ACTE III, SCÈNE IV
ASSUÈRL'S.
Mardochée1?
Il restait seul de notre famille.
Mon père était son frère. Il descend, comme moi, Du sang infortuné de notre premier roi*. Plein d'une juste horreur pour un Amalécite, Race que notre Dieu de sa bouche a maudite, Il n'a devant Aman pu fléchir les genoux, Ni lui rendre un honneur qu'il ne croit dû qu'à vous. De là contre les Juifs et contre Mardochée Cette haine, seigneur, sous d'autres noms cachée. En vain de vos bienfaits Mardochée est paré ; A la porte d'Aman est déjà préparé D'un infâme trépas l'instrument exécrable; Dans une heure au plus tard ce vieillard vénérable, Des portes du palais par son ordre arraché, Couvert de votre pourpre, y doit être attaché.
ASSUÉRUS
Quel jour mêlé d'horreur vient effrayer mon âme! Tout mon sang de colère et de honte s'enflamme. J'étais donc le jouet...! Ciel, daigne m 'éclairer! Un moment sans témoins cherchons à respirer3. Appelez Mardochée: il faut aussi l'entendre.
(Le roi s'éloigne.)
Les a-t-on vus mutins, les a-t-on vus rebelles ?
Vos princes ont-ils eu des soldats plus fidèles ?
Furieux dans la guerre, ils souffrent nos bourreaux,
Et lions au combat, ils meurent en agneaux. (Act. IV, se vi.)
t Sévère, qui parie en homme d'Etat, ne dit qu'un mot, et ce mot est plein d'énergie : Esther, qui veut toucher Assuérus, étend davantage cette idée. Sévère ne fait qu'une réflexion ; Esther fait une prière : ainsi l'un doit être concis, et l'autre déployer une éloquence attendrissante. Ce sont des beautés dill'érentes, et toutes deux à leur place. On peut souvent faire de ces comparaisons; rien ne contribue davantage à épurer le goût. • (Voltaire.)
1 ■ ASSUÉRUS
Quoi ! vous sortez des Juifs ?
Oui, sire, et Mardochée Qu'attaque injustement une haine cachée, Lui qui vous conserva, lui qui veille pour vous, Fut frère de mon père et prince parmi nous.
(Du Kyer, act. V, se. dernière.)
î. t Erat vir Judœus in Susan civitate, vocabulo Mardochacus, ûlius Jair, ûlii Semei, filii Cis, de stirpe Jemini... Esther, ûlia Abigail, fratris Mardochaei, quam sibi adoptaverat in tiliam. • {Esther, ch. n, v. 5, 15.) — Le roi Saùl était fils de Cis, le bisaïeul de Mardochée.
3. « Kex autem iratus surrexit et de loco convivii intravit in hortura arboribus consitum. • ( Vnther, ch. vu, v. 7.)
UNE ISRAÉLITE
Vérité, que j'implore, achève de descendra.
aman, à Esther.
D'un juste étonnement je demeure frappé !. Les ennemis des Juifs, m'ont trahi, m'ont trompé ; J'en atteste du ciel la puissance suprême, En les perdant j'ai cru vous assurer vous-même'. Princesse, en leur faveur employez mon crédit : Le roi, vous le voyez, flotte encore interdit. Je sais par quels ressorts on le pousse, on l'arrête; Et fais, comme il me plaît, le calme et la tempête. Les intérêts des Juifs déjà me sont sacrés, Parlez : vos ennemis, aussitôt massacrés, Victimes de la foi que ma bouche vous jure, De ma fatale erreur répareront l'injure. Quel sang demandez-vous?
Va, traître, laisse-moi :
Les Juifs n'attendent rien d'un méchant tel que toi. Misérable, le Dieu vengeur de l'innocence, Tout prêt à te juger, tient déjà sa balance! Bientôt son juste arrêt te sera prononcé. Tremble : son jour approche, et ton règne est passé1.
AMAN
Oui, ce Dieu, je l'avoue, est un Dieu redoutable. Mais veut-il que l'on garde une haine implacable? C'en est fait : mon orgueil est forcé de plier; L'inexorable Aman est réduit à prier.
(Il se jette à ses pieds.)
1. • Quod ille audiens illico obstupuit, vultum régis ac reginae ferre non sustinens. • [Esther, ch. vu, v. 8.)
2. Vous assurer vous-même. Cela ne signifie pas vous mettre en sûreté, on rassure quelqu'un. Assurer, avec nn régime direct, ne s'emploie que dans le sens de certifier : f assure ce fait. Achille dit à Iphigénie :
Et qui de ma faveur se voudrait honorer
Si mon hymen prochain ne peut vous assurer. (Iph., act V, se. n.)
3. ■ Corneille n'a rien de plus mâle, de plus fier et de plus terrible. Jamais on n'a mis dans un plus grand jour la supériorité naturelle de la vertu sur le vice. » (Geoffroy.)