‹ Esthétique de la traditionChapitre 7 sur 23 · LA TRADITION ET LE PRINCIPE DES NATIONALITÉS · texte numérisé non relu

LA TRADITION ET LE PRINCIPE DES NATIONALITÉS

Un dernier grief, celui où les détracteurs du folk-lore mettent peut-être le plus d'âpreté, vise la prétendue tendance de la tradition au séparatisme social et politique, à l'émiettement indéfini de l'humanité et de la patrie en petites peuplades qui diffèrent de langue, de mœurs,. de goûts, de sentiments et d'idées. La tradition aboutirait à une nouvelle Tour de Babel.

« Prenez garde ! me disait récemment encore un homme qui a beaucoup vu, beaucoup observé, beaucoup travaillé, bon F'rançais et d'esprit vraiment démocratique. Vous êtes tout bonnement en train, avifc votre traditionnisme, de dissoudre la France. Le traditionnisme actuel est

pire que le fédéralisme pour lequel ont péri les Girondins et les Communeux. Vous ranimez partout les dialectes locaux, qui allaient s'affaiblissant et se perdant. Vous ressuscitez une langue provençale, une langue basque, une langue bretonne, une langue picarde, une langue flamande, une langue lorraine, au détriment de la langue française. Tout ce qui profite à ces idiomes, toute œuvre qui leur est acquise, c'est autant de perdu pour le français. Un poëte méridional, de grand talent et de non moins grand orgueil, demandait récemment qu'on apprît dans les écoles de sa province^ à côté et bientôt peut-être à l'exclusion de la langue française, le dialecte galvanisé dont il s'est servi pour rimer ses poèmes. Ne souriez pas ! C'est le séparatisme, avec tous ses dangers. Le sécessionnisme littéraire aboutit normalement au séparatisme matériel. N'invoquez pas la communication rapide des personnes, des choses et des idées, par chemins de fer, télégraphes et téléphones. Tous les progrès scientifiques pèsent bien peu contre le déchaînement de l'orgueil, de l'envie et de tant de mauvaises passions qui sont, hélas ! éternel-

lement humaines. Au lieu de faire l'avenir, on veut refaire le passé. Ouvrez les yeux et les oreilles. Il n'est que temps. Une fois désunis^ nous serions dévcfrés. La F'rance est un organisme admirablement différencié et supérieurement centralisé. Entraver chez elle, par sécessions provinciales, la circulation et la communion des sentiments et des idées, la désarticuler, la démembrera outrance, ce serait, pour tous les Français sans exception, un irrémédiable désastre. La France ne serait plus un corps vivant, agissant, luttant, aimant et pensant, mais un cadavre en proie aux vers et aux carnassiers. Quelle folie, ou quelle faute criminelle, de compromettre ainsi cette admirable unité française, acquise au prix de tant de peine et de tant de sang! Et cela au moment où l'unité allemande et l'unité italienne viennent de se consommer ! »

Ces lamentations partaient d'un bon naturel. J'en fus touché, ébranlé. Je ne cherchai pas à nier la part de vérité qu'elles contenaient, et je félicitai chaudement mon interlocuteur de son clairvoyant patriotisme. Mais il ne m'avait pas absolument convaincu, et

j'essayai tout doucement de lui démontrer que la tradition n'est pas un monstre si effrayant, une aussi terrible Tarasque.

Certes, le principe des nationalités ne nous a pas, jusqu'à présent, porté bonheur. Mais il ne faut pas mettre sur le compte de la tradition l'œuvre désastreuse de la politique et les fautes des partis parvenus au pouvoir. L'évolution traditionniste se transforme naturellement et légitimement en évolution autonomiste dans tout pays qui dépend d'un gouverne^ ment étranger et d'un peuple de langue, de mœurs, d'idées et d'intérêts étrangers, surtout quand ce peuple et ce gouvernement ont conquis ce pays par la force ou la ruse, et quand ce pays n'a guère à espérer d'eux liberté, justice ni fraternité. La langue nationale, particulière à ce pays, y devient alors l'instru-» ment nécessaire de l'émancipation, l'arme souveraine dans l'effort pour la vie et le progrès.

Mais dans une démocratie égalitaire et libre qui a mis des siècles à se coordonner, à se constituer organiquement et indissolublement par unification différencielle, la sécession serait une absurdité, une insanité, une lamentf^-

blc tentative de suicide, un attentat inutile des séparatistes contre eux-mêmes et leurs concitoyens. Ce serait quelque chose comme la stupide révolte caractérisée par le vieil apologue des membres et de l'estomac, quelque chose comme une guerre civile entre les cinq sens du corps humain pour l'hégémonie ou l'indépendance.

Que certaines vanités intraitables ou quelques égoïsmes féroces ne reculent pas devant une semblable perspective, c'est fort possible. Mais le bon sens public en ferait bientôt justice, espérons-le ! Le principe des nationalités est précieux et admirable, quand il remplit son but qui est de délivrer et d'unir les peuples opprimés et désunis. Alors il devient un élément tout puissant de vie et de fécondité. Il devient le pire des contre-sens, la plus stérile et la plus périlleuse des erreurs, dès qu'il veut disloquer, hacher et réduire en miettes, une nation autonome, homogène, et dont toutes les parties sont jointes solidairement de façon à agir, à sentir et à penser en commun. « Le sacrifice des diverses nationalités intérieures à la grande nationalité qui les contient, -dit Mi-

chelet, fortifia celle-ci sans nul doute. Elle efface peut-être le détail saillant, pittoresque, qui caractérisait un peuple aux yeux de l'observateur superficiel ; mais elle fortifie son génie et lui permet de le manifester. C'est au moment où la France a supprimé dans son sein toutes les Frances divergentes, qu'elle a donné sa haute et originale révélation. Elle s'est trouvée elle-même, et tout en déclarant le futur droit commun du monde, elle s'est distinguée du monde plus qu'elle n'avait fait jamais. :^>

Ajoutons ceci: en répudiant la langue française, les provinces perdraient, pour un instrument plus ou moins sérieux de poésie pittoresque, le plus admirable et le plus puissant outil de lumière et de civilisation qui soit au monde, sans compter une littérature incomparable et qui a constitué, depuis plus de mille ans, une tradition la plus hautement et la plus profondément humaine que l'on puisse encore imaginer. Elles perdraient le meilleur de leur passé et le meilleur de leur avenir, presque tout le bénéfice de cette Révolution suprême, qui a complété, par l'union \'olontaire, par l'union intellectuelle et morale, l'unité matérielle due

à la monarchie. Elles perdraient la grande patrie, sans pouvoir probablement constituer la petite. Qui voudrait assumer, pour le plaisir ou pour la gloire, une telle responsabilité ? La Tradition, comme nous l'entendons, comme tous l'entendent autour de nous, prétend faire œuvre, non de division et d'isolement haineux, mais de sociabilité, d'union, d'amour. Elle prétend sauver et apporter définitivement au trésor commun de l'humanité une quantité innombrable de matériaux du plus haut prix pour toutes les facultés humaines. Elle prétend éclairer chaque nation sur sa propre valeur et sur celle des autres peuples, et donner à chaque groupe d'hommes, à chaque individu, pleine conscience de lui-même et du genre humain tout entier. Elle n'exhume pas les langues mortes pour développer des ferments de discorde neutralisés depuis des siècles. Elle n'a jamais imaginé de lier le présent et le futur aux cadavres du passé, pour féconder le monde. Mais elle étudie passionnément tous les idiomes, tous les dialectes, tous les patois, voire même tous les argots de jadis ou d'aujourd'hui, pour }' recueillir des

œuvres vives, des œuvres de primesaut, d'instinct, de nature, des œuvres sincères et généreuses, qui renouvellent la poésie, la science et l'art épuisés.

La tradition n'est pas la réaction ; elle n'est pas condamnée à être fatalement cléricale et féodale. Par essence, elle ^st populaire ^ comme le marque son inséparable qualificatif. Naturellement, elle a le caractère démocratique, même chez les nations asservies. Hier encore, en lisant les Traditions de l'Asie-Mineure publiées par MM. Nicolaïdés et Carnoy, j'étais frappé de l'esprit de libre égalité qu'elles respirent. A chaque page, on y voit des princes qui épousent des bergères, des princesses qui se marient avec des plébéiens, de pauvres et hardis travailleurs qui conquièrent tous les trésors de la terre et du ciel malgré dieux et diables. Et pas le moindre pessimisme, aucune désespérance, même dans le cœur des plus misérables ! Partout une verdeur et une confiance merveilleuses.

Que le traditionisme poursuive donc courageusement sa tâche ! Contre les périls du séparatisme et du cosmopolitisme, ces deux dis-

solvants des organisations sociales, qu'il fortifie le sentiment et l'idée de famille et de patrie : il pourra rendre ainsi de signalés services à la cause suprême de Thumanité.

Page 1