‹ EsthétiqueChapitre 26 sur 74 · LETTRE VIL · texte numérisé non relu

LETTRE VIL

Cet effet d'harmonie , pourrait- on par hasard l'attendre de TEtat? Cela n'est point possible, car l'État tel qu'il est constitué aujourd'hui a donné lieu au mal, et l'État tel que la raison le conçoit en idée , au lieu de pouvoir fonder cette humanité plus parfaite, devrait lui-même se fonder sur elle. Ainsi donc, les recherches auxquelles je viens de me livrer m'auraient ramené au même point dont elles m'avaient momentanément éloigné^ Bien loin de nous offrir cette forme de l'humanité que nous. avons reconnue comme la condition nécessaire d une amélioration morale de l'État ^ l'époque actuelle nous montre plutôt la forme directement contraire. Si donc les principes que j'ai posés sont exacts, et si l'expérience confirme le tableau que j'ai tracé du temps présent, il faut déclarer intempestif tout essai qui aurait pour but d'opérer un semblable changement dans l'État , et chimérique tout espoir qui se fonderait sur un tel essai , jusqu'à ce que la scission de l'homme intérieur ait cessé, et que sa nature soit développée assez complètement pour devenir elle-même l'ouvrière de cette œuvre et garantir la réalité de la création politique de la raison.

Dans la création physique, la nature nous montre le chemin [ue^nous avons à suivre dans la création morale. Alors seulemenx que la lune aes forces éléiiienlalres y'est apaisée dans les organisations inférieures, la nature s'élève jusqu'à la noble forme de l'homme physique. De même, il faut que le combat •des éléments dans l'homme moral, le conflit des instincts aveugles soit calmé , et que le grossier antagonisme ait cessé en lui , avant que l'on puisse se hasarder à favoriser la diver-

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site. D'autre part , il faut que l'indépendance de son caractère soit assurée, et que sa soumission à des formes despotiques étrangères ait fait place à une liberté convenable , avant que l'on puisse subordonner en lui la variété à l'unité de l'idéal. Quand l'homme de la nature abuse encore si anarchiquement de sa volonté, on doit à peine lui montrer sa liberté ; quand l'homme façonné par la civilisation use encore si peu de sa liberté, on ne doit pas lui enlever son libre arbitre. La concession de principes libéraux devient une trahison envers l'ordre social , quand elle vient s'associer à une force qui est encore en fermentation , et accroître l'énergie déjà exubérante de la nature ; la loi de conformité sous un même niveau devient tyran-. nie envers l'individu, quand elle s'allie à une faiblesse déjà dominante et aux entraves naturelles , et qu'elle vient étouffer ainsi la dernière étincelle de spontanéité et d'originalité.

Le caractère du temps doit donc se relever d'abord de sa profonde dégradation juorale : d'un côté, se soustraire à l'aveugle pouvoir de la nature, et de l'autre, revenir à sa simplicité , sa vérité et sa sève féconde : tâche suffisante pour plus d'un siècle. Toutefois , je l'accorde volontiers , plus d'une tentative particulière pourra réussir; mais il n'en résultera aucune amélioration de l'ensemble ; et les contradictions de la conduite ne cesseront de protester contre l'unité des maximes. On pourra, dans d'autres parties du monde, honorer l'humanité dans la personne du nègre, et en Europe avilir Thumanité dans la personne du penseur. Les anciens principes resteront , mais ils adopteront le costume du siècle, et la philosoplûe prêtera son nom à une oppression qui jadis était autorisée par l'Eglise. Ici , effrayé par la liberté, qui à ses débuts s'annonce toujours comme une ennemie, on se jettera dans les bras d'une commode servitude, tandis ({ue là, réduit au désespoir par une tutelle pédantesque, on se précipitera dans la sauvago licence de l'état de nature. L'usurpation invoquera la faiblesse de la nature humaine, et l'insurrection sa dignité, jusqu'à ce qu'enfm la grande souveraine de ton les les choses humaines, la force aveugle, intervienne et décide, comme un vulgaire pugilat, cette lutte prétendue des principes.

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