NOTICE. XIX
femme de Louis XIV. Bientôt, elle obtint du Roi que ces « jeunes et tendres fleurs par le sort agitées1 », s'épanouiraient sur un sol plus voisin de la Cour, dans un établissement créé pour elles et digne de leur auguste protecteur. L'emplacement choisi fut Saint-Cyr, où la construction de bâtiments grandioses fut dirigée par Mansart.
Les travaux furent poussés avec rapidité, à tel point qu'en août i6S<i, on inaugurait la « Maison Royale de Saint-Louis destinée à recevoir 25o jeunes lilles, de la noblesse pauvre du Royaume, lesquelles seraient gratuitement élevées et entretenues jusqu'à L'âge de vingt ans.
L'éducation et la surveillance étaient confiées à une communauté nouvelle, celle des « Dames de Saint-Louis », soumise aune constitution et à des règlements particuliers, dont le texte avait été revu par Racine et par Roileau avant d'être soumis au pape. Mme de Brinon était nommée supérieure perpéluelle de l'établissement.
Saint-Cyr était un couvent, mais un couvent ouvert sur le monde, et sans austérités excessives. Les religieuses ne s'y appelaient ni « Sœur », ni « Mère »; on disait « Madame -, en ajoutant le nom de famille. Le soin des «choses essentielles et nécessaires »'- ne faisait pas perdre de vue les divertissements. On élevait, ou du moins on croyait élever les « Demoiselles » pour la vie mondaine aussi bien que pour la vie religieuse. Mais, en t'ait, beaucoup d'entre elles, au lieu de quitter la maison, y prononcèrent leurs vœux et n'en sortirent plus.
3. Les pièces de Mme de Brinon. — < Andromaque » à Saint- Cyr. — Cependant l'orgueil de sa haute fortune enflait le cœur de Madame la Supérieure. Mme de Brinon était une âme faible et un caractère impérieux. Elle trônait dans un apparteinent somptueux, entourée d'une petite cour d'élèves favorites. C'était de plus, un bel esprit : elle avait « une facilité incroyable d'écrire et de parler ; aimait les vers et la comédie ». Elle pronoçait des sermons
i. Esthcr. vers io3. 3. Souvenirs ri>' l<i marquise <l<- Caylas,
a. Voir la Préface d'Eslhrr. p. 3, éd. de Leseure. p. 162. note 5.
après les ol'lices,et, pour polir l'esprit des Demoiselles et les former à la diction, elle leur faisait jouer des pièces qu'elle composait ellemême.
Mme de Maintenon en vit une : elle était stupide (comme toutes les autres). Vite, pour tarir cette veine importune, il fut décidé par Mme de Maintenon que le répertoire de Mme la Supérieure serait remplacé par celui de Corneille et de Racine.
Entre ces deux femmes altières, il put se glisser quelque rivalité d'auteurs, et d'auteurs pédagogiques : une des plus terribles ! Racine, dans la Préface d'Estker, nous parle des conversations ingénieuses » que l'on composait pour les Demoiselles. Or, Mme de Maintenon écrivit elle-même quelques-unes de ces conversations, et, si la Supérieure se vit obligée de les faire réciter à ses élèves, il est vraisemblable que ce ne fut pas sans mortification et sans dépit.
La vanité blessée acheva de la rendre insupportable. Ses rapports avec Mme de Maintenon s'envenimèrent ; elle oublia la déférence qu'elle devait à sa bienfaitrice et se montra impertinente. On dut la congédier ; elle quitta la maison quelques jours avant les représentations d'Esther.
Aux platitudes d'une Bélise de couvent, substituer des œuvres qui devaient devenir classiques dans notre enseignement, c'était fort bien, littérairement parlant : mais il faut reconnaître que ni Corneille, ni surtout Racine, n'avaient écrit pour les jeunes lîlles, et que certains rôles étaient particulièrement scabreux. On s'en aperçut à Saint-Cyr, quand les élèves jouèrent Andromaque.
4. Racine entreprend d'écrire « Estlier». — Ce qui se passa alors entre la fondatrice de Saint-Cyr et l'auteur de ce malencontreux chef-d'œuvre, qui avait enflammé d'une façon inquiétante l'imagination des pensionnaires, on le sait, grâce à une parente de Mme de Maintenon, sa nièce à la mode de Bretagne : Mme de Caylus.
« Elle écrivit a M. Racine, après la représentation (TAnilromaque : «Nos petites « tilles viennent de jouer Andromaque, et l'ont si bien .jouée, qu'elles ne la « joueront plus, ni aucune de vos pièces. » Elle le pria, dans cette même lettre, de lui faire, dans ses moments de loisir, quelque espèce de poème moral ou historique dont l'amour fût entièrement banni, et dans lequel il ne crût pas que