ?

Peut-être on t'a conté la fameuse disgrâce De l'altière Vasthi4, dont j'occupe la place, Lorsque le roi, contre elle enflammé de dépit, La chassa de son trône ainsi que de son lit 5. Mais il ne put sitôt en bannir la pensée :

Babylone. Suse, capitale de la Susiane, aujourd'hui le Koursistan, province du royaume de Perse, vers le Tigre. » (Geoffroy.) — Il est bon d'avertir ici que, d"après dom Calmet, le savant interprète de la Bible, Assuérus, l'époux d'E-tiier, serait le même que Darius, fils d'Hystaspe, et que c'est l'opinion suivie par Racine.

1. Sur le trône assis le sujet de tes pleurs, vers faible, imacre peu naturelle. — * Sujet n'est pas le terme propre. Le sujet se dit des choses; Yobjet se dit des choses et des personnes. » (La Harpe.)

2. • Métaphore sublime et touchante dont les auteurs sacrés font un fréquent usage. On lit dans VExo-le, ch. n, v. 23 : Ascenditgue clamor eorum ad Deum ab operibus. » (Geoffroy.)

3. Pour comprendre ce mot horreur, il faut le rapprocher du mot latin dont il avait tout le sens au xvn' siècle. Porror désigne chez Virgile une crainte mêlée de respect religieux :

Tectnm ausustum, insens

Horrendum silvis, et relliçione parentum.

Racine a dit dans Iphigénie, act. V, se. vi :

Jette une sainte horreur qui nous rassure ton». • M. de la Harpe approuve le vers à.' Iphigénie, parce que le sens est modifié par l'épithète sainte, et il condamne celui à'Esther, parce que horreur n'a point d'épithète ; mais l'union de joie avec horreur est une modification plus forte que celle d'une épithète. » (Geoffroy.)

4. De l'altière Vasthi.* Mmt de Montespan venait de perdre la faveur du roi ; les courtisans, qui font attention à tout, ne laissèrent pas passer ce vers. « La Vasthi, di: M"' de Caylus, avait ses applications. Aman des traita de ressemblance. i — M"« de Maintenon, dit M0" de la Fayette, était flattée de l'invention et de l'exécution. La comédie représentait en quelque sorte la chute de Mm« de Montespan et l'élévation de M"« de Maintenon. i — Nulle autre épithète n'eut pu mieux convenir au caractère de Mtt* de Montespan.

5. De son lit. Racine ne craint pas d'employer des expressions qu'un

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