ACTE II, SCÈNE I
Mais, crois-moi, dans le rang où je suis élevé,
Mon âme, à ma grandeur tout entière attachée,
Des intérêts du sang est faiblement touchée.
Mardochée est coupable ; et que faut-il de plus?
Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus,
J'inventai des couleurs, j'armai la calomnie,
J'intéressai sa gloire : il trembla pour sa vie.
Je les peignis puissants, riches, séditieux * ;
Leur Dieu même ennemi de tous les autres dieux.
« Jusqu'à quand souffre-t-on que ce peuple respire,
» Et d'un culte profane infecte votre empire ?
» Etrangers dans la Perse, à nos lois opposés,
» Du reste des humains ils semblent divisés,
» N'aspirent qu'à troubler le repos où nous sommes,
» Et détestés partout, détestent tous les hommes2.
» Prévenez, punissez leurs insolents efforts ;
» De leur dépouille enfin grossissez vos trésors3. »
Je dis, et l'on me crut. Le roi, dès l'heure même,
Mit dans ma main le sceau de son pouvoir suprême :
« Assure, me dit-il, le repos de ton roi ;
» Va, perds ces malheureux : leur dépouille est à toi v. »
Toute la nation fut ainsi condamnée;
Du carnage avec lui je réglai la journée.
Mais de ce traître enfin le trépas différé
Fait trop souffrir mon cœur de son sang altéré.
Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie*.
Pourquoi dix jours encor faut-il que je le voie?
comme Esther le dit dans la suite, ne voulait point fléchir le genou devant un homme du sang d'Agag : car il y a apparence que Néhémie, Esdras et les autres juifs qui se prosternaient devant le roi se prosternaieut aussi devant Aman.»- (L. Racine.)
1. « Dixitque Aman régi Assuero : Est populus per omncs provincias regni tui dispersus, et a se mutuo separatus, novis utens legibus et caeremoniis, insuper et régis scita contemnens. Et optiine nostri quod non expédiât regno tuo ut insolcscat per licentiam. » (Èsl/ier, ch. m, v. 8.)
2. Du Ilyer fait dire la même chose à Aman, mais quel ton languissant!
Tu sais bien que les Juifs dans la Perse arrêtés
Sont «les peuples suspects, et du roi détestés.
Tu sais bien que les Juifs sont des objets de linine
De qui chacun souhaite ou la perte ou la peine. (Act. I, se. m.)
Tacite en dit autant des chrétiens au Iiv. XV des Annales.
3. « Si tihi placet. décerne ut percat, et decem millia talentorum appendam arcariis gazae tuae. » {Esther, ch. m, v. 9.)
4. «Tulit ergo rex annulum quo utebatur de manu sua, et dédit eum Aman... Dixitque ad eum : Argentum quod tu polliceris, tuum sit ; de populo âge quod tibi placet.» (Ibid., ch. m, v. 10 et 12.)
5. Le mouvement de ce vers rappelle celui de Corneille dans Polyeuc.te :
Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte.
HYDASPE
Et ne pouvez-vous pas d'un mot l'exterminer? Dites au roi, seigneur, de vous l'abandonner.
AMAN
Je viens pour épier le moment favorable, Tu connais, comme moi, ce prince inexorable; Tu sais combien terrible en ses soudains transports De nos desseins souvent il rompt tous les ressorts. Mais à me tourmenter ma crainte est trop subtile: Mardochée à ses yeux est une àme trop vile.
HYDASPE
Que tardez-vous ? Allez et faites promptement Elever de sa mort le honteux instrument l.
AMAN
J'entends du bruit; je sors. Toi, si le roi m'appelle... ?
HYDASPE
Il suffit.
SCÈXE II ASSUÉRUS, HYDASPE, ASAPH, suite d'Assuérus.
ASSUÉRUS
Ainsi donc, sans cet avis fidèle, Deux traîtres dans son lit assassinaient leur roi ? Qu'on me laisse, et qu'Asaph seul demeure avec moi.