ARCHITECTURE, PEINTURE, SCULPTURE, MUSIQUE
Quant à la Poésie, qui est l'âme de toutes les formes de l'art, et la manifestation souveraine de la pensée, elle avait été traitée par les autres Muses comme Psyché par ses sœurs. Aux grandes fêtes, on conviait tout le monde ; mais elle, on l'invitait à rester au coin de son
feu, ni plus ni moins que la petite Cendrillon. Aussi, pour beaucoup de personnes, quelque chose manquait à la Foire internationale du Centenaire. Merveilleuse création matérielle, disait-on ; corps superbe, mais point d'âme !
Une nation ne saurait longtemps vivre sans poésie : l'absente aura sa revanche. C'est Psyché qui finit par épouser l'Amour, et les fées protègent Cendrillon. Seule, la poésie peut réparer le mal fait par ces courtisans des foules, amuseurs sans vergogne et ambitieux sans scrupule, qui dépravent la jeune démocratie, comme Villeroi dépravait Louis XV enfant.
Aux gens d'affaires qui régnent et gouvernent aujourd'hui, il semble que le juste et le vrai ne sauraient jamais être assez secs, assez abstraits, assez rébarbatifs et ennuyeux. Autrement, ce ne serait plus pour eux le juste et le vrai. En fait d'art, ils n'encouragent guère que ce qui tend à montrer la nature sous ses aspects bas ; et ils sont servis à souhait par une cohue empressée d'artistes incomplets mais imperturables. Quelle exploitation triomphale de tous les appétits vulgaires ! A toutes les objections, ils répondent : <s Que voulez-vous ?
c'est la vie ! ^> comme les envahisseurs repondaient en 1870 : « Que voulez-vous ^ c'est la guerre ! »
Oui, certes î l'expression de la vie est le but de l'art ; et le plus précieux chef-d'œuvre est celui qui vit le plus puissamment. Mais ils s'abusent d'une étrange façon, ceux qui croient rendre la vie avec plus d'intensité en supprimant tous ses aspects supérieurs. La vérité expressive, la vérité pleine et entière, n'est pas dans l'inconscience brutale, dans l'accident banal, hideux ou honteux. Elle réside dans la beauté vive, dans l'active harmonie, dans la manifestation substantielle et radieuse du rythme suprême, qui bat au cœur de toute créature et qui est la loi du monde. Non pas que l'art doive ignorer le mal et le laid î Mais doit-il leur accorder plus de place qu'ils n'en ont dans l'existence ? Que l'art s'en serve, sans s'y attarder ni s'y complaire ! L'artiste qui ne peut produire que de vilaines et abjectes représentations, est lui-même d'une nature défectueuse. Pour un tempérament complet et bien équilibré, les laideurs physiques ou morales ne seront jamais que les ébauches où la vie prélude à des en-
fantements meilleurs, que les repoussoirs au moyen desquels le beau sort toute sa valeur et tout son charme.
Le beau est-il une aristocratie contre laquelle doive s'insurger l'esprit démocratique ? Il y aurait folie à supprimer l'idéal et le symbole en tout, sous prétexte de raison pure et de science expérimentale. On n'exile pas impunément la Poésie ; et ce qui fait actuellement la force de l'Eglise, malgré ses dogmes irrationnels, c'est qu'elle a recueilli cette exilée. Consciemment ou non, lésâmes tendres, les belles âmes, restent religieuses, parce que la religion seule leur offre encore la poésie dans toute sa gloire.
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