‹ Esther, tragédie, annotéeChapitre 17 sur 46 · AMAN, HYDA8PE · texte numérisé non relu

AMAN, HYDA8PE

AUAN.

Hé quoi ! lorsque le jour ne commence qu'à luire, Dans ce lieu redoutable^ oses-tu m'introduire ?

HYDASFE.

Vous savez qu'on s'en peut reposer sur ma foi ;" Que ces portes," seigneur, n'obéissent qu'à moL Venez. Partout ailleurs on pourrait nous entendre.*

AMAN

Quel est donc le secret que tu me veux apprendre ?

HTDASPE.

Seigneur, de vos bien&its mille fois honoré, Je me souviens toujours que je vous ai juré D'exposer à vos yeux, par des avis* sincères, Tout ce que ce palais renferme de mystères.

Le roi d'un noir chagrin paraît enveloppé ; Quelque songe effiayant cette nuit Ta frappé.

1 Lieuredoutàblô—A.'wtaïplws».

' Foi— Fidelity ; derotedDeas.

> Que eu paries. Ce yen admirable est parfoitemenfe oriental. Les portée jouent un grand rôle dans l'orient, où il est ai difficile d'approcher de celles qui renferment les rois et les granda La IIasfb

* On pourrait noue erUendre—Yre might be heard.

' ^rif— Informations.

ACTB IL— SCÈNE I. 23

Pendant que tout gardait un silence paisible, Sa Yoix s'est fait entendre avec un en terrible. tTai couru. Le désordre était dans ses discours : n s'est plaint d'un péril qui menaçait ses jours ; n parlait d'ennemi, de ravisseur^ fiurouche ; Même le nom d'Esther est sorti de sa bouche.

n a dans ces horreurs passé toute la nuit.

Enfin, las d'appeler un sommeil qui le fuit, Pour écarter de lui ces images funèbres, n s'est fait apporter ces annales célèbres Oii les fûts de son règne, ayec soin amassés, Par de fidèles mains chaque jour sont tracés ; On y conserve écrits le service et l'offense : Monuments étemels d'amour et de vengeance.

Le roi, que j'ai laissé plus calme dans son lit, D'une oreille attentive écoute ce récit.

AMAN

De quel temps de sa vie art-il choisi l'histoire ?

HTDASFE.

n revoit' tous ces temps si remplis de sa gloire. Depuis le fameux jour qu'au trône de Oynis Le choix du sort plaça 1 heureux Assuérus.

AMAN

Ce songe, Hydaspe, est donc sorti de son idée ?

HTDASPE.

Entre' tous les devins fisimeux dans la Chaldée, n a fait assembler ceux qui savent le mieux Lire en un songe obscur les volontés des cieux. . . . Mais quel trouble vous-même aujourd'hui vous agite ? Votre ame en m'écoutant parait tout interdite :* L'heureux Aman fr-t-il quelques secrets ennuis ?^

1 AivifMiir— Flunderer ; ravûhor. s // revoit — He revievra.

3 Entre — From amongsk

^ Tout interdite— Qyiite disordorcd. ^ Ennuis -Cares.

24 ESTHSR.

AMAN

Peux-tu le demander dans la place oii je suis 1

Haï, craint, envié, souvent plus misérable

Que tous les malheureux que mon pouvoir accable !

HYDASPB.

Hé ! qui jamais du ciel eut des regards plus doux ? Vous voyez l'univers prosterné devant vous.

AMAN

L'univers ! Tous les jours un homme ... un vil esclave. D'un front audacieux me dédaigne et me brave.

HYDASFE.

Quel est cet ennemi de l'état et du roi ?

AMAN

Le nom de Mardochée est-il connu de toi ?

HYDASPB.

Qui ? ce chef d'une race abominable, impie ?

AMAN

Oui, lui-même.

HYDASFE.

Hé, seigneur ! d'une si belle vie Un si faible ennemi peut-il troubler la paix ?

AMAN

L'insolent devant moi ne se courba jamais.

En vain de la faveur du plus grand des monarques

Tout révère à genoux les glorieuses marques ;

Lorsque d'un saint respect tous les Persans touchés

N'osent lever leurs fronts à la terre attachés,

Lui, fièrement assis, et la tête immobile.

Traite 1 tous ces honneurs d'impiété servile,

1 ÏVa«e— Calla.

ACTB IL — SCÈNE I. 26

Présente à mes regards un front séditieux,

Et ne daignerait pas au moins baisser les yeux 1

Du palais cependant il assiège la porte :^

A quelque heure que j*entre, Hydaspe, ou que je

sorte, Son visage odieux m'afflige et me poursuit ; Et mon esprit troublé le voit encor la nuit.

Ce matin j ai voulu devancer la lumière :" Je Tai trouvé couvert d'une affreuse poussière, Bevêtu de lambeaux, tout pâle ; mais son œil Conservait sous la cendre encor le même orgueil D'oïl lui vient, cher ami, cette impudente audace î Toi, qui dans ce palais vois tout ce qui se passe, Crois-tu que quelque voix ose parjer pour lui 1 Sur quel roseau fc^gile a-t-il mis son appui P

HTDASFE.

Seigneur, vous le savez, son avis salutaire^ Découvrit de Tharès le complot sanguinaire.

Le roi promit alors de le récompenser :

Le roi, depuis ce temps, paraît n'y plus penser.

AMAN

Non, il faut à tes yeux dépouiller* l'artifice : «Tai su* de mon destin corriger l'injustice ; Dans les mains des Persans jeune enfant apporté, Je gouverne l'empire où je fus acheté ; Mes richesses des rois égalent l'opulence ; Environné d'enfants, soutiens de ma puissance, n ne manque à mon front que le bandeau royal : Cependant (des mortels aveuglement fatal !)

^ // astiétfe la porte — He keepa constantly at the gâte of the palace.

s Ce matin j'ai voulu devancer la /umi^ne— This momixig I was up before dawn.

s Sur quel roseau firaçile a-t-il mit son appui y-^What frail reed haa he taken for hiti support ?

* Son avis salutaire — His timely information.

* Dépouiller— -To lay aside * Jui sur-l hftve sacoeeded.

26 ESTHER

De cet amas d*hoiineurs la douceur passagère > Fait sur mon cœur à peine une atteinte légère ;- Mais Mardochée, assis aux portes du palais, Dans ce cœur malheureux enfonce raille traits ; Et toute ma grandeur me devient insipide, Tandis que^ le soleil éclaire ce perfide.

HTDASPE.

Vous serez de sa vue afiranchi dans dix jours : La nation entière est promise aux vautouis.

AMAN

Ah ! que ce temps est long à mon impatience ! Cest lui, je te veuxr bien^ confier ma vengeance. C'est lui qui, devant moi refusant de ployer,* Les a livrés au bras qui les va foudroyer.

CTétait trop peu pour moi d'une telle victime : La vengeance trop fûble attire un second crime. Un homme tel qu Aman, lorsqu'on l'ose irriter, Dans sa juste fureur ne peut trop éclater.

Il faut des châtiments dont l'univers frémisse ; Qu'on tremble en comparant l'offense et le supplice ; Que les peuples entiers dans le sang soient noyés. Je veux qu'on dise un jour aux siècles efl5»yés : " Il fut* des Juifs ; il fut une insolente race ; " Bépandus sur la terre, ils en couvraient la face : ' Un seul osa d'Aman attirer le courroux ; " Aussitôt de la terre ils disparurent tous."

1 Pattat^—Short, tniuient

2 Une atteinte Ugère—A. dight impression.

* Tandii que, pour tant que, licence qu'il ne faudrait pas Imiter en prose. Ces deux mots ne disent pas du tout la mdme chose. Tandis que exprime on sens indôtorminé ; tant que signifie tout le temps détermina par la phrase. — La Habpk.

* Je veux bien — I consent; I do not hedtate. — Ma vengeante: EUipse ; pour It motif de ma vengeance. — Qboffkot.

< Ployer : dans le style noble et surtout en Ters, on dit ployer^ et non plier — " que tout ploie quand Dieu commande!" — (B-.issukt.» — li. Kacinh.

c H /tif — Thero woro or ti-istcd.

ACTTE II.— SCÈNE 1.

HYDASPB.

Ce n^est donc pas, seigneur, le sang amalécite Dont la Yoix à les perdre en secret tous excite ?

AMAN

Je sais que, descendu de ce sang' malheureux,

Une étemelle haine a dû m'armer contre eux ;

Qu'ils firent d'Amalec un indigne carnage ;

Que, jusqu'aux vils troupeaux, tout éprouva leur rage ;

Qu'un déplorable reste à peine fut sauvé ;

Mais, crois-moi, dans le rang où je suis élevé.

Mon âme, à ma grandeur tout entière attachée,

Des intérêts du sang est faiblement touchée.

Mardochée est coupable ; et que faut-il de plus P

Je prévins* donc contre eux l'esprit d'Assuérus ;

J'inventai des couleurs ;* j'armai la calomnie ;

J'intéressai sa gloire ; il trembla pour sa vie :

Je les peignis puissants, riches,. séditieux ;

Leur dieu même ennemi de tous les autres dieux.

" Jusqu'à quand souflfre-t-on que ce peuple respire,

'* Et aun culte profene infecte* votre empire ?

^' Étrangers dans la Perse, à nos lois opposés,

*' Du reste des humains ils semblent divisés,

" N'aspirent qu'à troubler le repos où nous sommes,

^' Et détestés partout détestent tous les hommes.

*' Prévenez, punissez leurs insolents efforts ;

" De leur dépouille enfin grossissez vos trésors."

Je dis ; et l'on me crut. Xe roi, dès l'heure même,*

Mit dans ma main le sceau de son pouvoir suprême :

" Assure, me dit-il, le repos de ton roi ;

'^ Va, perds' ces malheureux: leur dépouille est à toi."

1 Sang—TLace.

* Que fautril de plus f — What more is requlred ? > Jepréviru—I prejudiced.

* J'inventai des anikurt — ^I used fictitious pretencea.

* Infecter — ^Topollute.

« Dès l'heure même — From tbat vcry moment.

' Perds— JkOxoy.

28 ESTHER

Toute la nation fat ainsi condamnée.

Du carnage avec lui je réglai la journée.

Mais de ce traître enfin le trépas difiéré

Fait trop souffrir mon cœur de son sang altéré.

Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie.

Pourquoi dix jours encor* faut-il que je le voie î

HYDASPB.

Et ne pouvez-vous pas d*un mot l'exterminer ? Dites au roi, seigneur, de vous Tabandonner.

AMAN

Je viens pour épier le moment favorable.

Tu connais comme moi ce prince inexorable :

Tu sais combien terrible en ses soudains transports. De nos desseins souvent il rompt tous les ressorts. Mais à me tourmenter ma crainte est trop subtile : Mardochée à ses yeux est une âme trop vile.

HYDASPB.

Que tardez-vous ? Allez, et faites promptement Elever de sa mort le honteux instrument

AHAK.

«Tentends du bruit ; je sors. Toi, si le roi m'appelle.. .

HYDASPB,

n suffît.

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