LETTRE XV
Je me rapproche de plus en plus du but , auquel je vous conduis par un sentier peu divertissant. Si vous voulez bien me suivre quelques pas encore, un horizon d'autant plus libre s'ouvrira à vos regards , et peut-être une riante perspective compensera-t-elle les fatigues du chemin.
Exprimé dans une idée générale, l'objet de l'impulsion sensibfe se nomme vie, dans la signllicatiou la plus Idige . nirrîofi qui embrasse toute existence nialéiielle, tout ce qui s'adresse i nrmëdiatemënt aux sens. L'objet de limpulsion formelle, exprîrné dans une idée générale, se nomme forme, tant au propre^ qtfâu figuré : notion qui embrasse toutes les qualités lormelles des^oses et tous leurs rapports avec les facultés intellectuelles. L'objet de l'instinct de jeu, représenté dans une formule générale, pourra donc se nommer forme vivante : notion qui sert à désigner toutes les qualités esthétiques des phénomènes, et, en un mot, ce qu'on nomme beauté, dans la signification la plus étendue. "" ' " "
Il résulterait de cette explication , si c'en était une , que le beau ne s'étend pas à toute la sphère du vivant , et n'est pas renfermé uniquement dans cette sphère. Un bloc de marbre, quoiqu'il soit et demeure inanimé, ne laisse pas pour cela de pouvoir devenir forme vivante sous la main de l'architecte et du sculpteur; et bien qu'un homme vive et qu'il ait une forme, il s'en faut de beaucoup que cela suffise pour qu'il soit forme vivante. Pour cela il importe que sa forme soit vie et sa vie forme. Tant que nousne faisons que penser sa forme, elle est
SCHILLER. — ESTHÉT. 16
ii42 LETTRES SUR L'ÉDUCATION ESTHÉTIQUE
inanimée, abstraction pure; tant que nous ne faisons que sentir sa vie, elle est sans forme, pure impression. Ce n'est qu*à
la condition que sa forme vive dans notre sentiment, et que sa ^ vie prenne une forme dans notre intelligence, qu'il est forme vivante; et ce sera toujours le cas lorpq^^p nm^^i 1p jngprn^s be^^^ Mais de ce que nous pouvons indiquer les parties consti- ^antes qui , par leur réunion, produisent la beauté, il ne suit pas que sa genèse soit expliquée en aucune manière ; car, pour cela, il faudrait comprendre cette réunion elle-même, qui pour nous demeure impéiTélrable, tumnic, en général, toute corréjj^ lation entre le fini et l'infini. En vertu d'un principe transcen-^ ^ A/ dental, la raison exige qu'il y ait communion entre^insjinp.t ■^ formel et linstiTlôt hiateriel, c'est-à-dire qui! y âîtun instinct ,o>^de jeu, parce que Tidée de l'humanité n'est consommée que par l'unité de la réalité et de la forme , de la contingence et de la ^ nécessité, de la passivité et de la liberté. La raison doit poser
^j^>^ ce postulat, parce qu'il est dans son essence de tendre à la perfection et à la suppression de toute limite , et que Faction ex- ^ clusive de l'un ou de l'autre instinct laisse la nature hu-
J^ màine incnrpplÂfe et lui impose desjjoriies. Eu coil^éqïïence, :>y^ lorsque ^^ison prononce : « Il faut qu'il y ait une humanité, » ' ji elle posé par cela seul cette loi :. « 11 laut qu il yait une
beauté"^ » L'expérience peut 'nous dire s'il y a une beauté , et nous le saurons aussitôt qu'elle nous aura appris s'il y a une humanité. Alais comment peut-il y avoir une "beauté , et comme nUaneJhumânïïTêsT^^^ enseigner ni la raison pii'expéricnce.
I7homme, nous la/Savons, n est ni exclusivement matière, ni exclusivement es|^it. Le beau , comme consommation de son humanité,ne p^t donc pas ôtre exclusivement vie, comme l'ont affirmé des observateurs perspicace/, qui s'en sont tenus trop -rigoureua^ent au témoignage de Inexpérience, entraînés d'ailleurs à/^ettc dépréciation par le ^oût de leur temps ; elle ne peut/pas non plus être exclusi\^ment forme pure*, comme
Co
1. Il y a quelques mots de plus dans les Uexires : « Le beau.... ne peut donc ôtre exclusivement un objet de l'ui^pulsion réelle, c'est-à-dire vie pure.... ni exclusivement un objet de rin]pulsj{)n formelle, c'est-à-diro forme pure. »
cela a été dit par des philosophes spéculatifs , qui s'éloignaient trop de l'expérience, et par des artistes philosophes, qui, dans l'explication du beau, se laissaient trop guider par les besoins de l'art ^ : elle est l'objet commun des deux impulsions, c'està-dire de llnsïïncniejeu. (Jette dénoiiihialioii estcomplétement justifiée par l'usage de la langue , qui désigne d'ordinaire par le mot jeu tout ce qui n'est contingent ni subjectivemeir^ ni cLlJ J^xj objectivement, et qui cependant n'oblige ni a rëxtérieur ni à i
l'intérieur. Dans rintuîtiQn'dJû beau , l'âme se trouve dans un heureux milieu enfrè la loi ^^t le besoin, et c'est précisément parce quelle se partage entre îès^deux, qu'elle échappe à la contrainte de l'une et de l'autre. l^^H^ipulsion matérielle et l'impulsion formelle prennent leurs e^igçnces au sérieux,"" ' ^ parce que, dans la connaissance, l'une se rappôr^t^ à la réalité, l'autre à la nécessité des choses ; parce que, dansK^tion, la première tend à la conservation de la vie, la yecolKle au C^'/Oc^^v^ mâinlien de la dignité, et que, aes lors , toutes deux ont p( objet la vérité et la perfection. Mais la vie devient plus indif- \. > îérenie aes que la digniie miervient , et le devoir ne contraint cA^jlo ( plus dès que le penchant entraîne : de même, l'âme reçoit avec plus de calme et de liberté la réalité des choses , la vérité matérielle , aussitôt que celle-ci entre en contact avec la vérité formelle, avec la loi de la nécessité, et elle ne se trouve plus tendue par l'abstraction lorsque l'intuition immédiate peut l'accompagner. En un mot, en entrant en communion Xv^ec des idées, le réel perd sa sérieuse importance, parce qu'il devient •ptiit ; et le nécessaire perd la sienne en se rencontrant avec le sentiment, parce qu'il devient facile. ^-)
Cependant il est une objection que depuis longtemps déjà vous . ^^
pourriez être tenté de m'adresser. « Le beau , pourriez-vous""^'^^"''^ me dire , n'est-il pas ravalé dès qu'on en fait un pur jeu , et^
1. Pour Burke, dans ses recherches philosophiques sur l'origine de nos ' iA/^-^ •-
idées du beau et du sublime, la beauté est seulement vie. Elle n'est, autant que .a ~r
je sache, qu'une pure forme pour tous les sectateurs du système dogmatique &<'Y~^
qui ont fait leur profession de foi sur cet objet. Parmi les artistes, je citerai, (rUX/'^kj- ^
omettant les autres, Raphaël Mengs, dans les Pensées sur le goût en peinture. '
Sur ce point, comme sur tous les autres, la philosophie critique a ouvert I4 i a j
voie, pour ramener l'empirisme aux principes et la spéculation à l'expérience. 1 C^^^^"^'^
{Note de Schiller.) <*^'W--
qu'on le place sur la même ligne que les objets frivoles désignés de tout temps par ce mot? N'est-il pas en contradiction avec l'idée rationnelle et la dignité du beau, qui pourtant est considéré comme un instrument de culture, de le restreindre à un pur jeu , et nej;^épugne-t-il pas k la notion ,Êxpjérimentalfi. de jeu, qui peut subsister à l'exclusion de toute espèce de goût, de le renfermer dans les limites du beau?
'' Mais qu'est-ce donc qu'un pur jeu , puisque nous savons que, dans toutes les situations où l'homme peut se trouver , c'est le jeu, et lui seulement, qui le rend complet, et qui développe à la fois sa double nature? Ce qu'à votre point de vue vous nommez limitation, moi, d'après une manière de voir que j'ai justifiéje par des preuves, je le nomme extension. Ainsi, prenant tout juste le contre-pied, je dirais : a L'agréable, le bon , le parfait, l'homme les prend seulement au sérieux; mais vec le beau, il joue'. » Sans doute, nous ne devons pas songer ici à ces jeux , en usage dans la vie réelle, qui d'ordinaire ne se rapportent qu'à des objets très-matériels ; mais c'est vainement aussi que nous chercherions dans la vie réelle la beauté
' dont il est question ic^Le beau de l'existence réelle est digne é ffrîstrrîcTTie'l^u réel ; mais, par l'idéal de beauté que pose la raison , est donné aussi un idéal d'instinct de jeu que l'homme, dans tous ses jeux, ne doit jamais perdre de vue.
On ne peut se tromper en suivant pour trouver l'idéal de beauté que se fait un homme, la voie qu'il suit lui-même pour satisfaire son instinct de jeu ^ Quand nous voyons , dans les jeux olympiques, les peuples de la Grèce contempler avec bonheur les combats non sanglants de la force, de la rapidité, de la souplesse, et la lutte plus noble encore des talents, et d'un autre côté le peuple romain se délecter à contempler l'agonie d'un gladiateur terrassé ou de son adversaire libyen , ce
1. Schiller a supprimé ici la note suivante, (|ui se trouve dans les Hmres : a II y a le jeu de cartes el le jeu de deuil (c'est le nom qu'on donne en allemand à la tragédie) ; mais manifestement le jeu de cartes se prend trop au sérieux pour que ce nom lui convienne. »
2. L'auteur a ahrégù celte |)hrase^ elle commençait ainsi dans les Heures: « Selon que l'instinct de jeu se rapproche de l'impulsion réelle ou de l'impulsion formelle, le heau aura plus d'affinité soit avec la vie pure, soit avec la forme pure, et l'ou ne peut se tromper, etc. »
seul trait suffît à nous faire comprendre pourquoi nous devons chercher non à Rome, mais en Grèce, les figures idéales d'une Vénus , d'une Junon, d'un Apollon *. En dictant à l'homme la loi de la formalité absolue et de la réalité absolue , la raison dit : « Le beau ne doit pas être seulement vie et seulement forme, mais forme vivante, c'est-à-dire beauté.» Par conséquent, elle dit aussi : « L'homme doit seuleinent jouer avec le beau , et il doit jouer avec le beau seulement ^. » / Une fois pour toutes et pour en finir^ l'hommene jou^j^iie là \m il est homme dans la pleine signification du mot , et il nest nçmrne complet que là "ou il joue. Cette proposition qui , au premier abord , semble peut-être paradoxale , acquerra un grand sens, un sens profond, quand viendra le moment de l'appliquer à la fois au sérieux du devoir et de la destinée; elle portera , je vous le promets, Tédifice entier de l'art esthétique, e1 de l'art de la vie, pms dimcile encore. Mais aussi c'est dans science seulement que cette proposition est inattendue; depuis longtemps déjà elle vivait dans l'art, et dans le sentiment des Grecs , les interprètes les plus éminents de l'art : seulement ils transportaient dans l'Olympe ce qui devait être réalisé sur la terre. Guidés par cette vérité, ils écartaient du front des divinités bienheureuses le sérieux et le travail , qui sillonnent de rides les joues des mortels; ils en écartaient tout autant le plaisir frivole qui lisse le visage vide d'expression; ilaJes affran» chissaient, dans un éternel contentement, des chaîn^g (le tout
d^oir^^detout but, dejout,^*^^^^'., ^^ faisaient diiJoisIry.t de V indifférence \e^ lot Hignp d'pnvîp rlp la r>on(]jtion divine : ce qui n'était qu'une expression tout humaine pour désigner l'existence
1. Si, pour ne pas sortir du monde moderne, on met en regard les courses de Londres, les combats de taureaux de Madrid, les spectacles du Paris d'autrefois, les régates de Venise, les combats d'animaux à Vienne, et la vie belle et joyeuse du Corso à Rome , il ne sera pas difficile de marquer comparativement les nuances du goût chez ces peuples divers. Au reste, quand on compare entre eux ces différents pays, on trouve beaucoup moins d'uniformité dans les jeux du peuple que dans ceux des classes raffinées, ce qui s'explique aisément. {fiole de Schiller.)
2. Ici encore, il y a quelques mots de plus dans les Heures : « Par conséquent elle dit aussi : a L'instinct de jeu ne doit pas être uniquement instinct réel, ni uniquement instinct formel , mais les deux choses à la fois , c'est-à-dire instinct de jeu. En d'autres termes, l'homme doit, etc. »
246 LETTRES SUR L'ÉDUCATION ESTHÉTIQUE, ETC. la plus libre et la plus sublimej-a contrainte matérielle des lois
de la nature, aussi biënque la contrainte spirituelle des lois morales s'évanouissait dans leur idée plus haute de la nécessité, qui embrassait à la fois les deux mondes, et c'était seulement de riden^tiilca1mn de xes--4euj^-4ié£essités que procéjjitpour eux lavraie liberté. Animés de cet esprit, ils effaçaient des trà^its dé leur idéal et Vinclination et toute trace de volonté, ou, pour mieux dire, ils les rendaient toutes deux méconnaissables, parce qu'ils savaient les associer de la manière la plus intime. Ce n'est ni la grâce ni la dignité qui nous frappent dans l'auguste visage de la Junon Ludovisi; ce n'est ni l'une ni l'autre, parce que c'est l'une et l'autre à la fois. Pendant que le dieu féminin force notre adoration , la femme divine enflamme notre amour ; mais tandis que nous nous abandonnons attendris à l'attrait du charme céleste, nous nous sentons repoussés par la grandeur céleste de qui se suffit. Toute cette figure accomplie repose sur elle-même et habite en elle-même comme une création achevée et indépendante , sans abandon et sans résistance , comme si elle était au delà de l'espace : là , il n'est point de force luttant contre des forces, nul côté faible qui livre passage à la vie du temps. D'une part irrésistiblement saisis et attirés, de l'autre repoussés et tenus à distance , nous nous trouvons à la fois dans le repos le plus complet et l'agitation la plus vive, et de là résulte y^ette émotion étrange pour laquelle l'intelligence n'a point d'idée li la langue d'expression.
LETTRE XVL .,o
DeXaixtagoniomc de deux impulsions, et de rassociatioH de
deux principes opposés, nons f^vnns vn cnrtir 1o honn , f^fu»t —
l'idéalle plus élevé doit être cherché , en conséquence , dans Tunion et Vèguihore le plus pariaii possible de la réalité et de la^ forme. Mais cet équilibre demeure toujours une idée , que la réalité ne peut jamais atteindre complètement. Dans la réalité , il restera toujours une prépondérance d'un de ces élémentssun
river consistera dans une oscillation ^jjiiroJj^s^Âeux principes, où" tantôTTa'Téanté^Ja^ la -iarm^ tenportera . La beauté idéale est donc éternellement une et indivisible, parce qu'il ne peut y avoir qu'un équilibre unique ; au contraire , la beauté expérimentale sera éternellement double, parce que dans l'oscillation l'équilibre peut-être dépassé de deux manières : en deçà et au delà.
J'ai fait remarquer dans une des lettres précédentes, et l'on peut d'ailleurs le déduire avec une rigoureuse nécessité de l'ensemble des considérations auxquelles je me suis livré jusqu'à présent, j'ai fait remarquer, dis-je, que l'on peut attendre à la fois du beau une action tempérante et excitante : une action tempérante pour retenir dans leurs limites l'impulsion sensible et l'impulsion formelle , une action excitante pour les maintenir toutes deux dans leur force. Mais ces deux modes d'action de la beauté doivent être compléteménTrdentitif^fiftarK; i id^^p T.p hpan doit tempérer en excitant uniformément les deux natures , il
.sJ?
cJL
doit exciter en les tempérant uniformément '. C'est déjà la conséquence de l'idée d'une corrélation en vertu de laquelle les deux termes se supposent mutuellement, sont la condition réciproque l'un de l'autre, corrélation dont le produit le plus pur est la beauté. Mais l'expérience ne nous offre pas d'exemple d'une corrélatidÏÏ si parfaite : dans ce domaine, il arrivera toujours plus ou moins que l'excès dans un sens donnera lieu à l'insuffisance dans l'autre, et l'insuffisance à l'excès. Il en résulte que ce qui, dans le beau idéal, n'est distinct que dans l'idée, est ^différent en réalité dans le beau expérimental. Le beau idéal, quoique simple et indivisible, révèle, envisagé sous deux aspects divers .d'une part une pmppptA Hp Hnnppnr nt Hn ^pno^^ et de l'autre une propriété d'énergje : dans l'expérience , il y a une beauté dojiçe^et gracieuse et un^ beauté, énerp^igne II on nst-p^t ifen sera toujours ainsi, toutes les fois que l'absolu est renfermé dans les bornes du temps et que les idées de la raison doivent se réaliser dans l'humanité. L'homme intellectuel, par exemple, a l'idée de la vertu , de la vérité , du bonheur ; mais l'homme actif n'exercera que des vertus , ne saisira que des vérités , ne jouira que de jours heureux. Ramener cette multiplicité à l'unité, à la place des mœurs mettre la moralité, à la place des connaissances la connaissance, à la place du bonheur la béatitude, c'est l'aflaire de l'éducation physique et morale; faire des beautés la beauté, c'est la tâche de l'éducation esthétique.
La beauté énergique ne peut pas plus préserver l'homme d'un certain reste de fougue sauvage et de dureté que la beauté gracieuse ne le garantit d'un certain degré de mollesse et d'afTai-
1. A la suite de cette phrase, on lit dans les Heures : « Ea excitant à la fois l'instinct réel et l'instinct formel, il leur a fixé à tous deux leurs limites; en les limitant tous deux l'un par l'autre, il a donné à tous deux la liberté convenable. »
2. Schiller, se servant d'une métaphore très-usitée en allemand pour exprimer des idées voisines de celle de tendresse, de mol abandon, de relâchement, de facilité aux impressions, emploie ici les mots : schmclzende Eigenschaft, qui signifient littéralement « propriété fondante, » et plus loin il dira do môme et répétera souvent : scfimelsende Sdiônheit, a beauté fondante. » Nous avons substitué à cette expression, (pii no serait point intelligible en français, où elle n'a point d'équivalent (jue nous sachions, les termes «douceur, grûce, doux, gracieux. » Nous y étions suflisamment autorisés, je crois, et par le sens et par ce. que dit l'auteur lui-même dans }r note de la p. ^52.
blissement. L'effet de la première étant d'exalter l'âme au point de vue physique et moral, et d'augmenter son ressort, il n'arrive que trop souvent que la résistance du tempérament et du caractère diminuent l'aptitude à recevoir des impressions, que la partie délicate de l'humanité subit une oppression qui ne devait atteindre que la nature grossière, et que cette nature grossière participe à un accroissement de force qui ne devait profiter qu'à la libre personnalité. C'est pour cela qu'aux époques de force et de sève abondante , on trouve la véritable grandeur de la pensée associée au gigantesque et à l'extravagant, et le sublime du sentiment accouplé aux plus horribles emportements de la passion. C'est pour cela qu'aux époques de la règle et de la forme, on voit la nature aussi souvent opprimée que gouvernée, aussi souvent outragée que surpassée. Et, comme l'action de la beauté douce et gracieuse est de détendre l'esprit dans la sphère du moral comme du physique , il arrive tout aussi facilement que l'énergie des sentiments est étouffée avec la violence des désirs , et que le caractère a part à la perte de force qui ne devait atteindre que la passion. C'est pour cela que, dans les âges prétendus raffinés , il n'est pas rare de voir la douceur dégénérer en mollesse , le poli en platitude , la correction en stérilité vide, les allures libérales en caprices arbitraires, l'aisance en frivolité, le calme en apathie, et enfin la caricature la plus méprisable toucher de bien près au plus beau type d'humanité. Pour l'homme qui subit la contrainte de la matière ou des formes , la beauté douce et gracieuse est donc un besoin; car il est ému par la grandeur et la force longtemps avant qu'il commence à être sensible à l'harmonie et à la grâce. Pour l'homme qui est sous l'empire indulgent du goût, la beauté énergique est un besoin , car , dans l'état de raffinement , il n'est que trop porté à faire bon marché de la force qu'il a gardée de l'état de rudesse sauvage.
Et maintenant , je crois avoir répondu , en même temps que je l'éclaircissais , à la contradiction que l'on rencontre d'ordinaire dans les jugements des hommes sur Tinfluence du beau , et dans l'appréciation de la culture esthétique. Elle est exphquée , cette contradiction , dès qu'on se souvient qu'il y a deux sortes de beauté expérimentale et que des deux parts on affirme
du genre entier ce que, d'un côté comme de l'autre, l'on ne peut prouver que d'une des espèces. Elle disparaît , cette contradiction , lorsqu'on distingue dans l'humanité un double besoin, auquel correspondent ces deux sortes debeauté. Il est donc vraisemblable que les deux partis auront l'un et l'autre gain de cause , s'ils réussissent à s'entendre sur l'espèce de beauté et sur la forme de l'humanité qu'ils ont en vue.
En conséquence , dans la suite de mes recherches^ j'adopterai la voie guela nature suit elle-mêmeavec l'homme au poinljle vue esthétique , et partant des deux espèces de beauté , je ni!é-lèverai jusqu'à Fidée du ^enre. J'examinerai les effets que prQduit sur l'homme la beauté douce et gracieuse quand les ressorts sont tendus, et ceux que produjLia^Jjeauté énerfrigue quand ils sont détendus, pour fondre à la fois ces deux sortes ïïe"Bëànté dans TuniLé du beau idéal , de r^^^^i*^ qu^ dnp^ I'uth^ dejjiomme idéal sont absorbées ces deux formes et manières d!etre opposées de l'humanité,
LETTRE XVI r.
de j)eauté du concept de la nntnrp humaine en général, nous n'avions à considérer dar»« ^pfte d'.ynîprp gnp les limites fondées immédiatement en snn pssp.nr.e mAme et. inséjwahles de la notion du fmj. Sans nous préoccuper des restn^^^^^'^ rnntingentes que la nature humaine peut subir__dan^Jejiiûiide-péel des phénomènes , nous avonâ puisé TiTcorieept de cette nature irnînédiatenient dans la raison , comme source de toute nécessifé , et avec l'idéal de Fhumanité nous a été donné en même tempsTidéal de Ta BêâûM^^ ~
Mais à présent , nous descendons de la région des idées sur la scène ae la réalité, pour rencontrer Thomme dans un état déterminé, et par conséquent dans d^s limiton qui n^ dérivent pas
de son concept pur, mais dp pirr-nngtanppg PYtf^ripnrp.<; Pt d'ni)
usage accidentel de sa liberté. Mais, quelque multiple que puisse être dans l'individu la limitation de l'idée de" riiumaîiité, le^contenu de cette idée suffit déjà pour nous apprendre qu'eg somme on ne peut s'en écarter que par deux voies opposée^ En effet , si la perfection de l'homme gît dans l'énergie concordante de ses forces sensibles et spirituelles , cette perfection ne lui peut manquer que par le défaut d'harmonie ou le défaut d'énergie. Ainsi donc, avant d'avoir recueilli sur ce point les témoignages de l'expérience, la raison suffit déjà pour nous
ex
fv^
1. Les lettres XVII à XXVII se trouvent, comme nous l'avons dit , dans le 6« cahier des Heures. Elles ont un titre particulier : la Beauté douce et gracieuse^ suite des lettres sur réducation esthétique de l'homme.
' assurer d'avance que nous trouverons l'homme réel, et par conséquent borné , dans un étatd^xcitation~ou de reMchement^ selon que l'activité exclusive deforces isolées trouble l'harmonie de son être ou que Tunité de sa nature se fonde sur le relâ- I chement uniforme de sesJorcesj)hpiquês et spIrituellésT^Ces , bornes opposées sont, comme nous avons à le démontrer maintenant, supprimées par le beau, qui rétablit l'harmonie dans /^ l'homme excité, l'énergie dans l'homme amolli, et qui de la , sorte , conformément à la nature de la beauté , ramène l'état de ^^^ I limitation à un état absolu, et fait de l'homme un tout, accomy y/ 'l pli en lui-même*.
^^ .P^ Ainsi le beau ne dément nullement dans la réalité l'idéaxfue
nous nous sommes faite de Ini dans la spéculation; seulement son action y est bien moins libre que dans le dojiiaine de la théorie, oii nous pouvions l'appliquer au pur concept de l'hu-
VJ
' manité. Dans l'homme tel que nous l'offre l'expérience, le beau t"rôïïvé^ne matière déjà gâtée et résistante, qui lui enlève en perfection idéale ce qu'elle lui communique de sa manière d'être individuelle. Dans la réalité , le beau paraîtra donc toujours comme une espèce particulière, limitée, et non comme le / genre pur ; dans les âmes excitées et tendues il perdra de sa / liberté et de sa variété ; dans les âmes relâchées, de sa force vi- X. vifiante; mais, pour nous qui sommes maintenant plus familiarisés avec son vrai caractère , ce phénomène contradictoire /ne saurait nous égarer. Bien loin de chercher comme le grand hiombre des critiques, la définition de l'idée du beau dans des /expériences isolées, et de rendre la beauté responsable des défauts que présente l'homme sous son influence, nous savons, au contraire, que c'est l'homme qui transporte sur elle les imperfections de son individualité, qui, par sa propre limitation subjective , en entrave sans cesse la perfection , et en rabaisse l'idéal absolu h deux formes bornées de manifestation.
1. Ici Schiller a encore supprimé la note suivante, qui se trouve dans les Heures : o L'excellent auteur de l'ouvrage intitulé Principes de l'Ksthêtique, etc. (Krfurlii, 1791) (listirif,M)(; dans la boauU'; deux |)riiicip(\s fondamentaux, la grâce et la /brce, et fait consister la beauté dans la réunion la plus parfaite de ces deux éléments, ce qui s'accorde on ne peut i)lus exactement avec l'explication donnée ici. Dans sa définition aussi se trouve déjà le principe d'une division da
J'ai affirmé que la beauté douce el gracieuse convenait à une âme tendue, et la beauté éneTgique à une âme relâchée. Or, j'appelle tendu, l'homme qui subit la contrainte des sentiments, tout aussi bien que celui qui suDit la contrainte des idées ^ Toutedàmination exclusive de l'une de ses deux impulsions fondamentales est pour l'homme un état de coaction et de violence , et la liberté gît uniquement dans l'action simultanée de ses deux natures ^ L'homme exclusivement dominé par les sentiments ou dont l'âme est tendue sensiblement, est délivré et mis en liberté par la forme ; l'homme exclusivement dominé par la forme ou tendu spirituellement, est délivré et mis en liberté par la matière. Pour satisfaire à cette double tâche , la beauté douce et gracieuse se montrera sous deux formes différentes. Premiéremeni , comme lorme paisible, elle calmera lalougue de la vîè~et ménagera la transition ÏÏës sentiments aux pensées; secondement, comme vivante image, elle armerji
d'une force sensible la lorme aljstraite , et ramènera le concept à l'intuition et la loi au sentiment Elle rend le premier de ces deux services à l'homme de la nature, le second à l'homme de la civilisation. Mais, comme dans les deux cas elle ne commande pas en toute liberté à la matière , et qu'elle dépend de celle que lui fournit soit la nature dénuée de forme , soit l'art contraire à la nature, dans les deux cas elle gardera des traces de son origine et inclinera , ici vers la vie matérielle , là vers la forme abstraite.
Afin de comprendre £2IÎ2I^"'^nt ^^ ^^^^^ p^'^t (^Pvprnr^nnnT^^ de faire cesser cette double tension , nous avons à rechercher IVvrigine de cellp-ri dans Fp-sprit. hUTri^JI|pécide7-vniis à faire encore un court séjour dans le domaine de la spéculation, pour l'abandonner ensuite à jamais, et avancer d'un pas d'autant plus sûr dans le champ de l'expérience.
c <sJ\\-
la beauté en beauté douce, où domine la grâce, et en beauté énergique, où domine la force. »
1. Dans les Heures^ après la contrainte des sentiments, il y a entre parenthèses : a sous la domination exclusive de l'impulsion réelle, » et après la contrainte des idées, « sous la domination exclusive de l'impulsion formelle. »
2. Dans les Heures, il y a de plus: « Dans l'accord des deux nécessités. »
LETTRE XYIII.
Par la beauté , riiomme sensitif est amené à la forme et à la pensée ; par la beauté * , l'homme spirituel est ramené à la matière et rendu au monde des sens.
De là il paraît résulter , qu'entre la matière et la forme , entre la passivité et l'activité , il doit y avoir un état moyen , et que le beau nous place dans cet état. C'est en effet l'idée que la plupart des hommes se font de la beauté , dès qu'ils ont commencé à réfléchir sur ses effets, et toutes les expériences mènent à cette idée. Mais, d'un autre côté, rien n'est plus absurde et plus contradictoire qu'une pareille idée; car la distance entre la matière et la forme , entre la passivité et l'activité , entre le sentiment et la pensée, est infinie , et ne peut absolument être comblée par aucun milieu. Gomment ferons-nous disparaître cette contradiction? Le beau réunit les deux états opposés du sentiment et de la pensée , et cependant u n'y a absoiuinent pas lilieuentre les deux. JJe ces deux propositions, l'une est
certifiée par rexpériencc, Tautrô immédiatcnient par la raison. C'est là le point spécial auquel se réduit finalement toute la question du beau , et si nous réussissons à résoudre ce problème d'une manière satisfaisante , nous aurons en même temps trouvé le fil qui nous guidera dans tout le labyrinthii de l'esthétique.
1. Le mot « la beauté, » die Schônheit , est accompagné les deux fois , dans \e^ Heures^ de l'adjcclil' sdimclzcndc, dont nous avons (>.\i)li(]Ui; plus haut le sens et (lue nous avons coutume de traduire par « douce cl gracieuse. »
Mais il s'agit ici de deux opérations très-différentes, qui, dans cet examen, doivent nécessairement se prêter un mutuel appui. Le beau, disons-nous, relie ensemble deux états opposés ! l'un à Vautre et qui jamais ne peuvent devenir un. Nous de- (^ vons partir de cette antinomie, nous devons la saisir et icT reconnaître aans toute sa pureté et toute sa rigueur, de telle sorg'Tpiïï' les deuxngtats se sépârënr"3e~Iâ manière la plus tranchée : autrement, nous mêlerions^f^t nous n'unirions p?^ Secondement, nous disons que le beau oJUe les d^^^^ <^tafg np- PQsés^t conséquemment supprinie l'antinomie. Mais ^ comme ces deux états demeurent éternellement opposés l'un ài:'Hntre; — le seul moyen de les allier , c^st.jlaJLes.^abso¥feeÀ En conséquence, notre seconde tâche est de rendre cette association parfaite, de la faire si complète et si pure que les deux états disparaissent entièrement dans un troisième, et que nulle trace de division ne reste dans le tout : autrement, nous isolerions et n'unirions pas. Toutes les discussions sur l'idée du beau qui de tout temps ont agité le monde philosophique, et qui, en partie, l'agitent encore aujourd'hui, viennent uniquement de ce qu'on n'a pas pris pour point de départ une distinction suffisamment rigoureuse , ou qu'on n'a pas poussé cette recherche jusqu'à l'union pure et complète des deux états. Parmi les philosophes, ceux qui, dans leurs réflexions sur cet objet, s'abandonnent aveuglément à la direction de leur sentiment, ne peuvent arriver à une idée du beau, parce que, dans la totalité de l'impression sensible, ils ne distinguent pas d'éléments partiels. Les autres, qui prennent exclusivement l'intelligence pour guide, ne peuvent arriver à une idée du beau, parce que, dans sa totalité , ils ne voient que les parties , et que , même dans leur unité la plus complète , l'esprit et la matière demeurent éternellement séparés pour eux. Les premiers craignent de détruire la beauté dynamiquement, c'est-à-dire comme force active, s'ils séparent ce qui est alhé dans le sentiment; les autres craignent de détruire la beauté logiquement, c'est-à-dire en tant qu'idée , s'ils réunissent ce qui est séparé dans l'intelligence. Ceux-là veulent penser le beau comme il agit^fiux-ci veulent le làire agir comme il esf, pensé. Tous deux s'écartent donc nécessairement delà vérité : les premiers , parce qu'avec
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leur intelligence bornée, ils prétendent égaler la nature infinie; les seconds, parce qu'ils veulent restreindre la nature infinie selon les lois de leur pensée. Ceux-là craignent de ravir au beau sa liberté par une analyse trop sévère ; ceux-ci , de détruire la précision de son concept par une union trop hardie. Mais les uns ne songent pas que la liberté dans laquelle ils font consister avec toute raison l'essence du beau est, non manque de lois, mais harmonie de lois, non arbitraire, mais suprême nécessité interne; les autres ne songent pas que la précision qu'ils exigent à aussi bon droit de la beauté, ne consiste pas dans Vexclusio7i de certaines réalités, mais dans la compréhension absolue de toutes, et que, dès lors, elle n'est pas limitation, mais infinité. Nous éviterons les écueils contre lesquels les uns et les autres sont venus faire naufrage, si nous prenons pour point de départ les deux éléments que rintèîligèîïï!g~5épare dans Fidée du beau, mais pour nous élever ensuite à l'unité esthétique [ pure par laquelle il agit sur la sensibilité, et dans laquelle ces deux distinctions disparaissent complètement ^
1. Une remarque qui se sera présentée naturellement au lecteur attentif, à l'occasion du parallèle précédent , c'est que les esthéticiens sensualùtes qui accordent au témoignage du sentiment plus de valeur qu'à celui du raisonnement, s'écartent moins en fait de la vérité que leurs adversaires, bien qu'ils ne puissent se mesurer avec eux au point de vue de la théorie ; et ce rapport, on le trouve partout entre la nature et la science. La nature (la sensibilité) unit toujours, l'intelligence sépare toujours; mais la raison unit de nouveau. Aussi, l'homme avant de commencer à philosopher est-il plus près de la vérité que le philosophe qui n'est pas encore au bout de ses investigations *. C'est pour cela que, sans plus ample examen, on peut déclarer erronée une théorie philosophique liés qu'elle a contre elle, quant au résultat,\e sentiment général; mais on peut, à tout aussi bon droit, la tenir pour suspecte, si , quant à la forme et à la méthode, elle a pour elle le sentiment général. La dernière observation doit consoler les écrivains qui ne peuvent, comme certains lecteurs semblent l'attendre, donner à une déduction philosophique les allures faciles d'une conversation au coin du feu. Avec la première on peut réduire au silence tous ceux qui veulent fonder de nouveaux systèmes aux dépens du sens commun.
{Note de Schiller.)
* Dans les Heures il y a quelques mots de plus : « Le philosoplie qui n'a pas encore fait passer par toutes les catégories et mené ù fin son investigation. ■
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