‹ EsthétiqueChapitre 3 sur 74 · Voy. De Naturarernm, iil). II, v. 1 ot siiiv · texte numérisé non relu

Voy. De Naturarernm, iil). II, v. 1 ot siiiv

2. Dans la Nouvfllr Thdlir, au liou de valitriich, « naturel, » il y a nntiatùrlich, a non naturel, contre nature. »

jusqu'à l'abîme où elle entraîne sa malheureuse victime. Ce fmême sentiment délicat qui fait que nous détournons nos yeux du spectacle d'une souffrance physique, ou même de l'expression physique d'une peine morale , nous fait éprouver, dans la sympathie pour une douleur purement morale, un plaisir qui n'en est que plus doux. L'intérêt avec lequel on s'arrête à voir la peinture de ces sortes d'objets est un phénomène général.

Naturellement cela ne doit s'entendre que des affections sympathiques ou ressenties par contre-coup après autrui; car d'ordinaire les affections directes et personnelles, intéressant immédiatement en nous l'instinct de notre propre bonheur, nous préoccupent et s'emparent de nous avec trop de force pour laisser place au sentiment de plaisir qui les accompagne

lorsque l'affection est dégagée de tout rapport personnel.^ ,

Ainsi, dans l'âme qui est réellement en proie à une passion , ^ /\\ douloureuse, le sentiment de la douleur domine tous les au- / ^^^""^ litres, quelque charme que la peinture de son état moral puisse X. ^^^ offrir aux auditeurs ou aux spectateurs. Et néanmoins l'affection douloureuse , même pour celui qui l'éprouve directement, n'est pas dénuée de tout plaisir : seulement ce plaisir diffère du plus au moins suivant la nature de l'âme de chacun. S'il n'y avait pas une sorte de jouissance dans l'inquiétude, dans le doute, dans la crainte, les jeux de hasard n'auraient pas à beaucoup près tant d'attrait pour nous ; on n'affronterait pas le péril par pure témérité; et la sympathie elle-même qui nous intéresse à la peine d'autrui ne serait pas pour nous ce plaisir qui n'est jamais plus vif qu'au moment même où l'illusion est le plus forte, et où nous nous substituons le plus complètement à la personne qui souffre. Mais cela ne veut pas dire que les affections désagréables causent par elles-mêmes du plaisir ; non , personne ne s'avisera, je pense, de le soutenir; il suffît que ces états de l'âme soient les conditions qui seules rendent possibles pour nous certaines sortes de plaisir. Ainsi les cœurs particulièrement sensibles à ces sortes de plaisir, et qui en sont le plus avides, prendront plus aisément leur parti des affections désagréables qui en sont la condition et, jusque dans les plus violents orages de la passion , conserveront toujours quelque chose de leur liberté.

C'est du rapport de notre faculté sensible ou de notre faculté morale avec leur objet, que vient le déplaisir que nous ressentons dans les affections désagréables , de môme que le plaisir que nous éprouvons dans les affections agréables découle précisément aussi de cette source. Suivant la proportion qu'il y a entre la nature morale d'un homme et sa nature sensible, se détermine aussi le degré de liberté qui peut prévaloir dans les affections ; et comme on sait que dans l'ordre moral il n'y a pour nous rien d'arbitraire, que l'instinct sensible, au contraire, est subordonné aux lois de la raison , et, par conséquent , dépend ou du moins doit dépendre de notre volonté , il est évident que nous pouvons garder notre liberté pleine et entière dans toutes ces affections qui ont affaire à l'instinct de l'amour de soi , et que nous sommes maîtres de déterminer le degré où elles doivent atteindre. Ce degré sera d'autant plus faible que le sens moral, chez un homme, prévaudra davantage sur l'instinct du bonheur, et que, par l'obéissance aux lois universelles de la raison , il se sera plus affranchi des exigences égoïstes de son moi individuel. Un tel homme devra donc, dans l'état de passion, ressentir beaucoup moins vivement le rapport d'un objet avec ses propres instincts de bonheur, et en conséquence il sera beaucoup moins sensible aussi au déplaisir qui ne vient que de ce rapport ; par contre , il fera d'autant plus attention au rapport de ce même objet avec sa nature morale , et précisément aussi par cette raison , il sera d'autant plus sensible au plaisir que mêle souvent aux plus pénibles affections de la sensibilité ce rapport de l'objet avec le moral. Une âme ainsi faite est plus capable que toute autre de goûter le plaisir attaché à la compassion, et même de retenir une affection personnelle dans les bornes de la simple compassion. De Ih l'inestimable prix d'une philosophie morale qui, en élevant constamment nos regards vers les lois générales , affaiblit en nous le sentiment de notre individualité, nous apprend à abîmer dans le grand tout notre chétive personnalité, et par là nous met en état d'en user avec nous-mêmes comme avec des étrangers. Cet état sublime de res{)rit est h; lot des Ames fortes et philosophiques qui, ])ar un travail assidu sur elles-mêmes, ont appris à soumettre au joug l'instinct égoïste. La perte même la

plus cruelle ne les mène pas au delà d'un certain degré de tristesse*, avec lequel peut toujours se concilier une somme appréciable de plaisir. Ces âmes, qui seules sont capables de s'isoler d'elles-mêmes , jouissent seules du privilège de prendre part à elles-mêmes , et de ne recevoir de leur propre souffrance qu'un reflet adouci par la sympathie.

Les indications contenues dans ce qui précède suffiront déjà à nous rendre attentifs aux sources du plaisir que procure Faffection en elle-même, et particulièrement l'affection triste. Ce plaisir, on l'a \u , est plus énergique dans les âmes morales , et il agit avec d'autant plus de liberté , que l'âme est plus indépendante de l'instinct égoïste. 11 est d'ailleurs plus vif et plus fort dans les affections tristes , où l'amour de soi est douloureusement inquiété , que dans les affections gaies , qui supposent une satisfaction de l'amour de soi ; par conséquent , il s'accroît là où l'instinct égoïste est blessé , et diminue là où cet instinct est flatté. Or, nous ne connaissons que deux sources de plaisir, la satisfaction de l'instinct du bonheur, et l'accomplissement des lois morales. Lors donc qu'il est démontré que tel plaisir ne découle pas de la première source , il faut nécessairement qu'il tire son origine dje la seconde. C'est donc de notre nature morale que dérive le charme des affections douloureuses partagées par la sympathie, et celui qu'elles nous font ïîTême éprouver, dans certains cas , lorsqu'elles sont directement ressenties.

On a cherché de bien des manières à expliquer le plaisir de la pitié; mais la plupart de ces solutions avaient peu de chance de tomber juste, parce qu'on recherchait la raison de ce phénomène plutôt dans les circonstances concomitantes que dans la nature de l'affection même. Pour beaucoup de personnes le plaisir de la pitié est tout simplement le plaisir que prend l'âme à exercer sa propre sensibilité ; pour d'autres , c'est le plaisir d'occuper énergiquement ses forces, d'exercer vivement sa faculté appétitive, en un mot, de satisfaire l'instinct d'activité ; d'autres enfin le font venir de la découverte de traits de caractère moralement beaux , que met dans leur jour la lutte

1. Dans la. Nouvelle Thalie: « Au delà d'une tristesse calme, avec laquelle.... »

contre l'adversité ou contre la passion. Mais il reste toujours à expliquer pourquoi c'est précisément le sentiment pénible , la souffrance proprement dite, qui, dans les objets de la pitié, nous attire avec le plus de force, tandis que, d'après ces explications, un moindre degré de souffrance devrait évidemment être plus favorable à ces causes auxquelles on attribue le plaisir de l'émotion. La vivacité et la force des idées éveillées dans notre imagination, l'excellence morale des personnes qui souffrent, le retour sur soi-même du sujet qui éprouve la pitié : tout cela peut bien relever le plaisir de l'émotion, mais ce n'est pas là la cause qui le produit. La souffrance d'une âme faible, la douleur d'un scélérat, ne nous procurent pas, à la vérité, cette jouissance ; mais c'est parce qu'ils n'excitent point notre pitié au même degré que le héros qui souffre, ou l'homme vertueux qui lutte. Ainsi nous sommes toujours ramenés à la première question : pourquoi est-ce précisément le degré de souffrance qui détermine le degré de plaisir sympathique que nous prenons à une émotion ? et il n'y a qu'une réponse possible : c'est que l'atteinte portée à notre sensibilité est précisément la condition nécessaire pour donner le branle à cette faculté de l'âme dont l'activité produit ce plaisir que nous trouvons aux affections sympathiques.

Eh bien , cette faculté n'est pas autre que la raison ; et comme la libre efficacité de la raison , en tant qu'activité absolument indépendante, mérite par excellence le nom d'activité; comme le cœur de l'homme ne se sent parfaitement libre et indépendant que dans ses actes moraux, il s'ensuit que le charme des émotions tragiques tient réellement à ce que cet instinct d'activité y trouve son compte. Mais, même en admettant cela, ce n'est proprement ni le grand nombre, ni la vivacité des idées qui s'éveillent alors dans notre imagination, ni en général l'action de la faculté appélitive, mais bien une certaine sorte d'idées et une certaine activité de la faculté appétitive, mise en jeu par la raison , qui est le fondement de ce plaisir.

Ainsi les affections sympathiques en général sont pour nous la source d'un plaisir, parce (ju'elles donnent satisfaction ù notre instinct d'activité, et les alfections tristes produisent cet ellet avec plus de vivacité, parce qu'elles domient plus de sa-

tisfaction à cet instinct. L'âme ne révèle toute son activité que lorsqu'elle est en pleine possession de sa liberté , lorsqu'elle a parfaitement conscience de sa nature raisonnable, parce que c'est alors seulement qu'elle déploie une force supérieure à toute résistance.

Ainsi l'état de l'âme qui permet le mieux à cette force de se manifester, qui éveille le mieux cette activité supérieure , est celui qui convient le mieux à un être raisonnable , et le plus satisfaisant pour nos instincts d'activité ; d'où il suit qu'à cet état doit nécessairement être attachée une plus grande somme de plaisir*. Or, ce sont les affections tragiques qui mettent notre âme dans cet état ; et le plaisir qu'on y trouve l'emporte nécessairement sur le charme des affections gaies, autant que le pouvoir moral s'élève en nous au-dessus du pouvoir sensible.

Ce qui, dans le système entier des fins dernières, n'est que subordonné et partiel , l'art peut l'envisager indépendamment de cette relation avec le reste, et en faire son objet principal. Je veux que dans les desseins de la nature le plaisir ne soit qu'un but médiat ou un moyen : pour l'art c'est le but suprême. Il importe donc essentiellement au but de l'art de ne point négliger cette haute jouissance attachée à l'émotion tragique. Or celui des beaux-arts qui se propose particulièrement pour objet le plaisir de la pitié, c'est Yart tragique ^ à prendre ce terme dans son acception la plus générale.

L'art atteint son but par Vimitation de la nature, en satisfaisant aux conditions qui font que le plaisir est possible dans la réalité, et en combinant, d'après un plan tracé par l'intelligence, les éléments épars que lui fournit la nature, de manière à atteindre comme but principal ce qui, pour la nature, n'était qu'un but accessoire. Ainsi l'art tragique devra imiter la nature dans ces sortes d'actions qui sont particulièrement propres à éveiller l'affection de la pitié.

Il s'ensuit que, pour déterminer en général les procédés de l'art tragique , il est nécessaire avant tout de savoir à quelles

1. Voye?. la dissertation Sur la cause du plaisir que nov^ prenons aux objets tragiques. (Note de Schiller.)

conditions, dans la vie réelle , le plaisir de l'émotion se produit communément de la façon la plus sûre et la plus forte, maisqu'il faut en même temps faire attention aux circonstances qui restreignent ou qui détruisent absolument ce plaisir.

L'expérience nous indique deux causes contraires qui empêchent le plaisir qu'on trouverait aux émotions : c'est lorsque la compassion est ou trop faiblement ou si fortement intéressée qu'elle perd son caractère d'affection partagée (sympathique), pour devenir affection primitive (personnelle). L'insuffisance peut tenir ou à la faiblesse de l'impression que nous recevons de l'afiection primitive, auquel cas nous disons que notre cœur reste froid, et nous n'éprouvons ni peine ni plaisir; ou à d'autres sentiments plus énergiques qui combattent l'impression reçue, et qui, dominant dans notre cœur, affaiblissent le plaisir de la pitié ou l'étouffent complètement.

D'après ce que nous avons établi dans notre précédent essai Sur la cause du plaisir que nous prenons aux objets tragiques, on sait que dans toute émotion tragique il y a l'idée d'une disconvenance qui, pour que l'émotion ait du charme, doit toujours conduire à l'idée d'une convenance supérieure. Eh bien, c'est le rapport qu'ont entre elles ces deux idées opposées qui détermine, dans une émotion, si l'impression dominante sera ou le plaisir ou le déplaisir. L'idée de la disconvenance est-elle plus vive que celle de son contraire, ou le but sacrifié est-il de plus grande importance que le but atteint, l'impression dominante sera constamment le déplaisir, soit qu'on l'entende objectivement et de l'espèce humaine en général , soit seulement subjectivement de certains individus.

Si la cause qui a produit un malheur nous donne un déplaisir trop vif, notre compassion pour la victime en est amoindrie. Le cœur ne peut ressentir dans le même temps en un haut degré deux affections absolument contraires. L'indignation contre celui qui est la cause première de la souffrance devient l'affection dominante, et il faut que tout autre sentiment cède le pas. Ainsi notre intérêt est toujours affaibli, lorsque le malheureux qu'il s'agirait de plaindre s'est précipité dans sa ruine par une faute personnelle et inexcusable; ou que, pouvant se sauver, il n'a pas su le faire, soit j)ar faiblesse d'esprit ou

par pusillanimité. L'intérêt que nous portons au malheureux roi Lear, maltraité par deux filles ingrates , est sensiblement diminué par cette circonstance , que ce vieil enfant a sacrifié si légèrement sa couronne, et partagé son amour entre ses filles avec si peu de discernement. Dans la tragédie de Kronegk% Olinde et Sophronie, les plus épouvantables souffrances auxquelles nous voyons exposés ces deux martyrs de leur foi , ne peuvent elles-mêmes exciter que faiblement notre pitié, et leur sublime héroïsme n'excite que faiblement notre admiration, parce que la folie seule peut suggérer une action comme celle par laquelle Olinde s'est placé, lui et tout son peuple, au bord du précipice.

Notre pitié nest pas moins affaiblie ,. lorsque la cause première d'un malheur, dont l'innocente victime nous devrait ^ ) inspirer de la compassion , remplit notre âme d'horreur. C'est toujours une atteinte portée à la suprême beauté de son œuvre, quand le poète tragique ne sait pas se tirer d'affaire sans introduire un scélérat, et qu'il en est réduit à dériver la grandeur de la souffrance de la grandeur de la perversité. lago et Lady Macbeth dans Shakspeare, Gléopatre dans la tragédie de Roxelane-, Franz Moor dans les Brigands, sont autant de témoignages à l'appui de cette assertion. Un poète qui entend son véritable intérêt, ne fera point arriver une catastrophe par l'effet d'une volonté perverse qui se propose pour but le malheur ; ni , bien moins encore, par un manque d'esprit ; mais plutôt par la force impérieuse des circonstances. Si ce malheur ne vient pas de sources morales % mais des choses extérieures, lesquelles n'ont point de volonté, et ne sont soumises à aucune volonté, la pitié

1. Kronegk, ou plutôt Cronegk (J. F.), né en 1731, auteur de plusieurs tragédies, entre autres d'un Codrus fort applaudi. Le sujet d'Olinde et Sophronie est tiré, comme on sait, du ii* chant de la Jérusalem délivrée.

2. On lit Roxelane dans la Nouvelle Tlialie et dans les Opuscules en prose, aussi bien que dans les OEuvres complètes. Quelque traducteur ou imitateur allemand avait-il substitué ce nom à celui de Rodogune, ou bien Schiller a-t-ii écrit un nom pour un autre ? Il nous paraît probable en tout cas qu'il a voulu parler de la tragédie de P. Corneille, dont le V* acte est si justement fameux. Dans l'examen de cette pièce, Corneille va au-devant du reproche qu'on lui fait ici : « Il a, dit-il, adouci l'histoire en ce qui touche Gléopatre.... pour ne la faire pas méchante satis nécessité. »

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