‹ EsthétiqueChapitre 42 sur 74 · LETTRE XXII · texte numérisé non relu

LETTRE XXII

Si donc la disposition esthétique de l'âme doit , sous un rappôrt7"être considérée comme zéro, quand on a égard à des -effets particuliers et déterminés : sous un autre rapport , il la fâïïtTègarder comme l'état de la réalité la plus élevée , quand on y considère l'absence de limite , et la somme des forces qu'elle met conjoiritemenrén actioii:~ATn5r; Ton ne peut pas non plus donner tort à ceux qui veulent que la situation esthétique sôit la plus féconde au point de vue de la connaissance et de la moralité. Ils ont parfaitement raison, car une disposition de l'âme qui comprend en soi l'essence totale de l'humanité , doit nécessairement aussi renfermer en puissance chacune de ses manifestations particulières ; nnfijjjspQsitinn de. l^ame. gnî écarte de l'ensemble de la nature humaine toute espèce de"^"^ )ff^ limites , doit nécessairement aussi les écarter de toute manifes- ^^ tation particulière. C'est précisément parce qu'elle ne protège exclusivement aucune fonction spéciale de Thumanité, qu'elle est favorahlÊLA-tOutes indifféremment, et elle n'en favorise aucune en^ardculier par cette seule raison qu'elle est le fondement de la possibilité de chacune d'elles. Tous les autres exercicêrSoïïîTCTTt à"Tâme une habileté spéciale quelconque , mais , en revanche , lui imposent une limite spéciale ; seul l'exercice esthétique conduit à l'illimité. Toutes les autres dispositions dans lesquelles notre âme peut se trouver nous ramènent à une disposition précédente et ont besoin de se résoudre dans une suivante ; seule la disposition esthétique est un tout en soi , attendu qu'elle réunit en elle-même toutes les conditions de

son origine et de sa durée. Là seulement, nous nous sentons en quelque sorte enlevés au temps , et notre humanité se manifeste avec autant de pureté et àHntégritè que si elle n'avait pas encore éprouvé d'altération par l'influence des forces exté- ^eures.

Ce qui flatte nos sens dans les rapports immédiats avec le monde extérieur, ouvre à toutes les impressions notre âme molle et mobile , mais nous rend , au même degré , moins aptes à la contention d'esprit. Ce qui tend nos facultés intellectuelles et nous invite aux idées abstraites, fortifie notre esprit pour toute espèce de résistance , mais l'endurcit dans la même proportion , et nous enlève en réceptivité ce qu'il nous donne en activité propre. Des deux cotés, pour cela même, nous ne pou- A^ons échapper ^r1^pmsement7\parce que la matière ne peut se passer longtemps de la force plastique , ni la force de la matière à façonner. Si ^ au contraire , nous nous abandonnons à la jouissance du beau véritable, nous sommes, dans le même instant, maîtres au même degré de nos forces actives et passives, et nous pouvons nous livrer avec une égale facilité au sérieux et au jeu, au repos et au mouvement, à l'abandon et à \jâ résistance, à la pensée abstraite et à l'intuition. ""TlëttêTibërté , cette parfaite égalité d'âme , associée à la force et a la vigueur, est Injjjsjinsitinn on doit nous laisser une véritable œuvre d'art, et il n'est point de pierre de touche plus sûre de la vraie valeur esthétique. Si, après une jouissance de cette nature , nous nous trouvons particulièrement disposés à tel ou tel mode de sentiment ou d'action, tandis que nous nous sentons de l'incapacité ou de la répugnance pour un autre, cela prouve infailliblement que nous n'avons pas éprouvé une influence esthétique pure, soit que cela dépende de l'objet ou de notre manière de sentir, ou , comme c'est presque toujours le cas, de tous les deux en même temps.

Comme on ne peut trouver dans la réalité d'influence purement esthétique , attendu que l'homme ne peut jamais se soustraire à la dépendance des forces, l'excellence d'une œuvre d'art nê'peut consister que dans une ap[)roximation plus grande de cet idéal de pîireté estiié tique , et, quelle que soit la liberté à laquelle on aura pu s'éleveFdans celte œuvre, elle nous lais-

sera toujours dans une disposition particulière et une direction propre. glus.Jaiii&pQsitiond94iQJxalmej, de générali et moins €st restreinte la direction qui lui est imprimée par un art détermmé"ëî p ar un produit particulier de cet. art .:. plu^jcet art-est noble, et plus ce produit est excenenl. On peut appliquer ce critérium aux produits de différents^arts et aux divers produits d^'un moma-art. Nous quitTons une belle musique les sens et le cœur ému , une belle poésie avec une imagination animée , un chef-d'œuvre de sculpture ou d'architecture avec une intelligence éveillée; mais celui qui, immédiatement après une vive jouissance musicale, nous inviterait à la pensée abstraite; après une vive jouissance poétique, à une occupation compassée de la vie vulgaire; celui qui, aussitôt après la contemplation de belles peintures ou de belles sculptures, voudrait échauffer notre imagination, ou surprendre notre sentiment : celui-là choisirait mal son temps. La raison , c'est que par sa matière, la musique, même la plus spirituelle , présente avec les sens une affinité plus grande que ne le permet la vraie liberté esthétique ; c'est que la poésie, même la plus heureuse, ayant pour médium le jeu arbitraire et contingent de l'imagination , y participe toujours plus que ne le permet la nécessité intime du beau véritable; c'est que la meilleure sculpture touche à la science sérieuse par ce qu'il y a de déterminé dans son concept. Toutefois , ces affinités particulières se perdent à mesure que les œuvres de ces trois espèces d'art s'élèvent à une plus grande hauteur, et une conséquence naturelle et nécessaire de leur perfection , c'est que, sans confondre leurs limites objectives, les différentsx arts arrivent à se ressembler de plus en plus dans V action quils \ exercent sur Vâme. A son degré d'ennoblissement suprême , la \ musique doit devenir forme et agir sur nous avec la puissance \ , vr.v>^^" calme d'une statue antique ; dans sa perfection la plus élevée , V \ l'art plastique doit devenir musique et nous émouvoir par l'ac- / V>tion immédiate exercée sur les sens ; dans son développement le plus complet, la poésie doit tout à la fois nous saisir fortement comme la musique, et, comme la plastique, nous environner d'une paisible clarté. Bans .chaque art le style parfait consiste précisément à savoir éloigner les limites spécifiques , sans sacrifier en même temps les avantages particuliers de cet art.

et à lui donner , par un sage emploi de ce qui lui appartient en propre, un caractère plus général.

Et ce ne sont pas seulement les limites inhérentes au caractère spécifique de chaque espèce d'art, que l'artiste doit franchir par la mise en œuvre : il doit triompher aussi de celles qui sont inhérentes au sujet particulier qu'iltraite. Dans une œuvre d'art vraiment belle, le fond ne doit rien faire, la forme tout; car, par la forme, on agit sur l'homme tout entier; par le fond, au contraire, rien que sur des forces isolées. Ainsi donc quelque vaste et quelque sublime qu'il soit, le fond exerce toujours sur >.4'esprit une action restrictive , et ce n'est qii£ de la forme qu'on [ peujjttendre la vraie Itberté-esthétique. Par conséquent , le ^ M^l véritable secret du maître consiste à anéantir la matière par la \y I /"orryieT^t plus la matière est par elle-même imposante, ambi-

O- Vtieuse, attrayante, plus elle se fait valoir et tient à produire* ^J^ ^'effet Tpriitri est propre , ou encore , plus celui qui la considère ^ ^ est tenté d'entrer directement en rapport avec elle : plus grand (N^ aussi est le triomphe de l'art qui la dompte et maintient sa domination sur ceux qui jouissent de son œuvre. Il faut que l'âme du spectateur et de l'auditeur reste parfaitement libre et intacte ; il faut qu'elle sorte pure et entière du cercle magique de l'artiste, comme des niains du créateur. Le sujet le plus frivole doit être traité de telle sorte , que nous demeurions disposés à passer de là immédiatement au sérieux le plus sévère. La matière la plus sérieuse doit être traitée de telle sorte , que nous conservions la faculté de l'échanger immédiatement contre le jeu le plus frivole. Les arts qui ont la passion pour objet, comme la tragédie , par exemple , ne sont pas ici une objection ; car d'abord ces arts ne sont pas entièrement libres , attendu qu'ils sont au service d'une fin particulière (le pathétique), et ensuite nul vrai connaisseur ne niera que , môme dans cette classe, une œuvre ne soit d'autant plus parfaite que , même au milieu des plus violents orages de la passion , elle respecte davantage la liberté de l'ûme. Il y a un bel art de la passion, mais un bel art passionné est une contradiction dans les termes, car l'effet immanquable du beau , c'est l'allrancliissenient d(vs passions. L'idée d'un bel art instructif (didactique) ou améliorateur (moralj, n'est pas moins contradictoire, car rien ne s'ac-

corde moins avec l'idée du beau que de donner à l'âme une tendance déterminée.

Cependant, de ce qu'une œuvre produit de l'effet uniquement par son fond, il ne faut pas toujours conclure qu'il y ait manque de forme dans cette œuvre : cela peut témoigner tout aussi souvent d'un manque de forme chez celui qui l'apprécie. Si son esprit est trop tendu ou trop relâché , s'il est accoutumé à n'accueillir les choses qu'avec les sens ou avec l'intelligence, il ne s'arrêtera, dans l'ensemble le plus parfait, qu'aux parties, et, sôus la forme la plus belle, il ne verra que la matière. Uniquement sensible à Vêlement brut, il lui faut d'abord détruire l'organisation esthétique d'un ouvrage pour y trouver une jouis- -sance, et déterrer soigneusement les détails que le génie a fait disparaître, avec un art infini, dans l'harmonie de l'ensemble. L'intérêt qu'il prend à l'œuvre est uniquement soit moral , soit physique: il ne lui manque qu'une chose, c'est d'être, tout juste ce qu'il devrait être, esthétique. Les lecteurs de ce genre goûtent un poëme sérieux et pathétique, comme un sermon; une œuvre naïve ou badine, comme un breuvage enivrant; et, si d'une part ils ont assez peu de goût pour demander de V édification à une tragédie, ou à une épopée, fût-ce la Messiade, de l'autre ils seront infailliblement scandalisés par une pièce à la façon d'Anacréon ou de Catulle.

SCHILLER. — ESTHÉT. ^ 18

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