‹ Esthétique nombrée, application de l'Équation du Beau à l'analyse harmonique de la statuaire nouvelleChapitre 3 sur 8 · AUTEUR DE V ÉQUATION DU DE AU · texte numérisé non relu

AUTEUR DE V ÉQUATION DU DE AU

Monsieur,

Vous avez bien voulu approuver, en même temps que l’Académie des Beaux-Arts, un principe d’Esthétique se bornant à régler par des nombres simples la justesse des proportions qui est le charme extérieur ou sensible des œuvres d’art, sans empiéter sur le domaine de l’imagination; cela m’a encouragé à poursuivre mes recherches , non plus dans l’Antiquité , mais dans les productions de l’art contemporain, et notamment dans la statuaire exposée au Salon.

Je croyais avoir découvert une étoile, je ne m’étais pas trompé, et je prends la liberté de vous faire part des péiipéties qui ont précédé la conviction ferme que je possède aujourd’hui.

Il s’agit des ouvrages de Mms la Duchesse Colonna de Castiglione, désignés au livret sous le nom du sculpteur Marcello. Ce sont trois bustes occupant une place d’honneur à l’entrée du Grand-Salon de peinture. Celui de Bianca Capello, qui est en marbre, et ]e

petit buste en cire placé à gauche du spectateur, viennent d être l’objet d’une heureuse surprise de la part d’un célèbre peintre, membre de l’Institut, qui veut bien m’appeler son ami depuis qu’il a été un de mes juges à l’Académie des Beaux-Arts, et m’a valu un succès dont l’heureux résultat, certes, est d’avoir conduit Y Equation du Beau à être accréditée dans les ateliers de grands artistes, et notamment de celui de Mme la Duchesse Colonna.

Donc, à force d’admirer le Parthénon, Phidias et ses disciples, à force de mesurer les proportions des chefs-d’œuvre, mon germe esthétique s’est développé à mon insu, à tel point que je me suis cru connaisseur, et pour être fixé à cet égard je résolus d’entrer en confidence avec mon illustre maître, lequel, du reste, a la réputation de tendre la main à la jeunesse qui aspire à monter, pourvu qu’en même temps elle cherche à s’instruire. Je saisis l’occasion d’un entretien familier du soir pour lui avouer timidement que les œuvres de M,ne la Duchesse Colonna me semblaient exécutées de main de maître, savoir : pensée large et franchement accusée ; attitude fière ; pénétration intime, et en outre ce je ne sais quoi dont je demandai le diagnostic en suppliant mon Directeur artistique d'aller voir mes bustes.

— Mes bilstes, de quel droit? direz-vous.

— Oui, je finissais par croire que j’avais découvert des trésors, et la loi tutélaire garantit les droits de l’inventeur, et d’ailleurs ma formule ne se retrouve-t-elle pas dans les proportions de ces bustes par une intuition de justesse émanée de l’artiste?

Réponse calme de mon vénérable Mentor :

— Croyez-moi, mon jeune ami, ne vous abandonnez pas naïvement au prestige de la naissance et de la fortune ; — votre esprit chercheur n’est pas banal, et vous tendez à n’être qu’un numéro de plus entre toutes les unités qui tourbillonnent autour d’un

astre du grand monde : — cela n’est pas votre place ; bornez-vous à servir l’art en vulgarisant vôtre Esthétique nombrée (4)$ et ne perdez pas le temps à chercher du vrai mérite où, logiquement, il ne peut y en avoir.

— Et pourquoi, mon Dieu, demandai-je?

— Parce qu’il y a incompatibilité manifeste entre le travail persévérant et substantiel qui forme le talent, et l’existence parfumée ainsi que la vie miroitante d’une jeune et belle femme de la plus haute noblesse résidant à Paris. Les ovations quand même dont ses premiers essais ont pu être l’objet ont fatalement enivré son orgueil et fasciné son imagination, pour l’énerver ensuite.

— Mais elle travaille !

— Plus elle travaille, plus elle perd son temps , plus elle enlève

des heures à la vie dorée que la Providence lui offre, sans monter d’un degré, je ne dirai même pas vers la gloire, mais seulement vers le vrai talent

Telle était l’opinion sévère de M. Couder.

Je rentrai tristement en moi-même, et je me rappelai qu’en effet un autre membre de l’Institut avait parlé ainsi. Il disait à cet esprit avide de savoir : N’allez pas à l’amphithéâtre ; à quoi bon disséquer les attaches des os et étudier le jeu des muscles; ne vaut-il pas mieux s’en tenir à imiter les gracieuses formes que la nature nous montre ?

En rapprochant les opinions de ces deux Académiciens, je disais

(1) Equation du Beau , application à l’analyse harmonique de l’art contemporain :

Architecture nouvelle, — librairie IIachf.tte, j Statuaire nouvelle, — librairie Denth , )

à Paris.

en moi-iiièiiie : Serait-il possiJ»le 7 eu effet, qu’un temps à mes yeux si bien employé ne fût qu’un temps perdu?

Huit jours après je revis le célèbre peintre.

— Ah! mon cher ami, quel génie que ce Marcello! J’étais allé hier au Salon par occasion, pour le compte de la peinture, et j’ai rencontré sur mon chemin Bianca Capello. Je fus saisi, pénétré profondément de ce buste campé à la manière florentine, imprégné de la pensée de Michel-Ange. Quelle élévation de style! Comme la pensée est rendue ! Quelle main délicate et ferme ! C’est la Malibran attaquant la note avec charme et justesse.

— Pardon, calmez-vous, enthousiaste Mentor; je veux sténographier ces paroles, afin que vous les lisiez ensuite (ne varietur) . Vous êtes, par talent et par position, juge officiel de l’art transcendant ; vos paroles ont la couleur d’or, elles ont aussi le poids du platine; je veux les peser toutes, et vous faire vérifier le total.

— Eh bien! soit, je vais me contenir; et d’abord je maintiens mes précédentes paroles, et je continue :

Le petit buste en cire est simplement admirable, charmant, et à lui tout seul il contient plus le sentiment de l’art qu’un certain nombre de productions réunies du Salon; — c’est une petite merveille.

— Prenez garde, illustre ami; votre voix est calme, mais vos paroles seraient enivrantes si elles parvenaient à l’âme de Marcello.

— Ne m’arrêtez pas. Je termine donc avec le sentiment de respect <[uc j’ai toujours eu pour la dignité de l’art :

« Le caractère fier de l’école florentine et une certaine inspi-

« ration Miehel-Angesque donnant au buste en inarbre de Bianca « Capello un aspeet imposant tempéré par une grâce noble et « sévère, c’est de la sculpture magistrale. Mais je ne saurais « donner trop d’éloges à la tête modelée en cire, du même au- « teur. Cette tête, qui représente aux regards les traits d’une « jeune fille, malgré son peu d’importance sous le rapport du « volume de l’œuvre, est empreinte du sentiment de l’homogé- « néité, de la justesse d’expression, de la grâce, du caractère « pliysionomique : et la vie, qui anime tout ensemble, attire, fixe « l’attention du spectateur. On se prend à aimer cette tête char- « mante, dont le calme et gracieux visage, révèle en même temps « que la beauté de la forme, les beautés morales qui la distinguent. « — Les grands artistes seuls, favorisés eux-mêmes de ces hautes « qualités, savent les imprimer à leurs œuvres, et celles-là sont, « par excellence, les vrais chefs-d’œuvre. »

— Mais enfin, cher Maître, vous savez combien on est heureux d’avoir l’analyse de ses impressions, combien cela en multiplie les jouissances et élargit l’horizon des sentiments et de l’intelligence : à quoi tient cet effet éclatant ?

— C’est le fruit des efforts d’un génie fécond joint à un talent qui ne laisse pas écouler un jour sans faire un pas en avant; c’est ce qui explique le goût de l’artiste pour le côté sérieux, le côté scientifique de l’art. Voilà pourquoi votre Equation du Beau a été reçue à l’atelier du jeune artiste comme un bienvenu qu’on attendait, et vous pouvez être certain qu’elle servira d’échafaudage à d’autres chefs-d’œuvre.

Il y a dans cette éclosion de génie un enseignement profond, que j’aimerais à communiquer à la jeunesse, et précisément, quand vous êtes venu, j’étais en train d’évangéliser deux jeunes candidats aux grands prix de Rome en leur disant que moi-même, alors

que j'étais obscur et sans fortune, ayant tout un avenir à nie créer dans mon jeune âge, je n'avais peut-être pas eu tant de courageux labeur au service de mon apprentissage que la jeune Duchesse au service d’une vocation si désintéressée.

Ce qui m’avait peut-être le plus frappé dans votre première confession, c’est la profonde estime que vous inspirait cette passion du travail que, ni l’heure matinale, ni l’amphithéâtre des dissections ne rebutait pas, et cette persévérance que les joies élégantes du grand monde parisien ne tentaient pas.

Telle est. Monsieur et illustre Maître, la communication que j’avais à vous faire.

Daignez agréer'J’hommâge de mes sentiments respeeteux.

Paris, 20 mai 1863.

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