LETTRE XIII
Au premier abord , rien ne paraît plus opposé que les tendance s~ïïë~cêsn3êiïrTmpïïIsîôns7"^^
clian^ement et Tautre rimmutabilité. Et cependant ce sont ces deux iihpulsions qiii épulSênt la notion de Thumanité, et une troisième impulsion fondamentale, qui tiendrait le milieuentre elles, est absolument inconcevable. Gomment donc rétablironsnous l'unité de la nature humaine, unité qui paraît complètement détruite par cette opposition primitive et radicale?
Il est vrai, ces tendances se contredisent; mais, il faut bien le remarquer, ce n'est pas dans les mêmes objets. Or, ce qui ne se rencontre pas ne saurait entrer en collision. Sans doute, . l'impulsion sensible veut le ciiangement; mais elle ne veut pas ^ -^v^'^^u'il s'etenae a la personnalité et à son domaine : qu'il y'âit rj ^ r^jJ^ changement dJiiiy lus principes. L'impulsiuir formelle veut ù^ ^ ^xA^^^l'unité et la permanence ; mais elle ne veut pas qu'avec la per- ^ ^ sonne l'état aussi devienne fixe : qu'il y ait identité de senti-
ment. Ces deux impulsions ne sont donc pas opposées par nature; et si, malgré cela, elles le paraissent, c'est qu'elles le sont devenues par une libre transgression de la nature , en se méconnaissant elles-mêmes, et en confondant leurs sphères*.
1, Dès qu'on admet un antagonisme primitif, et partant nrccssairo, des doux im[)ulsions, il est hors do doute (jue le seul moyen de maintenir runiti'î dans l'homme , c'est de subordonner ahsolumcnt l'impulsion sensible à l'impulsion rationnelle. Mais de là ne peut naître que l'uniformité, et non l'harmonie, et la scission continuera éternellenient dans l'honmie. Sans contretlit, la subordination doit avoir lieu, mais une subordination rccinro(me : car, bien quo les
Vpiller sur elles et assurer à chacune d'elles srs limites ^ est^ la tâche de la culture^ qui, par conséquent, doit à toutes deux une égale justice et qui a à défendre, non pas seulement Timpulsion rationnelle contre nmpulsion sensible ^ , mais encore ceÏÏe^
contre cëlIe^rD^F lors , son rôle est double : premièrement, protéger la sensibilité contre les attaques de la liberté; secondement, garantir la personnalité contre la puissance des sensations. Un de ces buts est atteint par la culture de la sensibilité; raîltre, par laXUilure rip la ralann
Puisque le monde est étendue dans le temps , changement, 'UJ^
la perfection de cette faculté qui met rh^rnmp. pn r^p port avec j^xMf^ r le monde , sera nécessairement la iputabilité et rextensjhilité * ^[j --^ la plus granae possible. Puisque la personnalité est la permanence dans le changement, la perfection de cette faculté qui doit s'opposer au changement, sera nécessairement l'autonomie et l'intensité la plus grande possible. Plus la réceptivité se développe sous des faces multiples, plus elle est mobile, plus
limites ne puissent jamais fonder l'absolu , et que, par conséquent, la liberté ne puisse jamais relever du temps, il n'en est pas moins certain que, par luimême, l'absolu ne peut jamais fonder les limites, et que l'état dans le temps ne saurait relever de la liberté. Ces deux principes sont donc à la fois subordonnés et coordonnés l'un par rapport â l'auiil^e., çest-a-dire qu'ils sont corrélatif^ : pas de matière sans forme, pas de forme sans matière. (Ce concept de la corrélation est analysé supérieurement par Fichte , qui en montre toute l'importance dans son Fondement de la doctrine universelle de la science, Leipzig, 1794.) Ce qu'il en est de la personne dans la sphère des idées, nous l'ignorons sans doute; mais, ce que nous savons très-bien, c'est qu'elle ne peut se manifester dans la sphère du temps, sans recevoir une matière. Ainsi donc, dans cette sphère, la matière aura quelque chose à déterminer, non-seulement sous la forme, mais aussi à côté de la forme, et indépendamment de cette dernière. Dès lors, autant il est nécessaire que le sentiment ne décide rien dans la sphère de la raison , autant il l'est d'autre part que la raison ne s'arroge pas le droit de déterminer dans la sphère du sentiment. Par cela seul qu'on assigne un domaine à chacune des deux facultés, on en exclut l'autre, et l'on fixe à chacune d'elles une limite qui ne peut être franchie qu'au détriment de toutes les deux.
Dans une philosophie transcendentale, où tout tend à affrancliir la forme du fond ei à maintenir le nécessaire pur de tout contingent, on s'accoutume fort aisément à considérer le monde physique simplement comme un obstacle, et à se représenter la sensibilité qui gêne ces opérations, comme en contradiction nécessaire avec la raison. Cette oi)inion, il est vrai, n'est nullement dans l'esprit du système de Kant, mais elle pourrait bien être dans la lettre. (Note de Schiller.)
\. Les Heures, dans le texte, ont, comme toujours, les deux termes d'mpulsion réelle et d'impulsion formelle; mais dans la note qui précède on lit, comme dans les Opuscules en prose et dans les OEuvres complètes : « Impulsion sensible et impulsion rationnelle. »
elle ofire de surface aux phénomènes : plus la part de monde que l'homme saisit est considérable, plus il développe en lui de virtualités. Plus la personnalité acquiert de force et de profondeur, et la raison de liberté , plus la part de monde que l'homme comprend est grande, plus il crée de formes au dehors de lui. Sa culture consistera donc : premièrement, à mettre la -réceptivité en contact avec le monde pat^ les pomts les pfus .nombreux possibles, et a élever la passivité au plus haut de^é ^aJ-^j^ïJ^u côté du sentiment; secondement, à procurer au pouvoir^- 1 1 0) yy^ termînatif Tindépendance la plus grande par rapport au poujy voir réceptif, et à élever l'activité au plus haut degré du.côté
de la raison. Par la réunion de ces deux qualités , l'homme associera le plus haut degré d'autonomie et de liberté avec le plus haut degré de plénitude d'existence, et, au lieu de se livrer au monde au point de s'y perdre , il l'absorbera plutôt en lui, avec toute l'infinité de ses phénomènes, et le soumettra à l'unité de sa raison.
Mais ce rapport, l'homme peut Yintervertir, et, par là, manquer de deux manières sa destination. Il peut transporter à la force passive l'intensité que demande la force active , empiéter ar l'impulsion matérielle sur l'impulsion formelle, et faire du piçuvoir réceptif le pouvoir déterminatif. Il peut attribuer à la rce active l'extensibilité qui appartient à la passive, empiéter p'ar l'impulsion formelle sur l'impulsion matérielle, et substi- ^ ' tuer le pouvoir déterminatif au pouvoir réceptif. Dans le pre- V>3nïiier cas il ne sera jamais moi; dans le second, il ne sera jamais Jy^ non-moi; et dès lors, dans les deux cas, il ne sera ni Vun ni
iy
'^Vautre, par conséquent.... il sera nuP.
fj*^ 1. La fâcheuse influence qu'exerce sur nos pensées et nos actions la préponà^ .^\ dérance de la sensibilité saule aux yeux de tout le monde; mais ce qu'on ne voit pas avec la même facilité, quoique cela arrive aussi fréquemment et ait la môme importance, c'est rinfluence funeste qu'exerce la prépondérance de la alionalité sur notre connaissance et notre conduite. Parmi le grand nombre (le cas qui se rapportent à ce que je dis là, qu'on me permette d'en rappeler seulement deux qui peuvent mettre en lumière le danger que présentent les empiétements de l'iiiteiligonce et du vouloir sur l'intuition elle sentiment.
Une des causes principales de la lenteur des progrès que font chez nous les sciences naturelles, c'est évidemment le penchant général et presque invincible iiux jugements téléologi(jues , dans lesquels, dès qu'on leur donne une valeur constitutive, le pouvoir déterminatif se substitue au pouvoir réceptif. Quelque
En effet, si l'impulsion sensible devient déterminante, si les sens font les législateurs, et si le monde étouffe la personnalité,
énergique et multiple que soit l'influence de la nature sur nos organes, toute sa variété est perdue pour nous, parce que nous ne cherchons dans la nature que ce que nous y avons mis, et qu'au lieu de la laisser agir du dehors sur nous, notre raison impatiente et envahissante veut agir du dedans sur elle. Dès lors, si, dans le cours des âges, il se rencontre un homme qui, abordant la nature avec un sens chaste et ouvert, soit frappé d'une foule de phénomènes que dans notre préoccupation nous avons négligés, nous nous étonnons au plus haut point que tant d'yeux, par une si vive lumière, n'aient rien remarqué. Cette précipitation qui veut réaliser l'harmonie avant d'avoir réuni les sons épars qui doivent la constituer, cette usurpation violente de la pensée sur un domaine où elle n'a pas à exercer un pouvoir absolu*, est la cause qui rend tant de penseurs stériles pour le progrès de la science ; et il serait difficile de dire ce qui a le plus nui à l'extension de nos connaissances, ou de la sensibilité, qui n'admet pas de forme, ou de la raison, qui n'attend pas que le fond soit connu.
Il serait tout aussi difficile de déterminer si c'est la vivacité de nos désirs ou la rigidité de nos principes, l'égoïsme de nos sens ou l'égoïsmede notre raison, qui a le plus troublé et refroidi notre philanthropie pratique. Pour faire de nous des hommes sympathiques, secourables, actifs, le sentiment et le caractère doivent s'unir ; de même que, pour nous procurer de l'expérience, un sens ouvert doit s'allier à l'énergie de Tintelligence. Comment po-'^ons-nous, quelque louables que soient nos maximes, être justes, bons, humains envers les autres, s'il nous manque la faculté de nous identifier vraiment et sincèrement avec une nature étrangère, de nous approprier des situations étrangères, de faire nôtres des sentiments étrangers? Mais, tant dans l'éducation que nous recevons que dans celle que nous nous donnons nous-mêmes, cette faculté est comprimée avec le même soin qu'on apporte à briser la puissance des désirs et à fortifier le caractère par des principes. Comme il en coûte de rester fidèle à ses principes en dépit de la vivacité du sentiment , on a recours au moyen plus commode d'émousser ses sentiments pour mettre le caractère en sûreté; car sans doute il est infiniment plus aisé d'être tranquille et rassuré en présence d'un adversaire désarmé, que de maîtriser un ennemi robuste et courageux. Aussi est-ce dans cette opération que consiste en grande partie ce qu'on appelle former un homme, et cela dans le meilleur sens du mot, dans celui de culture, non-seulement externe, mais interne. Un homme ainsi formé ne courra sans doute pas le risque d'avoir une nature grossière et de la manifester; mais, en même temps, il sera cuirassé par des principes contre toutes les impressions de la nature, et restera également inaccessible à l'humanité du dehors et à celle du dedans.
C'est faire un abus très-pernicieux de l'idéal de perfection , que de l'appliquer dans toute sa rigueur aux jugements que nous portons sur les autres hommes et à l'appréciation des circonstances dans lesquelles nous devons agir pour eux. L'un conduit à l'exaltation, l'autre à la dureté et à la froideur. On se rend, à la vérité, les devoirs sociaux singulièrement faciles, lorsque à l'homme réel qui réclame notre secours on substitue par la pensée l'homme idéal qui vraisemblablement pourrait se secourir lui-même. La sévérité envers soi-même associée à la douceur envers les autres, constitue le caractère vraiment excellent. Mais, le plus souvent, l'homme doux pour les autres le sera aussi pour lui-
* Dans les Heures : « Où elle n'a absolument rien à dire. »
il perd comme objet ce qu'il gagne comme force. On peut dire de l'homme que, dès qu'il n'est que le contenu du "temps , il n'est pas, et il n'a par conséquent aucun contenu. Son état est ' détruit'ëïTmëmè'tëmps que sa personn alité, ^ârce que ce sont deux idées corrélatives , parce que le changement suppose la ^permanence, et la réalité limitée une réalité infinie. Si l'impulsion formelle devient réceptive , c'est-à-dire si la pensée devance la sensation, et que la personne se substitue au monde, elle perd comme sujet et force autonome ce qu'elle gagne comme objet, parce que l'immuable suppose le changement, et que, pour se manifester, la réalité absolue veut des limites. Dès que l'homme n'est que forme , il n'a plus de forme , et la personnalité disparaît avec l'état. En un mot, ce n'est qnVn-t?^nt qu'il est autonome, qu'il y a de la réahté hors de lui, gu^ est réceptif; et ce n'est qu'en tant qu'il est réceptif, qu'il v a de la réalité en lui, qu'il est une Xor^ pensante.
Ces deux impulsions ^ ont donc besoin de limite, et, envisagées comme forces, de tempérament : celle-là, afin qu'elle n'envahisse pas le domaine de la législation ; celle-ci, afin qu'elle ne fasse pas irruption dans le domaine du sentiment. Mais ce tempérament de l'impulsion sensible ne doit pas être l'efiet d'une impuissance physique, et d'un émoussement des sensations, qui ne mérite jamais que le mépris : il doit être un acte de la liberté, une activité de la personne, qui, par son intensité morale , modère l'intensité sensible , et par la domination des impressions leur enlève en profondeur ce qu'elle leur donne en surface. Le caractère doit imposer des bornes à la complexion , car les sens n'ont le droit de perdre qiiau profit de l'esprit. A son tour, le tempérament de l'impulsion formelle ne doit pas davantage être l'efret d'une impuissance morale, d'un relâchement de la pensée ou delà volonté, qui avilirait l'humanité. Il faut que la source glorieuse de ce second tempérament soit la plénitude des sensations ; il faut que la sensibilité elle-
même, et l'homme sévère pour lui-même le sera aussi pour les autres. Être doux pour soi-môme et sévère pour nuliui , c'est le caractère le plus méprisable. (Note de Schiller.)
1. Dans les Heures leurs noms sont ici répétés : « L'impulsion réelle et la lormelle. »
DE L'PIOMME. 237
même défende son domaine avec une force victorieuse et résiste à la violence que voudrait lui faire l'activité envahissante de l'esprit. En un mot, il faut que l'impulsion matérielle soit contenue dans les limites convenables par la personnalité , et l'impulsion formelle par la réceptivité ou la nature.