JUSTIFICATION DE LA TRADITION FRANÇAISE
Edgar Q-uinet a formulé avec une singulière amertume un griefanalogue au précédent, mais d'un sens plus précis et d'une plus haute portée. La tradition antérieure à la Révolution lui semble foncièrement corrompue et empoisonnée par cette adoration de la force et du succès qui caractérise essentiellement l'ancien régime. « Une telle tradition, dit-il, est la pire des écoles pour des esprits encore neufs... Ce qu'on appelle l'ordre, c'est-à-dire l'obéissance sous un maître et la paix dans l'arbitraire, est enraciné chez nous dans le roc et naît de la tradition immémoriale... La liberté est un roseau poussé d'hier. Tout le passé travaille incessamment contre elle, Pour retrouver son génie, U
France doit tout d'abord réviser sa tradition nationale. »
Cela posé, Quinet rappelle que les hommes de 89 et de 93 furent forcés de chercher le principe de l'organisation nouvelle en dehors de la tradition, dans la philosophie: « La Cons tituante prit pour base la tradition des penseurs. Là est la sublimité et le péril de la Révolution.. Pour la première fois dans le monde, la philo Sophie dut tenir lieu de croyances, d'institu tions et d'archives... Un système d'idées pu res, sorte de géométrie sociale, peut-il suffire à l'organisation d'un peuple ? La vérité pure a-t-elle assez d'autorité sur les foules, qui procèdent, non par la logique, mais par l'imagination?... Si vous présentez à des masses d'hommes la vérité nue, elles peuvent un moment se passionner pour elle. Mais bientôt, incapables de la saisir et de la posséder sous cette forme abstraite, elles s'en détachent. Si vous ne leur laissez au moins le fil de leur tradition, elles restent suspendues dans le vide et ne tardent pas à être rejetées dans l'ancien ordre de choses... Dans l'antiquité, les multitudes, dégoûtées de l'ancien culte, ne purent s'élever
à la région des idées pures. On se trouva privé de religion, sans avoir aucune philosophie, ce qui est la pire condition où Thomme se puisse imaginer. Par là s'explique la décadence du monde antique. »
Voilà des choses dites excellemment et qui ont une forte apparence de vérité. Mais si leâ deux propositions de l'historien étaient justes, nous serions inéluctablement condamnés à désespérer de l'avenir. Il montre, d'une part, que la tradition est nécessaire à la vie et au progrès d'une nation ; et, d'une autre part, il affirme que notre tradition nationale ne renferme que des principes de servitude et de ruine. lia évidemment raison sur le premier point : la tradition, c'est Tâme même des peuples, c'est le symbole de leur personnalité et l'essence de leur être, c'est le fruit de leur existence et le gage de leur avenir. Mais, sur le second point, nous estimons qu'il se trompe. Il est injuste à la fois envers notre tradition nationale qu'il tient pour stérile, et envers notre Révolution à laquelle il reproche de n'avoir pas su établir de nouveaux symboles, de n'avoir pas réussi à
constituer de toutes pièces une religion neuve et supérieure.
Il importe que l'on proteste hautement contre cette funeste erreur, et que Ton prouve Tinanité de cette désolante doctrine, La Tradition et la Révolution peuvent et doivent être justifiées. Pour cela, le glorieux ami et rival de Ouinet nous fournit de précieux éléments. S^ |a conception nouvelle de l'univers n'a pas encore été consacrée sous des formes caractéristiques et durables, c'est, réplique Michelet, que toute religion met des siècles à créer ses symboles et ses rites. Cette œuvre, la Tradition seule, en son infatigable persévérance, est capable de l'accomplir. Et l'on peut s'en fier à elle. Car la vraie, la perpétuelle, l'évidente tradition française, non la tradition artificielle et officielle, mais celle que nous ont léguée, de générations en générations, nos aïeux celtes et gallo-romains, et qui est aussi bien la tradition du peuple que la tradition des penseurs, a pour essence la foi héroïque en la justice et l'amour. Elle a sauvé le pays dans l'effroyable Guerre de Cent ans : tandis que TEglisc et la Cour désespéraient de la France, le peuple ne
s'abandonna pas, fit des prodiges et finit par vaincre. Elle s'est affirmée dans nos plus grands hommes ;elle a guidé Bayard, inspiré Corneille. Jadis, elle s'appela Chevalerie. On l'a nommée plus tard : Fraternité vivante.
La Révolution en est, non la condamnation, mais la consécration, le légitime et nécessaire avènement au souverain pouvoir.
Comment a-t-on pu méconnaître* cette vérité manifeste ? Comment la France s'est-elle ainsi méprise sur son propre génie ? L'explication en est aussi simple que triste : « Depuis cinquante ans, tous les gouvernements disent au peuple que la France de la Révolution fut un non sens, une pure négation. La Révolution, d'autre part, avait biffé l'ancienne France, dit au peuple que rien dans son passé ne méritait un souvenir. L'ancienne a disparu de sa mémoire, la nouvelle a pâli. Il n'a pas tenu aux politiques que le peuple ne devînt table-rase, ne s'oubliât lui-môme, ne perdît le sens de la belle unité qui fut sa vie. On lui ôte son âme.»
Il faut donc renouer solidement le fil d'or que d'égoïstes intérêtsont voulu rompre. Ilfaut mettre en pleine lumière, il faut enseigner à
tous, outre notrehistoire^aperficielle, la légende nationale qui est notre histoire intime, notre image psychologique. Seule, aux sinistres années du Moyen- Age, cette maternelle Légende, flot pur de religion populaire jailli du cœur percé de la Patrie, préserva le peuple menacé de maie mort et désespéré par la sécheresse d'une métaphysique byzantine, par la stérilité d'une théologie féroce. Seule, elle pourra le défendre encore contre le byzantinisme rationnel et positif,contre l'aridité mortelle d'une philosophie scientifique sans cœur ni âme. Notre tradition est à la fois patriotique et humaine. Ni égoïsme, ni exclusion, ni haine aveugle. Elle ne repousse aucun peuple, ne dédaigne aucun individu. Elle ouvre toutes grandes aux plus humbles les portes du libre avenir. Ce n'est pas elle, ô Edgar Quinet, ce n'est pas elle qui a dit: « La Force prime le Droit. »
Non! Elle a inspiré à un législateur de vingt- Sept ans, apôtre et martyr de l'Esprit populaire, ces mots décisifs : « La violence ne saurait être un pfincipe d'ordre organique et de vie sociale ; fien n'est vraiment fort, durable et fécond, que ce qui se meut en vertu de sa propre et intime harmonie. »