‹ EsthétiqueChapitre 43 sur 74 · LETTRE XXIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXIII

Je reprends le fil de mes recherches, que je n'ai brisé que pour appliquer à Fart pratique et à l'appréciation de ses œuvres les principes que j'ai posés.

La transition de la passivité de la sensation à l'activité de la pensée et dêTâ^volonté ne peut donc s'effectuer que par l'état / intermédiaire de liberté esthétique , et , quoiqu'en soi cet état j) ne décide rien pour nos opinions et nos sentiments, et que dès I ^ lors il laisse entièrement problématique notre valeur intellectuelle et morale , il est cependant la condition nécessaire sans

laquelle nous ne saurions arriver à une opinion et à un sentiment. En un mot, il n'est pas d'autre moyen de faire raison-

\ ' nableThomme sensitii , qu'ê de le faiie d'abord esthétique.

Mais, pourriez-vous m'objecter, cette médiation est-elle absolument indispensable? Le vrai et le devoir ne pourraient-ils Tun et l'autre , en soi eî~pâr soi, trouver accès chez l'homme sensitif? A cela je répondrai ihon^s'èûlëmêni îl'est possible, mais il faut abs^iTment qu'ils ne doivent qu'à eux-mêmes leur force déterminante , et rien ne serait plus contradictoire k nos précédentes affirmations que d'avoir l'air de défendre l'opinion opposée. ll a été prouvé expressément que le beau ne fournit aucun résultat, soit pour rentendcment , soit pour la volonté; qu'il ne se mêle à aucune opération, soit de pensée, soit de résolution ; et qu'il se borne à conférer celle double puissance, mais sans rien déterminer quant à l'exercice réel de cette puissance. Ici tout secours étranger disparaît, et la pure forme logique, l'idée, doit parler inimédialement à rintelligence ;

comme la pure forme^ morale, la loi , immédiatement à la volonté.

xMais que la forme pure en soit capable, et qu'il y ait en général une forme pure~pÔur l'homme sensitif,"vbilà ce qui doit d'abord, je le soutiens, être relïdîrpossible par la disposition esthétique de râihe . Xâvënté n'è"sTpasûnë"chose qui puisse être reçue du dehors, comme la réalité ou rexistenrprseTTsible des objets; c'est la force pensante, dans sa liberté et son activité^propre , qui la produit, et c^est justement cette activité propre^ cette liberté, que nous cherchons en vain chez l'homme sensitif. L'homme sensitif est déjà déterminé (physiquement ), et dès lors il n'a plus sa libre déterminabilité. Il faut nécessairement qu'il rentre d'abord en possession de cette déterminabilité perdue, avant de pouvoir échanger la détermination passive contre une détermination active. Or, pour la récupérer, il faut, ou bien qu'il perde la détermination passive qu'il avait, ou bien qu'il renferme déjà en lui la détermination active à laquelle il doit passer. S'il se bornait à perdre la détermination passive, avec elle il perdrait, en même temps, la possibihté d'une détermination active, parce que la pensée a besoin d'un corps, et que la forme ne peut être réalisée que dans une matière. Il faut donc qu'il renferme déjà en lui la détermination active , qu'il soit déterminé activement et passivement tout à la fois, c'est-à-dire, qu'il devienne nécessairement esthétique.

En conséquence, par la disposition esthétique de l'âme, l'activité propre de la raison se révèle déjà dans la sphère de la sensibilité, la puissance de la sensation est déjà brisée au dedans de ses propres limites , et l'ennoblissement de l'homme physique porté assez loin pour que l'homme spirituel n'ait plus qu'à se développer suivant les lois de la liberté. La transition de l'éj^t esthétique à l'état logique et moral ( de la iDeauté à la vérité et au devwyesTÏÏôhcînflmTnentpttrs facile que ne l'était la transition de l'état physique à l'état esthétique (de la vie pure et aveugle à la forme). Cette transition, l'homme peut l'effectuer par sa seule^Tîbèrté, attendu qu'il n'a besoin que de prendre possession de lui-même, non de se donner; que de séparer les éléments de sa nature, et non de l'élargir. Parvenu à la disposilion esthétique, l'homme donnera à ses jugements et à ses actions

une valeur universelle , dès qu'il le voudra. Ce passage de la matière brute à la beauté , dans lequel une faculté tout à fait nouvelle doit s'éveiller en lui, la nature doit le lui rendre plus facile, et sa volonté n'a nul pouvoir sur une disposition qui , nous le savons, donne elle-même naissance à la volonté. Pour amener l'homme esthétique à des vues profondes , à de grands sentiments , il ne faut lui donner rien de plus que des occasions importantes; pour obtenir la même chose de l'homme sensitif, il faut d'abord changer sa nature. Pour faire du premier un héros , un sage , il n'est souvent besoin que d'une situation sublime { qui exerce sur la faculté du vouloir l'action la plus immédiate ); pour le second, il faut d'abord le transplanter sous un autre ciel.

Une des taches les plus importantes de la culture, c'est donc dTspumettre l'homme à la forme, même dans la vie purement physique, et de le rendre esthétique aussi loin que peut s'étendre le domaine du beau ; car c'est de l'état esthétique seulement , et non de l'élat physique, que l'état moral peut se développer. Si, dans"chaque cas particulier , l'homme doit posséder le pouvoir de faire de son jugement et de sa volonté le jugement de l'espèce entière ; s'il doit trouver dans chaque existence bornée la /transition à une existence infinie; s'il doit enfin pouvoir, de (chaque situation dépendante , prendre son élan pour s'élever à ] l'autonomie et à la liberté : il faut veiller à ce que , dans aucun I moment, il ne soit seulement individu et n'obéisse uniquement l à la loi de la nature. Pour être apte et prêt à s'élever, du cercle étroit des fins de la nature, aux fins rationnelles, il faut que, dans la sphère des premières, il se soit déjà exercé aux secondes, qu'il ait déjà réalisé sa destination physique avec une certaine liberté qui n'appartient qu'aux esprits, c'est-à-dire d'après les lois du beau.

/ Et cela , il le peut sans contrarier le moins du monde son but I physique. Les exigences de la nature à son égard portent seule- \ ment sur ce qu'il fait, sur la matière de ses actes ; mais les fins ) 3e la nature nTJdfHcTTrriTrtrntcn aucune sorte la manière dont il I ajiiL^ la forme dëmcTtmsr^u contraire, les exigences de la rai- \ son ont rigoureûseiîïent pour objet la forme de son activité. Aussi, autant il est nécessaire, pour la destination morale de

l'homme, qu'il soit purement moral , qu'il montre une activité propre absolue, autant il est indifférent pour sa destination physique qu'il soit purement physique, qu'il se comporte d'une manière purement passive. Dès lors, par rapport à cette dernière destination, il dépend entièrement de lui de la remplir uniquement comme être sensitif et force naturelle ( comme une force qui n'agit que selon qu'elle pâlit ) , ou , en même temps , comme force absolue, comme être rationnel. Lequel des deux répond le mieux à sa dignité ? c'est ce qui ne fait pas questionJ Autant il est pour lui honteux et méprisable de faire sous l'imA pulsion de la sensibilité, ce à quoi il aurait dû se déterminer V par le motif pur du devoir, autant il est pour lui noble et ho- ( norable de tendre vers la conformité à la loi , l'harmonie. Fin- \ dépendance, là même où l'homme vulgaire ne fait que satis- \ faire un besoin légitime*. En un mot, dans le domaine de la

1. Cette manière élevée de traiter avec une liberté esthétique la réalité vulgaire est, partout où on la rencontre, le signe distinctif d'une âme noble. On peut en général nommer noble l'âme qui possède le don de transformer en infini, par la conduite, par la mise en œuvre, l'occupation la plus bornée, l'objet le plus mesquin. Noble est toute forme qui imprime le sceau de l'indépendance à ce qui, par sa nature, est subordonné (pur moyen). Un noble esprit ne se contente pas d'être libre lui-même, il veut tout affranchir autour de lui, même les objets inanimés. 0''>i§.,beauestja ""uH.fJlirfssijiji pg^siMp iIp in lih^pti'^dans lejnondaJies phénomènes. L'expression dominante de VinieUiyence dans un visage, une œuvre d'art, etc., n'arrivera jamais à la noblesse, de même qu'elle n'est jamais belle; et la raison, c'est qu'au lieu de cacher la dépendance (qui ne se peut séparer de la conformité au but'), elle la met en saillie.

Le moraliste nous enseigne, à la vérité, qu'on ne peut jamais faire plus que son devoir, et il a parfaitement raison, s'il n'a en vue que le rapport qu'ont les actions avec la loi morale. Mais, dans des actes qui ne se rapportent qu'à un but déterminé, s'élever par delà ce but jusqu'au supra-sensible (ce qui ne peut ici signifier autre chose que réaliser esthétiquement une fin physique), c'est aller en même temps par de/à le devoir: le devoir, en effet, peut exiger seulement que la voîonfe soit sainte, et nonil^iue Ta ndlUfS 56 SOît aussi sanctifiée. Dès lors on ne peut dépasser les limites du devoir moralement, mais bien esthétiquement, et une telle conduite s'appelle noble. Mais précisément parce qu'on voit toujours de l'exubérance dans la noblesse, en ce qu'une chose qui n'avait besoin d'avoir qu'une valeur matérielle, possède aussi une valeur libre et formelle, ou, ce qui revient au même, unit à la valeur interne qu'elle doit avoir, une valeur externe dont elle pourrait se passer, quelques personnes ont confondu l'exubérance esthétique avec l'exubérance morale , et , séduites par la manifestation de la noblesse, ont apporté dans la moralité elle-même un arbitraire et une contingence qui la détruiraient complètement.

Il faut distinguer une conduite noble d'une conduite sublime. La première

* Dans les Heures, la négation manque; mais elle se trouve déjà dans les Opuscules en prose, comme dans les OEuvres complètes.

vérité et de la moralité, il faut que la sensation n'ait rien à déterminer ; mais dans la sphère du bonheur , il faut que la forme trouve place, et que l'instinct de jeu domine.

Ainsi donc, dans la sphère indifférente de la vie physique, l'homme doit commencer déjà sa vie morale; son activité propre doit déjà se faire jour dans la passivité, et sa liberté rationnelle en deçà des limites des sens. Il faut que déjà il impose à ses inclinations la loi de sa volonté ; il faut , si vous voulez bien me permettre cette expression, qu'il fasse pénétrer dans le domaine même de la matière la guerre contre la matière , afin d'être dispensé de combattre ce redoutable ennemi sur le terrain sacré de la liberté ; il faut qu'il apprenne à avoir de plies nobles désirs, pour n'être pas forcé d'avoir des volontés sublimes. C'est là le fruit de la culture esthétique, qui soumet aux lois du beau ce en quoi , ni les lois de la nature , ni celles de la raison, n'obligent la volonté de l'homme, et qui, par la forme qu'elle donne à la vie extérieure, ouvre déjà la vie interne.

dépasse l'obligation morale, mais il n'en est pas de même de la dernière, quoique nous la placions bien plus haut dans notre estime. Mais nous l'estimons parce qu'elle dépasse, non le concept rationnel de son objet (de la loi morale), mais le concept expérimental de son sujet (les notions que nous avons de la bonne volonté et de la force de volonté chez l'homme); au contraire, l'estime que nous accordons à une noble conduite ne vient pas de ce qu'elle dépasse la nature du sujet, dent elle doit plutôt dériver sans effort, mais de ce qu'elle s'élève par de là la nature de son objet (le but physique), jusqu'à la sphère spirituelle. Là, pourrait-on dire, nous nous étonnons du triomphe de l'objet sur l'homme; ici, nous admirons l'essor que l'homme donne à l'objet. {Note de Sdiiller.) — La phrase qui suit celle à laquelle cette note se rapporte, a quelques mots de plus dans les Heures : « En un mot, là où l'impulsion formelle doit régner, dans le domaine de la vérité et de la moralité, il faut quil n'y ait point de matière, il faut que la sensation , etc. ; mais là où Vimpulsion réelle gouverne, dans la sphère du bonheur, etc. »

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