Drame de Jacob Maior ( .Maimheim, nSfj
de la souffrance, et d'une souffrance à laquelle on prétend nous intéresser, implique déjà que l'objet de cette pitié ne peut être qu'un homme , dans toute l'étendue du mot. Une pure intelligence ne peut point souffrir, et un sujet humain qui se rapproche en un degré extraordinaire de cette pure intelligence , trouvant dans sa nature morale un trop prompt secours contre les souffrances de sa nature sensible qui manque de force , n'éveillera jamais un haut degré de pathétique. Un être exclusivement sensible , et sans moralité, et un sujet humain qui s'en rapproche, peuvent éprouver, il est vrai, la plus terrible souffrance , puisque la sensibilité agit chez eux , jusqu'à y dominer; mais n'étant relevés par aucun sentiment moral, ils sont la proie de cette douleur; et une souffrance absolument sans ressource, une souffrance qui suppose la raison absolument inactive, est un spectacle dont nous détournons la vue avec chagrin et dégoût. Le poète tragique a donc raison de préférer les caractères mixtes, et de placer l'idéal de son héros à égale distance de l'absolue perversité et de la perfection absolue.
Je dis enfin que la tragédie réunit toutes ces conditions, afin d'éveiller V affection de la pitié. Plusieurs des mesures que prend le poète tragique pourraient parfaitement servir à un autre but, par exemple à un but moral, à un but historique, etc. Mais, comme il se propose précisément ce but-là et non aucun autre, cela l'affranchit de toutes les exigences qui n'ont aucun rapport avec ce but, de même que cela l'oblige, en revanche, toutes les fois qu'il applique une des lois qui viennent d'être établies, à se diriger en vue de ce but suprême.
La raison dernière à laquelle se rapportent toutes les règles d'un genre de poésie déterminé, est ce qu'on appelle le but de ce genre de poésie. L'ensemble des moyens par lesquels un genre de poésie arrive à ce but est ce qu'on appelle sa forme. Le but et la forme sont donc à l'égard l'un de l'autre dans le plus étroit rapport. La forme est déterminée par le but : tel but étant donné, il s'ensuit que telle forme est nécessairement prescrite ; et quand la forme d'un genre est heureusement observée, le but de ce genre est atteint.
Gomme chaque genre poursuit un but qui lui est propre , il doit pour cela même se distinguer des autres genres par une
forme particulière, la forme étant le moyen par lequel il atteint son but. Ce qu'il produit à l'exclusion de tous les autres genres , il le produit nécessairement en vertu de cette nature propre qu'il possède exclusivement. Le but de la tragédie, c'est V émotion; sa forme , V imitation d'une action qui mène à la souffrance. Plusieurs genres peuvent se proposer pour objet une action de même espèce que celle de la tragédie. Plusieurs genres peuvent se proposer pour but celui de la tragédie ou l'émotion, quoique ce but ne soit pas pour eux le but principal. Ce qui distingue donc la tragédie de tous les autres genres, c'est le rapport de sa forme avec son but, je veux dire les procédés qu'elle emploie pour traiter son sujet eu égard à son but , la manière dont elle atteint son but par le moyen de son sujet.
Que si le but de la tragédie est d'éveiller les affections sympathiques, et si, d'autre part, sa forme est le moyen par lequel elle atteint ce but, il s'ensuit que l'imitation d'une action propre à émouvoir doit nécessairement offrir la réunion de toutes les conditions les plus favorables au développement de l'atfection sympathique. La forme de la tragédie est donc la plus favorable au développement de l'affection sympathique.
Le produit d'un genre de poésie est parfait lorsque la forme particulière à ce genre a été le nîieux mise à profit pour en atteindre le but. Ainsi une tragédie parfaite sera celle où la forme tragique, c'est-à-dire l'imitation d'une action propre à émouvoir, aura été le plus heureusement mise à profit pour donner l'éveil aux affections sympathiques. Par conséquent, la tragédie la plus parfaite serait celle où la pitié excitée tient moins à la nature du sujet traité qu'au mérite du poète qui a su tirer le meilleur parti de la forme tragique. Une telle tragédie peut passer pour Vidéal du genre.
l>on nombre de pièces tragiques, supérieurement belles d'ailleurs comme poésie, sont vicieuses en tant que drames, en ce qu'elles ne cherchent pas à atteindre le but de la tragédie par le plus heureux emploi possible de la forme tragique; d'autres le sont également en ce qu'elles emploient la forme tragique pour atteindre un but autre que celui de la tragédie. Parmi nos pièces les plus goûtées, il y en a plus d'une qui nous
émeut uniquement à cause du sujet, et nous sommes assez généreux ou assez peu clairvoyants pour faire un mérite au plus maladroit poète de cette qualité de sa matière. Il y en a d'autres où il semble que nous ayons pleinement oublié à quelle intention le poète nous a réunis dans un théâtre; et, contents d'être agréablement occupés par des jeux éblouissants d'imagination et d'esprit, nous ne prenons pas garde que nous sortons de là le cœur froid. Faut-il que l'art, si saint, si vénérable (vénérable en effet, puisqu'il s'adresse à la portion divine de notre être) , en soit réduit à faire défendre sa cause par de tels champions devant de tels juges? L'indulgence du public n'enhardit que la médiocrité , elle fait rougir et décourage le génie K
l. Dans la Nouvelle Thalie, on lit sous la dernière ligne • a La suite au prochain cahier. » Cette suite n'a pas paru.
DE
SCHILLER. — ESTHÉT,
DE
La fable grecque attribue à la déesse de la beauté une ceinture merveilleuse qui a la vertu de prêter de la grâce et de gagner les cœurs à quiconque la porte. Cette même divinité est accompagnée des Grâces^ ou déesses de la grâce.
Les Grecs distinguaient donc de la beauté la grâce et les divinités appelées Grâces, puisqu'ils en exprimaient l'idée par des attributs propres, séparables de la déesse de la beauté. Tout ce qui est grâce est beau, car la ceinture des attraits aimables est la propriété de la déesse de Gnide; mais toute beauté n'est pas nécessairement de la grâce ; car Vénus, même sans cette ceinture, ne cesse pas d'être ce qu'elle est.
Toujours d'après cette allégorie, la déesse de la beauté est la seule qui porte et qui prête à autrui la ceinture des attraits. Junon , la puissante reine de l'Olympe , doit commencer par emprunter cette ceinture à Avenus, lorsqu'elle veut charmer Jupiter sur le mont Ida ^ Ainsi la grandeur, même parée d'un
1. Cet écrit parut pour la première fois dans la Nouvelle Thalie, 2* cahier de 1793 (tome III, p. 115-230). En 1800, Schiller l'inséra dans le tome II de ses Opuscules en prose (p. 217-354); mais auparavant (en 1793) il l'avait publié à part à Leipzig, chez Gœschen, avec une dédicace à Charles de Dalberg, à Erfurt, et avec cette épigraphe tirée de Milton : « Ce que tu vois ici, noble esprit, tu l'es toi-même. »