Esthétique
Quelque peine que se donnent certains esthéticiens modernes, pour établir, contrairement à la croyance générale, que les arts de l'imagination et du sentiment n'ont point pour objet le plaisir, et pour les en défendre comme d'une accusation qui les dégrade, cette croyance ne cessera point, après comme avant, de reposer sur un fondement solide; et les beaux-arts renonceront malaisément à la mission incontestable et bienfaisante qui de tout temps leur a été assignée, pour accepter le nouvel emploi auquel on prétend généreusement les élever. Sans s'inquiéter s'ils s'abaissent en se proposant pour objet notre plaisir, ils seront bien plutôt fiers de cet avantage, d'atteindre immédiatement un but où n'atteint jamais que médlatement, par toutes les autres voies qu'elle peut suivre, l'activité de l'esprit humain. Que le but de la nature, par rapport à l'homme, soit le bonheur de l'homme, bien qu'il ne doive pas lui-même , dans sa conduite morale , se préoccuper de ce but, c'est ce dont ne peut douter, je pense , quiconque admet
1. Cet écrit fut imprimé pour la première fois dans la Nouvelle Tlialie (1"" cahier (le 1792, tome I, p. 92-J25); puis réimprimé, en 1802, dans le tome IV des Opuscules en prose (p. 75-109). ■— Voyez la Vie de Schiller, p. 90.
en général que la nature a un but. Ainsi les beaux-arts ont le même but que la nature , ou plutôt que l'auteur de la nature : et ce but, c'est de répandre le plaisir et de faire des heureux. Ils nous procurent en se jouant ce qu'aux autres sources plus austères du bien de l'homme il nous faut d'abord puiser avec peine; ils nous prodiguent en pur don ce qui ailleurs est le prix de tant de rudes efforts. De quels labeurs , de quelle application ne nous faut-il pas payer les plaisirs de l'entendement! de quels sacrifices douloureux, l'approbation de la raison I de quelles dures privations, les joies des sens! Et, si nous abusons de ces plaisirs , quelle suite de maux pour en expier
* l'excès! L'art seul nous assure des jouissances qui n'exigent aucun effort préalable, qui ne coûtent aucun sacrifice, et qu'il ne faut payer d'aucun repentir. Mais qui pourrait ranger dans une même classe le mérite de charmer de cette manière , avec
\ le triste mérite d'amuser? Qui s'avisera de contester la pre-
• mière de ces deux fins aux beaux-arts, uniquement parce qu'ils tendent plus haut que la dernière?
Cette préoccupation, très-louable d'ailleurs, de poursuivre partout le bien moral comme le but suprême, préoccupation qui a déjà fait éclore et patronné, dans l'art, tant de choses médiocres, a causé aussi, dans la théorie, un semblable préjudice. Pour convier les beaux-arts à prendre un rang vraiment élevé, pour leur concilier la faveur de l'État, la vénération de tous les hommes, on les pousse hors de leur domaine propre : on leur impose une vocation qui leur est étrangère et tout à fait contraire à leur nature. On croit leur rendre un grand service en substituant à un but frivole, celui de charmer, un but moral; et leur influence sur la moralité, inllueiice qui sauîe aux yeux, milite nécessairement en faveur de cette prétention. On trouve illogique que ce même art, qui contribue dans une si grande mesure au développement de ce qu'il y a de plus élevé dans l'hoMinic, ne produise cet effet qu'accessoirement, et fasse sa préoccupation principale d'un but aussi vulgaire qu'on se figure qu'est le plaisir.. Mais cette contradiction apparente, il nous serait très-facile de la concilier, si nous avions une bonne théorie du plaisir, un système! complet de i)hilosophie esthétique. Il résulterait de cette théorie (ju'uii plaisir
libéral comme est celui que nous procurent les beaux-arts, repose de tout point sur des conditions morales, et que toutes les facultés morales de l'homme y sont exercées. Il en résulterait encore que procurer ce plaisir est un but qui ne peut jamais être atteint que par des moyens moraux; et, par consé- ^ quent, que Tart, pour tendre et aboutir parfaitement au plaisir, comme à son véritable but, doit suivre les voies de la saine morale. Or, il est parfaitement indifférent pour la dignité de l'art que son but soit un but moral, ou qu'il ne puisse l'atteindre que par des moyens moraux; car, dans les deux cas, il a toujours affaire à la morale, et doit se mettre rigoureusement d'accord avec le sentiment du devoir ; mais , pour la perfection de l'art, il n'est rien moins qu'indifférent de savoir lequel des deux sera le but et lequel sera le moyen. Si^!estjA but luimême qui est moral, l'art perd tout ce qui fait sa force, je veux dire son indépendance et , ce qui fait son efficacité sur toutes les âmes , l'attrait du plaisir. Le jeu qui nous récrée se change en occupation sérieuse; et pourtant c'est précisément en nous récréant que l'art peut le mieux mener à fm la grande affaire , l'œuvre morale. Il ne peut avoir une influence salutaire sur les mœurs qu'en exerçant sur les imaginations toute son action esthétique, et il ne peut produire cet effet esthétique à son plus haut degré qu'en exerçant pleinement sa liberté.
Il est certain, en outre, que tout plaisir, du moment qu'il découle d'une source morale, rend l'homme moralement meil- "^ leur; et qu'alors l'effet à son tour devient cause. Le plaisir qu'on trouve à ce qui est beau, au touchant, au subhme, fortifie nos sentiments moraux, comme le plaisir qu'on trouve à la bienfaisance, à l'amour, etc., favorise ces inclinations. Et de même que le contentement de l'esprit est le lot assuré d'un homme moralement excellent, de même l'excellence morale accompagne volontiers la satisfaction du cœur. Ainsi l'efficacité morale de l'art ne tient pas seulement à ce qu'il , emploie des moyens moraux pour nous charmer, mais aussi à 1 ce que le plaisir même qu'il nous procure devient un moyen de moralité.
Il y a autant de moyens par lesquels l'art peut atteindre son but, qu'il y a en général de sources d'où découle pour l'esprit
un plaisir libéral. J'appelle un plaisir libéral celui qui met en jeu les forces spirituelles, la raison et Timagination, et qui éveille en nous un sentiment par la représentation d'une idée : à la différence du plaisir physique ou sensuel , qui met notre âme sous la dépendance des forces aveugles de la nature, et où la sensation est immédiatement éveillée en nous par une cause physique ^ Le plaisir sensuel est le seul qui soit exclu du domaine des beaux-arts; et le talent d'exciter ce genre de plaisir ne saurait jamais s'élever à la dignité d'un art, sauf le cas où les impressions sensuelles sont ordonnées, renforcées ou modérées, d'après un plan qui est le produit de l'art, et où ce plan se reconnaît par la représentation. Mais, dans ce cas même, cela seul ici peut mériter le nom d'art, qui est l'objet d'un plaisir libéral, j'entends le bon goût dans l'ordonnance, qui réjouit notre entendement, et non les charmes physiques eux-mêmes, lesquels ne flattent que notre sensibilité.
La source générale de tout plaisir, et même du plaisir sensuel, c'est la convenance, la conformité avec le but. Le plaisir est sensuel lorsque cette convenance se manifeste non par le moyen des facultés représentatives , mais seulement par le moyen de quelque loi fatale de la nature, qui a pour conséquence physique la sensation du plaisir. Ainsi le mouvement du sang et des esprits animaux, quand il est conforme au but de la nature , produit dans certains organes , ou dans l'organisme tout entier, le plaisir corporel avec toutes ses variétés et tous ses modes : nous sentons cette convenance par le moyen de la sensation agréable; mais nous n'arrivons à aucune représentation ni claire, ni même confuse de cette convenance.
Le plaisir est libéral, lorsque nous nous représentons la convenance, et que la sensation agréable acconq)agne cette représentation. Ainsi, toutes les représentations par lesquelles nous sommes avertis qu'il y a convenance et harmonie entre la fin
1. Dans la Nouvctle Tlialie, la plirase est nii j>cu (liiïi'ironte : « J'appelle un plaisir libéral celui (\m an'cjcle les facultés de l'Ame coiiforméinent à leurs propres lois, et f|ui éveille en nous un sentiment par la représentation d'une idée : à la diflérencc du plaisir physicjue ou sensuel, où notre flme, i»lacée dans la dé- . Iieridance du mécanisme, est aiïoctée d'après des lois étrangères, cl où la sensation est immédiatement, etc. ■
et les moyens, sont pour nous des sources de plaisir libéral, et, par conséquent, peuvent être employées à cette fin par les beaux-arts. Or, toutes les représentations peuvent rentrer sous l'un de ces chefs : le bien , le vrai , le parfait , le beau , le touchant, le sublime. Le bien occupe surtout notre raison ; le vrai et le parfait, notre intelligence; le beau intéresse à la fois l'intelligence et l'imagination ; le touchant et le sublime , la raison et l'imagination. Il est vrai que nous sommes encore réjouis rien que par l'attrait ou le charme, qui n'est que la force sollicitée à entrer en jeu; mais l'art ne fait usage de ce ressort que pour accompagner les jouissances plus relevées que nous donne l'idée de la convenance. Considéré en luimême, le charme ou l'attrait se confond avec les sensations de la vie, et l'art le dédaigne comme tout ce qui n'est que plaisir sensuel.
On ne pourrait établir une classification des beaux-arts , sur la seule différence des sources où chacun d'eux va puiser le plaisir qu'il nous procure : attendu que dans une même classe de beaux-arts il peut entrer plusieurs sortes de plaisir, et souvent même toutes ensemble. Mais du moment qu'une certaine sorte de plaisir y est poursuivie comme but principal, on en peut faire sinon le caractère spécifique d'une classe proprement dite , du moins le principe et la tendance qui distingue entre elles les œuvres d'art. Ainsi, par exemple, on pourrait prendre les arts qui satisfont surtout l'intelligence et l'imagination, par conséquent ceux qui ont pour objet principal le vrai le parfait et le beau, et les réunir sous le nom de beaux-art (arts du goût, arts de l'intelligence); d'autre part, ceux qui occupent surtout l'imagination et la raison , et qui , par conséquent, ont pour principal objet le bon, le sublime et le touchant^pourraient être réunis dans une classe particulière, sous la dénomination d'arts touchants (arts du sentiment, arts du cœur). Sans doute, il est impossible de séparer absolument le touchant du beau ; mais le beau peut parfaitement subsister san le touchant. Ainsi , bien qu'on ne soit point autorisé à asseoi. sur cette différence de principe une classification rigoureuse des arts libéraux, cela peut du moins servir à en déterminer avec plus de précision le critérium , et à prévenir la confusion
OÙ l'on est infailliblement entraîné, lorsqu'en dressant une législation des choses esthétiques, on confond deux domaines absolument différents, celui du touchant et celui du beau^
Le touchant et le sublime se ressemblent en ce point, que l'un et l'autre produisent un plaisir par une première impression de déplaisir, et que par conséquent (le plaisir procédant de la convenance, et le déplaisir du contraire), ils nous donnent le sentiment d'une convenance qui suppose d'abord une disconvenance.
Le sentiment du sublime se compose, d'une part, du sentiment de notre faiblesse , de notre impuissance à embrasser un objet, et, d'autre part, du sentiment de notre pouvoir moral, de cette faculté supérieure qui ne s'effraye d'aucun obstacle , d'aucune limite , et qui se soumet spirituellement ce môme à quoi nos forces physiques succombent. L'objet du sublime contrarie donc notre pouvoir physique , et cette contrariété (disconvenance) doit nécessairement exciter en nous un déplaisir. Mais c'est en môme temps une occasion de rappeler à notre conscience une autre faculté qui est en nous , faculté qui est supérieure même aux objets devant lesquels notre imagination succomb;:;. Par conséquent, un objet sublime, précisément parce qu'il contrarie la sensibilité, est convenable par rapport à la raison; et il nous donne une jouissance par le moyen de la faculté plus haute , en même temps qu'il nous blesse dans la faculté inférieure.
Le touchant, dans son sens propre , désigne cette sensation mixte où entrent à la fois la souffrance, et le plaisir qu'on trouve à la souffrance même. Aussi ne peut-on ressentir cette
1. Ici Schiller a supprimé le morceau suivant, qu'on lit dans la Nouvelle
Jhalie :
« Dans le genre touchant, l'épopée et la tragédie se maintiennent, en poésie, au premier rang. Dans la première, le louchant est associé au suhlime; dans la seconde, le suhlime au louchant. Si l'on voulait avancer plus loin à l'aide de ce (il conducteur, on pourrait étahlir dus espcxes de poésie; (pii ne traitent que le suhlime, d'autres (jui ne traitent tpie le touchant. Dans d'autres encore, le louchant se marierait principalement avec le beau, et formerait ainsi la transition au second ordre des arts. Peut-être ainsi pourrait-on parcourir, le môme fil h la main, tout ce second ordre;, je veux dire 1ns bcmixarts, ot une fois i»arvenu, tlans ce domaine, à la i)lus haute perfection, retourner de \b. au suhlime et fermer de la sorte le cercle des arts. »
sorte d'émotion à propos d'un malheur personnel , qu'en tant que la douleur qu'on en éprouve est assez tempérée pour laisser quelque place à cette impression de plaisir qu'y trouverait, par exemple , un spectateur compatissant. La perte d'un grand bien nous atterre sur le moment, et notre douleur émeut le spectateur : dans un an, le souvenir de cette peine ellemême nous fera éprouver de l'émotion. L'homme faible est toujours la proie de sa douleur : le héros et le sage , quel que soit le malheur qui les frappe , n'en ressentent jamais que de l'émotion.
L'émotion, tout ainsi que le sentiment du sublime, se compose de deux affections, la douleur et le plaisir; il y a donc, au fond, ici et là, une convenance, et, sous cette convenance, une contradiction. Ainsi , il semble que ce soit une contradiction dans la nature, que l'homme, qui n'est pourtant pas né pour souffrir, soit en proie à la souffrance ; et cette contradiction nous fait mal. Mais le mal que nous fait cette contradiction, est une convenance par rapport à notre nature raisonnable en général; et, en tant que ce mal nous sollicite à agir, c'est une convenance aussi par rapport à la société humaine. Par conséquent, le déplaisir même qu'excite en nous cette contradiction doit nécessairement nous faire éprouver un sentiment de plaisir, parce que ce déplaisir est une convenance. Pour déterminer, dans une émotion , si c'est le plaisir ou le déplaisir qui l'emporte, il faut se demander si c'est l'idée de la disconvenance, ou celle de la convenance, qui nous affecte le plus vivement. Gela peut dépendre ou du nombre des motifs , des buts atteints ou manques, ou de leur rapport avec le dernier de tous les buts.
La souffrance de l'homme vertueux nous émeut plus douloureusement que celle du pervers, parce que dans le premier cas il y a contradiction , non pas seulement par rapport à la destinée générale de l'homme qui est le bonheur, mais par rapport à cette autre fm particulière , que la vertu rend heureux ; tandis que dans le second cas il y a contradiction seulement par rapport à la fm de l'homme en général. Réciproquement, le bonheur du méchant nous offense aussi beaucoup plus que l'infortune de l'homme de bien, parce que nous y trouvons une
double contradiction , d'abord le vice en lui-même , et en second lieu la récompense du vice.
Il y a d'ailleurs cette autre considération, que la vertu est bien plus propre à se récompenser elle-même que le vice, lorsqu'il triomphe, à se punir; et c'est précisément pour cela que l'homme vertueux, dans l'infortune, restera beaucoup plutôt fidèle au culte de la vertu, que l'homme pervers ne songera, dans la prospérité, à se convertir.
Mais ce qui importe surtout pour déterminer, dans les émotions, le rapport du plaisir au déplaisir, c'est de comparer celle des deux fins qui a été remplie , avec celle qui a été méconnue, et de savoir quelle est la plus considérable. Or, il n'y a pas de convenance qui nous touche de si près que la convenance morale, et pas de plaisir supérieur à celui que nous en ressentons. La convenance physique pourrait bien être un problème et un problème à jamais insoluble : la convenance morale nous est démontrée. Elle seule est fondée sur notre nature raisonnable et sur une nécessité interne. C'est notre intérêt le plus proche , le plus considérable ; et en même temps le plus facile à reconnaître, puisqu'elle n'est déterminée par aucun élément du dehors, mais bien par un principe intérieur de notre raison^ : c'est le palladium de notre liberté !
Cette convenance morale ne se reconnaît jamais plus vivement, que lorsqu'elle se trouve en conflit avec une autre convenance et qu'elle prend le dessus ; alors seulement se révèle toute la puissance de la loi morale, lorsque nous la voyons en lutte avec toutes les autres forces de la nature, et qu'auprès d'elle, toutes ces forces perdent leur empire sur une ame humaine. Par ces mots « les autres forces de la nature, » il faut entendre tout ce qui n'est pas force morale , tout ce qui n'est pas soumis à la législation suprême de la raison : c'est-à-dire sentiments, instincts, affections, passions, tout aussi bien que la nécessité physique et le sort. Plus l'adversaire est redoutable, plus la victoire est glorieuse : la résistance seule donne la mesure de la force et la rend visible. Il s'ensuit (]ue le plus haut, degré de conscience de noire nature morale ne peut s'éprouver que