‹ Esthetique comme science de l'expression et linguistique générale. Traduit sur la deuxième édition italienneChapitre 2 sur 18 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

En présentant au public français TEsthétique de M. Benedetto Groce, le traducteur a conscience d'avoir contribué à faire connaître à ses compatriotes un esprit qui par son universalité, son activité inlassable, son énergie passionnée dans la recherche du vrai et la défense de ses découvertes, représente à un degré éininent les plus belles qualités de notre génie latin. — Il faut connaître l'étonnante multiplicité de recherches particulières, d'études préparatoires auxquelles s'est livré M Groce, et dont nous avons les témoignages dans nombre d'écrits littéraires, historiques, sociologiques (quelquesuns seulement traduits en français), pour comprendre la maturité philosophique et la large portée du présent ouvrage, qui est comme l'aboutissement d'une pensée réduite lentement et sûrement en un système aussi profond qu'original

On ne s'étonnera pas d'entendre parler d'un système d'ensemble, à propos d'un livre que son titre semble restreindre à la seule Elsthéti que, après avoir lu ces quelques lignes, extraites de la Préface delà première édition italienne : c .. Rigoureusement parlant, il n'y a pas de science philosophique particulière qui se suffise à elle-même. La philosophie est une unité, et, qu'il s agisse d'esthétique, de logique, ou d'éthique, il s'agit toujours de toute la philosophie, quoiqu'on mette en lumière plus vivement et plus minutieusement (par convenance didactique), un côté déterminé de cette unité indivisible. Et vice- versa, justement à cause de cette étroite connexion de toutes les parties de la philosophie, l'incertitude et l'équivoque, qui régnent autour de l'activité esthétique^ autour de l'imagination repré-

Il AVERTISSEMENT

sentative et productrice, autour de cette première née des activités de l'esprit, soutien domestique des autres, engendrent équivoques, incertitudes et erreurs dans tout le reste : dans la psychologie comme dans la logique, dans la théorie de l'histoire comme dans la philosophie pratique. Si le langage est li» premier moment de Tesprit, et si l'objectiva ti on esthétique est le langage môme dans toulii sa véritable et scientifique extension, on ne peut espérer bien comprendre les phases postérieures et plus compliquées tant que le premier moment, et le plus simple, reste mal connu, mutilé, défiguré. Et de réclaircissement de cette donnée primitive, on doit attendre la rectification de nombreuses conséquences et la solution de quelques difficultés philosophiques, qui apparaissent d'ordinaire presque insurmontables. — Voilà la pensée qui anime le présent ouvrage ».

Qu'il me soit permis d'ajouter un mot à l'adresse des étudiants en philosophie qui n'ont à leur disposition, parmi les livres français, aucune véritable histoire de l'Esthétique. Notre pays, en effet, content de puiser aux richesses qui coulent à pleins bords tout le long de ses dix siècles de production artistique, ne s'est guère préoccupé jusqu'ici de remonter aux sources intimes de sa fécondité, et chez nous les Esthéticiens sont aussi rares que sont nombreux les Esthètes. Nos jeunes philosophes auront désormais à leur disposition un instrument d'étude commode pour la connaissance dos faits, et ce qui vaut mieux encore, dans un champ d'explorations infinies et fécondes, ils trouveront, grâce aux efforts de M. Croce pour écarter les obstacles des erreurs et des préjugés, une route largement ouverte aux hommes de bonne volonté (1). Tunis, 13 avril 1904.

Henry Bigot.

(i) La première édition italienne a été publiée en 1902, par l'éd. Sandron, de Palerme ; la deuxième, en iqoS, par le même éditeur Le noyau de la partie théorique est un mémoire (jui, sous le titre de Thèses fondamentales d'une Estkèlique comme science de l'ejcpression et lingaUtique (jénérale fut lu par l'auteur à l'Académie Ponlaniana de Naples dans les séances des 18 février, 18 mars et 6 mai 1900.

La connaissance humaine a deux formes : elle est ou con- L» conriali naissance intuitive ou connaissance logique ; connaissance par /yA^^ ' ï imagination ou connaissance par V intelligence ; connaissance de YindivîSuelj ou connaissance de Vuniversel ; des choses, pu \- y* de leurs relations ; elle est, en somme, ou productrice d'images ' ' ,,j ou productrice de ron^e/>/5. " • t-

Continuellement on fait appel, dans la vie ordinaire, k la connaissiince intuitive. On dit que de certaines vérités on ne peut donner de définitions : qu'elles ne se démontrent pas par syllogismes : qu*il faut les apprendre intuitivement. Le politique réprouve le raisonneur abstrait qui n'a pas V intuition vive des situations et des conditions de fait ; le pédagogue insiste sur la nécessité de développer avant tout dans Télève la faculté intuitive ; le critique se pique de mettre de coté, devant une ceuvre d'art, les théories et les abstractions, et de la juger par intuition directe. L'homme pratique professe de vivre à' intuitions^ plus que de raisonnements.

Mais si la connaissance intuitive est ainsi généralement reconnue dans la vie ordinaire, il s'en faut qu'il en soit de même dans le champ de la théorie et de la philosophie. Une science de la connaissance intcUective est connue, et fort ancienne : c'est la logique, mais une science de la connaissance intuitive est à peine admise, et timidement, par bien peu d'hommes. La connaissance logique s'est fait la part du lion ; quand elle ne va pas jusqu'à tuer et dévorer sa compagne, (îlle lui concède à peine une humble place de servante ou de portière. — Que peut bien être la connaissance intuitive sans la lumière de l'intellectuelle ? C'est un serviteur sans maître ; et Choce. — Esthétique. i

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si le maître a besoin du serviteur, celui-là est bien plus néce^**saire à celui-ci pour s'assurer l'existence. L'intuition est aveugle : Tintelligence lui prôt(î ses yeux. DU inilépendaii- Or, le premier point à bien fixer dans Tespril est que la conrinteliectueile. naissance mtuitive na pas besoni de maître : elle ne sent pas la nécessité de s'appuyer sur personne : elle ne doit pas emprunter les yeux d'autrui, parce qu'elle en a à elle, d'excellents. Sans doute, dans beaucoup d'intuitions il peut se trouver, mélangés, des ctnicepts. Mais dans beaucoup d'autres il n'y a pas trace d'un semblable mélange : ce qui prouve qu'il n*est pas nécessaire. L'imprcssioq d'un riair defune, rendue par un peintn* ; le contour d'un pays, tracé par un oartograplie ; un motif musical, tendre ou énergique ; les paroles d'une poésie lyrique qui soupire, ou celles avec lesquelles nous demandons, ordonnons et nous lamentons dans la vie ordinaire peuvent fort bien être autant de faits intuitifs sans ombre de relation intellectuelle. Mais, quoi qu'on pense de ces exemples, et en admettant qu'on puisse soutenir que la plupart des intuitions de l'bomme civilisé sont imprégnées de concepts, il y a autre chose de plus important et de plus concluant h observer. Les concepts qui se trouvent môIés et fondus dans les intuitions, en tant qu'ils y sont vraiment mêlés et fondus, ne sont plus des concepts, ne conservent plus leur indépendance et leur autonomie. Ils ont été des concepts, mais ils sont devenus, à présent, de simples éléments d'intuition. Les plus grandes pbilosopbies, mises dans la bouche d'un [)ersonnage de tragédie ou de comédie, ne font plus là fonction de concepts, mais sont de simples caractèristifpœs de ces personnages : de la même manitTe qu& le rouge dans une figure [)einte n'y est pas comme le concept de la couleur rouge des physiciens, mais comme élément caractéristique de cette figure. C'est le tout qui détermine la qualité des parties. Une œuvre d'art peut être pleine de concepts philosophiques : elle peut môme en avoir en plus grande quantité, et de plus profonds, qu'une dissertation philosophique : celle-ci peut être à son tour riche et débordante de descriptions et d'intuitions. Mais, malgré tous ces ces concepts, la résultante de

et i^erceptit

l'œuvre d'art est une intuition ; et, malgré toutes ces intuitions, la résultante de la dissertation philosophique est un conn*pt . I..es Fiancés de Manzoni contiennent en abondance ohs(»rvations et distinctions d'éthique ; mais ils ne perdent point pour cela en aucune de leurs parties le caracU'Te de simple m<7,d'é;*tuition. L<?s anecdotes et les effusions satiriques, qu'on peut trouver dans les livres d'un philosophe comme Schopcniiaucr, ne leur enlèvent pas le caractère de traités intdkctifs. C'est dans la résultante, dans l'effet différent auquel vise chacune d'elles et qui en détermine et en asservit toutes les parties, non pas dans ces différentes parties détachées, abstraites et considérées en soi, que réside la différence entre une «euvnî de science et une «eiivre d'art, entre un fait intellectif et un fait intuitif.

Pourtant, il ne suffît pas de reconnaître l'intuition comme lutuiiion indépendante du concept pour en avoir une idée vraie et précise. Parmi ceu.K qui la reconnaissent ou qui au moins ne la font pas explicitement dépendre de l'entendement apparaît une autre erreur, qui en obscurcit et en confond la nature propre. Par intuition on entend fréquemment la perception di^ la réalité arrivée, la perception de quel(|ue chose comme réel.

Certainement, la perception est une intuition : la perception de la chambre dans laquelle j'écris, de l'encrier et du papier que j'ai devant moi, de la plume que j'ai à la main, de ces objets que je touche et dont j'use comme instruments de ma personne, qui, puisqu'elle écrit, existe donc, sont bien des intuitions. Mais est également intuition l'image qui maintenant me passe par la tète d'un moi qui écrit dans une autre chambre, dans une autre ville, avec papier, plume et encrier différents. Ce qui veut dire que la distinction entre réalité et non réalité est secondaire et étrangère à la nature de l'intuition. Si on suppose un esprit humain qui pour la première fois a des intuitions, il semble qu'il n'en puisse avoir que d'une réalit(> effective, c'est à-dire qu'il ne puisse avoir que des perceptions du réel. Mais, dès lors que la connaissance de la réalité se base sur la distinction d'images réelles et d'images irréelles, et que cette

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distinction à l'origine n'existe pas, ces perceptions ne seront, en vérité, ni du réel ni de l'irréel : mais de simples intuitions. Là où tout est réel rien n'est réel. Une certaine idée, fort vague et seulement approximative decetétat naïf, l'enfant nous la peut donner, avec sa difficulté à discerner le réel du fictif, l'histoire de la fable, qui pour lui sont tout un. L'intuitjpn est V ! l'unité indifTércnciée de la perception du réel et de la simple V'V » iniage^du possible. Dans l'intuition nous ne nous opposons pas Iv^ "* comme êtres empiriques à la réalité externe, mais nous objecti-

vons, simplement, nos impressions, quelles qu'elles soient, 'intuition et les Us sembleraient donc être plus près de la vérité ceux qui conconcepts d es- gid^r^nt l'intuition comme la sensation formée et ordonnée simtemps. plenurnt selon les catégories de l'espace et du temps. Espace et

temps — disent-ils — sont les formes de l'intuition : avoir des intuitions, c'est situer dans l'espace et dans la succession temporelle. L'activité intuitive consisterait ainsi dans cette double fonction qui crée concurremment l'espace et le temps. Mais il nous faut répéter pour ces deux catégories ce que nous avons dit pour les distinctions intellectuelles, qui se trouvent aussi /y^T -jiondues dans l'intuition. Nous avons des intuitions sans espace [' ' et sans temps : une nuance de ciel et une nuance de sentiments, un «// .' de douleur et un élan de volonté objectivés dans la conscience, sont des intuitions que nous possédons, et où rien n'est formé dans l'espace et dans le temps. Et dans d'autres intuitions on peut retrouver l'espace et non le temps et vice versa ; mais là même où on les retrouve tous deux, leur aperception vient d'une réflexion postérieure : ils peuvent se fondre dans l'intuition de la même manière que tous ses autres éléments : ils y figureront materialiter et non fomialiter, comme ingrédients et non comme principes ordonnateurs. Qui, sans un acte de réflexion qui vienne interrompre pour un moment la contemplation, s'aperçoit de l'espace devant un portrait, voire devant un paysage ? Qui, sans un acte analogue, réflexif et interruptif, s'avise de la succession temporelle devant un récit ou un morceau de musique ? Ce dont on a l'intuition dans une œuvre d'art ce n'est pas espace ou temps, mais caractère.

TRËORIK S

iytienomie àmœidueUe. Du reste, quelques lenUttîves sont k noter dans la psychologie moderne, qui se conforment maai' fpslenieut aux vues ici iMpusées. Espace '.'l temps se révèlent Loon plus comme fonctions simples el primitives, mais comme istructions iotelltictuellbs très cimipliquées ou entrent îles [données de fait et des ordres particuliers Je sensations: non r pas créateurs, donc, mais créés. Kt. d'autre part, mfmc parmi I quelques-uns de ceux qui ne rpfusent pas absolument à l'espace E et au temps la qualité de créateurs uu de catégories et do Fonc-

■ fions, on note l'elTort pour les unifier et les entendre d'une Ibçon différente du concept ordinaire de ces catégories. I.,ea uns

■ 'réduisent l'intuition k l'unique catégorie de la spalialUé, et [Buutieimentquedu l«mpsnon plus il n'est pas d'intuition sinon

■ qiaUale. D'autres abandonnent, comme non nécessaircH philo- ^aopbiquement, les trois dimensions de l'espace, et conçoivent

k Tonction de laspatialilé comme vide de toute détermination latiale particulière. Et que serait donc une telle fonction spatiale, simple ordonnance, qui ordonnerait jusqu'au temps ? Ne lut^Uefilre un résidu de critiques et de négations d'où ressort îeulement la nécessité de supposer une activité génériquement intuitive ?Etn'est-eUe pas, cette dernière, véritablement déterminée, lorsqu'on lui attribue une unique catégorie ou fonction, non plus spalialisante ni tempera lisante, mais raracfèràanf .^ 1 mieux lorsqu'on la conçoit elle-même comme une catégorie 1 une fonction qui nous donne la connaissance des choses kns ce qu'elles ont de concret et d'individuel ? l Après avoir ainsi délivré la connaissance intuitive de toute »tion intellectuelle et de toute addition po.stérieure et , nous devons l'éclaircir et en déterminer les fron- Krea d'un autre ciMé et contre une ;iutre sorte d'invasion et de ^nfusion. De l'autre cùté, en deçà de la limite inférieui'e, c'est i sensation, c'est la matière informe, que l'esprit ne peut jamais saisir en elle-même, en tant que pure matière, el qu'il possède seulement avec la forme et dans la forme, mais dont il islule Iv concept comme. Justement, d'une /iVwi'/e. La matière n est mécanisme, est passivité, est fait orga-

nique, que Tesprit humain subit, mais ne produit pas. Sans la matière, aucune connaissance, aucune activité humaine n'est possible ; mais la pure matière nous donne ranimalité, ce qu*il y a dans Thomme de brutal et d'impulsif, non pas l'empire spirituel qui est l'humanité. Combien de fois nous nous tourmentons dans l'effort d'apercevoir clairement ce qui s'agite en nous ! Nous entrevoyons quelque chose, mais nous ne l'avons pas présent à l'esprit objectivé et formé. C'est dans ces moments que nous nous apercevons le mieux de la profonde différence entre matière et forme : ce ne sont plus chez nous deux actes dont l'un existerait en face de l'autre, mais l'un venu du dehors nous assaille et nous transporte, l'autre venu du dedans tend à absorber celui du dehors et à le faire sien. La matière attaquée et vaincue par la forme donne lieu à la forme concrète. C'est la matière, c'est le conU^nu qui différencie en nous une intuition d'une autre : la forme est constante, c'est l'activité spirituelle ; la matière est changeante, et sans elle l'activité spirituelle ne sortirait pas de son abstraction pour devenir activité concrète et réelle, tel ou toi contenu spirituel^ telle ou telle intuition déterminée.

Il est curieux et caractéristique des conditions de notre temps que justement cette forme^ V activité de l'esprit, ce qui est nous- I mêmes, soit si facilement ignoré ou nié. Et il y a des gens qui y confondent l'activité spirituelle derhorame avec l'activité méta- I phorique de la nature, qui est mécanisme et qui no ressemble ! à l'humaine que lorsque, comme dans les fables ésopiques, on imagine que arôores loguantur non tantum /^?rc7.' ; et d'autres affirment n'avoir jamais observé en eux une telle activité miraculeuse, comme si entre suer et penser, entre la sensation de froid et l'énergie de la volonté la différence était nulle, ou seulement du plus au moins. D'autres, sans doute, avec moins de déraison, veulent au contraire qu'activité et mécanisme, spécifiquement distincts, s'unifient tous deux en un concept plus général, mais sans examiner si une telle unification suprême est scientifiquement possible et dans quel sens, et en admettant que la recherche soit à tenter, il est clair qu'unifier en un troi-

sième concept, c'est avant tout supposer la différence des deux premiers ; et ici c*est la différence qui nous importe.

L'intuition a été souvent confondue avec la sensation in'«i»t

et associ

brute. Mais, comme la confusion choque par trop môme le commun bon sens, plus fréquemment on Ta atténuée ou masquée avec une phraséologie qui parait en même temps confondre et distinguer. C'est ainsi qu'on a soutenu qu'elle est sensation, mais non plus simple sensation, mais bien association de sensations. L'équivoque naît justement du mot association. Ce mot, ou bien s'entend comme mémoire, association mnémonique, souvenir conscient, et en ce cas apparaît évidente l'absurdité de vouloir réunir dans la mémoire des éléments qui ne sont pas aperçus, distincts, possédés en quelque sorte par l'esprit, ni produits par la conscience ; ou bien il s'entend comme association d'éléments inconscients, et en ce cas on ne sort pas de la sensation, de la naturnlité, qui est un continu et un indistinct, qui s'écoule sans cesse et ne se répète jamais ou, ce qui revient au même, se répète dans des conditions toujours nouvelles et, par suite, non de la même façon qu'auparavtant. Si maintenant, comme font certains associationnistes, on parle d'une association qui n'est ni mémoire, ni flux de sensation, mais qui est une association productive (formative, constructive), en ce cas on accorde la chose et on refuse seulement le mot. L'association productive n'est plus association au sens des sensualistcs, mais .s-yrtMè^e, c'est-à-dire activité spi

rituelle. Qu'on appelle si on veut association la synthèse, mais avec ce concept de productivité on a déjà posé la distinction de passivité et d'activité, de sensation et d'intuition. c/ . -^ j

TTaïïtrSS psychologues sont disposés à distinguer de la sen- intDiii< sation quelque chose qui n'est plus elle mais n'est pas encore ®''^P*^*®°^ le concept intellectuel : la représentation ou image. Quelle différence y a-t-il entre leur représentation ou image et notre connaissance intuitive"} Tne très grande et aucune. Môme, représentation est un mot fort équivoque. Si on l'entend comme quelque chose qui se détache et ressort sur le fond , .-^ ■^' psychique des sensations, la représentation c'est Ijntuition. ""/

Si au contraire on la conçoit comme une sensation complexe^ on retourne à la sensation brute qui ne change pas de qualité pour riche ou pauvre qu'elle soit, qu'elle s'effectue dans un organisme rudimen taire ou dans un organisme développé et plein de traces de sensations passées. £t on ne remédie pas à l'équivoque en définissant la représentation un produit psychir que de second degré, eu égard à la sensation, qui serait le premier degré. Que signifie ici second degré ? Différence qualitax^^j. J tive, formelle ? Et dans ce cas, nous sommes d'accord : la '*'*'*^-^ représentation c'est l'él^^boralion de la sensation, c'est l'intui* ^ k , 'ji*''tiûn. Ou bien plus grande complexité et complication, diffé- •^^ ' rence quantitative, matérielle ? En ce cas au contraire l'intuition

serait de nouveau confondue avec la sensation brute.

tait!bi^ Et pourtant il y a un moyen siir de distinguer Vintuition '*'*** ^^^Nrraie, la \v9\^.r£firés£Jitation, de ce qui lui est inférieur : le

fait spirituel du fait psychique, ou naturel. Toute intuition, toute représentation vraie est en mémo temps expression. Ce qui ne s'objective pas en une expression n'est pas intuition ou représentation, mais sensation et naturalité. L'esprit n'a d'intuition qu'en agissant, en formant, en exprimant. Qui sépare l'intuition de l'expression ne réussit plus jamais à les réunir.

Pour l'activité intuitive, autant d'intuition, autant d'expression. Si cette proposition semble au premier abord paradoxale, c'est surtout parce qu'on donne d'ordinaire à l'expression une signification trop restreinte, en n'entendant par là que les expressions dites verbales. Mais il y a aussi des expressions non verbales, comme celles de lignes, de couleurs, de tons ; et à toutes celles-là s*étend notre affirmation. L'intuition, et expression tout ensemble, d'un peintre est picturale: celle d'un poète est verbale. Mais picturale ou verbale, ou musicale ou de quelque nom qu'on la nomme, l'expression ne peut faire défaut dans aucune intuition, puisqu'elle est une partie indivisible de la nature de celle-ci. Comment pouvonsnous avoir l'intuition véritable d'une figure géométrique si nous ne possédons pas son image assez nettement pour être en mesure de la tracer immédiatement sur le papier ou au tableau

THEOIIII::

noir? Commcnl pouvODii-iioiis avoir rinLuIlion vérilable ilul'A-^'^ contour d'un pays, par exemple de la Sicile, si nous nu sommes 1/-^ pas eu mesure de le dessiner comme nous h' voyons ilaus tous V>t^-^ ses tpcandrcs ? Il t»it donné à chacun d'expi^rîmeiit^r la lumière L>^r'^ qui se lait en lui quand il réussit, et seulement dans la mesure ] "P^ où il réussit, k SI* formuler à luî-inëme ses impressions et ses sentiments. Sentiments ou impressions passent alors, A l'uide de la parolo, de l'ubRCure région de la psyché à la clarlé de l'esprit contemplateur. Il est impassible dans ce processus cognitif de distinguer l'intuitlan de l'exprL'ssion . L'une se piWuit avec l'autre, au même instant que l'autre, parce qu'elles ne sont pas deux, mais uu seul pfaénomÈuc.

La principale raison qui Tait sembler paradoxale la thèse que iiiuidm nous suutt'nons, c'est l'illusion nu préjugé que nous avons de la réalité une intuition plus considérable que celle que nous en avons réellement. On entend souvent des gens alPirnier tqu'ils ont dans ri<<:prit beaucoup d'importantes jiensées, mais qu'ils ne réussissent pas à les exprimer •. En vérité, s'ils les avaient i^ellement, ils les auraient frappées en belles paroles sonnantes,

I «t par 1& ex/iritriées. Si, au moment de les exprimer, ces pensées semblent s'évanouir, ou se trouvent devenues rares et pauvres, c'est ou bien qu'elles n'existaient pas, ou qu'elles

, étai^it en efTel rares et pouvres. On croit également que nous ious, hommes ordinaires, nous apercevons par intuitions et Dous imaginons pays, ligures, scènes, comme les peintres, et corps, rj3mme le^ sculpteurs ; sauf que peintres et sculpteurs

I savent peindre et sculpter ces images, et que nous les avons seulement dans notre esprit. Une madone de Raphai^l — I

r «Toit-on — tout le monde aurait pu l'imaginer ; mais Raphaël I , S été RaphaM par l'habileté technique avec laquelle il l'a por- 1 *^

I lée sur la toile. Rien de plus faux. Le monde dont nous avons ordinairement l'intuition est peu de chose, et consista en pelîtes expres!iions, qui se font de plus en plus grandes et plus mples seulement avec la concentration spirituelle croiiv^ante i certains moments. Ce Hont les paroles intérieures que nous tous disons à nous-mêmes, les jugements que nous exprimons

tacitement : « Voici un homme, voici un cheval, ceci est lourd, ceci est dur, cela me plait, etc., etc. > : c'est un péle-mèle de lumière et de couleur, qui en peinture ne pourrait avoir d'autre expression sincère et exacte qu'un gâchis de couleurs, et dont se détachent à peine un petit nombre de traits distinctifs particuliers. C'est cela que nous possédons dans la vie ordinaire et c'est la base de notre action ordinaire. C'est Vindex d'un livre ; ce sont — comme on l'a dît — les étiquettes (expressions elles aussi) qu'on attache sur les choses et qui nous en tiennent lieu : index et étiquettes suffisants pour les petits besoins et les petites actions. De temps en temps, de l'index nous passons au livre, de l'étiquette aux choses, des petites intuitions aux plus grandes, aux très grandes et aux très hautes. Et le passage n'est parfois rien moins qu'aisé. Il a été observé par ceux qui ont le mieux scruté la psychologie des artistes que lorsque après avoir regardé une personne d'un coup d'œil rapide, on se dispose à en prendre une véritable intuition pour faire, par exemple, son portrait, cette vision ordinaire, qui semblait si vive et si précise, se révèle comme presque rien : on s'aperçoit qu'on possède tout au plus quelque trait superficiel, qui ne serait même pas suffisant pour une caricature : la personne à portraicturer se place devant l'artiste comme un monde à découvrir. Et Michel-Ange disait qu' « on peint avec le cerveau y non avec les mains », et Léonard scandalisait le prieur du couvent des Grâces en restant des jours entiers devant la One sans y porter le pinceau, et il disait que « les génies élevés lorsqu'ils travaillent le moins, agissent te pluSy cherchant l'invention avec F esprit ». Le peintre /est peintre parce qu'il voit ce qu'un autre sent seulement, ou ' entrevoit mais ne voit pas. Nous croyons voir un sourire, mais en réalité nous en avons seulement la vague impression, nous n'apercevons pas les traits caractéristiques dont il résulte, comme, après y avoir travaillé, doit les apercevoir le peintre qui pour cette raison peut les fixer sur la toile. Même de notre plus intime ami, de la personne qui reste à coté de nous tous les jours et à toutes les heures, nous ne possédons intuitivement

que quelques traits à peine de la physionomie, qui nous la font distinguer des autres. Moins facile est l'illusion pour les expressions musicales, car chacun jugerait étrange d'entendre dire qu'à une musique qui est déjà dans Tesprit de qui n'est pas compositeur, le compositeur ajoute ou attache le motif: comme si l'intuition de Beethoven n'était pas son morceau de musique et son morceau de musique son intuition. Or, de même que ^ , î^, celui qui se fait des illusions sur la quantité de ses richesses matérielles est démenti par l'arithmétique, qui lui dit exactement à combien elles se montent ; de même, celui qui se fait illusion sur la richesse de ses pensées et de ses images est ramené à la réalité alors qu'il est contraint de traverser le pont aux ânes de l'expression. — Comptez, disons-nous au premier ; — parlez, voici un crayon, dessinez, exprimez-vous — dironsnous à l'autre.

Chacun de nous, en somme, est un peu peintre, sculpteur, musicien, poète, prosateur ; mais combien peu en comparaison de ceux qui sont ainsi appelés justement pour le degré élevé auquel ils possèdent les dispositions et les énergies communes de la nature humaine ; et combien peu un peintre possède des intuitions d'un poète, ou même de celles d'un autre peintre ! Pourtant ce peu est tout notre patrimoine actuel d'intuitions ou de reftrésentations. Hors d'elles il n'y a qu'impressions, sensations, sentiments, impulsions, émotions, ou de quelqu'autre nom qu'on veuille appeler ce qu'il y a encore en deçà de l'esprit, non assimilé par l'homme, postulé pour la commodité de l'exposition, mais effectivement inexistant,si l'existence est, elle aussi, un fait de l'esprit.

Aux variantes verbales citées dès le début, par lesquelles on Itientitô d désigne la connaissance intuitive, nous pouvons donc ajouter l'expresi encore cette autre : « la connaissance intuitiveest la connaissance expressive ». Indépendante et autonome par rapport au fait m tellectueU. indifférente aux distinctions postérieures et empiriques de réel et d'irréel, et aux formations et apcrccptions postérieures de l'espace et du temps, l'intuition ou représentation

se distingue de ce qu'on sent et subit, de l'onde ou flux sensi-

lîf, de la matière psychique, comme forme ; et cette forme, cette prise de possession, est V expression. Intuition c'est expression, et rien autre — rien de plus, mais rien de moins — qu'ex-

pression, ^^^-fr.'^:. .. ..-..^.^ '^- r:.^ ^^4^..^t^^ ■ ^-^' ''"'','■ , . \

Avant d*aller plus loin, il nous semble opportun de tirer ^c^.^lJîll^'J^enU quelques conséquences de ce qui a été établi, et d'ajouter quelques éclaircissements.

Nous avons nettement identifié la connaissance intuitive et de la con< ou expressive avec le fait esthétique ou artistique, en prenant ru*''^**"^ *" les œuvres d*art comme exemples de connaissances intuitives et en attribuant à celles-ci les caractères de celles-là et réciproquement. Notre identification a contre elle une vue largement répandue même chez les philosophes, qui considèrent Tart comme une intuition sui gêner is. Admettons — dit-on — que Tart soit une intuition; mais Tintuition n'est pas toujoursPart : rintuition artistique est une espèce particulière qui se distingue de rintuition en général par quelque chose de plus.

Mais en quoi se distingue, en quoi consiste ce quelque chose i*»»8 de différenc déplus, personne n'a jamais pu le montrer. On a pensé quelquefois que l'art était non une simple intuition, mais une intuition dune intuition : de la même manière que le concept scientifique serait non le concept vulgaire, mais le concept d'un concept. L'homme s'élèverait à l'art en objectivant non plus les sensations comme il arrive dans rintuition commune, mais l'intuition elle-même. Seulement ce processus d'élévation à la seconde puissance n'existe pas : et la comparaison avec le concept vulgaire et le concept scientifique ne dit pas ce qu'elle voudrait dire, pour la bonne raison qu'il n'est pas vrai que le concept scientifique soit le concept d'un concept. Cette comparaison, si eUe dit quelque chose, dit justement le contraire. Le concept vulgaire (si concept il y a, et non simple représentation) est un concept parfait, bien que pauvre et limité. La science substitue

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aux représentations les concepts ; aux concepts pauvres et limités elle en ajoute et en superpose d'autres plus larges et plus coinpréhensifs, elle découvre sans cesse de nouvelles relations ; mais la méthode de la science ne diiïère pas de la mélhode avec laquelle se forme le plus petit universel, dans la cervelle du plus humble des hommes. Ce qu'on appelle cx)mmunément, par antonomase, Vart, recueille des intuitions plus vastes et plus comj)lexes que les intuitions communes, mais ce sont toujours des intuitions de sensations et d'impressions ; Tart (»st Vtwpressiofi {Vhnp/'esstons, non Yexpression de Viid'pres.sinn .

>m»«iediirérencc Pour la mi^me raison on ne peut admettre ciue l'intuition,

irintensilé. . ... . . . ,.

qu'on appelle d'ordinaire artistique^ se diversifie de l'intuition

commune comme intuition intensive. Elle serait intensive si elle travaillait diversement dans une môme matière. Mais puisque la fonction artistique s'étend plus largement dans des champs divers, mais avec une méthode non diverse de celle de l'intuition commune, la différence entre l'une et l'autre n'est j)as intensive, mais plutôt crlensivc. L'intuition d'un simple chant populaire d'amour, qui dit la même choses ou bien peu davantage, qu'une déclaration d'amour telle qu'elle sort à chaque instant des lèvres de milliers d'hommes ordinaires, peut être intensivement parfaite dans sa pauvre simplicité, bien qu'extensivement beaucoup plus bornée que l'intuition complexe d'un chant amoureux de Leopardi. livret^ eœp?- Toute la différence, donc, est quantitative, et, comme telle, "'1"^'* indifférente à la philosoj)hie, scie.ntia qnalitatnm. Certains

hommes ont une plus grande aptitude, une disposition plus fréquente que d'autres à exprimer pleinement certains états d'àme complexes et on les appelle, dans le langage courant, des artistes : quelques expressions très compliquées sont atteintes plus rarement, et elles s'appellent Ai^^ œuvres (fart. Les limites qui séparent les expressions et intuitions qu'on appelle art de celles que vulgairement on appelle non-art y sont empiriques : il est impossible de les définir. Une épigramme appartient à l'art: pourquoi pas une simple parole ? Tne nouvelle appar-

tient à Fart: pourquoi pas une note de chronique dan« uu journal? Un paysage appartient à Tart : pourqu<>i pa«^ uijr esquisse topographique ? Li' maître de phiiu^opbie de lu '^tru^j*de Molière avait raison : chaque fois quV»n parle ou fait d^ h prose. Mais il y aura toujours des écolier^ a^iutut Mon^j^-ur Jourdain qui s*émerveillemnt d'avoir fait de la pro^ inriidhui quarante ans sans le savoir, et auront peine à -^ p^-rsuader qu*lorsqu'ils appellent leur domestique Jtf^n pour qu'il :ipp"ri>' leurs pantoufles, cria soit encore de la j^ro»^ !

Nous devons nous attacher à notre jiJeiitjfi''^tioii : cbr Terreur de ceux qui ont détaché l'art de la C'ifuniTjue vj<- •pirituelle, qui en ont fait je ne sai- quel •.vrrile ari*t«>.r<itjq'j*-- j*ne sais quelle fonction singulière, a été p'irmi ]•-* piiu- ipôi»:^ causes qui ont empêché que TE^ithétique. w-ien^v de I -jH. *:Ji , trouvât la vraie nature, les vraie> r;tciij*-*d-jfj«ï VaiîàH h'jijjj-îj^. ; Comme nul ne s'ét/mne en apprenant à*- la phy-j^.jf.ci»- <^<j*chaque cellule est un organisme et que chaque '•i;:ajii*ni«- '--i une cellule ou une synthèse de cellule*: «-omme p^;-. ;;;,*- L's'étonne de trouver dans une haute miiijta;:rj<- 1^ isj*'SSi*r^ A^ments chimiques que dan^ une petite pii-rre. d-in* uji is/u,iiii' fragment; comme il n'y a pa< une phy*iolo;^i«- d*^? p^til- ^jjîmaux et une autre des gros, ou un*» chimie de*» pien'-' et un*autre des montagnes : de même il n'y a pa^ une r^-\*'U**' «Je h> petite intuition et une autre de l'intuition artistique, i/jj une seule E^thèlique^ s^.-ience de la connai*s<iri'>- jutuitiv*- ou expressive, qui est le fait esthétique ou artirliqu^'. Kl oi-tt/? Esthétique est le véritable pendant de la l>ifrique. qui emhra^s^r, comme faits de la même nature lo^'^iqu's la totuàhit'^ji «lu plus petit et du plus ordinaire des concept '^, et Ja *ijiin\rti*:ii'jsi du plus compliqué des systt-mes scientifique^^ et phiJorw/phiques.

De même nous ne pouvons admettre qu'une difTéren<>^ quan- ^- t*^< '■ titative comme signification du mot yéNÎe ou y^nie artÎKlujut^,.. distingué du non-yénie, de l'homme du c/jmmun. On dit que les grands artistes nous révêlent à nous-mêmes : mais or>mment •cela serait-il possible s*il n y avait pas identité de nature entre

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