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L'ORGANISATION DES FORCES MORALES

Fin séparant la loi de la foi, l'ancienne Rome inaugura, d'une part, le droit civil, le droit laïque, et d'une autre part, la liberté de conscience. Elle donna ainsi à l'équité l'empire de la terre, au rcve la clé des cieux. Plus tard, la Révolution française reprit l'initiative, en affranchissant le vrai, en organisant la science. Il était bon que la foi, la justice et la vérité, fussent libres. Mais cette liberté deviendrait funeste, si elle n'aboutissait qu'à l'antagonisme des éléments affranchis. L'esprit religieux n'est pas incolTlpatible, et ne doit pas rester irréconciliable, avec la raison. Leur union serait tolite puissante ; leurs dissensions feraient avorter toute tentative de progrès.

Les gouvernements ont le 'droit et le devoir de ne point se désintéresser de ces choses. L'Etat, qui impose matériellement la loi aux citoyens, n'a pas un intérêt moins grand à faire prévaloir le beau, le juste et le vrai, dans les âmes. L'organisation démocratique des forces morales n'est-elle pas le complément indispensable de l'organisation des forces matérielles: D'ailleurs, il ne s'agit plus aujourd'hui d'asservir violemment la loi à la foi, ou la foi à la loi ; il s'agit de les allier dans une libre et féconde association. Il ne s'agit plus de contrainte, mais de concorde. Et nous estimons que la démocratie moderne ne sera solidement constituée, que le jour où elle aura su concilier sa science et sa conscience, pour les représenter, ainsi conciliées, en de grands et beaux symboles tout resplendissants d'idéal.

C'est une des causes pour lesquelles nous tenons en honneur la poésie et la tradition. Dans la très humble mesure de nos forces, nous croyons servir ainsi la patrie et l'humanité. La muse populaire et la muse littéraire nous sont sacrées toutes deux ; et nous pensons que celle-ci gagnerait infiniment à mieux

connaître celle-là. << Lamartine, a-t-on dit, est un poète en dehors de toutes les littératures, et c'est sa gloire la plus spéciale de n'être pas littéraire ». Telle est aussi, et plus spécialement encore, la gloire de la poésie traditionnelle.

Pendant l'Exposition de 1889, avez-vous remarqué au Champs-de-Mars, dans le pavillon de la ville de Paris, les deux récipients vitrés, offrant aux yeux, Tun de l'eau de Seine constamment renouvelée, l'autre de l'eau de source ? L'eau de Seineétait jaune, sale, chargée d'éléments morbides, souillée par les égoûts ^ Eau vénéneuse, et qui empoisonnerait Paris, si l'on n'avait capté en pleine nature, et dérivé pour la grande cité, l'onde immaculée des fontaines jaillissantes ! La tradition ressemble à ces nymphes rustiques : elle n'a pas la majesté d'un large fleuve ; mais, comme cette délicieuse petite Voulzie admirablement chantée par Hégésîppe Moi'eaUjyc'est une source vive de pure poésie et de saine beauté) Les Parisiens se porteraient riial, s'il ne leur était donné de boire en ses flots limpides l'âme des champs et des bois.

Malgré toutes les ironies des choses et des

gens, l'idéal n'est pas un vain mot. Il représente la vérité suprême, le rythme normal, et comme la pulsation régulière de la vie. jC'est le type premier de la création ; c'est le thème correct, dont nous jouons tous, faibles instruments, de plus ou moins heureuses variations ; c'est l'exemple, le modèle, le but ; c'est la haute attraction qui sollicite ce qu'il y a de meilleur en nous ; c'est le mobile tout-puissant des belles pensées et des actions généreuses. Le grand œuvre de l'homme consiste à en faire de la réalité humaine.

A Bamberg, dit la légende, sur le tombeau de l'empereur Henri, la Justice est représentée sous les traits d'une femme tenant une balance à la main ; mais l'aiguille indicatrice de cette balance penche un peu ; et quand la balance sera équilibrée, quand l'aiguille sera parfaitement droite, la fin du monde arrivera.

La fin de l'ancien monde, oui ! La fin d'iin monde d'ignorance et de servitude, que la vraie Justice fera disparaître en évoquant et en réalisant Un monde supérieur ! L'humanité n'est pas irrémédiablement condamnée au régime de l'arbitraire et de l'absurde. Elle a conçu dès

l'origine, et clic finira par susciter, quelque chose de meilleur. Travaillons avec courage, avec foi, à distribuer de toutes parts les eaux vivifiantes de l'antique et toujours fraîche Tradition, cette intarissable fontaine de Jouvence !

L'avenir est l'enfant du passé. C'est le passé rajeuni comme Faust, mais non par Méphistophélès. C'est le résultat synthétique, concret, vivant, de tous les efforts des aïeux vers l'idéal.

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