TENDANCE A L'UNIFORMITÉ ET A L'ABSTRACTION
L'individualisme n'implique pas l'individualité dans les personnes, l'originalité dans les caractères.
La démocratie soumet la liberté de chacun à la volonté arbitraire des majorités^ La liberté individuelle est simplement, alors, la faculté de n'obéir qu'aux lois faites par le peuple, c'està-dire imposées parle plus grand nombre des citoyensJ D'autre part, l'esprit d'égalité tend à abolir toute distinction et à prévenir toute différenciation entre les personnes, en un mot à niveler la vie humaine. Cette tendance est très sensible dans la démocratie moderne, où tout signe d'inégalité est mal vu; où chacun,
maître et valet, porte la livrée sèche et triste de l'habit noir ; où les costumes des soldats, des juges et des prêtres, semblent un anachronisme, quand ils ne se rapprochent pas suffisamment de la tenue commune. L'esprit d'indépendance dégénère souvent en impatience de toute supériorité. L'uniformité s'impose, aussi bien dans les mœurs et les idées, que dans les costumes. Les conditions de l'existence devenant analogues, les opinions et les goûts finissent par devenir semblables. Le roulement, le frottement perpétuel, la lutte incessante pour la vie et pour le progrès, arrondissent les angles et effacent le relief des personnalités.
De toutes parts, les êtres et les choses offrent alors un spectacle identique, et apparaissent comme les fractions égales, comme les molécules équivalentes d'une substance homogène. L'individu n'est plus qu'un numéro. On dirait une société déchiffres. L'esprit géométrique façonne avec une symétrie machinale, et classe en des cases rectilignes, les manifestations les plus complexes de l'humanité vive, leur infligeantainsi laroideur des choses inorganiques. Les intelligences s'alignent, comme des mai-
sons carrées sur des rues droites. En toute matière, l'esprit s'habitue à procéder par masses, et contracte un penchant de plus en plus accentué vers l'abstraction. On ne raisonne plus, on calcule.
Ici encore, le despotisme des foules peut produire les mêmes effets que le despotisme d'un seul. La démocratie demande aux citoyens, nous Tavons vu, autant et parfois plus de travail, qu'un maître absolu, qu'un impitoyable conquérant : par des raisons de la même espèce, elle est presque aussi jalouse de toute originalité individuelle, que peut l'être un tyran.
L'esprit démocratique dédaigne la forme, la foôrme^ qu'il laisse à Bridoison. Toute complication le gêne, toute formalité l'ofïusqUe. Fatalement, il est simpliste. Et il simplifie à outrance, sans crainte, mais non sans danger de dénaturer ce qu'il simplifie. Il néglige volontiers les dissemblances, pour ne tenir compte que des ressemblances. L'à-peU-près, l'apparence, lui suffisent la plupart du temps. Il faut aller vite, sous l'aiguillon de la concurrence vitale. L'art se réduit à Timitation, à la reproduction. Le luxe ne vit plus que de falsifi-
cation et de camelote. Le luxe et l'art ne doivent-ils pas être accessibles à tous ?
L'esprit démocratique adore les idées générales : elles sont si commodes, si portatives, renferment tout sous si peu de volume, comme des nécessaires de voyage î Elles dispensent Icg gens affairés de s'attarder aux bagatelles du détail ; elles répondent à n'importe quelle question. Elles travaillent chez les médiocres intellects, comme les bonnes à tout faire dans les petits ménages. Avec elles, on peut trancher net tous les nœuds gordiens. Grâce à elles, le plus ignorant a l'air de tout savoir. A côté du faux luxe, la fausse science. Chacun croit bientôt à sa propre infaillibilité, et en est flatté au plus haut point.
Rien n'est plus dangereux que cette instruction superficielle et présomptueuse, si prompte â adopter les solutions les plus erronées, pour peu qu'elles semblent se prêter aux besoins toujours pressants de l'heure et du lieu. Ce procédé de simplification, d'abstraction systématique, n'est pas seulement un travers de l'esprit ; il fausse et paralyse le cœur. Où il règne^ la vie se retire peu à peu du mécanisme qui
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gouverne la marche de rhumanitc. N'étant plus représentés par des symboles concrets, par des personnes et par des choses, les principes deviennent de moins en moins palpables, de moins en moins visibles pour les multitudes.