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DAME RELIGIEUSE DE SAINT-CYR

Gravure de Nicolas Arnoull. — Bibliothèque Nationale : Estampes.

posées exprès, ou qu'elles-mêmes composent sur-le-champ. On les fait parler sur les histoires qu'on leur a, lues, ou sur les importantes vérités qu'on leur a enseignées. On leur l'ait réciter par cœur et déclamer les plus beaux endroits des meilleurs poètes ; et cela leur sert surtout à les défaire1 de quantité- de mauvaises prononciations'', qu'elles pourraient avoir apportées de leurs provinces. On a soin aussi de faire apprendre à chanter à celles qui ont de la voix, et on ne leur laisse pas perdre un talent qui les peut amuser'1 innocemment, et qu'elles peuvent employer un jour à chanter les louanges de Dieu.

Mais la plupart des plus excellents- vers de notre langue ayant été composés sur des matières fort profanes6, et nos plus beaux airs étant sur des paroles extrêmement molles et efféminées, capables de faire des impressions dangereuses" sur de jeunes esprits, les personnes illustres qui ont bien voulu prendre la principale direction de cette maison ont souhaité qu'il y eût quelque ouvrage qui. sans avoir tous ces défauts, pût produire une partie de ces bons effets. Elles me

i. Lear sert à les dé/aire. Sur le sens latin el le grecavec beaucoup de soin,

de leur, voir p. '}. noie -. el on abandonne leur langue maternelle

■2. De quantité. Sans article, le mol quan- au hasard de L'usage bon ou mauvais.!

lite signifie: une grande quantité. Cf. , QvU /(,s. t amuser, Slir ,a place

p. 9 : i Ils en rapportent quantité de dl, pr,,11(llll. voip Esther, 38.

preuves. •> et Molière Le Médecin maigre

toi, II, 4 : a Mon avis est qu'on lui lasse »■ Des plus excellents. Ce\ adjectif ne

prendre pour remède quantité de pain s emploie plus au superlatif, étant une

trempé dans du vin. » sorte de superlatif par Lui-même.

3. De mauvaises prononciations. Vivant ' 6. Profanes. Voir Esther, io5.

dans le voisinage de la Cour et de Paris. -. Impressions dangereuses. « Il faut...

les jeunes filles de Saint-Cyr étaient bien se hâter de taire sentir à une jeune tille

placées pour apprendre le meilleur qu'on voit fort sensible à de telles im-

français. A cet égard, l'instruction des pressions, combien on peut trouver de

jeunes gens paraît avoir été plus né- charme dans la musique sans sortir

gligée. Le grammairien Hindret écrit en des sujets pieux.» (Fénelon, Education

niçiii : o On enseigne aux jeunes gens le des Filles. XII.)

(iront l'honneui' de me communiquer leur dessein, et même de me demander si je ne pourrais pas faire sur quelque sujet de piété et de morale une espèce de poème, où le chant fût mêlé avec le récit ; le tout lié par une action qui rendit la chose plus vive1 et moins capable d'ennuyer.

Je leur proposai le sujet d'Esther, qui les frappa d'abord, cette histoire leur paraissant pleine de grandes leçons d'amour de Dieu et de détachement du monde2 au milieu du momie même. Et je crus de mon côté que je trouverais assez de facilité à traiter ce sujet; d'autant plus qu'il me sembla que, sans altérer aucune des circonstances tant soit peu considérables de l'Écriture sainte, ce qui serait à mon avis une espèce de sacrilège, je pourrais remplir toute mon action avec les seules scènes que Dieu lui-même, pour ainsi dire, a préparées15.

J'entrepris donc la chose, et je m'aperçus qu'en travaillant sur le plan qu'on m'avait donné, j'exécutais en quelque sorte un dessein qui m'avait souvent passé4 dans l'esprit, qui était de lier, comme dans les anciennes tragédies grecques, le chœur5 et le chant avec l'action, et d'employer à chanter les louanges du vrai Dieu cette partie du chœur6 que les

1. Plus vive : plus animée. par la tète. » Racine était, dès l'ado-

2. Du monde. C'est la vie profane, lescence, un admirateur passionné des opposée à la vie religieuse. tragiques grecs. A Port-Royal, « son

3. A préparées. Dans Esther cette plus grand plaisir était de s'aller enidée de l'action divine est exprimée à foncer dans les bois de l'abbaye avec plusieurs reprises, particulièrement Sophocle et Euripide, qu'il savait prèspar Mardocbée (Acte II, se. 3, v. 2o5- que par cœur. » {Mémoires de Louis 238) et par le Chœur, dans les scènes Racine.)

finales des trois actes. 5. Le chœur était une partie essen-

4- M'avait souvent passé dans l'esprit. tielle de la tragédie grecque, où le

Il veut dire que le dessein avait d'à- chant alternait avec le dialogue. Voir

bord traversé son esprit sans s'y fixer; la Notice, S it>.

c'est une action, et non pas un état, 6. Cette partie du chœur. Une des

d'où l'emploi de l'auxiliaire avoir. Cf. attributions du chœur consistait à

Mme de Sévigné : « Pour la proposition chanter les louanges des divinités. En

d'aller à Grignan,'elle m'avait déjà passé outre, il donnait son avis sur la con

Païens employaient à chanter les louanges de leurs fausses divinités.

A dire vrai, je ne pensais guère que la chose dût être aussi publique qu'elle l'a etc. Mais les grandes vérités de l'Ecriture, et la manière sublime dont elles y sont énoncées, pour peu qu'on les présente, même imparfaitement, aux yeux des hommes, sont si propres à les frapper ; et d'ailleurs ces jeunes Demoiselles1 ont déclamé et chanté cet ouvrage avec tant de grâce, tant de modestie- et tant de piété, qu'il n'a pas été possible qu'il demeurât renfermé dans le secret'' de leur maison. De sorte qu'un divertissement d'enfants est devenu le sujet de l'empressement de toute la cour ; le Roi lui-même, qui en avait été touché, n'ayant pu refusera tout ce qu'il y a de plus grands Seigneurs de les y mener, et ayant eu la satisfaction île voir, par le plaisir qu'ils vont pris, qu'on se peut aussi bien divertir aux choses de piété qu'à tous les spectacles profanes.

Au reste, quoique j'aie évité soigneusement de mêler le profane avec le sacré, j'ai cru néanmoins que je pouvais emprunter deux ou trois traits d'Hérodote1, pour mieux peindre Assuérus. Car j'ai suivi le sentiment5 de plusieurs savants interprètes6 de l'Ecriture, qui tiennent" que ce roi est le même

duile des personnages et exprimait des est retiré et sans communication avec

vérités morales. le monde : voir Esther. 280.

1. Ces jeunes Demoiselles... Aujour- 4- & Hérodote. Voir Esther, %. 4l4"4:

d'Iini on accable d'éloges les comédiens c' III-)-

en tète des ouvrages dramatiques: 5. Le sentiment : Vopimon.

alors ce n'était pas l'usage don parler (i- Interprètes : commentateurs, et

dans une préface. Mais Racine lait une ncm Pas traducteurs. Il s'agit ici de

exception pour ses jeunes actrices de commentaires comme celui qui a ete

Saint-Cvr publié par Le Maistre de Saci avec sa

traduction de la Bible (voir la Notice,

■2. Modestie : retenue, réserve dans les ^ g g\

manières. j. Tiennent : tiennent pour certain, et

'5. Dans le secret. Ce mol signifie ce qui affirment.

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