Dans la Nouvelle Thalie : « De nuire raison aulonoine
dans un état violent, dans la lutte; et que le plus haut degré de jMMrjnoral sera toujours accompagné de douleur.
Conséquemment , le genre de poésie qui nous assure en un degré éminent le plaisir moral, doit, par cette raison même, se, servir des sentiments mixtes , et nous charmer par le moyen de la douleur. C'est ce que fait éminemment la tragédie; et son domaine embrasse tous les cas possibles où quelque convenance physique est sacrifiée à une convenance morale, ou même une convenance morale à une autre plus relevée. Peutêtre ne serait-il pas impossible de dresser, d'après le rapport selon lequel on reconnaît et on sent la convenance morale en opposition avec l'autre , une sorte d'échelle du plaisir moral, depuis le plus bas degré jusqu'au plus haut; et de déterminer a priori, d'après ce principe de la convenance, le degré de l'émotion agréable ou douloureuse. Peut-être même arriverait-on à tirer de ce même principe une classification des différents ordres de tragédies, et à en épuiser a priori toutes les classes imaginables, jusqu'à en dresser une table complète. On pourrait alors, une tragédie étant donnée, lui assigner sa place, fixer à l'avance, non-seulement la nature, mais le degré d'émotion que, d'après le genre auquel elle appartient, elle ne pourra dépasser. Mais réservons cet objet, pour le développer à part, en son lieu.
Veut-on savoir à quel point l'idée de la convenance morale l'emporte dans notre âme sur la convenance physique? quelques exemples particuliers le feront reconnaître jusqu'à l'évidence.
Quand nous voyons Huon et Amanda* liés au poteau du martyre , libres tous deux de choisir, et tous deux se déterminant à mourir d'une mort atroce , par le feu , plutôt que d'acquérir un trône par une infidélité envers l'objet aimé , qu'est-ce qui peut bien faire pour nous de cette scène la source d'un plaisir si céleste? L'opposition de leur état présent avec la riante destinée dont ils n'ont point voulu , cette apparente contradiction de la nature, qui récompense la vertu par le malheur, ce démenti contre nature donné à l'amour de soi, etc. , tout cela, en éveillant dans notre âme tant d'idées de disconvenance,
1. Voyez les strophes 56 et 57 du xii« et dernier chant de VOheron de Wieland.
devrait nous remplir de la douleur la plus sensible; mais que nous importe la nature, et toutes ses fins, et toutes ses lois, si cette disconvenance que nous voyons en elle est une occasion de nous montrer en nous la convenance morale dans sa plus pleine lumière? Ce spectacle nous révèle la puissance victorieuse de la loi morale , et cette expérience est pour nous un bien si élevé, si essentiel, que nous serions même tentés de nous réconcilier avec le mal qui nous a valu un si grand bien. L'harmonie dans le monde de la liberté morale nous donne infiniment plus de jouissance que toutes les dissonances possibles dans le monde de la nature ne peuvent nous donner de déplaisir.
Lorsque Goriolan, cédant à son devoir d'époux, de fils et de citoyen, lève le siège de Rome, qu'il a déjà autant dire conquise, lorsqu'il fait taire sa vengeance, retire son armée, et s'abandonne, en victime, à la haine jalouse d'un rival, il accomplit évidemment un acte tout plein de disconvenances, Par là, non-seulement il perd tout le fruit de ses victoires antérieures ; il court encore de propos délibéré au-devant de sa perte; mais, de l'autre côté, quelle excellence morale, quelle indicible grandeur dans ce sacrifice ! Qu'il est beau de préférer hardiment la plus criante disconvenance par rapport à l'inclination , à une disconvenance qui blesserait le sens moral ; d'aller ainsi contre le plus cher intérêt de la nature sensible, contre les règles de la prudence, uniquement pour se mettre d'accord avec un intérêt et une règle supérieurs, avec la loi morale! Tout sacrilice que l'on fait de sa propre vie est un acte contradictoire, car la vie est la condition de tous les biens; mais le sacrifice de la vie, au point de vue moral, est une convenance et une convenance supérieure , parce que la vie ne saurait être considérable par elle-même, elle ne saurait l'être en tant que but, mais seulement comme moyen d'accomplissement de la loi morale. Si donc il se présente un cas où le sacrifice de la vie soit un moyen d'acconiplir la loi morale, la vie doit passer après la moralité. " 11 n'est pas nécessaii'c (jue je vive, mais il est nécessaire que Je pré.s('r\e liome de la famine', » dit le grand
1. Le mot (le l'ompi'c dans l'iutaninc (Vir de l'ompi'e^ ftj fjU) n'est pas moins hoau, et il est plus court : lIXeïv àvâY^'l , î'ô'' ^^^ àvây^r), o il est nécessaire que je m'embarque, il ne l'est pas que je vive. »
Pompée, lorsqu'il va s'embarquer pour l'Afrique, et que ses amis le pressent de différer son départ jusqu'à ce que la tempête soit passée.
Mais la souffrance d'un scélérat n'a pas moins de charme tragique que la souffrance d'un homme vertueux ; et pourtant nous avons ici l'idée d'une disconvenance morale. La contradiction qu'il y a entre sa conduite et la loi morale devrait indisposer notre âme , et l'imperfection morale que suppose une telle conduite devrait nous remplir de douleur, lors même que nous ne compterions pour rien le malheur des innocents qui en sont victimes. Ici , if n'y a plus aucun motif de satisfaction dans la moralité de la personne, rien qui nous puisse dédommager de l'affection pénible que nous causent et sa conduite et sa souffrance. Et pourtant l'une et l'autre forment un objet très-précieux pour l'art, et devant lequel nous nous arrêtons avec un haut degré de plaisir. Il ne sera pas difficile de concilier ce phénomène avec ce que nous avons dit jusqu'ici.
Ce n'est pas seulement l'obéissance à la loi morale qui nous donne l'idée d'une convenance morale : la douleur qui suit une infraction à cette loi nous donne aussi la même idée. La tristesse qu'excite en nous la conscience d'une imperfection morale est une convenance, parce que ce sentiment correspond à son contraire , au sentiment de satisfaction qui accompagne tout acte conforme à la loi du bien. Le repentir, la réprobation de soi-même, même à leur plus haut degré, dans le désespoir, ont de la noblesse au point de vue moral, parce qu'ils ne sauraient jamais être éprouvés si au fond du cœur criminel ne veillait encore un incorruptible sentiment du juste et de l'injuste, et si la conscience ne faisait valoir ses droits même contre les intérêts les plus puissants de l'amour de soi. Le repentir qu'on éprouve d'une action vient de ce qu'on la compare avec la loi morale , et l'on est mécontent de cette action parce qu'elle répugne à cette loi. Il faut donc que, dans l'instant du repentir, la loi morale soit le motif qui parle le plus haut à un tel homme ; il faut que cet intérêt soit plus considérable pour lui que le fruit même de son crime , puisque la conscience d'avoir enfreint la loi morale empoisonne pour lui la jouissance de ce fruit. Or, l'état d'une âme où la loi du
devoir est reconnue pour l'intérêt le plus cher, forme une convenance morale, et, par conséquent, est pour nous la source d'un plaisir moral. Et que peut-il y avoir de plus suolime que cet héroïque désespoir qui foule aux pieds tous les Liens de la vie et la vie même, parce qu'il ne peut supporter les reproches, ni couvrir la \oix du juge intérieur? Que l'homme de bien fasse librement le sacrifice de sa vie pour se conformer à la loi morale , ou que le criminel , pressé par sa conscience , attente luimême à sa vie pour venger sur sa propre personne la violation de cette loi , notre respect pour la loi morale s'élève au même degré de hauteur. Et, s'il y avait lieu à faire encore quelque différence, ce serait plutôt à l'avantage du second cas : attendu que l'homme de bien a pu trouver dans la satisfaction de sa conscience un encouragement, qui a facilité jusqu'à un certain point sa résolution , et que le mérite moral d'un acte déchoit précisément en raison de la part qu*y prend l'inclination et le plaisir. Le repentir d'un crime passé, le désespoir où il nous jette, sont un témoignage, plus tardif, mais non pas moins fort, de la toute-puissance de la loi morale : ce sont des tableaux de la moralité la plus sublime, seulement c'est dans une situation violente qu'ils sont tracés. Un homme en proie au désespoir pour avoir manqué à un devoir moral, revient par cela même à l'obéissance envers cette loi ; et plus ses malédictions contre lui-même seront terribles , mieux nous verrons la loi morale reprendre sur lui son empire.
Mais il y a des cas où le plaisir moral ne s'achète qu'au prix d'un déplaisir moral ; et c'est ce qui arrive lorsqu'il est nécessaire de transgresser un de\oir pour se mieux conformer à un autre devoir supérieur et plus général. Supposons que Goriolan, au lieu d'assiéger sa patrie, soit campé avec une armée romaine devant Antium ou Corioles, que sa mère soit du pays des YoJsques, et que les prières qu'elle lui adresse fassent sur lui le même effet : ce triomphe de l'amour filial produira sur nous une impression toute contraire. Sa vénération pour sa mère, dans cette hypothèse, serait en contradiction avec un autre devoir bien supérieur, avec son devoir de citoyen, lequel, en cas de conflit, doit passer avant l'autre. Ce gouverneur auquel on donne le choix ou de rendre la ville ou de voir poignarder
SOUS ses yeux son propre fils fait prisonnier par l'ennemi, se prononce sans hésiter pour la seconde alternative, parce que son devoir de père est, en bonne morale, subordonné à son devoir de citoyen. Au premier moment, notre cœur se révolte, il est vrai, de voir un père trahir ainsi l'instinct de la nature et son devoir de père ; mais nous sommes entraînés bientôt à une admiration pleine de douceur, en songeant que même un instinct moral , et un instinct qui est d'accord avec l'inclination, n'a pu troubler la raison dans le domaine où elle commande , ni lui faire prendre le change. Lorsque Timoléon de Corinthe fait mettre à mort un frère chéri , mais ambitieux , Timophane , et cela parce que l'idée qu'il se fait de ses devoirs envers la patrie, l'oblige à détruire tout ce qui met en danger la république , nous ne pouvons, il est vrai , voir sans horreur et sans répulsion cet acte contre nature et si contraire au sens moral ; mais à cette première impression succède bientôt la plus haute estime pour cette vertu héroïque, qui fait prévaloir ses droits contre toute influence étrangère, contre toutes les solhcitations de l'inclination, et qui, dans ce tumultueux conflit des sentiments les plus contraires, prononce, avec la même liberté, avec la même rectitude qu'au sein du calme le plus parfait. Nous pouvons différer entièrement d'avis avec Timoléon sur les devoirs d'un républicain : cela n'altère en rien notre satisfaction. Bien plutôt c'est justement dans ces sortes de conjonctures où notre entendement n'est point d'accord avec la personne qui agit, que l'on reconnaît le mieux combien nous mettons la convenance morale au-dessus de toute autre , et la conformité avec la raison au-dessus de la conformité avec l'entendement. Mais il n'est pas de phénomène moral sur lequel le jugement des hommes soit aussi divers qu'il l'est précisément sur celuici, et il ne faut pas aller cherclier bien loin le principe de cette diversité. Il est vrai que le sens moral est un sens commun à tous les hommes, mais il n'a pas chez tous le degré de force et de liberté que suppose nécessairement le jugement de ces sortes de cas. Il suffit à la plupart, pour approuver une action, que la conformité de cette action avec la loi morale soit facile à saisir, et pour condamner telle autre action, qu'elle soit tellement en désaccord avec cette loi que ce désaccord saute aux
yeux. Mais il faut une intelligence éclairée , et une raison indépendante de toutes les forces naturelles, et par conséquent indépendante aussi des tendances morales (en tant qu'elles agissent comme instincts), pour bien déterminer le rapport des devoirs moraux avec le principe suprême de toute moralité. De là vient que la même action où un petit nombre de personnes reconnaîtront la convenance suprême, ne sera pour la foule qu'une disconvenance révoltante, bien que les uns et les autres portent sur cette action un jugement moral ; de là vient que l'émotion causée par des actions de ce genre ne se communique pas à tous les cœurs avec cette uniformité qu'on devrait attendre de la nature humaine qui est une , et de la loi morale qui est nécessaire. Ne savons-nous pas que le sublime le plus vrai, le plus haut, n'est pour le plus grand nombre qu'exagération et non-sens? parce que le sublime est perçu par la raison, et que la mesure de la raison n'est pas la même chez tous les hommes. Une âme vulgaire succombe sous le faix de ces grandes idées , ou se sent péniblement tendue par delà sa mesure morale. Le gros du peuple ne voit-il pas assez souvent le plus affreux désordre là où un esprit qui pense admire précisément l'ordre suprême?
»^ En voilà assez sur le sentiment de la convenance morale y considéré comme le principe de l'émotion tragique et du plaisir que nous prenons à la vue de la souffrance., Ajoutons toutefois qu'il y a un assez grand nombre de circonstances où la convenance naturelle semble charmer notre esprit, même aux dépens de la convenance morale. Ainsi l'esprit de suite que déploie dans ses machinations l'homme pervers flatte évidemment notre imagination, bien que ses moyens et son but répugnent à notre sens moral. Un homme de cette trempe est capable d'exciter on nous l'intérêt le plus vif : nous tremblons de voir manquer ces combinaisons, dont nous devrions souhaiter l'insuccès avec la plus vive ardeur, s'il était vrai de dire que nous rapportons toutes choses à la convenance morale. .M;iis ce phénomène luimême n'infirme en rien ce que nous avons avancé jusqu'ici du sentiment de la convenance morale, et de l'influence de ce sentiment sur le plaisir que nous prenons aux émotions tragiques. La convenance , le rapport au but, est pour nous, dans tous
les cas la source d'un plaisir, lors même que cette convenance n'a aucune relation avec la morale , lors même qu'elle y répugne. Ce plaisir, nous le goûtons sans mélange, tant qu'il ne nous vient à la pensée aucun but moral auquel l'action où nous trouvons une convenance soit contraire. De même que nous prenons plaisir à observer l'instinct des bêtes qui ressemble à de l'intelligence, l'activité et l'industrie des abeilles, etc., sans rapporter cette convenance toute physique à une volonté vraiment intelligente , encore moins à un but moral : de même la convenance de toute action humaine nous est par elle-même une cause de plaisir du moment que nous n'y considérons rien de plus que le rapport des moyens avec le but. Mais, s'il nous vient à l'esprit de rapporter et ce but et ces moyens à un principe moral , et que nous y découvrions une disconvenance par rapport à ce principe, en un mot si nous nous rappelons que cette action est celle d'un être moral, à ce premier mouvement de plaisir succède une profonde indignation ; et il n'y a pas de convenance intellectuelle qui puisse nous réconcilier avec l'idée d'une disconvenance morale. Il ne faut pas se représenter trop vivement que ce Richard III, cet lago, ce Lovelace, sont des fi hommes : autrement notre sympathie pour eux tourne infailliblement au sentiment contraire. Mais, comme nous l'apprend l'expérience journalière, nous possédons une faculté dont nous usons souvent , celle de détourner à volonté notre attention de tel ou tel côté des choses pour la diriger sur un autre , et le plaisir même qui n'est possible pour nous qu'au moyen de cette abstraction, nous invite à exercer cette faculté et à en prolonger l'exercice.
Cependant il n'est pas rare que la perversité intelligente se concilie notre faveur par cette raison surtout, qu'elle est un
moyen de jious procurer le plaisir d'une convenance morale,
Plus les pièges tendus par Lovelace à la vertu de Clarisse sont redoutables, plus dures sont les épreuves auxquelles la cruauté inventive d'un tyran soumet la constance de son innocente victime, plus le triomphe de la convenance morale aura d'éclat et de grandeur. C'est un charme de voir la toute-puissance du sens moral fatiguer et déconcerter à ce point le génie inventif d'un séducteur. Au contraire, nous comptons au méchant qui
SCHILLER. — ESTHÉT. , 2
fait le mal avec suite, sa victoire même sur le sens moral , qui^ nous le savons, a dû nécessairement s'éveiller en lui, nous la lui comptons pour une sorte de mérite; parce que c'est la preuve d'une certaine force d'âme ^ et d'une grande convenance intellectuelle, que de ne se laisser détourner dans sa conduite par aucune sollicitation du sens moral.
Au surplus, il est incontestable que cette sorte de convenance dans le vice ne peut jamais être pour nous l'objet d'un plaisir parfait, que lorsqu'elle finit par être humiliée devant la convenance morale. Elle est même alors une condition essentielle pour que notre plaisir soit parfait, parce que la convenance dans le mal peut seule faire ressortir et mettre en pleine lumière la prépotence du sens moral. Je n'en sais pas de preuve plus concluante que l'impression dernière sur laquelle nous laisse l'auteur de Clarisse. Toute la convenance intellectuelle que nous admirions involontairement dans le plan de séduction de Lovelace est magnifiquement surpassée par la convenance rationnelle que Clarisse oppose à ce redoutable ennemi de son innocence; et cela nous permet de ressentir tout ensemble, à un haut degré , la satisfaction que procurent l'une et l'autre.
Du moment que le poète tragique a pour but d'éveiller le sentiment de la convenance morale et de nous en donner pleine et vive conscience, du moment qu'il choisit et qu'il emploie habilement ses moyens en vue de ce but, il doit toujours charmer de deux façons le connaisseur : par la convenance morale et par la convenance naturelle. Par la première, il donnera satisfaction au cœur; par la seconde, à l'esprit. La foule subit pour ainsi dire en aveugle l'impression que le poète a eu en vue de produire sur le cœur, sans entrevoir par quelle magie l'art a exercé ce pouvoir sur elle. Mais il y a une certaine classe de connaisseurs, auprès de qui l'artiste, tout au contraire, manque l'efiet qu'il se proposait de faire sur le cœur; mais dont il peut se concilier le goût par la convenance des moyens employés à le produire': contradiction étrange où dégénère
1. Les mots « d'une certaine force d'âme » ne sont point dans la Nouvelle
Tlialie.
2. Il y a ici deux i)lirasc.s de i)lus dans la Nouvelle Thalie : « IndifTérenls au fond même, ceux-ci ne sont satisfaits que par la forme. Us ne pardonnent pa»
souvent une culture trop raffinée du goût , surtout lorsque le progrès moral reste en arrière du progrès intellectuel. Cette classe de connaisseurs ne cherche dans le touchant et dans le sublime que le côté intellectuel*: voilà ce qu'ils sentent, ce qu'ils apprécient avec le sens le plus juste; mais qu'on se garde de faire appel à leur cœur!... L'âge, le trop de culture nous mènent à ce écueil, et rien n'honore plus le caractère d'un homme cultivé, que d'échapper par une heureuse victoire à cette double et pernicieuse influence. De toutes les nations de l'Europe, ce sont nos voisins, les Français, qui penchent le plus vers cet extrême, et nous, en cela comme en toutes choses, nous nous évertuons à suivre ce modèle !
les défauts de la forme, quelque puissant, du reste, que soit l'efiFet produit; ils aiment mieux voir le but manqué et les moyens disposés avec convenance, que le but atteint parfaitement sans qu'il y ait convenance dans les moyens. »
1. Dans la Nouvelle Thalie, au lieu du terme das Verstœndige, «l'intellectuel, le côté intellectuel, » il « a das Schœne, « le beau. »
(ZiQ^^u:^
L'état de passion en lui-même, indépendamment de l'influence bonne ou mauvaise de son objet sur notre moralité , a quelque chose en soi qui nous charme. Nous aspirons à nous transporter dans cet état , dût-il nous en coûter quelques sacrifices. Au fond de nos plaisirs les plus habituels vous retrouvez cet instinct. Quant à la nature même de l'affection, qu'elle soit d'aversion ou de désir, agréable ou pénible, c'est ce que nous songeons peu à considérer. L'expérience nous apprend même que les affections pénibles sont celles qui ont pour nous le plus d'attrait, et qu'ainsi le plaisir qu'on prend à une affection est précisément en raison inverse de sa nature. C'est un phénomène commun à tous les hommes, que les choses tristes , effrayantes , l'horrible même , exercent sur nous une séduction irrésistible , et que , devant une scène de désolation, de terreur, nous nous sentions à la fois repoussés et attirés comme par deux forces égales. Est-il question d'un / assassinat ? chacun se presse autour du narrateur avec une curieuse attention. Il n'y a pas de conte de revenant, si chargé qu'il soit de circonstances romanesques, que nous ne dévorions avec avidité, et avec une avidité d'autant plus grande que ce conte est plus propre à nous faire dresser les cheveux sur la tête.
1. Cette dissertation a paru d'abord dans la Nouvelle Thalie {2' cahier de 1792, lome I, p. 176-228); puis elle a été réimprimée, en 1802, dans le tome IV des Opuscules en prose (p. 110-163). — Voy. la Vie de Schiller, p. 90.
Cette disposition se manifeste plus vivement quand les objets mêmes sont placés devant les yeux. Une tempête qui engloutirait toute une flotte, serait, si nous la voyions du rivage, un spectacle aussi attrayant pour notre imagination que révoltant pour notre cœur. Il serait difficile de croire, avec Lucrèce ^ que ce plaisir natureP résulte d'une comparaison entre notre propre sûreté et le danger dont nous sommes témoins. Voyez quelle foule de peuple accompagne un malfaiteur au théâtre du supplice! Ni le plaisir de voir satisfaire notre amour de la justice, ni la joie ignoble de la vengeance ne peut expliquer ce phénomène. Peut-être ce malheureux trouve-t-il même des excuses au fond du cœur des assistants; peut-être la pitié la plus sincère s'intéresse-t-elle à son salut : cela n'empêche pas qu'il ne s'éveille, plus ou moins, dans l'ame du spectateur une avide curiosité d'épier de l'œil et de l'oreille l'expression de sa douleur. Si l'homme bien élevé et d'un sens délicat semble faire ici une exception, ce n'est pas à dire qu'il soit complètement étranger à cet instinct; mais chez lui la force douloureuse de la compassion l'emporte sur cet instinct, ou bien il est contenu par les lois de la décence. L'homme de la nature, que n'enchaîne aucun sentiment de délicate humanité , s'abandonne sans honte à ce puissant attrait. Il faut donc que cet attrait ait sa raison d'être dans une disposition originelle du cœur humain, et qu'il se puisse expliquer par une loi psychologique commune à toute l'espèce.
Que s'il nous semblait que ces instincts brutaux de la nature sont incompatibles avec la dignité de l'homme, et si nous hésitions pour cette raison à asseoir sur ce fait une loi commune à toute l'espèce, il ne manque pas d'autres expériences pour démontrer jusqu'à l'évidence que le plaisir qu'on trouve aux émotions douloureuses est réel , et qu'il est général. La lutte pénible d'un cœur tiraillé entre des inclinations ou des devoirs contraires, lutte qui, pour celui qui l'éprouve, est une source de misère, charme celui qui n'en est que spectateur. Nous suivons avec un plaisir toujours croissant les progrès d'une passion,