‹ Esther (volume 2)Chapitre 3 sur 68 · APPRÉCIATION LITTÉRAIRE ET ANALYTIQUE · texte numérisé non relu

APPRÉCIATION LITTÉRAIRE ET ANALYTIQUE

« Les défauts du plan d' Esther, dit la Harpe dans son Cours de littérature, sont connus et avoués: le plus grand de tous est le manque d'intérêt. Il ne peut y en avoir d'aucune espèce. Esther et Mardochée ne sont nullement en danger, malgré la proscription des Juils ; car assurément Assuérus, qui aime sa femme, ne la fera pas mourir parce qu'elle est Juive, ni Mardochée qui lui a sauvé la vie, et qui est comblé, par son ordre, des plus grands honneurs. Il ne s'agit donc que du peuple juif; mais on sait que le danger d'un peuple ne peut pas seul faire la base d'un intérêt dramatique, parce qu'on ne s'attache pas à une nation comme à un individu : il faut, dans ce cas, lier au sort de cette nation celui de quelques personnages intéressants par leur situation ; et l'on voit que celle d'Esther et de Mardochée n'a rien qui fasse craindre pour eux. Les caractères ne sont pas moins répréhensibles, si l'on n'excepte celui d'Esther, qui est d'un bout à l'autre ce qu'elle doit être, et dont le rôle est fort beau. Zarès, femme d'Aman, est entièrement inutile, et ne tient en rien à la pièce: c'est un remplissage. Mardochée n'est guère plus nécessaire. Assuérus n'est pas excusable ; c'est un fantôme de roi, un despote insensé, qui proscrit tout un peuple sans le plus léger examen, et en abandonne la dépouille au ministre qui en a proposé la destruction. La haine d'Aman a des motifs trop petits, et l'on ne peut concevoir que le maître d'un grand empiie soit malheureux parce qu'un homme du peuple ne s'est pas prosterné devant lui comme les autres. »

Geoffroy réfute ainsi cet argument :

« Le véritable intérêt théâtral consiste dans le sentiment qui nous attache au sort des personnes vertueuses, qui nous fait pleurer sur leurs malheurs et trembler sur leurs dangers. Il consiste dans la terreur qu'inspirent les grands attentats contre l'humanité, les grandes révolutions, les catastrophes éclatantes; dans la satisfaction que nous causent la punition des grands scélérats et le triomphe de la vertu sur le crime ; enfin, dans cet étonnement et cette admiration délicieuse que font éprouver à tous les esprits bien faits, à tous les coeurs bien nés, les ac-

tions généreuses et sublimes, les sentiments héroïques, les grands caractères, revêtus de la magnificence et de l'éciat de la poésie.

» Tel est l'intérêt que présente Esther, intérêt vraiment tragique et théâtral. Est-il un caractère plus noble, plus aimable et plus touchant que celui d'Esther, qui gémit au sein des grandeurs sur le sort de ses frères opprimés et captifs qui, sur le point de les voir tous égorgés par un ordre barbare, se dévoue à la mort pour les sauver 1 Mardochée n'est-il pas supérieur à presque tous nos héros tragiques, par ce véritable courage de l'âme, qui seul fait les héros? N'est-ce pas le modèle le plus parfait d'une vertu inébranlable au sein même de l'adversité? Et comment ne pas partager l'affliction profonde et le danger imminent de ces deux personnages si dignes d'admiration et de respect?...

« Il est, dit-on, sans aucune vraisemblance qu'un roi signe » aveuglément la proscription de tout un peuple. »

» Ces horribles abus de pouvoir ne sont que trop fréquents dans les annales du monde et surtout dans celles des grands empires de l'Asie; ils sont propres à exciter la terreur; on ne peut en entendre le récit ou les voir sur la scène, sans déplorer le sort de l'humanité, et l'esclavage des nations, dans ces vastes contrées de l'Orient abandonnées aux caprices de-quelques despotes insensés et féroces.

9 Selon M. de la Harpe, il n'y a dans la pièce que le caractère d'Esther qui soit à l'abri du reproche : « Zarès, femme d'Aman, est entièrement inutile; c'est un remplissage.» Ce rôle est infiniment supérieur à celui de presque toutes nos confidentes, qui tiennent beaucoup moins à l'action, et qui sont beaucoup moins éloquentes.

Mardochée, continue M. de la Harpe, n'est guère plus nécessaire. » Ainsi l'homme sur qui roule toute l'action, l'homme qui détermine Esther à se dévouer pour son peuple, l'homme qui, par son courage inflexible, excite Aman contre les Juifs; l'homme dont le triomphe, en irritant la colère et l'orgueil d'Aman, précipite la perte de ce ministre, est un personnage inutile !

» Par une suite de la même prévention, le critique ne voit dans Assuérus qu'un fantôme de roi, un despote insensé qui proscrit tout un peuple sans le moindre examen. Depuis quand la scène n'admet-elle plus que des rois prudents, éclairés, à l'abri de l'erreur? Chargé du gouvernement d'un si vaste empire, Assuérus a donné sa confiance à un ministre qu'il croit fidèle. Depuis quand un roi trompé par son ministre n'est-il plus un personnage théâtral? Il n'en est point au contraire de plus intéressant pour tous les peuples, qui ne souffrent que trop souvent de l'infidélité du ministre et de l'erreur du souverain. Assuérus

ajouta foi au rapport de son ministre, d'autant plus aisémcul quil savait par lui-même que les Juu's étaient haïs de tous les peuples, chez lesquels ils avaient souvent été esclaves; qu'ils avaient leurs lois, leurs usages, leur Dieu à part, et ne s'accordaient en rien avec les autres hommes. Il ne lui fut pas difficile de lui faire accroire que les ennemis du genre humain étaient en tout pays, redoutables au souverain, et que la saine politique exigeait leur proscription. Il ne la signa donc pas aveuglément. Assuérus n'agit point dans la pièce en despote insensé, mais en homme généreux, humain, reconnaissant, qui sait récompenser les services et honorer la vertu, quand il n'est point trompé : il ne faut que lui montrer la vérité pour le rendre bienfaisant et juste. Ce n'est point là un fantôme de roi. un personnage méprisable; on le plaint, on l'estime; son caractère est plein de grandeur et de majesté; et 1 expression de son amour pour Esther est un des tableaux les plus neufs et les plus ravissants qu'on ait jamais présentés sur la scène. » M. de la Harpe, qui ne peut tolérer Assuérus, est encore moins disposé à supporter Aman. Il ne peut souffrir que ce ministre veuille exterminer tout un peuple parce qu'un homme ne l'a pas salué... Il n'est point question ici de la révérence, qui dans nos mœurs est un usage de politesse: il s'agit de la coutume servile des Perses, qui se prosternaient la face contre terre, et adoraient leurs maîtres. Alexandre ne voulut-il pas contraindre les Macédoniens à l'adorer à la manière des Perses? Ne fit-il pas périr le philosophe Callisthène et plusieurs autres hommes courageux, pour n'avoir pas fait la révérence, c'est-àdire pour ne s'être pas soumis à cet usage honteux des peup.es de l'Asie ? Mardochée debout devant Aman faisait donc le plus sanglant outrage à ce ministre enivré d'orgueil et habitué aux adorations des Persans; il semblait le défier et le braver : et Aman avait lieu de croire que le peuple juif tout entier adoptait les sentiments de son prophète et de son chef Mardochée. Ainsi l'orgueil, la politique, la haine religieuse et nationale s'unissaient dans le cœur de l'Amalécite Aman pour solliciter la ruine et le carnage des destructeurs d'Amalec, l'entière extermination de cette nation juive, ennemie née du ministre, et capable de répandre dans la Perse les germes d'insolence et de sédition. Jamais vengeance, au théâtre, ne fut mieux motivée; et M. de la Harpe ne paraît pas connaître les passions et le cœur humain, lorsqu'il dit que la haine d'Aman a des motifs trop petits ; qu'il faut que ce ministre soit fou pour s'affecter aussi vivement de la fierté de Mardochée. Le critique ignore-t-il qu'un ambitieux au faite des honneurs, nourri d'encens et de flatteries mesure sa vengeance, non pas sur la grandeur de l'offense, mais sur sa propre grandeur, qui lui parait infini? L'orgueil d'Aman n'est point petit, il est insensé, monstrueux,

effroyable et terrible: il ne fait point rire, il fait frissonner. Un orgueil qui produit un effet aussi affreux, un orgueil qui s'immole tout un peuple, est une épouvantable atrocité: mais il n'a rien de ridicule...

» Si M. de la Harpe eût été assez philosophe pour juger de l'intérêt d'Esther d'après les mœurs orientales, il aurait vu que rien n'est plus commun dans les despotes de l'Asie que ces passages rapides et imprévus d'une passion à une autre ; il aurait vu que ces hommes violents parcourent sans cesse les deux extrêmes, aujourd'hui offrant à la beauté qui les enchaîne la moitié de leur trône, demain prononçant l'arrêt de sa mort...

» Esther restera un des chefs-d'œuvre de notre scène. L'éclat et l'importance des événements, la vérité des caractères, la beauté des situations, et les grandes leçons qui en résultent pour l'humanité ; le charme inexprimable, et la magnificence extraordinaire du style ; en un mot. l'union du génie de Racine avec l'esprit divin des livres sacrés, assurent à cette tragédie du genre le plus noble, une gloire immortelle. » Geoffroy.

Page 1