‹ EsthétiqueChapitre 46 sur 74 · Cet alinéa encore forme une note dans les Heures · texte numérisé non relu

Cet alinéa encore forme une note dans les Heures

du siècle articuler ces plaintes triviales : que toute solidité a disparu du monde, et que l'on néglige l'être pour le paraître. Quoique je ne me sente nullement appelé à défendre le siècle contre ces reproches , je dois dire toutefois que la grande extension que ces rigoureux censeurs donnent à leurs critiques , suffît amplement à prouver qu'ils font un grief au siècle, nonseulement de la fausse , mais aussi de la franche apparence ; et il n'est pas jusqu'aux exceptions peut-être encore admises par eux en faveur du beau, qui n'aient pour objet, moins l'apparence indépendante que l'apparence besogneuse. Non-seulement ils attaquent le fard trompeur qui cache la vérité et ose prendre la place de la réalité ; mais ils s'irritent contre l'apparence bienfaisante qui comble le vide et couvre la pauvreté , et même contre l'apparence idéale qui ennoblit une réalité vulgaire. La fausseté des mœurs blesse avec raison leur sentiment rigoureux de la vérité ; seulement il est malheureux qu'ils rangent dans cette fausseté jusqu'à la politesse. Il leur déplaît que le clinquant, les vains dehors , éclipsent si souvent le vrai mérite ; mais ils ne sont pas moins choqués de ce qu'on demande aussi l'apparence au mérite, et qu'on ne dispense pas un fond réel d'une forme agréable. Ils regrettent la cordiahté, l'énergie et la solidité des temps anciens , mais ils voudraient voir revivre aussi la rudesse et l'âpreté des mœurs primitives, la lourdeur des anciennes formes , et la vieille profusion gothique. Par des jugements de ce genre , ils témoignent à la matière en elle-méine une estime peu digne de l'humanité, qui ne doit apprécier la matière qu'en tant qu'elle peut recevoir une forme et étendre l'empire des idées. Le goût du siècle n'a donc pas à s'inquiéter beaucoup de ces critiques , pourvu qu'il puisse se justifier devant de meilleurs juges. Notre défaut n'est pas d'accorder une valeur à l'apparence esthétique ( nous sommes encore loin de le faire suffisamment); mais ce qu'un juge rigoriste du beau pourrait nous reprocher, c'est de n'être pas encore arrivés à l'apparence pure, de n'avoir pas séparé assez nettement encore l'existence, du phénomène, et, par là, assuré à jamais leurs limites Ce reprociie, nous le mériterons tant que nous ne pourrons jouir du beau dans la nature vivante, sans le désirer; tant ([ue nous ne pourrons admirer le beau

dans les arts d'imitatioa, sans nous préoccuper d'un but; tant que nous n'accorderons pas à l'imagination une législation propre et absolue, et que nous ne lui inspirerons pas le souci de sa dignité par l'estime que nous témoignerons à ses œuvres.

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