LETTRE XXV
Tant que l'homme, dans son premier état physique, se borne . >^ à recevoir passivement les impressions du monde matériel, à sentir , il est encore complètement identifié avec lui , et , précisément parce qu'il n'est encore que monde, il n'y a pas encore de monde pour lui. C'est seulement lorsque, dans son état esthétique , il le pose hors de lui ou le contemple , que sa personnalité se distingue de l'univers , et un monde lui apparaît parce qu'il a cessé de ne faire qu'un avec lui ^
La réflexion est le premier rapport libéral de l'homme avec l'univers qui l'entoure. Tandis que le désir saisit immédiatement son objet, la réflexion recule le sien à distance, et c'est en le mettant à l'abri de la passion , qu'elle en fait sa propriété véritable et inadmissible. La nécessité de nature, qui, dans l'état de pure sensation, gouvernait l'homme sans partage, abdique dans l'état de réflexion: les sens, à l'instant, jouissent de la paix
1. Je rappelle encore une fois, que ces deux périodes se séparent nécessairement l'une de l'autre dans l'idée, mais que, dans l'expérience, elles se mêlent plus ou moins. Il ne faut pas non plus s'imaginer qu'il y ait eu un temps où l'homme se soit trouvé dans ce pur état physique, et un autre temps où il s'en soit complètement affranchi. Dès que l'homme voit un objet, il n'est déjà plus dans un état purement physique, et tant qu'il continuera à voir un objet, il n'échappera pas non plus à cet état physique ; car enfin il ne peut voir qu'en tant qu'il sent. Ces trois moments que j'ai distingués au commencement de la vingtquatrième lettre sont, en somme, trois différentes époques dans le développement de l'humanité entière et dans le développement total de chaque individu; mais on peut les distinguer aussi dans chaque perception d'objet isolément prise; ils sont, en un mot, les conditions nécessaires de toute connaissance acquise par les sens. {Note de Schiller.)
le temps lui-même , ce marcheur éternel, s'arrête, alors quf se réunissent les rayons épars de la conscience ; et une image de l'infini, la forme, se réfléchit sur le fond périssable. Dès qu'il fait jour dans l'homme, la nuit disparaît aussi au dehors; dès que le calme se fait dans son âme, l'orage s'apaise aussi dans l'univers, et les forces rivales de la nature trouvent le repos dans des limites permanentes. Il n'est donc pas étonnant que les antiques fictions parlent de ce grand événement accompli dans l'intérieur de l'homme, comme d'une révolution dans le monde extérieur, et rendent sensible le triomphe de la pensée sur la loi du temps, sous l'image de Jupiter^ qui met fin au règne de Saturne.
D'esclave de la nature qu'il était tant qu'il s'est borné à sentir, yhomme devient le législateur de la nature dès qu'il la pense; et, tandis qu'auparavant elle ne faisait que le maîtriser comme fo^ce, elle apparaît maintenant comme objet à son regard qui la juge. Ge c[ui est objet pour rhom]ne.ja£L-Saii£âit avoir d'em£ire surLiiîJL,car l'objet, pour être tel, doit au contraire 'éprouver le sien. En tant et aussi longtemps qu'il donne une forme à la matière, il reste invulnérable à son action; car rien ne peut porter atteinte à un esprit que ce qui lui ravit la liberté, et ne prouve-t-il pas la sienne en donnant une forme à ce qui en manque ? La crainte ne réside que là où règne la masse grossière et sans forme, et où de vagues contours flottent dans des limites indécises : l'homme s'élève au-dessus de toutes les épouvantes de la nature, dès qu'il sait lui donner une forme et la changer en objet pour lui. Du moment qu'il commence à maintenir son indépendance vis-à-vis de la nature envisagée comme phénomène, il fait aussi valoir sa dignité contre la nature en tant que force , et avec une noble liberté il se redresse et tient tête à ses dieux. Ils dépouillent ces masques de fantômes avec lesquels ils ont tourmenté son enfance, et, devenus sa pensée, ils l'étonnent en lui présentant sa propre image. Le monstre di^in de l'Orient qui gouverne le monde aN ec la force aveugle de la bêle féroce, prend dans l'imagination grecque les gracieux contours de l'homme; l'empire des Titans s'écroule, et la force finie est domptée par la forme infinie.
Mais, tandis que je cherchais seulement une issue pour sortir
du monde matériel, et un moyen de passer dans le monde des esprits, le libre essor de mon imagination m'a déjà transporté au milieu de ce dernier. Le beau que nous cherchons est déjà derrière nous, et nous l'avons franchi en passant immédiatement de la vie matérielle à la forme pure et à l'objet pur. Un pareil saut n'est pas dans la nature humaine, et, pour marcher avec elle d'un pas égal, il nous faudra retourner au monde des sens.
Le beau est sans doute l'œuvre de la libre réflexion^ et avec luflious entrons dans le monde des idées; mais, et cela est important à noter, sans abandonner pour cela le monde sensible, comme il arrive dans la connaissance de la vérité. Celle-ci est le produit pur de l'abstraction de tout ce qui est matériel et contingent, le pur objet qui ne doit rien retenir des limites du sujet, la pure activité sans mélange de passivité. Sans doute , il y a aussi un chemin qui ramène de l'abstraction la plus haute à la sensibilité , car la pensée affecte le sens intime, et l'idée de l'unité logique et morale donne lieu à un sentiment d'harmonie sensible. Cependant, quand nous nous abandonnons au plaisir que procure la connaissance, nous distinguons trèsexactement l'idée du sentiment, et nous regardons ce dernier comme quelque chose de contingent qui pourrait bien faire défaut sans que pour cela la connaissance cessât, et que la vérité ne fût plus vérité ^ Mais ce serait une vaine tentative que de vouloir supprimer dans l'idée du beau cette relation à la faculté de sentir : en conséquence, nous n'aboutirions à rien en nous représentant l'une comme l'effet de l'autre, mais il nous faut les considérer à la fois et réciproquement comme cause et effet. Dans le plaisir que procure la connaissance, nous distinguons sans peine le passage de l'activité à la passivité, et nous remarquons clairement que la première a fini quand la seconde commence. Au contraire , dans le plaisir que nous prenons à la beauté, cette succession entre l'activité et la passivité ne se laisse pas distinguer, et ici la réflexion se confond si parfaitement avec le sentiment, que nous croyons sentir
1 . Les Heures ont ici de plus la phrase suivante ; « La vérité demeurerait ce qu'elle est, lors même qu'elle n'affecterait pas les sens, lors même qu'il n'y aurait pas de sens : dans l'idée de la divinité ne faisons-nous pas persister la vérité, et disparaître toute nature sensible? »
immédiatement la forme. La beauté est donc, il est vrai, un objet pour nous, parce que la réflexion est la condition du sentiment que nous en avons ; mais elle est aussi un état de notre moi, parce que le sentiment est la condition de l'idée que nous en avons. La beauté est donc forme, sans doute, .puisque nous la contemplons; mais elle est également vie, puisque nous la sentons. En un mot, elle est à la fois notre état et notre acte.
Et précisément parce qu'elle est état et acte en même temps, elle nous sert à prouver d'une manière victorieuse que la passivité n'exclut nullement l'activité ; ni la matière , la forme; ni la limitation, l'infini; et que, par conséquent, la dépendance physique à laquelle l'homme est nécessairement voué ne détruit en aucune façon sa liberté morale. Voilà ce que prouve le beau, et je dois ajouter que lui seul peut nous le prouver. En effet, €omme dans la jouissance de la vérité ou de l'unité logique, le sentiment ne fait pas nécessairement un avec la pensée, mais la suit accidentellement, c'est un fait qui prouve seulement qu'une nature sensitive peut succéder à une nature rationnelle et vice versa , mais non -qli'elles coexistent , qu'elles exercent l'une sur l'autre une action réciproque , et qu'enfin elles doivent être unies d'une manière absolue et nécessaire. De cette exclusion du sentiment tant qu'il y a pensée, et de la pensée tant qu'il y a sentiment, il faudrait, bien au contraire, conclure à V incompatibilité des deux natures ; et en effet, pour démontrer que la raison pure est réalisable dans l'humanité, la meilleure preuve que donnent les analystes, c'est que cette réalisation est commandée. Mais comme, dans la jouissance du beau ou Vunité esthétique^ il y a union réelle , substitution mutuelle de la matière et de la forme, de la passivité et de l'activité, par cela seul est prouvée la compatibilité des deux natures, la réalisation possible de l'infini dans le fini, et, par conséquent aussi, la possibilité de l'humanité la plus sublime.
Dès lors, nous ne devons plus être embarrassés pour trouver une transition de la dépendance sensible h la liberté morale, puisque le beau nous révèle en fait qu'elles peuvent parfaitement coexister, et que, i)Our se montrer es])rit, l'homme n'a pas besoin d'échapper à la matière. Mais si, d'une part, il est libre, môme dans son commerce avec le monde sensible, comme
l'enseigne le fait du beau, et si, d'autre part, la liberté est quelque chose d'absolu et de supra-sensible , ce qui résulte nécessairement de son concept, il n'y a plus à se demander comment l'homme parvient à s'élever de la limite à l'absolu , et à opposer à la sensibilité la pensée et la volonté , puisque cela s'est déjà produit dans le fait du beau. En un mot, il n'y a plus à se demander comment il passe de la beauté à la vérité, qui est déjà renfermée virtuellement dans la première, mais comment il se fraye un chemin de la réalité vulgaire à la réalité esthétique, et des sentiments ordinaires de la vie aux sentiments du beau.
QQ^Or^
SCHILLER, — ESTHÉT. 1^
LETTRE XXYI.
Puisque c'est seulement la disposition esthétique de l'âme , ainsi que je l'ai montré dans les lettres précédentes , qui donne naissance à la liberté, il est aisé de voir qu'elle ne saurait dériver de celle-ci, et que dès lors elle ne peut avoir une origine morale. Il faut qu'elle soit un don de la nature ; seule la faveur du hasard peut rompre les liens de l'état physique, et amener le sauvage à la beauté.
Le ^erme du beau trouvera une égale difliculté à se développer, et dans les contrées où une nature avare prive l'homme ^' ^ « .. 4eT6ut délassement, et dans celles~^"ii une nature prodigue le • ('^ dispense de tout effort : là où une sensibilité émoussée n'éprouve aucun besoin, et là où le désir violent ne peut jamais s'assouvir. Ce n'est ni chez le troglodyte caché dans sa caverne, toujours seul, et ne trouvant jamais l'humanité au dehors de lui, ni chez le nomade qui, voyageant en grande troupe, n'est jamais que nombre et jamais ne trouve l'humanité en lui-même, que s'épanouira l'aimable fleur du beau ; mais seulement aux heux où l'homme s'entretient paisiblement avec lui-même dans sa chaumière, et, dès qu'il en sort, avec toute son espèce. Dans ces clirmats où un limpide éther ouvre les sens aux plus légères impressions, tandis qu'une chaleur énergique anime la nature luxuriante; là où, déjà dans la création inanimée, est renversé l'empire de la masse inerte et où la forme victorieuse ennoblit les natures les plus infimes; dans ces joyeuses relations et dans cette zone fortunée où l'activité seule mène à la jouissance, et la jouissance seule à l'activité, où de la vie elle-même découle
la sainte harmonie et où les lois de l'ordre développent la vie ; là enfin où l'imagination échappe sans cesse à la réalité et toutefois n'abandonne jamais dans ses égarements la simplicité de la nature : c'est là seulement que l'esprit et les sens, la force réceptive et la force plastique se développeront dans cet heureux équilibre qui est l'âme du beau et la condition da l'humanité K \
Et quel est donc le phénomène par lequel s'annonce chez k sauvage l'initiation à l'humanité? Aussi loin que nous portions nos regards dans l'histoire, ce phénomène est toujours identique chez tous les peuples qui se sont affranchis de la servitude de l'état bestial : l'amour de V apparence, le penchant à la parun^ et au i6i^^___
L'extrême stupidité et l'extrême intelligence ont entre elles une certaine affinité , en cela qu'elles ne cherchent que le réel et sont complètement insensibles à la pure apparence. Celle-là n'est arrachée à son repos que par la présence immédiate d'un objet dans les sens , et ce n'est qu'en ramenant ses idées aux faits de l'expérience que la seconde est mise en repos : en un mot, la stupidité ne peut s'élever au-dessus de la réalité, ni l'intelligence s'arrêter au-dessous de la vérité'. Ainsi, en tant que le besoin de réalité et l'attachement au réel ne sont que la conséquence d'un manque et d'un défaut, l'indifférence pour le
réel et l'intérêt pour l'apparence sont une véritable extension
de rhumanitéjtJiiJi4iaâ,décisiLxersJa.cu D'abord, c'est
la preuve d'une liberté extérieure; car, tant que la nécessité commande et que le besoin sollicite , l'imagination est rigoureusement enchaînée au réel ; c'est seulement quand le besoin est satisfait, qu'elle se développe sans entraves. Mais c'est aussi la^preuved/une liberté interne, parce que cela nous révèle une force qui, indépendante d'un substrat extérieur, se met en mouvement par elle-même et possède assez d'énergie pour
1, Ici Schiller a supprimé la note suivante, qui se lit dans les Heures : « Qu'on lise à ce sujet ce que Herder, dans le livre XIII de ses Idées sur la philosophie de l'histoire de Vhumanité, dit des causes occasionnelles de la culture de l'esprit chez les Grecs.
2. Encore une phrase de plus dans les Heures : « Ce que fait ici le manque d'imagination, sa domination absolue le produit là. »
292 LETTRES SUR l/ÉDUCATION ESTHÉTIQUE
écarter d'elle les sollicitalions de la matière. La réalité des choses est l'œuvre des choses; l'apparence des choses est l'œuvre de l'homme , et une âma qiii SÊ. repaît, de J!apiiarence ne^ trouve déjà, plus de plaisir ii,j:a.4u^4lle-f'e^i-t;-flftftifi-à- «^ qu^ellfijai^
Il s'entend de soi-même qu'il ne s'agit ici que de rapparence esthétique , que l'on distingue de la réalité et de la vérité ; et non œ Tapparence logique, que l'on confond avec elles. Dès lors, si on l'aime, c'est parce qu'elle est apparence, et non parce qu'on la tient pour quelque chose de meilleur qu'elle n'est en effet. La première seule est jeu^ tandis que la seconde n'est que tromperie. DonnêFune valeur à l'apparence de la première espèce, ne peut jamais porter atteinte à la vérité y parce qu'il n'est point à craindre que jamais elle la supplante, ce qui pourtant est la seule manière de nuire à la vérité. Mépriser cette apparence , c'est mépriser en général tous les beaux-arts, dont elle est l'essence. Cependant il arrive quelquefois à l'entendement de porter le zèle pour la réalité jusqu'à cette intolérance, et de frapper d'une sentence d'ostracisme tous les arts de la belle apparence, parce qu'ils ne sont qu'apparence. L'intelligence toutefois ne montre ce rigorisme que lorsqu'elle se souvient de l'affinité signalée plus haut. Je trouverai quelque jour l'occasion de traiter à part des limites de la belle apparence ^
C'est la nature elle-même qui élève l'iiomme de la réalité à l'apparence , en le douant de deux sens qui ne le conduisent que par l'apparence à la connaissance du réel. Dans l'œil et. l'oreille, les organes des sens sont déjà déjà débarrassés des obsessions de la matière, et l'objet avec lequel nous sommes immédiatement en contact par les sens animaux, s'éloigne de nous. Ce que nous voyons par l'œil est différent de ce que nous sentons; car l'entendement pour arriver aux objets, franchit la lumière qui est entre eux et nous. L'objet du tact est une puissance que nous subissons, l'objet de la vue et de l'ouïe une
1. Dans les Heures, cet alinùa n'est point dans le texlo, mais en noie. — Schiller a tenu la i)runiesse qui le teiinlnc : voyez plus loin, p. 307, la dissertation Sur les homes nécessaires dans Icmploi des belles formes.
DE l'homme.
iorme que nous créons. Tant que l'homme est encore sauvage, il jouit uniquement par les organes du toucher, dont les organes de l'apparence ne sont à cette époque que les auxiliaires. Ou il ne s'élève pas jusqu'à la perception par la vue, ou il ne s'en contente pas. Dès qu'il commence à jouir au moyen de la vue, e^ue la vision acquiert pour lui une valeur indépendante, il est déjà esthétiquement libre, et rinstinct de jeu s'est développé. .
Aussitôt gu'apparaît^rinstinct de jeu J gui se complaît dans l'apparence, il est suivi de l'instinct formel imitatif, qui traite fapparence comme quelque chose d'indépendant. Dès que l'homme est arrivé assez loin pour distinguer l'apparence, de la réalité, la forme, du corps, il est aussi en état de l'en séparer, car il l'a déjà fait en les distinguant. Ainsi, la faculté de l'art d'imitation est donnée avec la faculté de la forme en général. Le penchant qui nous y entraîne repose sur une autre prédisposition dont je n'ai pas à m'occuper ici. Pour ce qui est du ■moment, plus ou moins proche ou éloigné, où doit se développer l'instinct esthétique, l'instinct (]p l'art ^ il dépendra uni- ■quement du degré d'amour avec lequel l'homme pourra s'arrêter à la pure apparence.
Gomme toute existence réelle provient de la nature en tant que puissance étrangère, tandis que toute apparence dérive primitivement de l'iiomme en tant que sujet percevant, il n fait qu'user de son droit absolu de propriété en détachant de l'être le paraître et en en disposant suivant des lois subjectives. Avec une liberté sans frein , il peut réunir ce que la nature a réparé, pourvu qu'il puisse imaginer cet assemblage, et il peut séparer ce que la nature a réuni, pourvu que cette séparation puisse avoir lieu dans son intelligence. Ici, rien ne doit être sacré pour lui que sa propre loi : la seule condition qui lui soit imposée, c'est de respecter la frontière qui sépare son domaine à lui de l'existence des choses ou du domaine de la nature. ^^y
Ce droit humain de domination , il l'exerce dans Vart de rap^ parence, et plus il met de rigueur à distinguer ici le tien et le mien, plus il s'attache à séparer la forme de la substance, plus il sait leur donner une existence indépendante , plus aussi il
réussira, non-seulement à étendre l'empire du beau, mais à ^^arder les frontières de la vérité; car il ne peut purger l'apparence, de la réalité, sans affranchir en même temps la réalité, e l'apparence.
Mais ce pouvoir souverain , il le possède uniquement dans le monde de V apparence, dans le royaume sans substance de l'imagination , et à la condition de s'abstenir consciencieusement, en théorie, d'attribuer l'être à l'apparence, et, en pratique, de s'en servir pour donner l'être. Vous voyez par là, que le poète sort également des limites qui lui sont imposées , et lorsqu'il attribue l'existence à son idéal, et lorsqu'il donne cet idéal pour but à une existence déterminée; car ce double résultat, il ne peut l'atteindre qu'à la condition , ou bien d'outre-passer son droit de poète, d'empiéter par l'idéal sur le domaine de l'expérience et de prétendre déterminer l'existence réelle en vertu: d'une simple possibilité ; ou bien de renoncer à son droit de poète , de laisser l'expérience empiéter sur le domaine de l'idéal , et de restreindre la possibilité aux conditions de la réalité.
Ce n'est qu'en tant qu'elle est frmche ( qu'elle dépouille expressément toute prétention à la réalité ) , etjqu^elle est indé-^ 'pendante ( qu'elle se passe complètement de l'appui de la réalité), que l'apparence. e^LesUlfîtiquÊ>^ussitôt qu'elle est fausse et singe la réalité , ou bien qu'elle est impure et a besoin de la réalité pour produire son effet, elle n'est rien qu'un vil instrument pour des fins matérielles et ne peut rien prouver pour la liberté de l'esprit. Du reste , il n'est nullement nécessaire que l'objet dans lequel nous trouvons la belle apparence soit sans réalité, pourvu que, dans le jugement que nous en portons, nous ne tenions aucun compte de cette réalité; car, dès qu'on en tient compte, le jugement n'est plus esthétique. Une belle femme vivante nous plaira sans doute autant, et même un peu plus qu'une femme aussi belle que nous ne voyons qu'en peinture; mais précisément parce qu'elle nous plaît plus que cette dernière, ce n'est plus comme apparence indépendante qu'elle nous plaît: elle ne plaît ])lus au pur sentiment esthétique. Pour celui-ci , la vie elle-même ne doit avoir d'attrait que comme apparence , et le réel que comme idée ; mais , sans doute, pour
ne sentir dans l'objet vivant que l'apparence pure, il faut un degré de culture esthétique incomparablement plus élevé que pour se passer de la vie dans l'apparence.
Quand , chez l'homme isolément pris ou chez un peuple entier, on trouve l'apparence franche et indépendante, on peut conclure de là à l'esprit et au goût, et à toutes les prérogatives qui s'y rattachent. Là , on verra l'idéal gouverner la vie réelle, l'honneur triompher de la fortune; la pensée, de la jouissance; le rêve de l'immortalité, de l'existence passagère. Là, on ne redoutera que l'opinion publique, et on attachera un plus grand prix à une couronne d'olivier qu'à un manteau de pourpre. Ce n'est que l'impuissance et la perversité qui ont recours à l'apparence fausse et pauvre , et les individus aussi bien que les peuples entiers qui « prêtent à la réalité l'appui de l'apparence, ou à l'apparence C esthétique ) l'appui de la réalité » ( ces deux choses s'associent volontiers ), montrent à la fois leur indignitémorale et leur impuissance esthétique.
A cette question : Jusqu'où V apparence sera-t-elle permise dans le monde moral? la réponse sera donc aussi brève que concluante : dans la mesure où cette apparence sera esthétique , c'està-dire une apparence qui ne veut pas suppléer à la réalité , et qui n'a pas besoin d'être suppléée par elle. Jamais l'apparence esthétique ne peut mettre en péril la vérité des mœurs , et partout où l'on croira trouver le contraire, il sera facile de montrer que l'apparence n'était pas esthétique. Il n'y a qu'un homme étranger au beau monde qui puisse prendre pour des témoignages d'affection personnelle ces assurances polies qui ne sont que des formules générales, et crier à la dissimulation quand il se voit trompé ; mais ce n'est aussi qu'un lourdaud qui , dans ce commerce de la bonne société, appelle la duplicité à son aide, et flatte pour se rendre aimable. Au premier, manque encore le sens pur de l'apparence indépendante : voilà pourquoi il ne peut donner une valeur à l'apparence que par la vérité ; au second , manque la réalité , et il voudrait bien la remplacer par l'apparence ^
Rien n'est plus ordinaire, que d'entendre des contempteurs