‹ EsthétiqueChapitre 25 sur 74 · LETTRE VI · texte numérisé non relu

LETTRE VI

Aurais-je été injuste envers le siècle dans cette peinture ? Je ne m'attends pas à cette objection et crains plutôt qu'on ne me reproche d'avoir trop prouvé. Ce portrait, me direz-vous, ressemble, il est vrai, à l'humanité actuelle, mais il ressemble en général à tous les peuples qui traversent la crise de la civilisation, parce que tous, sans distinction , doivent se séparer de la nature par le sophisme avant d'y être ramenés par la raison.

Mais, si nous donnons quelque attention au caractère du temps présent , nous serons frappés d'étonnement à la vue du contraste qui se remarque entre la forme actuelle de l'humanité et la forme ancienne, la grecque particulièrement. Ce privilège de la culture et du raffinement , que nous faisons valoir à bon droit contre tout ce qui est encore la simple nature, nous ne pouvons nous en vanter à l'endroit du peuple grec, de cette nature qui s'alliait à tous les charmes de l'art , à toute la dignité de la sagesse, sans, comme nous , en être victime. Ce n'est pas seulement par une simplicité étrangère à notre âge que les Grecs nous font rougir; ils sont encore nos rivaux, souvent même nos maîtres, dans ces avantages qui d'ordinaire nous consolent de nos mœurs contre nature. Riches tout à la fois de fond et de forme, tout à la fois philosophes et artistes, à la fois délicats et énergiques , nous les voyons réunir , dans un type magnifique d'humanité, la jeunesse de l'imagination et la virilité de la raison.

En ce temps-là, à l'époque de cet heureux éveil des forces spirituelles, le domaine des spns p.t Hp IVsprit. n'offrait pas

encore de séparation rip:oureusg ; car la discorde ne les avait point encore excités à se diviser hostilement et à déterminer les limites. La poésie n'avait pas encore courtisé le bel esprit , et la spéculation ne s'était pas déshonorée par l'argutie. Toutes deux pouvaient au besoin changer entre elles de rôle , parce qu'elles ne faisaient qu'honorer la vérité, chacune à sa manière. Dans son essor le plus élevé , toujours la raison entraînait avec amour la matière après elle , et , quelque délicate et subtile que fût son analyse, jamais elle ne mutilait. Sans doute, elle décomposait la nature humaine dans ses éléments et les distribuait, agrandis, dans le cercle auguste de ses dieux; mais elle ne morcela rien ; elle se borna à combiner ces éléments de différentes manières, car chaque dieu individuellement pris renfermait la nature humaine tout entière. Gomme il en est autrement chez nous autres modernes! Chez nous aussi l'image agrandie de l'espèce est distribuée, dispersée, chez les individus, mais par fragments et non à l'état de combinaisons diverses : de telle sorte qu'il faut épuiser la série des individus pour reconstituer la totalité de l'espèce. Chez nous, on serait presque tenté de l'affirmer, les forces spirituelles se montrent séparées dans la réalité comme elles le sont théoriquement par la psychologie , et nous voyons non-seulement des individus isolés, mais des classes entières d'hommes, ne développer qu'une partie de leurs facultés , tandis que les autres , comme dans les plantes rabougries, ne sont marquées que par quelques vagues indices.

Je ne méconnais pas la supériorité à laquelle peut prétendre la génération actuelle considérée dans son unité, et pesée dans la balance de la raison, si on la compare à la génération la plus favorisée du monde ancien; mais, pour cela, il faut que la bataille s'engage les rangs serrés et que l'ensemble se mesure avec l'ensemble. Quel est le moderne qui sortira des rangs pour disputer à un Athénien, dans un combat corps h corps, le prix de l'humanité?

D'où peut bien venir cette infériorité de riiidividu malgré la supériorité de l'espèce? l'ourquoi le Grec avait-il qualité pour représenter son temps, et pourquoi un individu des temps moiernes ne peut-il avoir cette prétention? Parce que le premier a

reçu ses formes de la nature qui allie tout , et le second de l'entendement qui sépare tout.

C'est la civilisation elle-même qui a fait cette blessure au\ monde moderne. Aussitôt que, d'une part, une expérience plus\ étendue et une pensée plus précise eurent amené une division \ plus exacte des sciences , et que , de l'autre, la machine plus | compliquée des États eut rendu nécessaire une séparation plus 1 rigoureuse des classes et des tâches sociales, le lien intime jdei^ / naturê,.liumaine fut romj)u^, et une lutte pernicieuse fît succéder ^ la discorde à l'harmonie qui régnait entre ses forces diverses. ^ La raison intuitive et la raison spéculative se renfermèrent hostilement dans leurs domaines séparés , dont elles commencèrent à garder les frontières avec méfiance et jalousie , et l'homme, en restreignant son activité à une seule sphère, s'est donné au dedans de soi-même un maître qui finit assez souvent par opprimer les autres facultés. Tandis qu'ici une imagination luxuriante ravage les plantations qui ont coûté tant de peines à l'intelligence, là, l'esprit d'abstraction étoufle le feu qui aurait pu réchauffer le cœur et enflammer l'imagination.

Ce bouleversement que l'art et l'érudition avaient commencé dans l'homme intérieur, l'esprit nouveau du gouvernement l'acheva et le rendit général. Sans doute, on ne pouvait s'attendre à ce que la simplicité d'organisation des premières républiques survécût à la naïveté des premières mœurs et des anciennes relations; mais, au lieu de s'élever à un plus haut et plus noble degré de vie animale , cette organisation dégénéra en une commune et grossière mécanique. Cette nature de polype des États grecs, où chaque individu jouissait d'une vie indépendante et pouvait au besoin devenir un tout, fit place à une machine ingénieuse, où , du morcellement de parties innombrables , mais inanimées^j^ésulte dans l'ensemble une vie mécanique. Alors il y eutiruptur^ entre l'État et l'Église ^leslois^^nes^^mœurs ; laJouis san.ce. fut séparée du travail, le moyen du but, l'effort de la récompense. Éternellement enchaîné à un seul petit fragment du tout, l'homme lui-même ne se forme que comme fragment; n'ayant sans cesse dans l'oreille que le bruit monotone de la roue qu'il fait tourner , il ne développe jamais l'harmonie de son être ; et, au lieu d'im-

primer à sa nature le sceau de l'humanité, il finit par n'être plus que la vivante empreinte de l'occupation à laquelle il se livre, de la science qu'il cultive. Ce rapport même, partiel et mesquin, qui rattache encore à l'ensemble les membres isolés, ne dépend pas de formes qu'ils se donnent volontairement (car comment oserait-on confier à leur libre arbitre une machine si compliquée qui redoute tant la lumière ? ) ; mais il leur est prescrit, avec une sévérité rigoureuse, par un formulaire où l'on tient enchaînée leur libre intelligence. La lettre morte prend la place du sens vivant, et une mémoire exercée devient un guide plus sûr que le génie et le sentiment.

Si la communauté fait de la fonction la mesure de l'homme, si elle ne demande à un de ses citoyens que la mémoire , à un autre que l'intelligence d'un nomenclateur, à un troisième que l'adresse mécanique; si, indifférente pour le caractère, elle n'exige ici que des connaissances, tandis que là, au contraire, elle tolère les plus épaisses ténèbres intellectuelles, en faveur d'un esprit d'ordre et de légalité ; si elle veut que, dans l'exercice de ces aptitudes particulières, le sujet gagne en intensité ce qu'elle lui permet de perdre en étendue , aurions-nous le droit de nous étonner que le reste des facultés de l'âme soit négligé pour la culture exclusive de celle qui procure honneur et profit? A la vérité, nous savons qu'un génie vigoureux ne renferme pas son activité dans les limites de ses fonctions; mais le talent médiocre consume , dans l'emploi qui lui est échu en partage, la somme totale de sa chétive énergie; et en réserver quelque chose , sans préjudice de ses fonctions, pour des goûts d'amateur, dénote déjà un esprit qui sort du vulgaire. De plus, c'est rarement une bonne recommandation auprès de l'État qu'une capacité supérieure à la charge, ou un de ces nobles besoins intellectuels de l'homme de talent, qui rivalisent avec les devoirs de l'emploi. L'Etat est si jaloux de la possession exclusive de ses serviteurs qu'il se résoudra plus facilement (et qui pourrait lui en faire un crime?) à partager son fonctionnaire avec la Vénus de Gythèrc qu'avec la Vénus Uranie.

Et c'est ainsi que graduellement la vie individuelle concrète est anéantie, afin que la totalité abstraite puisse prolonger son indigente existence, et l'Etat demeure éternellement étranger

aux citoyens, parce que le sentiment ne le découvre nulle part. Obligés de simplifier par la classification la multiplicité des citoyens , et de ne connaître l'humanité que par représentation et de seconde main, les gouvernants finissent par la perdre complètement de vue et par la confondre avec une simple création arlificielle de l'entendement; et, de leur côté, les gouvernés ne peuvent s'empêcher de recevoir froidement des lois qui s'adressent si peu à leur personnalité. Enfin , lasse d'entretenir un lien que l'État cherche si peu à alléger, la société positive tombe et se dissout (comme c'est depuis longtemps la destinée de la plupart des États de l'Europe) dans ce qu'on peut appeler un état de nature moral , où la puissance publique n'est qu'un parti de plus : haïe et trompée par ceux qui la rendent nécessaire, respectée seulement de ceux qui peuvent se passer d'elle.

Entre ces deux forces qui la pressaient au dedans et au dehors, l'humanité pouvait-elle bien prendre une direction autre que celle qu'elle a prise en effet? En poursuivant, dans la sphère des idées, des biens et des droits imprescriptibles, l'esprit spéculatif dut devenir étranger au monde des sens et perdre de vue la matière pour la forme. De son côté l'esprit d'affaires, renfermé dans un cercle monotone d'objets, et rétréci là encore par des formules, dut perdre de vue la vie et la liberté de l'ensemble et s'appauvrir en même temps que sa sphère. De même que le premier était tenté de modeler le réel sur l'intelligible, et d'élever les lois subjectives de son imagination à la hauteur de lois constitutives de l'existence des choses, le second se précipita dans l'extrême opposé, voulut faire d'une expérience particulière, fragmentaire, la mesure de toute observation, et appliquer à toutes les affaires sans exception les règles de son affaire à lui. L'un dut devenir la proie d'une vaine subtilité, l'autre d'un étroit pédantisme; car celui-là était placé trop haut pour voir l'individu, et celui-ci trop bas pour dominer l'ensemble. Mais l'inconvénient de cette direction d'esprit ne se borna pas au savoir et à la production mentale ; elle s'étendit aussi au sentiment et à l'action. Nous savons que la sensibilité de l'âme dépend, pour le degré , de la vivacité, et pour l'étendue , de la richesse de l'imagination. Or, la prédominance de

la faculté .d'analyse doit nécessairement ravir à riiiiagination^ sa chaleur et son énergie^ et une sphère d'objets restreinte diminuer sa richesse. C'est pour cela que le penseur abstrait a très-souvent un cœur froid, parce qu'il analyse les impressions, qui n'émeuvent l'âme que par leur ensemble ; et l'homme d'affaires a très-souvent un cœur étroit, parce que, renfermée dans le cercle uniforme de son emploi , son imagination ne peut s'étendre, ni se faire à une autre manière de se représenter les choses.

Mon sujet m'amenait naturellement à mettre en lumière la direction fâcheuse du caractère de notre temps , et à montrer les sources du mal, sans que j'eusse à faire voir les avantages par lesquels la nature les rachète. Je vous avouerai volontiers que, quelque défavorable que soit aux individus ce morcellement de leur être, c'était pour l'espèce la seule voie ouverte au progrès. Le point où nous voyons parvenue l'humanité chez les Grecs était incontestablement un maximum : elle ne pouvait ni s'arrêter à ce degré, ni s'élever plus haut. Elle ne pouvait s'y arrêter ; car la somme des notions déjà acquises forçait immanquablement l'intelligence à divorcer avec le sentiment et l'intuition, pour tendre à la netteté de la connaissance. Elle ne pouvait non plus s'élever plus haut; car ce n'est que dans une mesure déterminée que la clarté peut se concilier avec un certain degré d'abondance et de chaleur. Les Grecs avaient atteint cette mesure, et , pour continuer leurs progrès dans la civilisation, il leur fallait renoncer, comme nous, à la totalité de leur être, et suivre des routes séparées et diverses pour chercher la vérité.

11 n'y avait pas d'autre moyen de développer les aptitudes multiples de l'homme, que de les opposer les unes aux autres. £\f\\ ^"^^^^^WX^X^^ des forces est le grand instrument de la culture, mais il n'en est que l'instrument; car, aussilongtemps que cet antagonisme dure, on est seulement sur la voie de la civilisation. C'est uniqucincnt parce que ces forces particulières s'isolent dans rhônimc, et qu'elles ])rétend('nl imposer une législïïirônTxcrusi v^ , qu'elles entrent en lutte avec la vérité deschoses et obligent le sejiiiXûmmun, qui d'ordinaire s'en tient nonchalamment aux phénomènes extérieurs, dej)énétre rXes=-

spnrft jpfi nbjp.fs. Tandis que l'intelligence pure usurpe l'autorité dans le monde des sens, et que l'empirisme tente de la soumettre elle-même aux conditions de l'expérience , ces deux directions rivales arrivent au développement le plus élevé possible et épuisent toute l'étendue de leur sphère. Pendant que, d'un côté , par sa tyrannie , l'imagination ose détruire l'ordre du monde, elle force la raison de s'élever, de l'autre, aux sources suprêmes de la connaissance , et d'appeler contre elle à son secours la loi de la nécessité.

Par l'exclusivisme dans l'exercice des facultés , l'individu est fatalement conduit à l'erreur, mais l'espèce à la vérité. Ce n'est qu'en rassemblant toute l'énergie de notre esprit dans un foyer unique, en concentrant tout notre être en une seule force, que nous donnons en quelque sorte des ailes à cette force isolée, et que nous l'entraînons artificiellement bien au delà des limites que la nature semble lui avoir imposées. S'il est certain que tous les individus humains pris ensemble ne seraient jamais arrivés, avec la puissance visuelle que la nature leur a départie , à voir un satellite de Jupiter, que découvre le télescope de l'astronome, il est tout aussi avéré que jamais l'intelligence humaine n'aurait produit l'analyse de l'infini ou la critique de la raison pure, si, dans des sujets à part, destinés à cette mission, la raison ne s'était spécialisée, et si, après s'être dégagée en quelque sorte de toute matière, elle n'avait, par l'abstraction la plus puissante, donné à leur regard la force de lire dans l'absolu. Mais, absorbé, pour ainsi dire, dans la raison et l'intuition pures, un esprit de cette sorte sera-t-il capable de se dépouiller des liens rigoureux de la logique pour prendre la libre allure de la poésie , et de saisir l'individualité des choses avec un sens lidèle et chaste? Ici, la nature impose, même au génie universel , une limite qu'il ne saurait franchir, et la vérité fera des mart^^ aussi longtemps que la philosophie sera réduite à faire son occupation principale de chercher des armes contre l'erreur.

Quel que soit donc le profit résultant, pour l'ensemble du monde, de ce perfectionnement distinct et spécial des facultés humaines , on ne peut nier que ce but final de l'univers qui les voue à ce genre de culture, ne soit une cause de souffrance et comme une malédiction pour les individus. Les exercices du

gymnase forment , il est vrai , des corps athlétiques , mais ce n'est que par le jeu libre et égal des membres que se développe la beauté. De même la tension des forces spirituelles isolées peut créer des hommes extraordinaires, mais ce n'est que l'équilibre bien tempéré de ces forces qui peut produire des hommes heureux et accomplis. Et dans quel rapport nous trouverions-nous avec les âges passés et futurs , si le perfectionnement de la nature humaine rendait indispensable un pareil sacrifice? Nous aurions été les esclaves de l'humanité; pour elle, pendant quelques milliers d'années, nous nous serions consumés dans des travaux serviles , et nous aurions imprimé à notre nature mutilée les honteux stigmates de cet esclavage : et tout cela afin que les générations à venir pussent, dans un heureux loisir , se consacrer au soin de leur santé morale, et développer par leur libre culture la nature humaine tout entière.

Mais, en vérité, l'homme peut-il être destiné à se négliger î lui-même pour un but quel qu'il soit? Par les fins qu'elle nous assigne , la nature pourrait-elle nous ravir une perfection que les fins de la raison nous prescrivent ? 11 doit donc être faux que le perfectionnement des facultés particulières rende nécessafrele sacrifice de leur totalité ; ou, lors même que la loi de *la nature aurau impérieusement cette tendance, il doit être en notre pouvoir de reconstituer, par un art supérieur, cette totalité de notre essence que l'art a détruite.

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