PARIS
KRNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, r, UE RACINE, 26
iti de lijdsjclion, d'adaj>tation et de repro îuctioii rti«crvés pour tous les iiays
^ TQ
Droits de traduction et de reproduction
réservés pour tous les pays
by Ernest Flammarion
et Tamour ensuite
Le train cahote depuis une heure lorsque Jeanne commence à voir la cage où elle roule et ce vieux homme sagement assis en face d'elle. Jusqu'alors, elle n'a été qu'une machine à sensations et une petite âme trop tendue par la lutte. Tout se tasse; il se fait un triage dans le double fond de la conscience ; Jeanne peut presque réfléchir.
Le vieillard, qu'elle croyait si bien connaître, apparaît étrange et énigmatique. Tout son aspect est hostile, par sa laideur, par sa faiblesse, par cette amertume qui s'exhale des visages usés. Elle craint l'œil droit qui se mouille et que le mouchoir essuie par intervalles ; elle craint la bouche à créneaux, les dents rares et pitoyables (il faudra qu'il
mette un ràlelier). La prunelle plate, vitreuse, fendillée, éloigne extraordinairement le regard...
C'est lui pourtant le protecteur, celui avec qui elle joue son destin ; c'est avec son aide qu'il va falloir monter à cette cime qu'elle veut éperdument atteindre I Devant les eaux, les herbes et les arbres, qui filent vertigineusement, qu'il a l'air ruineux I... Il mourrait ce soir môme qu'elle n'en serait pas surprise. Un grand froid d'abandon lui gèle les épaules et donne à ses membres la pesanteur du métal .
Elle revoit les siens, sa mère, son frère Maurice : si peu qu'elle croie aimer, elle sent passer un long regret. Ils ont toujours été là, si près d elle, qu'ils se confondaient avec sa personne. Pauvres, tristes et humiliés, cependant elle pouvait compter sur toute leur énergie et sur toute leur douceur — pour la vie et pour la mort.
A les évoquer, elle subit ralteiidrissement quo comporte un cœur qui n'est pas tendre... La soli tude parait plu^ rude. Les sites inconnus sont comme des abîmes : elle sent le vide affreux du monde et sa force plus affreuse.
Mais elle aspire trop au luxe e* au triomphe pour ne pas réagir. La peur et l'altendrissemen s'évanouissent avant que la locomotive ait franchi cinquante kilomètres. Elle remonte vers le plan positif (lé K rhos»s II faut Qgîr et apprendre à a^r,
Ella sait bien que sa force est ignorante et qu'elle est une enfant, que sa tactique, sa ruse, son savoir, tout est à faire... Sans doute, elle connaît déjà la pire expérience : en si peu d'années, elle a vu ce que les autres ne voient pas dans une existence ! Deux fois, elle a roulé de la richesse à la pauvreté ; elle a subi la faim, le froid, l'indigence ignoble ; son frère Jacques est devenu un voleur, probablement un assassin.
De tant d'épreuves, elle tire un enseignement d'autant plus fort qu'elle ne s'égare pas en rôvei ies : elle a l'esprit vif, lucide, bien lié, étroit. C'est de quoi apprendre à fond la vie combative.
Gomme armes, sa séduction. Les larges yeux bruns promettent les joies inaccessibles, les lèvres ont la pulpe éclatante des coquelicots ; aucune chevelure plus blonde, plus fine et plus nom- 'reuse; la poudre la plus subtile eût nui au grain de la peau — peau sans tannes, jamais sèche et jamais grasse, qui ne redoute ni l'heure traître du réveil, ni l'insomnie, ni la fatigue.
Jeanne veut tout : tout le luxe et toute la fortune. Elle est aussi ardente pour elle-même que tiède pour autrui. A mesure qu'elle connaît bien -es désirs, qu'elle îes clarifie, elle sait mieux qu'elle veut ôlre une « régulière ». Elle aurait trop de rancune et trop de colère si rhun)iliation pesait ur la fortune, s'il iaVaùi subir lo mépris de celles
ET l'amour ensuite
qui sont insolemment riches, comme on est siun ou comme on est beau.
Il ne faut pas seulement sortir du gouffre; il faut remonter tout au haut de la montagne. Ce vieil homme doit fournir la première étape. Tantôt, elle était sûre de l'avoir réduit en esclavag»' Maintenant, elle ne sait plus: la fuite est pleine d leçons. Il sera peut être dur d'imposer le respec. qu'elle veut ; dur d'imposer une protection simple ou sinon le mariage. Qu'il l'aime, elle n'en doute pas — pas encore : mais la nature, mais les iimites de cet amour, mais tout ce qu'on en peut faire et tout ce qu'on en peut tirer, c'est désormais une énigme...
Elle pressent que chaque événement créera un conflit et chaque parole un piège.
Certains points sont réglés qu'elle s'étonne d'avoir prévus. Il sera son tuteur, uon parrain — un parent lointain qui l'aura presque adoptcc Ainsi, pour les projets futurs, aucun de ces ob> tacles qui naîtraient à coup sûr si elle passait pour sa fille ou sa nièce .
A cause du bruit, le vieillard ne parlait que par intervalles. Elle répondait peu, ce qui ne le gênait pas d'habitude, parce qu'il soHloquait volontiers. Ici, il souhaitait qu'elle fût moins laconique. Et il finit par dire, mécontent :
— Vous me répondez à peine I
Elle s'indigna :
— Je n'aime pas crier I
Elle se reprocha sa sécheresse. En somme, il ne s'en aperçut point. Lui aussi s'inquiétait de la vie nouvelle. Toute sa pusillanimité de vieillard refluait. Il craignait ses semblables ; il craignait les gendarmes et les juges.
Dans sa recherche obstinée d'un peu d'amour — et qui s'adressait immanquablement à de très jeunes créatures — il avait connu les paniques, les menaces, les exploitations équivoques, les chantages. Avant le départ, il croyait énergiquement à la loyauté de Jeanne ; à présent les soupçons le rongeaient comme une vermine. Quand les soupçons faisaient trêve, il pensait à l'âge de la petite, à tant d'autorités qui avaient le droit de lui demander des comptes,,. Alors, son cœur semblait lui retomber dans le ventre; un immense découragement lui barbouillait l'estomac.
— A quoi pensez- vous? reprit-il.
Elle ne répondit pas tout de suite ; elle cherchait les meilleures paroles.
— A ma mère, fit- elle.
— Vous la regrettez?
Elle sentit le danger de la question ; son intuition l'empêcha d'hésiter.
— Oui, dit-elle.
Il la regarda en silence, épouvanté. On passait
devant une plaine; la lueur crépusculaire entrait à flots ; Jeanne apparut dans toute sa grâce. Il oublia les autres dangers ; il ne craignit plus que de 1 perdre.
— Vous désirez peut-être relourner auprr d'elle? fit-il, tout tremblant.
Cette fois, Jeanne se trompa ; elle dit :
— Il est trop tard.
Elle vit qu'elle aurait dû pleurer et manifester un violent désir de reto\ir, et elle manqua de souplesse pour pallier son erreur. Rassure sur les intentions de Jeanne, il retrouva les promièn craintes. Elle le devina obscurément, et exécra ^ fort le vieil homme qu'elle se repentit presque u l'avoir suivi.
Un tunnel arrêta le dialogue. La tourne redoutait les tunnels ; il se figurait inéviUiblement qii la voûte allait crouler et qu'il demeurerait empri sonné dans le ventre d'une montagne. Il respira vile et cette réaction mémo accroissait su nngoisse...
La vallée reparut, où coulait une rivière ; L: tourne contemplait avec une douceur presqn voluptueuse les pâturages, les peupliers, les vach( qui travaillaient durement à 80 remplir d'herbe. Un peu de poésie errait dans son crdne, landi que l'insensibilité de Jeanne h la fraîcheur ou à la grâce du site était absolue.
Un individu à la face consulaire, vêtu d'une veste blanche, s'arrêta une seconde devant le compartiment pour crier :
— Le premier service !
Jeanne avait faim ; après sa longue indigence, il lui plaisait de s'asseoir à la table d'un wagonrestaurant.
— Allons, parrain I dit-elle, presque gaiement.
— Ah! oui, répondit-il, comme surpris...
Elle l'aidait à traverser le long couloir soubresautant.
Au moment où ils arrivaient au dernier compartiment, sur lequel on lisait réservé, un \eune homme en sortit et jeta un regard attentif sur Jeanne. Il était glabre, astiqué comme un cheval de race, aussi à l'aise dans ses vêtements qu'un léopard dans sa fourrure ; il décelait la triple élégance des sports, de la jeunesse et de la fortune.
Il s'effaça avec un air de surprise et suivit le couple.
Par hasard peut-être, il se trouva à la même table que Jeanne et Latourne. Sa bouche avait cette insolence qui plaît aux femmes ; les yeux se décelaient câlins, et luisants d'un feu de conquête. Jeanne pensa qu'il devait être beaucoup plus riche que le vieillard et sans doute prodigue. Avec lui, la vie serait large, facile, élincelante...
Assis à côté de Latourne, il épiait l'adolescente;
par intervalles, ses paupières battaient. Jeanne, sans étonnement, se sentait admirée : elle imagina qu'elle pourrait, malgré cette bouche méprisante, le dominer. Elle aurait en un moment ce qu'il faudrait si péniblement conquérir avec l'autre.
Jeanne examinait le jeune homme par coups d'œil fugitifs, des coups d'œil en éventail, qui ne s'arrêtaient pas^ plus sur lui que sur les autres dîneurs, sur les accessoires, sur le paysage crépusculaire. Chaque regard précisait des observations' antérieures. Elle préjugea une de ces mines d'or qui non seulement subissent mais appellent Texploitation féminine. Comme elle était encore toute « recrue d'indigence », elle s'hypnotisait aux détails annonciateurs de ce qu'elle admirait le plus au monde : la richesse de naissance. Elle s'épanouit à l'idée du compagnon jeune et fringant, décrassé d'économie, pour qui la dépense est aussi naturelle que la respiration. D'ailleurs, aucun rêve d'amour ni de tendresse, rien que la passion brûlante de l'élégance el le dégoût haineux de la laideur.
Latourae, plus ruiaeux et plus dérisoire, révélait les menues lésines du vieillard: une demibouteille du plus mauvais vin, et pas môme d'eau minérale ! Au vrai, il l'avait consultée, mais elle était résolue à ne jamais le contraindre à des dépenses qu'il ne ferait pas naturellement... Les lèvres violettes tremblotaient ; Latourne mâchait comme un dromadaire.
Toutefois, Jeanne n'éprouvait aucune incertitude. Dans le faubourg, à l'école des vieilles et des jeunes, elle s'était trop passionnée aux péripéties de la chasse à l'homme pour n'en pas pressentir les déboires et les débâcles. Avec ce brillant garçon, ce serait l'amorce de la fortune, mais aussi le déclassemcnl. Le camp des forts ne s'ouvrirait plus, celui vers qui tendait frénétiquement la petite Ame bourgeoise. Certes, plutôt que la route de misère, elle aurait pris la bifurcation, mais non sans avoir usé son énergie sur la voie directe, ïol quel, Latourne offrait la chance d'une vie complète ; et cette chance, elle saurait l'épuiser.
Comme Jeanne, le jeune homme avait d abord feint de n'arroLcr son regard sur rien, sinon sur son assiette. C'était un impatient : il finit par touri ( r si souvent le visage vei^s Jeanne que Latourne s on aperçut et que son faible appétit fut coupé net. Tremblant comme une outarde à l'apparition du faucon, et livide jusqu'aux oreilles, il s'effor-
... ET l'amour ensuite ÎI
çait d© surprendre une coquetterie de Jeanne Elle le devina et sa physionomie devint encore plus indifférente. La scène \m plaisait, comme une leçon et comme un exercice ; elle sentit s'épanouir l'instinct agile et sûr qui tend des pièges aux circonstances.
Et tandis que les deux hommes mangeaient avec dégoût, elle trouvait soudain une saveur aux mets saumàtres et les croquait finement.
— Du café? demanda Latourne.
Elle aimait le café plus que tout autre breuvage et que toute nourriture, mais, l'offre n'étant pas franche, elle refusa. Latourne se leva aussi vivement que le permettaient des os secs et ils se retrouvèrent dans le couloir rebondissant.
Elle s'aperçut que le jeune homme les suivait. Au moment où le vieillard entrait dans le compartiment, une main rapide s'avança et glissa un papier dans le sac entr'ouvert de Jeanne. Avant qu'elle eût fait un geste de protestation, Tautre était loin.
Fallait-il avertir Latourne? Elle pressentit qu'il lui en saurait peu de gré et qu'il conserverait un souvenir agaçant.
Pendant plusieurs minutes, le vieillard garda le silence. La pâleur transformait son masque jau nâtre en masqu3 d'argile ; il s'efforçait de garder pour lui seul sou trouble. Sa faiblesse, et ce besoin
qu'il avait, dans les minutes inquiètes, d'entendre sa propre voix, l'emportèrent.
— Ça doit être un rastaquouère ! balbutia-t-il.
— C'est bien possible, répondit-elle avec indifférence.
— Vous vous êtes bien tenue! reprit-il. C'est ainsi qull faut toujours faire... Ces espères so croient tout permis.
— Pourquoi me suis-je bien tenue î
— Vous ne Tavez pas regardé.
— Je n'y pensais même pas ! dit-elle.
Cette réponse plut excessivement à Latourne. Il considéra la petite avec gratitude, et, songeant h leurs promenades furtives dans la banlieue, il jugea qu'il ne s'était pas trompé.
« Elle a quelque chose d'extraordinairement puri »
A l'heure triste où le crépuscule mourait sur les collines, cette sensation était seule rassurante.
— Je connais la vie! soupira-t-il. C'est plein de bandits. . . Les trains de luxe regorgent d'individus interlopes qui cherchent des victimes. Qui sait si celui-ci n'est pas un rat d'hùtel.
Elle ne songeait qu'au papier glissé dans son réticule.
— Et pourquoi pas? répondait le vieillard à quelque objection hypothétique. Ces gens là sont bien vôtus et dépensent sans compter. Une rafle
... ET l'amour ensuite 13
heureuse leur fournit de quoi vivre pendant des mois dans le luxe... Le luxe est leur appât. Pour réussir leurs coups, il faut qu'ils vivent au milieu de gens riches — dans les palaces... Plus j'y pense...
Il suinter rompit, effrayé. Quelqu'un venait de s'arrêter devant le compartiment, et Latourne craignit d'avoir été entendu. D'autres silhouettes parurent, un double défilé de gens qui revenaient du wagon-restaurant ou qui s'y rendaient, car l'homme à face proconsulaire avait annoncé la seconde série.
Un silence. Le vieillard, après quelques soubresauts d'inquiétude et quelques palabres incohérentes, commençait à s'assoupir. Une cendre fine tombait sur les sites. Partout s'allumaient les petites lumières de la légende. Les dîneurs ne défilaient plus ; le couloir était désert ; et Jeanne eut le frisson des terres nocturnes qui se cachaient autour d'elle.,.
Elle attendit, pour ouvrir le sac, que Latourne fut bien endormi. Elle ne retira pas le papier. C'était inutile : la lampe électrique jetait une lueur dure qui permettait de lire :
f Vous êf es adorable! Si vous avez besoin d^une protection sûre^ écrivez-moi. m
Ce n'était pas signé, mais une carte aiv;ompagnait le billet :
Roger Commènes 37 bis, avenue du Bois-de- Boulogne,
Indifférente à la rédaction et au procédé, elle crut dur comme fer que Roger Commènes était prêta de grands sacrifices pour elle et eWe n*ac-. cepta pas un moment la conjecture qu'il pût être un aventurier. Aucun étonnemcnt. Il lui faut la certitude qu'elle excite l'amour comme l'or excite la convoitise. Sa jeune expérience ne lui donne aucun démenti. Les livres qu elle a lus, les histoires qu'on lui a racontées, montrent un univers ou la beauté de la femme conduit plus sûrement à la fortune que le génie, l'habileté ou l'énergie des hommes. Il n'y a qu*à vouloir, à persévérer et à apprendre.
Assurée que le vieillard dort toujours, elle froisse le papier et le jette par rentre-t)Aillemeut de la vitre. Avant d'en faire autant de la carte, elle la lit et la relit, pour fixer le nom et l'atlresse dans sa mémoire...
L'heure passe. La carte est partie à son tour cl Jeanne rêve dans son encoignure. Elle s'accoutume au voyage ; une ardeur combative la soutient, qui pourtant n'est pas impatiente. Si joudo,
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elle a la notion du temps ; elle connaît que son but ne sera atteint que par des actions lentes, menues, inlassablement répétées.
Gomme elle rêvait, une ombre parut à la portière.
Elle releva la tête, elle vit Roger Commènes.
Il se penchait, il avait une sorte de sourire inachevé et roidi, qui relevait la lèvre supérieure ; il tendait un délicieux porte -carte en maroquin écrasé. Et s'avançant :
— N'est-ce pas à vous? fit-il aussi bas que le permettait ie fracas des ferrailles.
Elle fut flattée, choquée et anxieuse. Gomment osait-il? Sans doute la face du vieux, ravagée de jalousie, lui avait fait deviner quelque chose, ou encore ce costume de confection qu'elle portait... Peut-être aussi se laissait-il emporter par un tempérament d'aventure, un désir trop rude ou l'habitude de réussir. . ,
Elle lui jeta un regard nonchalant.
Gommènes épia le dormeur, puis, avec une violence subite :
— Je vous aimel...
Elle vit le visage ardent et obstiné ; son instinct lui fit entrevoir un de ces grands passionnés, ressource profonde, réserve inépuisable des femmes. Un immense espoir fulgura ; elle sentit la faiblesse de cette fougue ; elle crut, rendant deux seconde»
i6 ... ET l'amour ensuite
qu'elle mènerait Commènes à son gré et bien plus rapidement que l'autre.
Mais le terrible bon sens l'emporta.
— Vous vous trompez! dit-elle.
Il répéta d'une voix presque plaintive :
— Je vous aime I...
Elle montra le vieillard endormi ; elle dit avec douceur :
— Partez, je vous prie... ne me forcez pas à réveiller...
Leurs regards ne se lâchaient plus, mais celui de Jeanne ne disait pas ce qu'il voulait : il était fatalement chargé de cette énigme capiteuse qui leurre les âmes masculines.
— Je vous jure, ce n'est pas un mot. Et tout ce que vous voudrez, tout ce que mérite votre beauté I
La face fervente s'abaissait ; Jeanne comprit que c'était une minute sauvage du destin; une peur affreuse lui tordit les entrailles à l'idée que Latourne s'éveillerait avant qu'elle l'eût appelé ; elle étendit le bras, elle toucha la vieille main variqueuse et cria très hautf:
— Parrain I
Le vieillard s'éveilla avec un tressaut. ïl vit le grand jeune homme à la bouche insolente et aux yeux hardis ; la peur rampa le long de son échine et devint de la jalousie à mesure qu'il prenait conscience des choses. Il bégayait de sa voix tremblante de chèvre :
— Qu'ya-t-il?
Commènes, un peu pâle de surprise, de colère et de rancune, s'inclinait en souriant.
— Est-ce vous, monsieur, qui avez perdu ce porte-cartes ?
Latourne, hébété, considéra lobjet.
— Non, dit-il.
La brume du sommeil s'était dissipée, il apercevait nettement la petite main de Jeanne posée sur sa propre main ; il comprenait à peu près la scène.
— Non î l'épéta-t-il — et il échouait à prendre un ton hautain — je n'ai pas de porte-cartes !
Commènes salua et sortit, emportant de Jeanne \m souvenir que le désappointement et l'impression d'une défaite devaient rendre indélébile.
Quand il fut sorti, Latourne demeura les yeux fixés sur la jeune fille.
— Que s'est-il passé ?
' — Il m'a parlé d'une manière qui me déplaisait... je ne voulais pas l'entendre... j'ai cru bon de vous éveiller.
— Oh ! soupira l'autre.
Un attendrissement sénile le secouait — un de ces attendrissements où s'entremêlaient des sensations disparates d'amour et de paternité, les lambeaux d'un long passé, ces loques brillantes, ces mélodies rompues, que sont nos souvenirs, l'immense regret d'être une ruine*^ lamentable et baroque...
Il avait les yeux pleins do larmes.
— Que c'est bien 1 ma petite Jeanne, que c'est bien ! zézayait-il. Voilà comment il faut faire... Il faut avoir confiance en moi. Si vous avez confiance, tout ira... Vous serez heureuse — nous serons heureux.
— J'ai confiance 1 dit-elle.
Elle avait les yeux élincelants, joyeuse d'avoir BU dominer les circonstances. Dans sa cervelle mal-
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iéable, c'était une levée de semences, toute une geruiiaation d'avenir, et une vision profonde sur la mentalité du vieux homme.
— Quand on a longtemps vécu, on sait bien des choses ! reprit-il. On connaît les hommes.
Elle acquiesçait avec un doux sourire. Pendant les courtes années de son pèlerinage, elle avait reconnu que i'àge donne rexpéiieace à ceux-là seulement qui ont la vocation, et que les autres, pareiL h rhommo au ccste do Déiuosthèiio, paranl toujours du côté où l'on vient de frapper, n'apprennent jamais à voir venir le coup nouveau. L'expérience de Latourne rappelait ces chambres do débarras où s'accumulent les chaises boiteuses, les commodes pourries, les fioles vides et les iiorlogco détraquées.
— Ne faites rien sans me consulter 1 conclut-il.
— Je no ferai rien sans vous consulter.
Il s'essuya les yeux et, dans sa vie hagarde, ce fut une minute aimable et fraîche. La fleur qui persistait dans sa chair aride, comme les veilleuses sur lesprairies d'automne, s'épanouit dans le soir changeant, au delà des collines nébuleuses. Il était l'homme ô' seul rêve. Une femme, la sienne, pendant trente-cinq ans, l'avait soumis à un régime de chiourme. Filandreuse, pleine d'atrabile, d'une clairvoyance intolérable, elle brisait ses idylles comme des vitres. Elle était morte enfin, et il
cherchait opiniâtrement un amour que la vieillesse, rimpuissanee, la rapacité et la trahison rendaient impossible. Il devait le chercher jusqu'au dernier souille, tels ces insectes mâles qui, affamés, mutilés, lirûlés, intoxiqués, rampent vers un suprême hymen...
Dans l'auto qui les emporte des Eaux-Vives, Jeanne contemple avidement la ville. Insensible aux sites d'herbes ou d'arbres, elle s'intéresse aux paysages humains, à ces ruches où se crée le miel fin du luxe. Malgré l'heure tardive et la saison, Genève n'est pas entièrement assou[)ie. Des lunes violettes luisent au long du lac et du Uhône, des voies spacieuses s'esquissent ; on voit, dans les durs rais électriques, se profiter de hautes et fortes maisons, do lourds hùtcls qui docèleut la vie prodigue.
L'hôtel où ils descendent est de second ordre, mais d allure confortable. Latourne n'a pas hésité ; ils ont, au troisième étage, deux chambres séparées par un petit salon. '
Quand les malles et les valises sont montées, le vieillard demande :
— Vous no désirez prendre aucuu rafraîchissement?
— Non, dit-elle.
— Uicn f
... ET l'amour ensuite 21
— Rien.
11 ne peut s'empêcherde sourire. Invariablement elle se montre discrète et sobre, sans aucune de ces fantaisies que craint réconomie du vieux homme. En gros, il n'est point avare, il sait faire la dépense utile et même s'astreindre à des frais de luxe. Mais il a peur de l'imprévu, il hait de toute sa pusillanimité, de toute sa misérable prévoyance, ces demandes futiles, ces rapides envies, qui lui font tout de suite entrevoir la débâcle. 11 est de ceux qui consentent plus volontiers à débourser mille francs pour les frais acceptés que dix francs pour un caprice.
— Rien qu'un verre d'eau, reprend-elle.
Il plisse la lèvre, il lui faut faire un effort pour dire :
— De l'eau minérale ?
— Oh 1 non. L'eau doit être excellente ici.
— Elle est parfaite ! affirme-t-il avec an rire joyeux.
Il voit avec plaisir la petite prendre la carafe, remplir un verre d eau et boire d'un trait. Elle comprend bien la signification de ce rire. Pendant leurs courses à Arcueil, à Ghâtillon, à Fontenayaux-Roses, elle a vite démêlé et redouté le trait parcimonieux. Elle le redoute encore, malgré le voyage en train de luxe, malgré ce petit salon, dont l'absence ne l'aurait pas choquée..»
Elle sait qu'il faudra prendre garde, s'i^ngénioF à ne rien heurter de front, savoir môme se rc treindre, s'abstenir de tous vœux de parure, et pîu3 encore de bijoux. Problème auquel elle songe obstinément et dont la solution apparaît menaçante. Car il faut être armée, et si elle admet un vêtement simple, elle le veut de bonne coupe et bien assorti à sa personne....
Latourne médite. L'incertitude de celle heure e-' très différente de celle qui le tenait naguère, ôdu le train. Là-bas, ce qu'il craignedt surtout, c'était la conspiration des êtres; ici, c'est Jeanne mémo. Pour la première fois, il se sent tout à fait seul avec elle. Quand elle est venue chez lui ce matin, il y avait entre eux le voyage proche, les préparatifs, la servante qui allait et venait... Maintenant, les voilà isolés du monde. L'appartement est clol'hôtel endormi, Genève taciturne. C'est vraimcnl le premier stade de la vie nouvelle.
Il dit, suivant sa pensée, et par habitude du soliloque :
— Qu'allons-nous faire ?
— C'est vous qui le savez, répond-elle grave raont. Je vous ai confié ma vie.
— Vous m'avez confié votre vie I s'exclame t-il avec un soudain effroi.
— A coup sûr... Ne me l'avez vous pas demandé? Il hésite ; il frissonne ; une ardeur pathétique
... ET l'amour ensuite 23
bruit dans sa fragile poitrine. Jeanne a raison : c'est bien lui qui, vingt fois, cent fois, est revenu à la charge. Jeanne, elle, n'a rien offert. Il l'avoue.
— Vous dites vrai. Je vous l'ai demandé. Mais je voudrais savoir si nous nous sommes compris...
— J'ai compris que vous me promettiez votre protection... l'appui d'un ami et d'un père... que vous juriez de ne jamais m'abandonner si je me conduisais bien, si je ne faisais rien de ce qu'une jeune fille ne doit pas faire. Ai-je mal compris ?
Il s'étonne. Pendant le trajet, tout devenait trouble, lointain, presque illusoire. Si faible soit sa mémoire, il reconnaît ses promesses, pour les avoir si souvent formulées.
— Oui, vous avez bien compris, marmonne- t-il. Et vous aussi, vous m'avez promis quelque chose.
Une émotion légère embrume les yeux mystérieux. Jeanne sait qu'un point est demeuré indécis et équivoque. C'est autour de lui que va se livrer la bataille.
— J'ai promis d'être une amie, de ne sortir avec aucun autre homme que vous... et même d'être accompagnée...
— Par une personne sûre, choisie par moi. Estce convenu ?
— C'est convenu.
Il se sent moins craintif. Le brillant visage l'attire, et ce beau cou lumineux ; il pose les deux
mains sur les épaules de Jeanne, puis il se penche... Elle attend, glacée, les muscles tendus... Une haleine que Témotion précipite, une haleine qui sent la citerne, est déplus en plus proche...
Elle reçoit sans un geste le baiser que Latourne pose sur sa joue — un baiser sec et tiède, qu'il renouvelle trois fois. Puis, la bouche bleue approche des lèvres écarlates. Jeanne voit une lueur sépulcrale dans les yeux moites... Doucement, sans montrer son dégoût, elle se dérobe, elle repousse le vieillard. Il halète, il tente de la ressaisir, grelottanj; d'une fièvre tendre, mais la main fine le tient h distance — et il murmure, navré :
— Vous ne voulez pas ! Vous me rejetez !... Elle tourne vers lui un visage mélancolique :
— Vous me méprisez donc? soupire-t-elle.
La question le laisse abasourdi, les mâchoires béantes. Elle, se souvenant d'une phrase lue naguère dans un magazine et qu'elle s'est proposée de retenir :
— Songez que vous auriez pu avoir une fille !
Il ne répond pas : sa fragile exaltation s'épuise, le laisse livide et comme hors d'haleine.
Jeanne continue à voix basse — étonnée des mots qui lui viennent comme si elle les avait préparés d'avance:
— Est-ce que vous me considéreriez encore comme une honnête fille si je vous avais permis ce que vous me défendez avec les autres? Est-ce que vous pourriez avoir confiance en moi ?. . . Pensez vous que je vous aurais suivi, si je vous croyais capable d'agir avec moi comme avec une Flavie ? Je vous ai assez souvent répété que j'appartenais à une faraille~^ionorable... où jamais aucune femme ne s'est mal conduite!
Un tremblotement continu secoue les bras et les jambes du vieux homme. Ce respect qu'elle lui avait imposé pendant leur rôdcries revient avec une force accrue. Cependant, il a une révolte, un peu aigre et presque agressive, qui lui fait dire :
— Alors, pourquoi avez-vous quitté votre famille ?
— Ne le savez-vous pas ?. . . A cause de cet affreux faubourg, à cause de tous ces voyous qui me faisaient peur, et parce que ma mère n'était pas assez clairvoyante pour me protéger... Elle est trop bonne pour voir le mal... mais moi, je le voyais: il m'était impossible de ne pas le voiri Vous ne connaissez pas les sales individus... les
... ET l'amour ensuite 27
voleurs, les apaches, qui poursuivent les jeunes filles !
— Si, si... je les connais! fait le vieux dune voix pauvre.
— Eh bien, alors ! s'exclama-t-elle. J'ai voulu en sortir. . . j'ai voulu vivre dans un monde où il serait moins difficile d'être honnête !
Elle ne parle pas seulement par ruse ou par intérêt. Une sorte de vertu négative est en elle, d'essence profondément bourgeoise — conformiste — qui désapprouve ce que ne font pas les réguliers et les régulières. Le code qu'elle s est imposé n'a pas seulement jailli des faits, des leclures, du dégoût, de la convoitise du luxe : il comporte sa part d'atavisme. Elle hait d'instinct ce qui s'écarte des normes victorieuses, elle a pour les femmes qui vendent leur beauté, en dehors du mariage, un mépris analogue à celui qu'elle a pour les mendiants et les vagabonds. Si elle doit succomber un jour, elle ne s'en consolera jamais, à quelque prix qu'on l'ait tarifée. Naguère, elle pouvait s'y tromper, — mais dans cette ville inconnue, devant ce vieillard blême, elle sent, avec une force inconcevable, son attachement aux préjugés superficiels, aux goûts hiérarchiques de sa race.
Recru de la fatigue des émotions, Latourne s'est laissé choir dans un fauteuil, il murmure d'une voix plaintive:
— Je ne vous embrasserai donc jamais ?
— Vous m'embrasserez comme vous embrasseriez votre fille. . .
— Ah ! gémit il.
Elle lui apparaît plus belle, d'une beauté redoutable, tyrannique, inaccessible. Il lui semble que pour poser ses lèvres sur ces jeunes lèvres, il donnerait la moitié de sa fortune. L'idée de perdre Jeanne le glace jusqu'aux entrailles.
— Je vous comprends, cbevrote-t-il. Mais, en venant avec moi, n'aviez-vous aucun projet?
Une ruse puérile resserre ses rides ; il essaye de lire sur l'étincelant visage.
— Non ! dil-cllo. Je voulais fuir, parce que c'était nécessaire. J'avais confiance en vous... je croyais que vous aviez pour moi une amitié sincère... et moi-môme...
Elle s'arrête.
— Vous-même? demanda avidement le vieux homme.
— Moi-même, j'étais attirée vers vous. Il me semblait que vous m'aimeriez bien... que vous m'aideriez h trouver une position.
Le mot agile Lalourne et lui fait entrevoir cent menaces, cent fissures.
— Quelle position ?
— Je no sais pas. Je suis trop jeune pour le
savoir. . . Il doit y avoir des moyens de se lirer d'affaire. . . quand on vous aide,
— Vous travailleriez donc ?
— J'en ai l'habitude .
-^ Vous ne pensez pas à refaire de la dactylographie ?
Elle haussa lentement les épaules.
— Si c'est nécessaire, pourquoi pas ?
L'inquiétude s'aggrave. Latourne sait qu'on
abuse des dactylographes. Et rien qu'à l'idco qu'un patron sournois et brutal convoiterait Jeanne, son être se révulse. Elle le devine ; elle sent que plus elle nlontrera de bon vouloir au travail, plus il s'y opposera.
Cependant, elle est à demi sincère. Elle souhaite trouver une besogne facile, qui empiète peu sur sa liberté et s'accommode à sa nonchalance. C'est une arme, une façon de montrer le désintéressement qui dominera Latourne, c'est aussi un moyen d avoir quelque argent de poche pour les menues élégances, argent qu'il serait trop dur d'arracher à l'économie peureuse du vieil homme.
— Ge ne sera pas nécessaire ! affirme-t-il hâtivement.
— Nous trouverons donc autre chose.
— Mais, bégaya-t-il. . . Si je veux... si je considère votre compagnie comme une sorte... une sorte d*emx)loi?
— Quand même !... Je serais malheureuse si j'étais tout à fait oisive. Mais nous en ropailerons. Vous êtes fatigué, parrain?
Elle lui tendit la joue. Il aurait bien voulu rester encore là, poser des questions, donner des conseils, ou simplement regarder la jeune fille, mais, en somme, il se sentait las, et son àme temporisatrice rinclinaità différer les résolutions difficiles. Il embrassa la joue fine, il se retira dans sa chambre, tandis que la petite se réfiigiait dans la sienne.
Elle emportait le sentiment d'une victoire. Sauf au début, dans le train, elle n'avait guère commis de maladresses. Une intuition sûre la guidait, cette intuilion de son sexe, plus apte à contourner ou à utiliser les circonstances que l'iuluiliun cahotante des garçons.
Quand elle fut seule, le verrou mis, elle demeura quelque temps pensive. Un peu de ses peurs premières revenaient dans le silence ; le souvèâir de sa mère et de son frère Maurice passa avec une amertume inattendue. Quoiqu'elle eût de tout temps supporté la solitude, elle sentait l'oppression de celte ville mystérieuse dont elle ne connaissait que le nom et les vagues aspects, entrevus par la vitre de l'automobile. . . Ah ! elle n'était tout de môme qu'une petite fille... Elle eut une envie furlive de retourner à ce nid qu'elle avait tout exécré, et môme les rues noires du faubourg
... ET l'amour ensuite 31
apparurent attendrissantes. Ce fut bref. Le jeune être n'avait pas agi à la légère. Quelque chose était en elle, qui est plus puissant chez une adolescente faite pour la bataille que chez une quadragénaire indécise.
Elle tira sa bourse, elle compta sa réserve. Comme, avant le crime de Jacques, les Lérande traversaient une période heureuse, Jeanne avait économisé cent dix francs, auquels s'ajoutaient quatre louis touchés la veille pour des travaux de copie. Ace pécule, elle rêva d'ajouter quelque ressource, mais son rêve s'agitait dans le vide, elle se laissait aller à des espérances dont son esprit positif désapprouvait le désordre.
— Allons ! murmura-t-elle.
Elle commença à se dévêtir. Pour mieux se voir dans la grande glace de l'armoire, elle alluma les trois lampes électrique^. L heure du coucher était une heure joyeuse, et pourtant Jeanne no laissait pas s'endormir sa vigilance, elle s'examinait avec des yeux acérés. Elle savait que la structure resterait inévitablement séduisante, elle savait qu'elle aurait longtemps ce petit nez fin, ces yeux aux grands cils, la végétation lumineuse de la chevelure et la courbe fine des joues, mais elle voulait aussi^arder cette peau extraordinaire que rien ne défraîchissait, et c'est elle que le regard scrutait avant tout autre chose... Mais non, sous