‹ Esthétique nombrée, application de l'Équation du Beau à l'analyse harmonique de la statuaire nouvelleChapitre 4 sur 8 · EDOUARD RAGOUT · texte numérisé non relu

EDOUARD RAGOUT

Cette lettre est un chapitre de la Morale en Action, qui débute par le renoncement et le travail, pour finir par la constatation d’un chef-d’œuvre. Depuis les calmes sommets de l’art magistral jusqu’aux turbulentes agitations de l’art, nous n’avons pas rencontré une seule voix qui détruisit ou même atténuât le jugement solennel rapporté dans la lettre à M.Vitet. Chacun exprime son sentiment à sa manière, suivant son tempérament artistique.

Voici quelques dires de notabilités saillantes; nous les relatons sans prétendre ajouter rien à l’autorité de M. Couder, mais pour aller au-devant d’une réflexion du lecteur qui se dit : Savoir ce qu’en pensent les autres?

— C’est très-juste, très-juste, et nullement exagéré.

— Si j’avais quelques prix à donner pour l’ensemble de l’Exposition, je n’hésiterais pas à en réserver un pour le jeune statuaire Marcello.

— L’Antique pur a toujours une fleur rlc jeunesse; eh bien! ces bustes charmants ont un parfum d’antiquité.

— Celte tête d'homme est admirable de vigueur et de savoir. C’est profondément étudié.

— Le premier jour de l’Exposition nous avions parcouru en famille toutes

les galeries, et nous étions éblouis, saturés de peinture, harassés d’art, comme à la fin d’une prémière représentation d’un grand opéra, et nous avions hâte de sortir d’un milieu où la nature est si violentée, quand nos yeux rencontrèrent ces bustes. — Nous fûmes arrêtés, calmés, rassérénis... les moins initiés aux traditions de l’art, éprouvèrent ce charme

Telle est l’expression photographiée de l’effet des bustes rendue par un hardi penseur, dont l’esprit est indisciplinable contre les idées préconçues et contre les réputations surfaites.

Du reste, la foule attardée qui n’aura pas eu le temps de visiter l’Exposition avant la clôture, pourra aussi donner son mot. La Photographie Nadar exposera le buste de Bianca Capello en première grandeur et sous plusieurs de ses faces, à la vitrine du boulevard, près du nouvel Opéra.

Rien ne manquera donc à la gloire du jeune sculpteur ; son oeuvre est bien aujourd’hui une étoile au Salon, et elle sera demain une étoile fixe, car elle doit être reproduite sur un plus grand modèle pour le domaine public de l’art, pour un des palais impériaux.

— Et pourquoi pas le buste original?

— 11 était déjà fiancé à un connaisseur alerte, après l’ouverture de l’Exposition, alors que la notoriété publique ne lui avait pas donné la valeur qu’il possède actuellement. Heureux sont les individus bien rares qui n’attendent pas leurs convictions de la puissance de l’entraînement, qui ont la faculté de reconnaître le vrai mérite, et qui savent le faire tourner au profit delà société, tout en servant leurs intérêts propres.

Combien ce succès est encourageant pour les jeunes artistes que l’on rebutait toujours par cette lourde sentence de plomb fondu : Rien n’est beau que l’Antique! on ne fait plus et on ne fera plus rien d’aussi beau que l’Antique ! etc., etc.

Au contraire, si la lettre àM. Vitet méritait d’être accueillie par les journaux, elle irait donner un baume d’espoir à quelques malheureux génies ignorés, dont le germe n’attend plus que le baptême de la fécondation pour éclore au grand jour. Honorer publiquement le sculpteur Marcello, cela revient à donner un avant goût de renommée aux artistes qui sentent en eux le feu sacré, à stimuler le courage abattu de ceux qui sont sur le point de faiblir. — Enfin, comme disait un grand homme d’Etat :

« En récompensant les services rendus, je donne des arrhes aux services à rendre. »

Comment, dira-t-on, V Equation du Beau ose-t-elle s’introduire dans ce concert d’émotion communicative? Le moment est-il choisi pour nous faire entendre les arides calculs de la science? Pourquoi, comme un tambour, vient-elle battre le rappel de notre enthousiasme?

Et le tambour de répondre : Ne suis-je pas le rhythme? Loin de refroidir l’élan du soldat, je l’anime... peut-être, mais à coup sûr je le soutiens. .Je le dis sans fatuité comme sans modestie, je, suis minime par ma seule présence, mais j’ai ma part de tous les triomphes. — J’assiste inaperçu h tous les spectacles, petits ou grands ; ma place est toujours occupée quand les premières loges y sont parfois vides.

En Poésie, je m’appelle Cadence.

En Philosophie, je suis le Nombre, le Poids, la Mesure.

En Littérature, je suis la Règle ou la Période.

En Beaux-Arts, on me nomme le Rhythme ou la Gamme.

En Musique, spécialement, je suis la Mesure.

Demandez à tel opéra magnifique pourquoi il a obtenu la faveur de voir le jour pendant trois nuits? — Parce qu’il s’est présenté avec la mesure, — et pourquoi il s’est éteint au milieu de la troisième nuit? parce que, dit-on, la mélodie se trouvait absente. Ce qui prouve bien que, tout en étant universel, le rhythme ou le nombre, indispensable pour exister, devient insuffisant pour subsister. — Là se borne sa prétention.

Tout ce qui existe comme art est subordonné à la mesure, au nombre, au rhythme ; depuis l’écolier chanteur qui bat la mesure avec la main jusqu’au professeur de violon qui bat la mesure avec le pied; depuis l’archet de Strauss jusqu’à l’âme de Rossini; tout ce qui est musique : enseignement d’une part, exécution ou création d’autre part, tout obéit au rhythme.

On demandait à Talma, en quoi son talent mûr différait de ses premiers débuts: « Autrefois, dit-il, je jouais en dehors, et plus tard j’ai joué en dedans. « Il est plus que probable que Rossini a commencé par battre la mesure en dehors avant de la battre en dedans.

Eh bien, l’artiste Marcello a nombré in petto les proportions mesurées sans lesquelles une œuvre d’art n'est qu’un objet sans droit de cité, un voyageur sans passe-port, un opéra sans la mesure, une poésie sans cadence. Voyons comment procédait Michel-Ange,

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