RÉDUCTION DU LOISIR ET DE L'IDÉAL AU MINIMUM
Si la mobilité démocratique tend à supprimer l'oisiveté, la paresse et les maux qui en résultent, elle tend à supprimer également le loisir nécessaire aux longues et délicates cultures intellectuelles et morales, ainsi que l'i" déal qui ne saurait guère subsister sans elles. La lutte pour la vie et pour le progrès prend dans les démocraties une âprêté singulièrement tyrannique.lLa concurrence, incessante, acharnée, impitoyable, absorbe le temps et les forces de chaque citoyen. ^ien peu de personnes trouvent assez de calme et de recueillement, pour bien discerner la solidarité étroite qui lie en tous points l'individu à l'Etat. La patrie
existe peu chez des gens qui n'ont ni le sens ni le souci du passé, n'ayant pas le loisir de le connaître et de l'apprécier. La réalité, Tactualité, les réclament, les talonnent, les entraînent. L'heure présente les prend tout entiers. Point de répit.meme pour les plus richesetles plusforts, toujours menacés, eux aussi, toujours inquiets et agités. Chez presque tous, l'imagination devient exclusivement utilitaire. Les plaisirs qui exigent un affinement particulier et toute une éducation du cœur et de l'esprit, on en perd le goût. Peu d'élévation, peu de sérénité dans les esprits. Le despotisme des masses ne donne pas infiniment plus de sécurité que le despotisme d'un seul. La perspective manque ; le champ fait défaut pour « les longs espoirs et les vastes pensées. » Il faut à chacun des jouissances promptes et faciles, des émotions brutales, des excitants et des stupéfiants. L'âme diminue. L'existence devient presque entièrement sensuelle. Le bien-être matériel, les voluptés immédiates, finissent souvent par être Tunique aspiration des foules, après le labeur machinal de la journée ou de la semaine. A cet égard encore, la tradition populaire
sera un réactif efficace et salutaire, réveillant au fond des cœurs les instincts désintéressés et les élans généreux, exaltant le bonheur du sacrifice,renouvelant les lettres et les arts, reconstruisant l'idéal de toutes pièces par l'évocation irrésistible des nobles pensées et des belles actions.
Les forces du passé ne sont, d'aucune façon, une quantité négligeable pour le présent et pour l'avenir.