‹ Et l'amour ensuit; roman de moeursChapitre 3 sur 9 · ET l/AMuUii iiiNbUlTE · texte numérisé non relu

ET l/AMuUii iiiNbUlTE

la pouïîMcru du vuuigc, le leiut était auîr^.-i pur (]ue si la jeune fille venait de faire sa toiloUe du malin.

Jeanne perçut passionnément la puissance douce qui était en elle ; elle fit de son image charmante rimage de sa destinée; la vil''^ «"'^^^nnue cessa d'être redoutable.

Quelques jours plus tard, ils se trouvèrent ins tallés dans une pension de famille. La pension des sœurs Vaîlerant était très confortable, presque luxueuse, la chère saine, fine et copieuse. Pour deux louis par jour, Latourne et sa « filleule » avaient, outre la nourriture, deux chambres et uu petit salon. Des hôtes disparates se réunissaient dans la salle à manger. Oa aurait pu y apprendre, par une pratique naturelle de la méthode Berlitz, l'anglais, l'allemand, Tespagnol et le portugais. Cetl< olla podiida rendit pie;; commode la naturalisation des nouveaux et ils eussent à peu près passé inaperçus, si la beauté de Jeanne n avait provoqu» uu embryon de scandale Des soupçons erraienl. que dissipèrent la taciturnité paisible de la joum fille et surtout rintervcnlion de Mme Hélène Gombreuil, théosopho.

Dans la pension des sœurs Vallerant, il y avait un noyau de pensionnaires immuables depuis plusieurs années. C'étaient pour la plupart de vieilles femmes ou de vieilles filles, mais il y avait aussi deux hommes quinquagénaires, un prince ruthène cachectique, une jeune fille de Lyon, Mme Hélène Combreuil et son petit garçon . Une même cause les hypnotisait tous : la cuisine hygiénique de la maison. Une cause accessoire agissait sur les hommes quinquagénaires, les vieilles dames et les vieilles filles : l'absence presque complète de suppléments. Les sœurs Vallerant ne portaient pas en compte une tasse de camomille, de tilleul ou de sauge qu'on demandait par caprice ou parce qu'on se sentait du vague au ventre. Elles vendaient les vins fins et les liqueurs à un taux qui ne leur laissait guère de bénéfice. Elles offraient gratuitement à table un joli petit vin gris, un vin blanc léger et de bon aloi ; le café du déjeuner et

du dîner était compris dans le prix delà pension ; tous les menus services rendus aux hôtes avaient un caractère familial.

Un jardin presque vaste, d'où l'on apercevait le Léman, complétait tant d'avantages. A la vérité, on n'acceptait pas de pensionnaires à moins de quatorze francs, mais les plus parcimonieux, après quelques mois de séjour, avouaient que ce n'était pas cher. Beaucoup de ceux qui ne s'établissaient pas à demeurû revenaient d année en année. En sorte que les trois longues tables du hall à manger et les petites tables disposées sur le pourtour ne manquaient jamais de convives.

Cette abondance d'êtres rendait les potin moins efficaces, mais leur donnait plus d'ampleur. Grâce à Mlle Stéphanie Mourgue et à la baronne Hilda von Vierort, le reporla^^e était parfait.

Stéphanie Mourgue et sa sœur Gaga vivaient de cinq cent mille francs gagnés à la loterie. Gaga avait presque entièrement cessé de subir lenormes de l'univers : elle imposait aux choses ( aux hommes une réalité fugitive qui naissait entre ses méninges ; elle obéissait pourtant aux lois dv la pesanteur et à sa sœur Stéphanie, dont elle redoutait la voix soudain pointue.

Stéphanie, qui soulignait sa structure de lézard par des corsages verts à rayures horizontales, promenait une maigreur agile, saccadée et fureteuse à

travers les corridors. Elle avait un teint de torchon écru, une bouche et des yeux d'alligator, deux bras courts qui s'agitaient transversalement, une voix sternutatoire. Sans relâche, elle interviewait les escaliers, les portes et les fenêtres : elle aurait pu documenter trente romanciers réalistes.

La baronne Hildavon Vierort était une Teutonne sexagénaire, aux yeux de vieux matou, qui se déplaçait lentement et avec des reculs, voyageait de fauteuil en fauteuil dans la maison, de banc en banc dans le jardin, s'asseyait avec un bruit de ciistagnettes, s'enveloppait de tartans et se fourrait sur le visage une poudre farineuse qui recouvrait des taches aubergine. Elle portait une haute canne à la manière du xviu^ siècle, morigénait son prochain et menaç-ait les chats. On l'entendait crier d'une voix craquelée :

— C'est un chat... un chat î... Faites approcher le cliat 1 Je voudrais lui donner de mon bâton.

Elle promettait dix sous aux gamins pour lapider ses ennemis. Haletante^ pourrie dans tous ses viscères, pleine de souvenirs et d'une vigilance fantastique, elle était aussi renseignée que le Lézard même. Mais tandis que le Lézard distribuait démocratiquement ses nouvelles à la multitude, Hilda von Yierort ne les servait, avec hauteur, qu'aux élites : en revanche, elle les vissait ferme.

Toutes deux virent d'un' œil torve Tarrivée de Latourne et de Jeanne. Seulement le Lézard porta son acrimonie sur la pelite, tandis que Hilda prenait en grippe le vieillard. L'une et l'autre atteignirent d'un bond la vérité essentielle.

— Cet homme a enlevé cette enfant par trahison, disait Vierort. Il aune tête de pendu. Depuis ce voyou de Richard Wagner, qui a tué le cœur du pauvre Biilow, je n'ai jamais vu une aussi répugnante physionomie.

— Ce pauvre vieux monsieur est la proie d'une coquine I chuchotait le Lézard, avec rimmen?<^ sourire que lui faisait sa bouche d'alligator.

La foule hésita avant de se rallier à l'une ou l'autre conjecture. Une bande de Chiliens adop' la légende de la baronne ; six vieilles filles fcc rangèrent autour du Lézard. Les deux opinions se propagèrent alors avec rapidité, mais d'une manière assez floche : l'àme des foules était dans un de ces moments tièdes où le scandale s'émouss(^ Sans le Lézard ou Hilda, les nouveaux auraic;.. bénéficié des brumes de l'accoutumance, qui ne dissolvait pas les propos équivoques mais les rendait inoffensifs. Le Lézard et la baronne tenaient ferme : chacune à sa manière cherchait la piste.

C'est alors qu'intervint Mme Hélène Combreuil, petite femme au visage habituellement immobile, éclairé par des yeux si grands qu'ils rappelaient

les yeux des lionnes. Elle avait une vue perçante et discernait à l'œil nu les satellites de Jupiter ; elle croyait aussi apercevoir ce mouvement des particules qu'on nomme le mouvement brownien et qui ne nous est sensible qu'à l'aide du microscope ; elle ne désespérait pas de distinguer un jour le monde des atomes. De longues méditations lui révélaient les Mystères et ne lui laissaient aucun doute sur la transmigration des âmes. Elle commençait à rassembler des souvenirs de ses vies antérieures et à entrevoir quelque chose de son existence future. Après une jeunesse malheureuse et pleine de tumulte, elle connaissait la paix du cœur et tâchait de la propager parmi les gens de son ambiance. Toutefois, elle avouait que l'immense majorité des hommes ne pouvait songer à la suivre et cette conviction l'empêchait d'exagérer le prosélytisme. En général, elle reconnaissait les signes favorables rien qu'à l'inspection de la physionomie et surtout du regard.

Les sœurs Vallerant et les anciens pensionnaires avaient pour elle une estime indestructible. Tous l'estimaient incapable d'une action et même d'une pensée mauvai ^s. Sa douceur vivace, heureuse et persuasive, 'onnait envie de partager ses croyances ; l'instinct ie lutte s'endormait en elle ;

e atteignait sans effort lidéal du vieux Tolstoï. Au total, les croyants l'avaient si terriblement

exploitée que sa forf.une s'était évaporée. hor> une reule de quarante mille francs, incessible f insaisissable.

Tout d'abord, elle soupçonna à peine la présence des nouveaux venus. Son œil perçant était absorbé par des réalités qui dépassaient les murailles. C'est son fils Marcel qui remarqua Jeanne Agé de treize ans, il ressemblait à Hélène, mais avec une puissance de concentration, un sentiment individuel des êtres et des choses qui manquaient à sa mère.

Dès les premiers jours, Jeanne fut la grande découverte de sa vie. Il devait plus tard connaitr des passions ferventes : aucune n'aurait la véhémence, la profondeur dévorante, la saisissante grandeur de celle qui s'abattit sur son Ame pure, quand il eut rêvé pendant une semaine à l'ôblouissement qui venait de surgir à la table dos sœui*s Vallerant. Ces passions sans bornes sont rarement sensuelles. Le jeune Marcel ne connut aucun frisson équivoque ; l'amour fut en lui comme une deuxième vie, comme un éclatant accroissement de la beauté du monde : c'est beaucoup plus tard qu'il devait savoir que cola avait été de l'amoui

Quand Jeanne traversait la salle, il devenait incapable de se mouvoir. S'il était lui-même en marche, il s'arrêtait : s'il était assis, il se sentait étrangement condensé sur sa chaise, comme si son

poids avait augmenté. Un tourbillon se faisait en lui, une sorte de phosphorescence formait un sillage à la jeune fille. Il savait qu'il ne fallait en parler à personne, sûr qu'aucun être n'avait rien éprouvé de semblable. En un sens, il avait raison : il y a dans nos sentiments excessifs une part originale que nul ne saurait comprendre et qui fait que nous sommes saisis contre nous-mêmes d'une sorte d'indignation quand nous avons tenté d'en faire la confidence. D'ailleurs, Marcel désirait que tout le monde ignorât ce qui se passait en lui : son amour était un bien strictement individuel, dont la possession lui suffisait, dont le partage, même avec Jeanne, semblait impossible et pas du tout désirable. Aussi n'est-ce pas spontanément qu'il parla de la nouvelle venue à sa mère. Il se borna à répondre à quelques questions avec une ardeur de sympathie si vive que Mme Combreuil s'en avisa. Elle tenait le plus grand compte des sympathies de Marcel. Elle lui accordait un don de seconde vue qu'elle accordait à tous ceux qu'elle aimait, encore qu'elle fît de grandes différences dans Tattribution de ce don : chez les uns, la seconde vue s'exerce sur les êtres qui nous environnent ; chez les autres, elle s'exerce dans l'étendue terrestre* : chez les plus favorisés, elle atteint le monde invisible...

Quand Hélène comprit que Marcel s'intéressait

à Jeanne, elle s'y intéressa à sa manière, qui était rapide, partiale et complète. Elle porta sa vue perçante vers la jeune fille et fut séduite par cette expression énigmatique qui rendait plus charmants les yeux roux :

« C'est une mystique ! » s'affirma-t-elle.

Un soir que Stéphanie déversait sa bave d'escargot dans un groupe de pythies, Mme Gombreuil, ayant entendu le nom de Jeanne, interrompit la palabre d'une voix chaleureuse.

— Cette jeune fille est marquée du signe divin 1 dit-elle.

Le Lézard se tut, abasourdi.

Autour de Mme Combrcuiî, trois pensionnaires approuvaient avec des nuances contrastantes. Une vieille mystique, au profil et à la barbe de mouflon, oscillait du chef avec véhémence. Une femme mûre, dont un reste de grâce sombrait dans la graisse et les fanons, souriait en montrant un jeu séduisant de quenottes montées sur pivots. Un homme sur le retour, séché et recuit par les passions, dont les yeux alezan phosphoraient entre des peaux couleur citrouille, clignait sournoisement et jetait vers Jeanne, assise à une petite table du fond, un regard de maquignon.

Quant au Lézard, il demeura une minute immobile, comme un cobra hypnotisé par la proie ou par le péril. Elle savait que la protection d'Hélène Gombreuil déclenchait celle des sœurs Vallerant et d'une bonne moitié des vieux pensionnaires.

Apres ua silence lorpide, Stéphanie enlre-bî^illa Bcs longues mâchoires et sifflota :

— A quoi reconnaissez-vous le signe divin,

Au regard ! répondit péremptoirement

Mme Combreuil. Le regard est presque infaillible.

Une ride, qui figurait plutôt qu'elle ne réalisait

un sourire, plissa sardoniquement la lèvre de

Mlle Mourgue.

— Vous avez de la chance ! goguenarda-t-elle. Et vous n'avez jamais de mécomptes?

Mme Combreuil sourit au Lézard avec compassion.

— Pas encore.

Celte pitié fit bleuir la peau de Stéphanie et enfler son cou rance. Elle savait qu'Hélène ne lui accordait aucun don, et, quoiqu'elle méprisât infiniment la candeur de l'occultiste, «Me était empoisonnée do rancune. Résolue à la vengeance, elle comprit quHl fallait provisoirement délaisser la diffamation afin de faire une campagne plus efficace. Elle retomba dans son silence et son impassibilité, mais l'on voyait son corsage vert s'élever et s'abaisser comme un torse de batracien... L'homme sur le retour, — Hugues de Saintonge, — qui la connaissait bien, l'observait avec intérêt. Il l'avait vue si souvent à l'œuvre qu'il devinait en gros ce qu'elle allait faire. Sa curiosité s'éveillait

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en môme temps que ses passions, qui, comprimées par Tâge, la laideur et la précarité des ressources, prenaient des formes surprenantes.

« A.llons-y I » grommela-t-il en avalant sa camomille...

Sa face crispée, soudain vivante à l'excès, se tournait ardemment vers l'encoignure où gîtaient le vieillard et l'adolescente.

Jeanne buvait à menus traits le café pur des sœurs Vallerant. Elle y puisait le plaisir le plus authentique do ses jours. Non qu'elle ne goûtât la cuisine fraîche de la pension, mais jusqu'au dessert la saveur dôs mets étaient affadie par l'attente. Seul, le café donnait un petit coup de fouet, un jet clair de bonheur. Le reste du temps, jusqu'à rheure du coucher, c'était l'aventure informe, la menace fade de l'inconnu, toutes ces circonstances minuscules qui trottent et rongent comme des souris.

— Encore une goutte? demanda Latourne, au moment où elle vidait sa tasse... Je n'en prends pas...

11 aimait qu'elle usât de tout ce qui n'était pas coté parmi les suppléments. Elle accepta un fond de tasse et lui sourit. Leur entente se resserrait. Jeanne se montrait prévenante sans excès, mais aussi sans oubli ; elle savait épargner à Latourne

Fimprévii ot le sursaut qui affolent les vieillards nerveux ; elle lui facilitait son jeu par la répétition des mêmes appellations et des mêmes gestes; il finissait presque par croire qu'il était réellement le tuteur et le parrain de la jeune fille ; chaque jour, il jouait son rôle avec plus d'aisance : il le jouait même pendant les causeries en tête à tètf^, dans leur petit salon, ou pendant les promenades, dans le parc anglais, le long du lac et du fleuve...

Quant à elle, son sens des réalités se perfectionnait selon une progression géométrique. Gomme elle n'éprouvait pas le besoin de palabrer, qui intoxique la bête humaine, comme elle ne rêvait qu'à son but et aux actions positives qui devaient y mener, elle était une observatrice redoutable. Uien ne se perdait. Dans sa jeune mémoire, chaque référence se fixait et s'ordonnait. Défiante, par surcroît, elle accumulait les armes défensives. Elle savait déjà que Stéphanie Mourgue était vénéneuse et qu'il fallait amadouer Hilda de Vicrort. Par l'aînée des sœurs Vallcrant, pour qui la parole ailée était une fonction aussi naturelle que la respiration, elle connaissait l'ascendant d'IIéiêno, Combreuil, la partie saisissable du caractère d'Hugues de Saintonge ; elle avait facilement surpris l'humble délire de Marcel.

Latourne tendait le sucre avec attendrissement.

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Il devenait moins couard. Parce qu'il n'apercevait aucun des événements légers que suscitaient Stéphanie ou Hilda, il s'engourdissait à la répétition des choses, il ne voyait que l'indifférence du milieu et le confort du gîte. Tout doucement, il s'attachait, il se prenait aux rets invisibles et, par une Iranquillité décevante, se préparait des fièvres et des orages.

— Sucrez bien I dit-il. Le sucre rend le café moins irritant...

Il s'arrêta, la main soudain tremblante : il venait de voir quelqu'un s'arrêter devant la table. C'était de l'imprévu ; les yeux craquelés se mouillèrent.

Jeanne avait vu s'approcher Hélène et son garçonnet. Elle doutait qu'ils vinssent pour elle, puis, les voyant auprès de la table, elle eut une petite palpitation : ce ne pouvait être qu'une circonstance favorable.

— Excusez-moi» monsieur, fit Mme Combreuil de sa voix cristalline... j'obéis à mes âmes. Ellet me disent que je pourrais être utile à cette jeune fille. Elle est désarmée, elle a besoin de chaleur et de sympathie...

Le vieux Latourne se sentit terriblement contrarié. La peur lui tordit les chevilles ; il regarda Mme Combreuil avec aversion. Elle ne s'en aper-

çut point ; elle tournait vers Jeanne ses grands yeux de lionne.

— Venez me voir 1 dit^elle. Vous pouvez avoir confiance en moi : quoique je sois spontanée, je suis fidèle aussi. A votreâge, une amie est presque indispensable 3 Venez me voir 1

Elle avait tendu rapidement sa petite main fervente, serré la main de Latourne, celle de Jeanne ; déjà elle disparaissait. Le jeune Marcel titubait, ivre de cette immense aventure.

Quand Mme Gombreuil fut à distance, lo ».. .. lard s'assura que les tables voiànes étaient dô^ortées et chuchota:

— Une aventurière?

— Oh I non, répondit placidement Jeanne, v. ^m Mme Gombreuil I Mlle Vallerant, l'aînée, m'a dit que c'était la plus ancienne, la plus honnête, la plus respectée de ses pensionnaires.

— Méfiez-vous î Méfiez-vous ! Ce n'est pas pour rien qu'elle est venue. Les gens ne viennent jamais pour rien.

— Je crois que si, parrain. Mme Gombreuil aime à rendre service ; elle s'est môme ruinée en parlio à force d'en nmdre.

— Une chaise percée 1 s'exclama Latourne. Elle cherche à emprunter. ..

— Mlle Vallerant dit qu'elle a encore quarante mille francs de rentes viagères.

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— Ah! gémit-ii.

Il demeura un moment stupide. Puis, cette jalousie qu'éveillait toute créature approchant de Jeanne se mit à le ronger; il s'enquit :

— • Irez -vous la voir ?

— Il le faut. Ce serait un manque de politesse de ne pas le faire. Et nous aurions peut-être une ennemie.

Il le reconnaissait. Si puéril qu'il fût, il admettait aussi qu'il était impossible d'interdire toute espèce de relation à \d petite.

— Vous irez très rarement ? supplia t-il.

— Aussi peu que je pourrai .

N'importe, il avait froid, il grelottait ; la crainte rentrait à pleines baies. Mais Jeanne concevait la nécessité impérieuse d'une alliée, à la fois sûre et peu clairvoyante. Tout son instinct l'avertissait qu'Hélène Combreuil avait moins de perspicacité qu'un enfant. Elle comptait sur l'influence latente du jeune Marcel.

Dès le lendemain matin, après sa promenade avec Latourne, Jeanne alla faire visite à Mme Combreuil. Dans les corridors, elle rencontra Stéphanie Mourgue qui sondait les échos. L'œil de crocodile et le grand œil mystérieux se croisèrent. Jeanne, résolue à ne jamais accepter de haine, tant que le désarmement était possible, salua gen-

timent. Elle salua plus gentiment encore Hilda von Vierort, qui montait les escaliers, appuyée sur une béquille et sur une femme de chambre dont elle tordait le bras avec férocité :

— Pauvre victime 1 chuchota la baronne . La proie du crabe !

Hélène Gombreuil était en train de relire un chapitre de ses Révélations du monde intérieur ; Marcel, à la vue de la visiteuse, devint pâle comme le stuc du plafond.

Hélène contempla le visage de Jeanne tourné vers la fenêtre. Elle aimait innocemment la beauté ; elle s'enchanta de ce visage créé pour la perdition des hommes :

— Vous êtes faite de la pulpe des lys et du reflet des roses ! déclama-t elle. La plus pure lumière a formé vos yeux !0h!... comme j'espère (juc vous serez une croyante et une voyante... Croyez-vous à l'éternité?

— Je voudrais y croire ! répondit Jeanne avec inquiétude.

La face irradiée de Marcel la rassm*a.

— Avez-vous reçu une éducation religieuse? demanda Hélène.

Jeanne n'hésita qu'une seconde, ne voyant aucune raison de mentir.

— Non ! répondit- elle.

— Alors, vous n'avez jamais prié... vous n'avez jamais rien demandé à Dieu?

-^ Jamais !

Mme Combreuil la considéra d'une façon singulière et avide :

-— Vous n'êtes pas baptisée ?

— Non, madame... Mon père ne le désirait pas ; ma mère était, je crois, indifférente...

— Vous n'avez jamais senti le besoin de croire?

— Je ne sais pas... J'ai senti que la vie était dure... J'aurais voulu..,

ËUe fi'arréift) puis i

— J'aurais voulu demander secours à quelque chose de plus fort quelles hommes.

Ce n'était pas exact; elle récitait une phras. lue, mais il lui semblait avoir eu, parfois, uni sensation confuse de cette sorte.

— Peut-être est-ce mieux ainsi, chuchota Hélène. L expérience serait plus complète. Les religions ont l'inconvénient de poser une image préconçue, trop nette, devant la réalité profonde.

Elle posa sa main, longue et vive, sur la main de Jeanne :

— Vous seriez certainement heureuse de savoir que la vie ne finit pas... qu'elle devient de pluen plus belle pour ceux qui cherchent la véril» esseiiliello... pour ceux qui suivent le Grand Gourant?

La voix mystique d'Hélène impressionna Jeanne Elle entrevit quelque chose d'intense et d'interminable ; elle murmura :

— Gomment pourrait-on ne pas en être heureuse i

— Oh! chère enfant, il n'y a qu'à vouloir, vous serez exaucée 1 Le monde des Ames est pan • au monde de l'énergie. Parce qu'ils l'ont voulu, !< chercheurs qui travaillent dans les laboratoii\ ont lié autour de la planète le réseau merveilleux de l'électricité. Hier encore, ce réseau était fait de fils et de câbles, — c'était un organisme malé-

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rîel. Aujourd'hui, voilà que les fils et les câbles tombent, voilà que les lignes magiques se forment d'elles-mêmes dans l'étendue : un navire enseveli dans les glaces du pôle, des voyageurs perdus dans les solitudes farouches, peuvent communiquer intimement avec les villes palpitantes, avec les cœurs frémissants de l'humanité... De même, l'expérience et la ferveur nous conduisent dans le monde invisible, dans la patrie éternelle — il suffit d'avoir le même courage et la même patience que les savants. Mais, de plus, il faut aimer, aimer d'un cœur pur tout ee qui nous enveloppe : aimer ce lac, aimer ce fleuve, aimer ces montagnes, aimer les hommes, répandre enfin sur toutes choses notre énergie la plus sure, la plus claire, la plus irrésistible, l'électricité vivante, qui d'abord se heurte à la matière et s'y réfléchit, mais qui, peu à peu, la pénètre, la transperce, la sublimise et nous fait aborder aux plages de l'inconnu comme l'onde hertzienne aborde à l'autre rive de 1 océan Atlantique!

Jeanne a frissonné. Sa sensibilité s'éveille, que ne pouvaient éveiller la mère trop instinctive ou le grand frère taciturne, et qui, d'ailleurs, no saurait s'épanouir dans la misère. Ce n'est pas une sensibilité apte aux épreuves ni au sacrifice. Pauvre, Jeanne ne saura que se concentrer pour la lutte ; elle ignorera presque la pitié et, plus

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encore, l'abnc^gafion. Sûre de la fortune, elle veri dans la tendresse, dans l'amour, dans la charih des luxes aussi, et d'une essence plus fine. Avant tout, il faut que la sensibilité ne l'arrôle pas dan sa marche, n'entrave ni sa volonté, ni sa rub( Dans cette chambre où la sécurité abonde, ou chaque objet décèle une grâce et une douceur, où Ton peut être tendre sans crainte, elle s'abandonne à des impressions qui la grisent délicatement et la rendent généreuse.

Un élan la porte vers Hélène, un élan plus foi et plus intime vers ce jeune Marcel dont l'exta monte à elle comme un encens. L'amour du pelit est uEe fleur miraculeuse, une réaffirraation plus sûre do sa beauté que la passion sénile d Latourne ou ce désir violent qui attirait Roger Commènes dans le train de luxe...

Elle répondit, sincère celte fois :

— Comme je voudrais que ce soit vrai ! Hélène se pencha vers elle et l'embrassa:

— J'aime cette réponse. Elle est loyale. Je m défierais d'une confiance trop brusque... Chez vo surtout, qui avez été élevée sans croyance ! Je sen je sais qu il ne faut pas vous demander un effoi brusque. L'exercice spirituel exige un entraîne ment comme l'exercice des muscles Je voii douiando.rai sculcmont de lire quelques brochur»

•- ieat«m«uii <-*> 6i i^ miidiuri h votti d»ittè&dc^

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rai de regarder les choses et les êtres dans une intention d'amour... Mais je vous prescrirai de le faire d'abord avec modération et de vous abandonner à votre nature chaque fois que vous sentirez, je ne dis pas de la lassitude, mais seulement de l'ennui.

— Oh ! madame, ce sera facile !...

— Pas tant que vous croyez, mon enfant; mais, à coup sûr, vous y trouvère^ de la douceur.

Un silence. Jeanne est dans une citadelle de bienêtre. Elle songe qu'elle aurait pu être la fille d'une Mme Combreuil, éviter la dure besogne qu'est la conquête de Latourne. . . Toutefois, elle ne s'égare pas dans sa songerie ; elle attend le moment où elle pourra parler de la première aide qu'elle espère d'Hélène.

Ce moment arrive de soi-même. La jeune femme dit:

— Ne craignez jamais de recourir à moi. Si vous avez quelque chose à me demander, faites-le aussi naturellement que si vous me connaissiez depuis votre naissance.

Jeanne feint d'hésiter, puis :

— Ma vie est trop oisive. Je voudrais travailler, coûter aussi peu que possible à mon parrain I

— Que vous me faites plaisir I cria fougueusement Hélène.

Elle avait un geste da toute la tête, un geste

véhément que Jeanne n'avait vu qu'à elle, et qui (donnait une valeur singulière à ses exclamations.

— Que voulez-vous faire î

— Ce que je sais... ou apprendre autre chose.

— Et que savez-vous ?

— Je connais assez bien la dactylographie. Je crois qu'on peut se fier à moi pour un travail exact... minutieux même.

— La copie des manuscrits î

— J'en ai copié un grand nombre.

^ — La dictée ?

— Il me semble.

— Ce sera très facile. J'ai justement besoin d'un secrétaire. Celui que j'employais est parti pour la Russie. Je dicte volontiers — ça me repose. J'ai des manuscrits dont je désire avoir plusieur copies ; il faut aussi relever des passages que j'. annotés dans mes livres... En somme, je puis vou» occuper trois ou quatre heures par jour... pas . assez pour que votre parrain soit privé de votre i compagnie... Est ce bien ainsi? Ah ! n'oublions p

le positif: je donnais deux cents francs par mois a mon secrétaire.

Jeanne rougit de plaisir :

— C'est trop 1 balbutia-t-clle, sûre que Mme CombiTuil maintiendrait son prix.

Hélène s'était levée. Elle ouvrit un chiffonnier y fourragea un instant, et rapporta deux pelik

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brochures, des « tracts », comme disent les Anglais. Elles portaient pour titre : La Beauté est la voie de r éternité. Il faut aimer pour comprendre.

— Lisez-les à loisir... plusieurs fois. Gomme je serais heureuse de vous voir dans la voie de lumière !

Un dernier regard sur la chambre brillante. Jeanne reçoit le baiser d'adieu d'Hélène, elle sent palpiter dans sa main la main passionnée de Marcel — et elle se retrouve dans le corridor, reprise par sa tâche monotone et fade...

Au détour du corridor, une silhouette se dressa devant elle. Le visage rouilleux d'Hugues de Saintonge et ses yeux couleur alezan furent si proches que la jeune fille eut un mouvement de recul. Il tira son chapeau, d'un geste large, en s'inclinant à fond. Elle se sentit enveloppée d'un regard de feu, le plus pénétrant qu'elle eût encore subi ; elle pressentit un homme qui avait perdu sa vie avec les femmes.

— Pardon I susurra-t-il.

Et, s'étant assuré que personne n'était visible dans le double corridor :

— Prenez garde à ce que vous dites.. . chez vous dans l'intimité ! fit-il tout bas. Le lézard court le long des murailles...

Jeanne écoutait Hugues de Sainfonge. surprise-, méfiante et craintive. Ce visage usé par la passion^ ces yeux si jeunes entre ces paupières ruineuses, l'accent ambigu l'attiraient et la choquaient...

— Monsieur, baibutia-t-elle, je n'ai rien à cacher I

— Sans doute 1 répondit-il avec une nuance' do sarcasme. Et tout de môme 1 Avec le Lézard, il y a toujours quelque chose qui donne prise à la diffamation... elle en a le génie... un petit génie radoteur, absurde, et d'autant plus dangereux...

La jeune fille s'était glissée doucement vers la gauche. Il sourit.

— Oui, fuyez... Il faut fuir l'inconnu. Mais cependant écoutez encore ceci : vous pouvez compter sur moi, autant peut-être que sur Mme Combreuil, et je suis plus désintéressé qu'elle : mon idéal n'est pas dans l'autre monde, il est dans des créatures faites comme vous, qui ont droit h tout

ce que les hommes ont créé de plus beau et de meilleur, qui y ont droit autant et plus que les hommes de génie.

Il répéta son grand salut, et descendit les escaliers avec un petit sifflotement.

Elle trouva Latourne qui piétinait dans le petit salon. Il était pâle d'attente et de jalousie. Elle l'aimait ainsi. Pourvu que la jalousie ne fût pas excessive, elle la croyait utile à ses projets. Il ne fallait pas quil s'engourdit dans la sécurité ; pour que Jeanne réussit, de petites crises étaient indispensables.

— Vous êtes restée bien longtemps, chcvrota-t-il. Elle montra la pendule de la cheminée où un

vaulour écailleux mangeait le foie de Prométhée.

— Trois quarts d'heure à peine.

Il gémit ; il contempla avidement cette face charmante qu'il craignait toujours de perdre. Quand il ne l'avait pas vue depuis quelque temps, elle semblait avoir changé, elle était plus lointaine, presque étrange, et d'autant plus attirante.

— Qu'avez-vous bien pu vous direl grommelat-il avec dépit.

— Nous avons parlé de la vie éternelle, répondit Jeanne... de l'autre monde...

Il secoua la tête, indécis. Si un tel sujet apaisait sa jalousie, il redoublait ses craintes : Jeanne pouvait lui être enlevée par une croyance auss

bien que par un homme. Cependant il n'osa faire aucune observation. Il se borna à demander :

— Elle cherche à vous convertir?

— N'est-ce pas tout naturel ?

Il aperçut les brochures, il déchiffra même le titre de la première : la Beauté est la voie de V Eternité. Et il entrevit avec détresse la conversion de la petite.

— Nous avons aussi parlé de mon avenir, reprit-elle après une pause. Mme Gombreuil a besoin d'un secrétaire. . . trois ou quatre heures par jour. J'ai accepté l'emploi.

— Vous avez accepté!... Sans me prévenir!... Sans demander mon avis ! . . .

Il bégayait, il trébuchait ; les pleurs qui jaillissaient habituellement de son œil droit étaient plus gros et plus nombreux.

— N'était-il pas convenu que je travaillerais? fit-elle avec calme. Et pouvais-je trouver un emploi plus honorable, auprès d'une personne plus sûre? Si vous avez une raison pour refuser, je chercherai ailleurs.

— Pourquoi travailler ? s'exc'ama-t-il diin ton pleurnicheur. Est-ce que vous avez à vous plaindre?

— Nous avons déjà discuté cela. Il est bon pour vous comme pour moi que je sois en état de ni.' suffire. Je sais bien que vous avez promis de li.c

... ET l'amour ensuite 59

protéger... comme un père... mais je ne veux pas abuser...

Elle parlait avec patience, sachant qu'il fallait tout lui répéter comme à un enfant.

— Quatre heures chaque jour sans vous voir ! soupira-t-il.

Puis, la question d'argent le tourmentant ;

— Que gagnerez- vous ?

— Deux cents francs par mois.

— Mon Dieu 1... deux cents francs!

Le cœur du vieux s'emplit d'épouvante. Tant qu'il avait tout payé, il sentait son emprise. Maintenant Jeanne lui semblait libre ; elle pourrait vivre sans son appui, et même il soupçonna Mme Gombreuil de vouloir la lui ravir.

L*après-midi du même jour, ils se rendirent à la Jonction. Par le sentier des Saules, dans une pénombre douce, ils arrivèrent sur la petite plateforme devant laquelle se joignent l'Arve et le Pthône .

La rivière arrive en torrent, saturée de glaises, et se rue sur le beau fleuve de saphir et de turquoise. Les eaux, mères de vie, s'accouplent avec des rumeurs d'êtres. L'histoire obscure des origines se lève parmi leurs écumes, les rauques mouettes mêlent leurs hordes pâles aux trails d'encre des hirondelles^ pendant que deux rapaccs

aux ailes tranchantes planent sauvagement sous la nue argentine.

Le vieillard aimait ce lieu farouche. Une poésie confuse, que n'avait pu satisfaire sa vie trop active, remontait lentement des ténèbres de Tinconscient. Son àme ^tait rafraîchie. La jeunesse éternelle bruissait avec l'Arve et roulait avec le Rhône aux gouffres profonds. Il se souvenait do deux rivières qui s'unissaient ainsi, près de la petite ville où il avait grandi...

Jeanne considérait le paysage sans joie ni tristesse. Elle s'étonnait seulement les jours où les mouettes formaient des nuées plus nombieuscs, parfois impatientée par leurs cris grinçants.

Cet après-midi, des nuages, cachant les montagnes, se déchiquetaient par intervalles et laissaient entrevoir des cavernes fabuleuses. Lalouriie goûtait le charme de leurs métamorphoses. Pendant qu'il rêvassait, des visiteurs, surgissant sur la plate-forme, jetaient sur le confluent un regard inane, usaient inconsidérément de la parole ailéti, et, tout de suite, repartaient.

Un seul demeura. C'était un homme jeune et aux yeux fiévreux, aux pommettes roses, le teint aussi clair que Jeanne, mais avec un vague aspect de cire. Do stature haute, il était maigre, les mains osseuses, le cou creux ; un pardessus gris le protégeait contre la brise : en arrière, un larbin

... ET l'amour ensuite 61

ndturne tenait un deuxième pardessus, plus épais

Le jeune homme s'appuyait au parapet et regardait devant lui, fixement. C'était la troisième fois que Jeanne le rencontrait. Elle avait pu croire dobord qu'il venait pour le* confluent, mais elle savait maintenant qu'il venait pour elle.

L^-bas, sur la route, une automobile attendait, dont Jeanne avait constaté l'éclat et l'ciégance.

Elle songeait qu'il devait être aussi riche que Commènes ; aucun autre point de comparaison ne B'évoquait entre eux. L'un était entreprenant et l'autre, à coup sûr, timide ; l'aspect de Tun suggérait la passion combative, l'audace et le caprice ; l'autre donnait une impression de tendresse, de fidélité et de patience.

D où venait-il?

Elle ne lui avait entendu prononcer que peu de mots en français et en anglais. Elle ne savait pas au juste si les paroles dites en français avaient un accent : il parlait bas, la voix légèrement enrouée. Elle le soupçonnait d'être phtisique.

Plus flattée de sa poursuite que de toute autre, elle croyait sentir quelque chose d'intense et de durable ; d'autre part, elle ne redoutait aucun acte hàlif ou présomptueux. Mais, par sa constance méma^ ce pftSfftst j^QUVi^U àevft&k Vlû danger <

Comme elle méditait, Lalourne se tourna pour dire :

— Dans six ou sept sem.iines, nous pourrons aller dans la montagne, jusqu'à Zermatt, si le temps est très chaud. Peut-être jusqu'au Gornergrat.

Elle acquiesça d'un sourire, et, le vieillard s'étant remis à considérer les eaux, elle regarda involontairement le jeune homme. Il devint très rouge et toussa. La toux attira l'attention de Latourne. Lorsqu'ils s'en revinrent par le sentier des Saules il maugréa :

— C'est la troisième ou la quatrième fois que nous rencontrons cet individu par ici.

— Peut-être, dit-elle. Je crois qu'il était ici avant-hier.

— Vous l'avez donc remarqué ?

— A cause du domestique.

Ils prirent un tramway ; le vieillard n'abusait ni des fiacres ni des automobiles. Puis ils errèrent de la Fusterie au Molard. Elle eut l'impression d'être suivie et se retourna : le jeune homme et son larbin marchaient à trente pas derrière elle... Au tournant du Molard, il n'y avait plus que 1(3 domestique.

Elle rentra, préoccupée.

ÏX

Le surlendemain, plusieurs hôtes quittèrent la pension Vallerant. Jeanne vit descendre des malles dans le corridor ; presque en même temps, d'autres malles furent déchargées . Elle y fit à peine attention; elle échangea quelques mots avec Mme Gombreuil et accepta de commencer le lendemain son travail ; puis elle fit avec Latourne la promenade matinale. Quand ils rentrèrent, l'heure du déjeuner était proche.

Elle songea que tout allait bien et, pourtant, elle se sentit très lasse et presque découragée. Une pluie rude et froide tintait aux vitres. Le temps que Jeanne avait passé à Genève parut d'une longueur démesurée. Elle se vit éternellement condamnée à conduire ce vieillard, à manger à sa table^ à subir ses rabâchages... Pourquoi l'épouserait-il ? Quelle péripétie le mènerait à cette action suprême?... La vie fut semblable à cette ville et à ce lac embués par la pluie, à cet

horizon rouilleux qui avait mangé les montagnes... Elle descendit en silence, endolorie... Une vague de sang s'éleva de son cœur : tout au fond de la salle, elle venait de reconnaître l'homme do la Jonction.

Depuis quinze jours, Henri Fortaine attendait quelque chose. Il était de nature fervente et indécise ; la défiance des gens trop riches, enlreteuuo par une mère qui avait horriblement souffert do sa fortune, aggravait encore les défauts de ce jeune homme. De plus, il n'avait pas eu de chance en amour, parce qu'il se laissait trop facilement exploiter et qu'ensuite il n'éprouvait aucune joie. Parfois, il avait tenté do vivre une vie modeste, dans des milieux médiocres ; l'excès de sa timidité rendait ces tentatives illusoires. Il se dégoûtait recommençait à payer et retombait dans les mélancolies de l'homme qui, né pour des idylles très tendres, ne trouve que des complaisances matoises.

De surcroît, son activité connaissait la même incertitude et la môme méfiance que ses passions. Il possédait des dons multiples et fragmentaires : musicien, il composait de craintives mélodies; poète, il fabriquait des morceaux brefs, qu'il terminait rarement; prosateur, il avait publié un petit volume de contes pour lequel il n'avait voulu $>tty«r ftUQmA« r4«i«aiMl et dont as charme im s'élAit

.. ET l'amour ensuite 65

communiqué qu'à des inconnus, rares, qui n'écrivaient pas dans les revues.

Il avait des crises, des phobies, pendant lesquelles il fuyait toute espèce de gens, se prenait en pitié ou en horreur, souhaitait d'être indigent. Parfois, il ébauchait des œuvres charitables : bientôt il croyait s'apercevoir qu'on ne peut rien pour ceux-là seuls qui le méritent; ils sont cachés, et comme submergés par des hommes analogues à ceux qui chipent des emplois, frelatent des denrées alimentaires, rendent les honneurs grotesques et la gloire marécageuse. . .

Quand il aperçut Jeanne, à la Jonction, il venait de subir des crises dégradantes, compliquées par une congestion pulmonaire, dont la guérison avait été lente. Un véhément désir de renouveau n'émouv6dt pas seulement sa pensée, mais toute sa chair.

Il reçut, devant les eaux sauvages, un choc de beauté qui lui donna le délire. Pendant deux jours, il s'abîma dans ces rêves épuisants qui nous font craindre la perte définitive de tout bonheur. Parfois, il suffit de revoir la femme qui a provoqué ces fièvres pour qu'elles guérissent ; elles ont tellement embelli un vissige ou une structure que la réalité n'y résiste point. Mais la seconde impression fut supérieure à la première. C'est le privilège des teints parfaits de paraître plus beaux chaque fois qu'on les retrouve; ils doivent peu à l'heure

et à la lumière ; ils s'accommodent de tous les temps, tandis qu'une peau douteuse détruit en un moment Texal talion que des circonstances fav râbles avaient fait naître. . .

A la deuxième rencontre, le vent soufflait, des ombres vives alternaient avec des clairs de nuages, le teint de Jeanne eut les nuances subtiles de la perle, la grâce blanche et rose des églantines.De surcroit, il vit les yeux de face ; il lui sembla impossible de ne pas les revoir. Il les revit, pris d'un saisissement mystique, et, malgré sa timidité, il s'inscrivit parmi les hôtes des sœurs Vallerant.

Ce furent de grands jours, des jours de résurrection. La fable de l'amour, pourquoi il avait été créé, le remplissait de ses miracles et de sa terrible espérance. Il connaissait trop le prix d'une émotion supérieure pour ne pas vouloir épuiser celle-ci jusqu'au bout, quelle que dût en (Mrela fin, fût-ce la plus amère défaite.

D'abord, il ne chercha pas même à imagin une aventure. Il s'abandonna comme on s'abn donne à l'alcool ou à l'opium. Puis, ses sensations s'organisèrent. Il s'efforça de construire des projets afin d'avoir une ligne de conduite.

L'attitude de Jeanne rendait les projets difficile Elle était si parfaitement réservée que les pires observateurs, même le Lézard, né parvenaient pas

... ET l\mour ensuite 67

à lui reprocher une vétille. Jamais ses yeux ue se fixaient sur un homme ; elle ne révélait aucune coquetterie. Elle avait un soin délicat de ses mains et de ses cheveux, mais l'absence complète de poudre ou de fard suggérait une grande simplicité. La prévenance discrète, mais continue, qu'elle montrait envers son compagnon, lui attirait l'approbation des vieilles gens... Cependant, quelque chose d'équivoque se dégageait du couple.

Fortaine, qui n'était pas observateur par vocation mais que servaient sa méfiance et ses déboires, voyait bien que le vieil homme redoutait la curiosité et fuyait les avances des pensionnaires. De plus, sa jalousie éclatait par intervalles, tvahie par une pâleur soudaine et une sorte de grelottement. Enfin, il portait avec lui cette atmosphère trouble des vieillards qui ont eu des démêlés avec les entremetteuses et redoutent la police.

Henri fit faire une brève enquête par son domestique, homme mûr, sournois et cauteleux, qui connaissait la vie. Ce personnage, nommé Grégoire, interrogea les sœurs Vallerant : quoique ces dames fissent de la parole articulée un usage copieux, elles ne lui apprirent rien d'utile. Les domestiques de l'hôtel n'en savaient pas davan- 1 tage, bien que Tune d'elles prétendît avoir surpris t une petite dispute, qui montrait la jalousie du

vi» illard. Toutes avouèrent n'avoir entendu aucun propos suspect.

Fortaine remit à plus tard l'usage des agences policières. Il se borna à compléter les renseignements de Grégoire par ceux que lui apportèrent, spontanément, quelques bavardes, et surtout la baronne von Vierort. D'évidence, celle-ci accusait au petit bonheur et prodiguait des vices à Latourno au gré d'une imagination nourrie d'atrabilo.

En somme, rien. L'attitude du vieil homme pouvait s'expHquer par la défiance des créatur* séniles, aggravée par un amour qu'il cachait peutêtre à la jeune fille môme. Du côté de Mme Gombreuil, des éloges hyperboliques et un renseignement qui toucha le jeune homme : Jeanne travaillait.

Tout cela n'ouvrait aucune voie. Après qum jours d'attente, il se trouvait aussi loin d'un li que lors de la premiè-re rencontre, et il sembla! i totalement impossible de se rapprocher. Il n\ trevoyait qu'une tactique : entrer dans les bonn^ grâces d'Hélène Gombreuil. En principe, ri' n'était plus facile. L'occultiste répondait à toult les sympathies, pourvu qu'on n'eût pas, comniu le Lézard, une tète qui lui déplaisait. Seulement, H(3nri se heurta à l'antipathie du jeune Marcel. Quoique la passion de l'enfant fût iuflnimeut

... ET l'amour ensuite 69

pure, elle comportait de la jalousie. Marcel s'aperçut très vite, aussi vite que Saintonge et Stéphanie, de la prédilection de Fortaine. Par un instinct sûr, il s'en inquiéta, et il tremblait lorsqu'il voyait le jeune homme épier Jeanne. Comme il communiquait aisément ses répulsions à sa mère, Henri fut rélégué dans les ténèbres du dehors.

Il fut plus heureux auprès de Saintonge. Le quinquagénaire l'accueillitavec un mélange d'acrimonie et de bienveillance. Il aurait souffert si ce jeune homme avait surpris l'amour de Jeanne, mais il se plaisait à voir une agitation dont il approuvait le principe. Au reste, il montrait une préférence vive pour la compagnie des passionnés.

Hugues était le seul qui eût quelque idée précise de la mentalité de Jeanne. Le Lézard n'apercevait que des minuties, aussi incapable de s'élever aux ensembles qu'un insecte de voir à dislance. Hugues devinait la combativité et l'ambition de la jeune fille, il conjecturait que sa parenté avec Latourne était nulle ou extrêmement vague, il croyait être sûr qu'elle voulait devenir la femme du vieillard. Il devinait aussi que, une fois la richesse acquise, Jeanne ne serait ni dure ni âpre; il la croyait vertueuse par tempérament.

Il laissa venir Henri et ce fut lui qui, d'abord,

i quelques lueurs sur les origines et la fortune de son interlocuteur.

Un soir de mai, un de ces soirs où les crépuscules commencent à prolonger le jour en fournaises éclatantes, tous deux s étaient rendus au jardin ; ils marchaient à petits pas, s'arrfchint pour voir le reflet cuivreux dune nue dans le Léman, ou pour contempler le conclave des Alpes ; ils poursuivaient un rêve identique, mais usé et chagrin chez Hugues, plein de vie retentissante chez Fortaine.

Soudain, Hugues jeta sa cigarette et dit :

— L'aimez-vous comme elle mérite de l'être?

Sa voix était rude et jalouse.

Fortaine sursauta, indigné. Il n'avait fait aucune confidence à Saintonge et n'avait pas Tintention de lui en faire. Le ton et l'attitude du quinquagénaire le surprenaient comnae une agression. Il attendit, avant de répondre, que sa colère fût al ténu ée, puis il demanda avec froideur :

— Que voulez-vous dire ?

— Vous le savez, répondit flegmatiquement Hugues. .. Sinon, à quoi tendait votre requête?

Une bouffée de chaleur rosa les joues du jeune homme. Et, soudain, une émotion captivante fit place au mécontentement. Il désira savoir ce que savait l'autre. Gomme il était timide, il ne sut quoi dire et balbutia :

— Il est difficile de ne pas s'intéresser à cette jeune fille.

— Dites impossible. Tout homme qui n'est pas rabougri par Tàge ou halluciné par un autre

amour — et encore I — doit fatalement subir son influence, ou alors c'est une innommable brute... Quoique cette pension ne renferme guère que des laissés pour compte de la vie, la présence de Jeanne est un éblouissement. Moi qui n'ai jamais eu qu'une passion, et dont tous les actes, et surtout, hélas! les actes mauvais, sont dus aux femmes, moi qui me suis usé pour elles et qu'elles ont ruiné, à votre âge j'aurais franchi toutes les haies sociales pour l'amour de celle-ci... Je n'en ai connu aucune... aucune, qui fut aussi complètement charmante 1... D'ailleurs, pourquoi vous le cacherais-je ? Je l'aime.

— Vous l'aimez I ricana Henri, saisi d'une jalousie absurde.

— Je l'aime, oui !... Je l'aime comme un exilé aime sa patrie... comme un homme frappé d'aveuglement aime la lumière ! Je Taime comme la dernière fable de mon existence... Ahl ce qu'elle est pour moi î Quelle parole humaine pourrait le dire ?. .. Tous les songes, tous les voyages parmi le peuple magnifique de la femme, tous les espoirs aux coins des rues, aux détours des jardins, sur les rivages de la mer, dans les nuits d'été... toutes mes attentes éperdues, l'immense besoin inassouvi et que mille ans n'auraient pu assouvir 1... Quand je pense qu'un autre baisera ces lèvres féeriques, qu'une autre main que la mienne tiendra cette petite main ravissante... quand j'imagine celui qui

... ET l'amour ensuite 73

pourra rétreindre et faire une joie sans bornes avec cette chose misérable qu'est la vie !...

La voix furieuse, les yeux luisants dans le visage de niaslic, entre les paupières soufflées, Téloquence qui jaillissait de la poitrine vieillissante, troublèrent Fortaine. Il sentait la présence d'un grand passionné, et il ne songea plus à se défendre.

— Pourquoi me dites-vous cela ? demanda-t-il avec douceur.

— Pour le dire, murmura Saintonge, Parce qu'il y a une triste vertu dans la confidence — fîarce que toute réalisation m'est interdite, que j'étouffe. .. et encore parce qu'il n y a que vous ici à qui je puisse le dire... Les autres mâles sont de sordides imbéciles... Et enfin, mon Dieu, parce que vous l'aimez, que je suis jaloux et que ma jalousie est impuissante !

Il fit un geste farouche et se tourna vers les montagnes. Il haletait, il était comme ces vieux pur-sang qui s'indignent de ne plus pouvoir galoper sur la plaine. Pendant une minute, il reprit haleine, les yeux fixés sur le Salève. Puis, avec une sorte de calme désespéré :

— Je veux aussi qu'elle réussisse ! Je verrais un ennemi personnel dans celui qui la séduirait pour Tabandonner ensuite... je haïrais quiconque se mettrait stupidement sur son chemin. Quand la nature crée de telles femmes, il faut qu'elles rem-

plissent leurs destinées. Il serait abject que cette jeune fille ne parvînt pas à son rang.

— Quel rang ?

— La richesse...

Le Lézard montra parmi les arbres sa silhouette frétillante ; on aperçut la baronne vou Vierorl empêtrée dans des couvertures vertes. Toussant avec furie, elle s appuyait au bras de sa femme de chambre, qu'elle pinçait par intermittences, avec un sifflement féroce. Deux quadragénaires hilares passèrent, dont Tun tenait une pipe et l'autre un cigare helvétique qui puait désespérément. Celait un beau soir de lacs et de montagnes ; une bris<' tendre coulait sur les ramures, qui apportait lliistoire émouvante des forôts, des vais perdus, des jeunes pâturages..,

— Il lui suffirait donc d'être riche? demanda anxieusement Henri.

— Non ! Elle ne serait pas heureuse. Si vous étiez un observateur, — mais vous ne Têtes pas... vous no le serez jamais,., il y aura toujours une buée entre vous et les autres, — si vous étiez un observateur, vous auriez déjà reconnu un être de di.scipline, une créature qui ne supporterait aisément aucune d(5chéance. Elle veut sa place. Elle doil ravoir.

— Elle est donc pauvret

— Oui.

... ET l'amour ensuite 75

— El le vieillard 1

— Il lui laissera peut-être sa fortune . Rien n'est moins sûr.

— Mais comment savez-vous tout ça ? fit l'autre avec une soudaine défiance.

— Gomme vous ne le sauriez pas, même en interrogeant tout le monde ! Gomme le loup connaît la trace de la biche, comme le ramier connaît sa route à travers l'étendue. J'ai le flair et l'expérience : au reste, l'un ne va pas sans l'autre !

— Si elle ne compte pas sur lui, que veut-elle? Un sourire plein d'amertume et de sarcasme erra

sur les lèvres de Hugues :

— Elle veut réussir, et elle n'a qu'une voie.

— Laquelle 1

— Sa beauté !

— Elle veut donc la vendre I s'exclama Fortaine avec un dépit mêlé d'espérance.

— La vendre ! fit Saintonge, en haussant les épaules. L'échanger plutôt. Groyez-vous que votre fortune vaut sa beauté ?

— Non, mais à mon âge est-il possible que je ne veuille pas être aimé pour autre chose que ma fortune?

— J'attendais cette niaiserie. Alors, vous croyez qu'une fille comme elle, pleinement consciente de sa valeur, pourrait vous aimer à la manière de Mimi Pinson?.

— C'est peut-ôtre une niaiserie, mais je veux ôtre aimé pour moi-môme !

— Eh bien ! ou je me trompe incommensura])îement, ou vous avez plus de chance d'être aimé pour vous-même par celle-là que par cent autres, si vous ne séparez pas la fortune de l'homme. A votre place, je n'aurais qu'un but : l'épouser...

— Et si elle no m'aimait pas ?

— Le divorce. Mettons que cela vous coule un demi-million. Elle vaut vingt fois davautage.

Les mâchoires de Forlaine se contractèrent. Plus forte, plus fiévreuse, la défiance était revenue. Il avait cru discerner naguère une sincérité fervente dans les paroles de son compagnon, mais les dernières parurent équivoques. Un flot de souvenirs monta, tous ces pièges que les êtres qui vivent de l'amour dressent autour de l'homme riche. Il craignit une complicité entre Sainlonge et la jeune fille...

— Peut-être ! fit-il d'un ton vague.

Hugues sentit la réticence. Son rire s'éleva, goguenard, agaçant et douloureux :

— Oui, méfiez- vous, dit-il. Cela vaut mieux après tout. Vous n'avez pas la clairvoyance qui vous permettrait de vous fier h moi. Il vous faut du temps... Un conseil, pourtant: ne tentez pas de la séduire... Vous n'arriveriez à rien, et, de plus, vous me trouveriez sur votre route I

... ET l'amour ensuite 77

— Je crois bien que vous me menacez ? fit Henri.

— Vous pouvez en être sur ! riposta froidement l'autre.

Aucun des deux n'avait de colère. Et même Hugues ayant tendu la main, Fontaine la serra avec une manière de bonne grâce.

Le soir n'était pas venu encore. Le long crépuscule s'élevait en fournaise, sur les cimes. Et Mme de Combreuil avait entraîné Jeanne dans le jardin. On voyait, derrière une vitre de la véranda, la silhouette pauvre et la face éculée de Latourne. Mme Combreuil parlait des pays de l'âme. La petite écoutait ces histoires mystiques avec un étonnement paisible. Elle avait cru d'abord qu'Hélène allait lui révéler des choses vérifiables. Puis, positive el réaUste par toutes ses fibres, elle avait perçu que les mystères demeuraient des mystères, ou plutôt qu'ils s'aggravaient. Tout se passait en promesses, en exaltations qui précisaient l'impuissance humaine.

Une vieille dame Barneval arrêta la discoureuse et lui demanda un renseignement. Jeanne fit quelques pas, seule ; au détour du chemin, derrière un massif, elle vit Fortaine.

Dans la lueur décroissante, il semblait plus grand, plus pâle et plus énigmalique. Elle eut un petit tremblement. Elle savait qu il allait lui parler,

et elle savait aussi que c'était nécessaire... Quand elle eut fait quelques pas encore, elle devint invisible pour Latourne... Henri Fortaine était près d'elle.

Ils échangèrent un regard furtif, puis Jeanne fit mine de continuer sa route. Alors, d'une voix que l'émotion faisait ressembler à une voix de rêve, il bégaya :

— Mademoiselle... je...

Il savait parfaitement qu'il n'avait rien de direct à dire et qu'il ne devait pas le tenter, mais une force obscure le portait à chercher le mot rare et décisif qiie les amoureux n'ont jamais découvert. Il hésita une seconde, puis, avec désespoir, il balbutia :

— Quelle belle soirée I

— Très belle ! répondit la petite avec sang-froid. Elle était anxieuse cependant. Une confiance

intuitive la guidait, mais dont elle pressentait les pièges. Aucune péripétie n'était possible si un rival ne se dressait pas sur la route de Latourne, et il fallait absolument une péripétie. Le risque qu'elle avait fui avec tant de soin jusqu'alors

«i<vait enfin être accepté Le même sens des réalités qui lui avait fait éviter Commènes lui faisait ûcoiit«?r celui-ci.

— C'est déjà un soir d'été, reprit-il.

— L'été est tout proche...

— C'est la saison que je préfère, continua-t-il avec une mine funèbre.

— Pas au mois de juillet !

— Peut-être, chevrota-t-il, et cependant, dans la montagne, c'est merveilleux, il n y a plus que dès fleurs.

— Je ne suis jamais allée dans la montagne.

— Quel dommage ! soupira-t-il.

On entendit la vieille iMme Barneval qui disait bonsoir à Hélène. Henri hésita, puis, comme Jeanne se tournait à demi, il ôta son chapeau et continua son chemin. Jeanne se demanda si c'était bien ainsi, si elle avait été exactement comme il le fallait... Elle ne trouva rien à reprendre. Ils s'étaient parlé, et leurs paroles n'avaient aucune signification — ce qui était conforme au programme. Elle avait souri — à peine — et il emportait tout juste la sensation indécise mais non décourageante que voulait la situation...

— Oh ! ma chère fille, voyez ce nua^^v. . . . a Mme Combreuil d'un air d'extase. Avec quel art la beauté y est répandue. Ne croyez pas ces aveugles qui parlent de vibrations et de réfrac-

... ET l'amour ensuite 81

lions. Ce ne sont là que des signes ! Il y a une volonté dans chaque atome, il y a une conscience dans chaque teinte.

Henri Fortaine promenait dans les sentes une agitation incoercible. Il emportait l'image et la voix de Jeanne, il essayait de ressaisir \ous les détails de l'insignifiante entrevue. Alternativement une rougeur craintive et une pâleur pas-

onnée couvraient son visage. Il avait le sentiment u avoir été un intolérable idiot^ et, toutefois, une espérance imprécise, comme les Alpes perdues au fond du firmament, s'élevait dans son crâne.

Il se heurta presque à Hilda, qui remontait vers la pension, appuyée au bras de la mélancolique femme de chambre.

— Avez -vous vu ce chat ? cria la baronne en outrant, sous un troène, une petite silhouette

d Erèbe où semblaient incrustés deux gros vers luisants... Il cherche les merles... il cherche les ramiers. . . Oh ! comme je voudrais être un homme. . . j'irais prendre mon fusil.

Elle s'interrompit pour tousser; elle gémissait

Ire ses quintes :

— Vous aussi, vous toussez, monsieur de Foriue ; ne croyez pas que ce n'est pas dangereux...

st dangereux ! Vous êtes atteint !... Faites-moi piaidir... ramassez cette pierre «t jetez-la a cette \S\

Henri ramassa le caillou et le lança dans la direction du chat. La petite panthère noire poussa un miaulement aigu et bondit parmi les herbes.

— Il en tient ! glapit frénétiquement Hilda. Les Français sont adroits et galants... Quel dommage qu'ils ne sachent pas se défendre I

Fortaine écoutait cette vieille femme avec indulgence : elle montrait de la sympathie pour Jeanne.

— Vous croyez qu'ils ne savent pas se défendre? La baronne demeura un instant sans haleine,

épuisée par la toux. Puis elle ricana d'une manière bizarre, en crachotant :

n a tout pour plaire, Il n'a rien s'il ne digère.

— C'est votre colossal Voltaire qui l'a écrit. Le Français a tout pour plaire, mais il ne digère pa c'est-à dire il ne réfléchit pas. Vous ne savez donc pas que vous êtes dans les griffes de l'Allemagne... que tout est toisé, compté et vérifié. Et au lieu de vous défendre, qu'est-ce que vous faites ? Vous vous laissez diriger par des voyous. Mon mari me disait : « Ah ! cher ange, ces Français, ils se passent eux-mêmes le chanvre autour du cou 1 »

Une quinte la courba sur sa canne et violaça les farines plaquées sur son visage. Elle enfonça ses ongles dans le triceps de la femme de chambre, s'apaisa, recracha et reprit :

— Dites-moi, monsieur de For laine votre peuple

est le plus malin de la terre, le plus élégant, le plus raffiné, le plus délicat... comment est-il possible qu'il se laisse gouverner par des voyous ?

La véranda était proche ; quelques ampoules y mêlaient leurs lueurs violettes aux feux mourants du crépuscule ; on voyait Jeanne assise auprès du vieux Latourne ; le cœur d'Henri bondit comme un fauve. Et la face monstrueuse de la baronne grimaça :

— Le voyez-vous, l'ignoble satyre! grogna- 1 elle. Pire que ce W agner I . . . Il a arraché cette enfant h sa famille... Elle est si charmante, monsieur de Fortaine. Vous l'aimez, n'est-ce pas ? Eh bien, enlevez-la... séduisez-la... tout vaudra mieux que de la laisser aux mains de ce bandit 1

Il écoutait en frémissant ces paroles incohérentes. Malgré lui, elles évoquaient des choses affreuses qui le remplissaient de rage.

— Tout 1 Tout ! grinçait Hilda. La bave du crapaud... l'odeur du putois... Qu'au moins elle ait un amour jeune et frais 1 Mais lui, rien que de respirer près d'elle, il la pourrit 1

Elle leva sa canne du môme air satanique dont elle la levait contre les chats. Puis elle cria à sa servante :

— Allons ! sortez-moi de ce brouillard . . . Vous ne savez donc rien faire ni rien prévoir, fille de cordonnier !

Honrî demeura seul, dans une indécision vertigineuse. Parce qu'il avait parlé à la jeune fille, la vague pension semblait un palais d'enchanteur. Toutes les fables se levaient, qui sont en nous comme des êtres et qui déforment chaque parcelle de la réalité... Il n'osa pas entrer dans la véranda ; il lui semblait que tout le monde verrait à travers son crâne comme à travers une vitre; il se dirigea vers la poterne du fond, qui donnait sur la rue. En route, il rencontra le Lézard qui frétillait dans la lumière brune; les yeux circulaires phosphoraient. Quoique Fortaine lui battit froid, Stéphanie persévérait à lui faire des mines engageantes... Ce soir, malgré les précautions de Jeanne, elle avait surpris la courte entrevue. Une fièvre de curiosité ardait sa chair coriace.

Elle salua, arrêtée au milieu de la sente, et, comme il répoiulait :

— Le lac moule, remarqua- t-elle h tout hasard. Partout les glaciers dégèlent. Il y aura des accidents dans la montagne.

— Croyez-vous ? répondit le jeune homme.

Il avait d'abord fait un mouvement do biais pour s'enfuir. Puis une tentation obscure lui était venue d'écouter cette créature malfaisante.

— * l] n'y a rien de plus dangereux que Jes étés

pr^aPOJiMi fit U4llv«mi&t U LlMM^t . i tout toodi, poU

... ET l\mour EÎ^SUITÊ 85

tout sèche, avec des retours de froid qui glacent les vaches et les hommes.

Elle eut un petit rire rauque comme Je miaulement d'une vieille chatte et demanda :

— Etes-vous content de vdtre séjour à Genève ? La pension doit vous sembler triste..

— Elle est tranquille.

— Oh ! non, chuchota mystérieusement la vieille fille ; c'est effrayant ce qui s'y passe. C'est plein de drames. Il y a ici des gens qui dînent à la même table et qui se donneraient de la strychnine. Si je savais écrire, j'en ferais dix romans. Et les fous !... Il y a vingt fous 1

Elle guetta méchamment les vitres claires.

— Voyez ce pauvre vieux... La petite coquine n'en laissera pas une miette !...

La face de Fortaine devint sombre. Il regarda le Lézard avec dégoût.

— Vous la connaissez donc ?

Stéphanie leva ses mains écailleuses.

— J 'ai des yeux 1

Elle ne tenait pas à insister; son système était de procéder d'abord par petites piqûres.

— Je n'ai pas voulu vous faire de la peine, ditelle avec un air de regret. Chacun a ses défauts, moi je suis trop sincère.

Elle s'éclipsait, elle se noyait d^s les pénombres. Il demeurait sombre, il respirait mal, comme

dans la haute montagne ; et il se sauva au bord du lac.

G était déjà le soir, et toutefois on voyait encore à grande distance. Un steamer accourait dans une nuée de mouettes. Les cygnes flottaient; Véga, Cappella, Arcturus tremblotaient dans l'incommensurable.

Une impatieace intolérable s'empara de Fortaine. Il lui sembla que tout ce qu'il avait fait jusqu'alors dans la vie était mesquin, baroque et inutile. Un bonheur extraordinaire s'étalait devant lui, qu'il fallait saisir vite ou perdre à jamais, et des obstacles sans nombre barraient la route, plus irritants d'être impondérables. Le vieux Latourne l'emplissait de haine, les contradictions de son propre cœur le faisaient soupirer de détresse. — 11 faut. . . il faut que je lui reparle I L'heure noire était venue. On n'apercevait plus les barques perdues au large, mais les lunes électriques dardaient leurs rais durs sur le port et sur les ilôts neigeux des Cygnes . Fontaine se remémorait, au hasard des réflexes, les propos de Saintonge, de Hilda et du Lézard. Auxquels croire? Tantôt, il n'apercevait que cette grâce étincelante, dont le vieux Priam disait : « Il est juste que les héros meurent pour une telle femme » ; tantôt, il

songeait à l'atmosphère impure qui émanait du vieux homme... Alors, l'idée que le déchu épouserait la petite lui devenait odieuse; mais il ii l'en aimait et ne l'en désirait que davantage, euivi de la ferveur aveugle qui précipite les cerfs daiis la futaie automnale.

Par intervalles, une grande douceur passait, qui était aussi une espérance. Il croyait alors aux affirmations de Hugues, il imaginait Jeanne aus^^i pure que la lumière de ses yeux et la pulpe de ses joues...

L'heure sonna à quelque horloge prochaine ; IIiMiri se souvint qu'il avait une visite à faire, à l'hôlel de Russie.

Il y trouva, au premier étage, dans un salon où des lys en gerbes jetaient leurs lueurs candides une dame de quarante-trois ans, à qui les lampe» tamisées donnaient un air de jeunesse. Ses yeux étroits et longs, finement bridés, avaient un charni; languide. La bouche était rouge de fard, les joue veloutées de pâte et de poudre. L'art du masseu et du médecin, l'hygiène, le régime et rexcrcic conservaient au corps les privilèges de la grâce : c'était encore un beau fruit de l'arbre de tentation. Henri la connaissait bien, pour l'avoir vue millo fois durant son enfance et son adolescence, mais il la connaissait mal pour ne s'être pas enquis de ses aventures. Ces aventures étaient récentes.

... KT l'amour ensuite 89

Pondant son mariage, Louise de Guermaiido n'avait aimé que son mari légitime, un militaire à la façon de Galliffet. Son veuvage même fot d'abord vertueux. Mais depuis six ans, il s'était fait un éveil, plus redoutable par l'approche de la vieillesse et la peur de la mort. Elle se hâtait de goûter à tout ce que bientôt elle ne goûterait jamais plus. Il n'en savait rien. Il ne voyait qu'une amie qui était presque une tante et auprès de laquelle, jadis, il éprouvait ces joies innocemment frelatées que les petits garçons ressentent auprès des hôtesses séduisantes de leurs familles.

Il la trouva enveloppée d'une lumière de perle, assise sur un divan très large, et qui rêvassait. IJiiG fenêtre était entr'ouverte. Un souffle entrait, qui avait frôlé les prairies, les emblaves et les eaux. Elie se souleva, elle lui tendit sa petite main fondante, où il posa une lèvre excessivement distraite. Puis elle dit:

— J'ai songea toiàPise... et encore à Bologne.., ïn ne te souviens sûrement pas que tu y es alio quand tu avais dix ans.

— Je m'en souviens.

— Tant mieux! Les souvenirs ont ceci de cnoquant qu'ils ne se rencontrent guère... et cela lait trop douter de leur réalité. Aimes-tu les souveuiis ? soupira-t-elle.

— Pas encore I

— C'est vrai. Pas encore;. Quelle chance! Ou ne les aime que quand lout devient irréparable...

Elle lepiait à travers ses cils qui, à cause de sa myopie, se rejoignaient souvent.

— Que fais-tu ici?

— Je ne sais pas. J'y suis venu par hasard... et je reste, par hasard aussi.

Elle remarqua qu'il devenait un peu rouge ; elle en éprouva une sorte d'inquiétude.

— Tu ne t'ennuies pas?

— Non.

— Moi, je m'ennuie... je m'ennuie 1 fit-elle avec une nonchalance attristée. Oh! épouvautablement...

Ce n'était pas exact. Elle endurait beaucoup plus d'impatience que d'ennui. Il n'était rien arrivé ni à Pise, ni à Florence, ni à Venise. Les quelques aventures qui s'étaient offertes avaient mauvaise façon et comme une odeur croupie. Elle n'en avait voulu aucune. De découragement, elle retournait en France.

Dans le soir trop beau, dans l'haleine d'été, si capiteuse quand elle arrive trop lût, elle considérait ce jeune homme donleJle revoyait la silhouette d'enfant. Il se troublait lorsqu'il se réfugiait auprès d'elle. Amoureuse de Guermande, et fidèle par vocation, elle aimait pourtant que sa beauté jetât autour d'elle le sel charmant de la séduction...

... ET L'amour ensuite 91

Plus tard, adolescent aux articulations craquantes, et d'une gaucherie farouche, plus troublé encore, il n'osait plus approcher. Elle ne l'encourageait pas. Puis, un hiatus. Ils se rencontraient plus rarement ; il respectait la grande amie de naguère...

— Je voyage comme on fuit! reprenait-elle. Je suis éternellement poursuivie . . .

Elle l'a fait asseoir auprès d'elle. Elle se gorge de souvenirs et devant elle entrevoit le trou noir de la vieillesse. Ce cou qui tient encore, ce visage qui dessine une ligne grasse, mais précise, demain crouleront en plis, en fanons, en bajoues.

— Par quoi êtes- vous poursuivie? dit -il, machinal.

— Par la mort !

Elle a parlé d'une voix rauque et lointaine. Il tressaille. Il sent la chaîne du temps, l'horrible galop des existences, et cet amour qui lui dessèche le sang monte de toutes ses fibres, comme un vent calciné d'Afrique.

— Et toi, chuchote- t-elle, es-tu heureux?

Ces mots déchaînent la confidence. Il balbutie, il livre sa fièvre ; peu à peu, orienté par des questions ingénieuses, il dit aussi ses craintes, ses doutes, la peur d'être dupe. Elle écoute, le coeur battant à grandes ondes, elle se rapproche.

— Je t'aiderai, cher petit... j'irai voir... je te donnerai mon conseil... et bien loyal, je le jure.

Un silence. Elle est pâle, elle respire vite, et Inî, il sent le besoin d'une péripétie qui calme un instant sa peine et ses vœux... Il ne comprend pas, cependant, si la petite main fondante, par mcgarde, n'était retombée sur la sienne...

— Ah ! gémit Louise . . . que tout est bref ! . . .

Il a compris. Et il lui suffit d'allonger le bras. Colle qui faisait trembler le petit garçon, celle qui terrifiait le lycéen, est contre sa poitrine. Il suffit d'abaisser ses lèvres sur ces lèvres teintes au raisin, il suffit d'étreindre la taille flexible, et le plus ancien de ses rêves s'accomplit dans l'odeur dc;. lys et de la brise...

Quand ils se redressent, elle songe, ironique cl tendre : « Peut-être lui ai-je donné le meilleur do tous les conseils 1 »

Cette aventure changea pendant quelques jours le cours des idées de Forlaine. Il s'en allait avec Mme de Guermande le long des sites ou au fil des eaux; il payait, avec une teinte de mélancolie, le tribut dû à cette amie mûrissante. Subtile, commode, discrète, elle s'abstenait des gestes de fillcllo et des petits rires, dont les plus intelligentes ne savent pas se défaire. Résignée par surcroit, elle était résolue à tout finir avant qu'il fût las d'elle...

Pour tant de raisons, l'idylle fut savon rouse. Sentant qu'on ne lui imposait aucun lien, il goûta les

escv^pades en compagnie de cette femme qui gardait, parmiles cosmopolites pesantes ou criardes^ i'él'gance nuancée de sa race. Il put même croire qu'elle l'aiderait à prendre la résolution de fuir. Mais cette illusion fut courte. Au retour des excursions, la beauté de Jeanne était un recommencement du monde. La chanson argentée de la jeunesse s'élevait à sa vue. Il comparait les joues teintes par la nature aux joues enrichies par l'art du parfumeur, et les contours frais aux muselés gras, qui allaient fléchir.

L'amour rebondissait comme les mésanges dans la futaie. Et cependant, il y avait autre chose. Parce que Louise lui avait fait l'aventure facile, il lui venait plus de confiance en soi-même. Il trouvait les conseils de Saintonge presque baroques; et, bien entendu, il était résolu à de grands sacrifices d'argent...

Louise voyait avec amertume s'amincir les fils do ridylle; trop fine pour résister, elle dit, un iiiatin qu'ils allaient à Glarens :

— Il est temps que je la voie...

Il voulut protester; elle lui mit la main sur le [• iiguet :

— Je suis accoutumée à l'inévitable, cher petit ! . . . lII c'est très doux ainsi, tout de même...

Le lendemain j elle prenait un© chambre chc?

bès qu'elle vit Jeanne, Mme de Giicrmandc comprit la passion de Forlaine. Son œil de femme et de mondaine chercha ardemment les tares. La petite ne révéla que des défauts menus d'atlitudes, tous provisoires. Louise devina sans grande peine que cette enfant n'avait aucune candeur, que son sens des réalités dépassait de loin son âge. Elle ne semblait pas dépravée, ni môme perverse. A des signes légers, et toutefois caractéristiques, on la pressentait vierge. Mais il parut évident qu'elle était calculatrice, résolue à vaincre la pauvreté par le seul moyen de sa séduction, et qu'elle avait fui avec Latourne dans des circonstances équivoques.

Quant au vieillard, Mme de Guermande n'eut aucune peine à reconnaître en lui une de ces épavespassionnéesqui, jusqu'à leur dernier souffle^ B'acharnent à l'illusion. De ces êtres, il avait toutes

les manies, tous les stigmates, toute la pénible défiance.

L'enquête de la jeune femme fut ensemble jalouse et impartiale. Si elle eut tendance à exagérer le côté malsain de l'affaire, elle n'alla pas jusqu'à la déformation. Les renseignements qu'elle recueillit auprès des pensionnaires furent tous indirects. Le Lézard, la baronne et Mme de Gombreuil avaient leur conviction faite et s'y tenaient opiniâtrement. Cependant, Hilda donna sur le vieux, et Stéphanie sur la jeune fille, quelques détails caractéristiques. Toutes deux avaient l'oreille fine et Tœil alerte. Quant à Mme de Gombreuil, elle ne pouvait, par destination, que transformer la réalité en fable...

Un seul des pensionnaires, Louise en fut rapidement convaincue, devait avoir assemblé des observations essentielles. Elle chercha à le « déclencher )) ; mais elle sentit avec dépit que Saintonge ne disait exactement que ce qu'il voulait dire. Elle chercha aussi à se renseigner parle commérage des femmes de chambre. C'est un moyen dont elle avait naturellement horreur ; elle le jugea licite devant le péril que courait Fortaine et l'allure louche du couple. En somme, les recherches ne livraient rien de décisif.

Jeanne perçut dès le premier jour quelle force nouvelle et terrible venait de surgir, et sentit la

fragilité de son aventure. Combien facilement une femme résolue détruirait ces trames légères où elle comptait prendre le destin au piège ! Sa nuit fut affreuse. Elle essayait de deviner Tadversaire; elle cherchait des armes et n'en trouvait point. Sa faiblesse d'adolescente, la dérisoire faiblesse du vieux, parurent plus effrayantes que cô premier soir où elle avait débarqué dans la ville inconnue. Quoiqu'elle eût une imagination logique, peu encline à l'hyperbole, elle s'exagéra la puissance de la nouvelle venue. Il sembla que, d'u;. geste, Mme de Guermande mettrait en mouvement ces mystérieuses puissances sociales dont la moindre l'écraserait sans peine jusqu'à ce qu'elle fût en état dé les braver toutes. Comme pour un nageur entraîné vers le rapide, le sauvetage dépendrait d'une branche, dune racine, d'une pointe de roc...

Tout plan était vain. Il aurait fallu une alliée ou un allié sûr. Hélène, si forte contre des pen- .<i<>nnaircs en somme indifférents, ne pouvait servir à rien contre une vraie adversaire...

a Je suis seule... seule... » songea-t-elle.

Elle s'endormit d'un sommeil de catastrophe.

Au malin, tandis qu'elle se rendait auprès de Mme Combreuil, elle vit Saintonge qui l'attendait. 11 s'assura que le couloir était vide et dit à ' ' '^ bub&e t

... ET l'amour ensuite 97

— Prenez garde à tout ce que vous direz... chez vous!

Elle le regarda avec une sorte d'attendrissement. Il lui inspirait confiance. Peu à peu, elle s'était accoutumée à lui ; elle sentait une sympathie étrange, jalouse et sûre.

— Je n'ai rien à cacher! répondit-elle.

Il la considéra avec douceur ; il lui fut agréable de recevoir cette réponse, qui était précisément celle qu'il avait attendue.

— J'en étais certain, fit-il, mais il faut prendre garde que nos paroles peuvent être à double sens...

Il sourit, du bout de la lèvre, d'un air lointain, amer, mélancolique :

— Je tiens à vous redire que vous pouvez compter sur moi. .. entièrement.

Une serrure grinça, une porte s'ouvrit lentement: Hugues était déjà près de l'escalier. Il alla au jardin, pour émietter du pain aux moineaux et aux pigeons . De petits corps fauves se pressaient sur la sente; quelques bestioles, avec des battements de pennes, venaient cueillir les miettes au bout des longs doigts osseux.

Henri Fortaine surgit et salua le quinquagénaire :

— Chose sinistre que la confiance I grommela celui-ci . Voyez ces pigeons désignés pour un égor-

geraent prochain I Comme nous ils se fient anx êtres et aux choses qui ne font pas le geste de la menace... Et pourtant, sans la dérisoire confiance, toute la vie... la vie des plus humbles vermine> serait impossible 1

Il acheva de jeter son pain, puis, tournant vers le jeune homme son visage goguenard :

— Vous croyez-vous le maître de Theure? grommela-t-il...

Il eut son rire bref et dur, il ajouta, tandis qu'un moineau se posait sur sa main étendue:

— L'été vient 1... Les hôtes vont partir pour la montagne!

Il y avait en Hugues un pouvoir bizarre de susciter l'inquiétude, auquel Henri était très sensible. Cent images désolantes se levèrent; déjà, il voyait le vieux emmenant Jeanne dans quelque village lointain où il serait presque impossible de la revoir sans éveiller toutes les méfiances. Irrésolu, il se dirigea vers la poterne du fond, revint sur ses pas et alla trouver Louise.

Elle terminait sa toilette ; la femme de chambre disposait quelques épingles dans la chevelure; Mme de Guermaude tourna vers Fortaine un visage rafraîchi. Dans la demi-ombre propice, on ne voyait que ses grAces. Un parfum mélangé, qu'elle dosait elle-même, flottait autour d'elle: c'était le môme n"" r.Av^p.mîi i^^iic Iq petit garçon,

quand il se réfugiait auprès de la visiteuse enivrante. Malgré son anxiété, il ne put le respirer sans revivre une minute du passé fabuleux. Et venu plein d'impatience, un attendrissement voluptueux souleva sa poitrine. Louise était trop vigilante pour ne pas s'en aviser. Experte dans Tart des souvenirs, elle fredonna d'une voix voilée, qui semblait venir de loin ;

Tes doux baisers sont des oiseaux Qui voltigent, fous, sur mes lèvres.

Les cils de Fortaine se mouillèrent. Il revit la profonde pelouse des Liserons, et l'hôtesse charmante qui chantait ce même air, sur la terrasse, tandis que le petit garçon s'arrêtait, éperdu...

— Te souviens-iu?murmura-t-elle.

La femme de chambre était sortie. Il prit Louise dans ses bras; leurs lèvres se trouvèrent; il était plein de gratitude et elle, doucement, savourait une joie immense qui allait mourir... Pendant dix minutes, il oublia Jeanne .

Puis lombre revint; Louise vit le souci qui crispait les sourcils de son amant. Elle soupira tout bas, sans qu'il s'en aperçût, et dit avec quelque brusquerie:

— Je ne t'ai pas encore parlé de mon enquête. Elle le vit pâlir, ce qui la fit pâlir aussi.

— Elle n'avance p^s» reprit-elle. Personne ne

sait rien sur le vieillard ni sur la jeune fille. Je n'ai entendu que des hypothèses, et moi-môme, je n'ai encore que des impressions... Pourtant il paraît certain que le vieillard est vicieux et qu'il a enlevé cette enfant aux siens... L'a-t-il fait ilL gaiement? A-t-il arraché l'assentiment de la famille?... Je ne sais pas encore.

— Ne sont-ils pas parents? demanda-t-il avec agitation.

— C'est possible... mais je ne le crois pas,

— Alors... elle serait...

Un tremblement s'empara de Fortaine; la jalousie lui rongea les entrailles

— Je l'ai cru un moment, reprit Mme de Guermande.Je ne le crois plus... J'ignore comment elle a pu s'arranger, mais il me semble qu'elle tient son compagnon à distance. Quelques propos rapportés par les femmes de chambre — qui ont naturellement écouté aux portes — sont plul^' décisifs .

Il respira ; un moment, la joie du soupçon di sipé fut si violente que son visage eut une sorU' de resplendissement

— Je la crois donc pure, poursuivit Louise. . . mais extraordinairenient précoce comme expérience de la vie, comme volonté, comme ruse. Qu'elle veuille parvenir, c'est l'évidence môme... Comme elle n'a d'autre moyen que sa beauté, sur quoi

... ET l'amour ensuite 101

veux-tu qu'elle compte? Et puisqu'elle a fui avec Latourne, son but actuel semble clair: elle veut qu'il l'épouse!...

— C'est infect ! cria Henri.

— Non... ce n'est pas absolument infect. Soyons justes envers la vie. Il est affreux, quand on est si jolie, de demeurer pauvre.

Mille paroles passent en eux qu'ils ne diront point. Elle croit qu'il est indigné contre Jeanne, alors qu'il songe à l'indignité de Latourne.

Après un silence, elle reprend:

— Une chambre était libre à côté de leur appartement. Je l'ai retenue. Situ veux savoir... peutêtre sauras-tu .

Il rougit ardemment :

— Oui, dit-elle, c'est dur... Mais le cas est si exceptionnel!...

Après avoir retiré lo lit, on avait transformé la chambre en cabinet de travail. Sur une table ovale s'étalaient des livres, des revues, du papier. Quand Henri Ferlai ne pénétra dans la pièce, il éprouva une sorte de soulagement à la vue do cette mise e sjène. Très sensible à l'apparence des choses, il se figura presque qu'il venait lî^ pour lire et pour écrire. Il s'assit devant la table, où il ouvrit un des volumes, qui se trouva être Rainuntcho, de Loti. Il aimait ce récit où Tamour des êtres et des choses revêt une si ardente mélancolie, et il relut une soixantaine de pages.

Au passage où il est dit ; f . . . Une grAce distinguée et fière se dégageait de toute sa petite personne encore si mystérieuse », Henri fut saisi d'une palpitation et ne put continuer. Les grands rôves planèrent comme des aigles. Le mystère qui était autour de Jeanne, le mystère de sa beaul« le mystère charmant de sa démarche furent les

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seules choses qui valaient de vivre — du moins ce soir. Il ensevelit son visage dans ses mains... C'est alors qu'il entendit parler dans la chambre voisine. Les voix étaient basses ; il ne saisissait de temps à autre qu'une syllabe plus claire, qui semblait égarée. Malgré lui, il tendit Foreille, puis il se leva, il se trouva contre la porte... Ses dernières résistances s'usèrent là. Il ne voulait pas coller son oreille contre le panneau ; il avait de soi même une honte amère; il fit même un pas vers Tautre porte, celle par laquelle il s'exhortait à sortir, et, tout de même, il succomba...

C'était un de ces jours oii le vieillard était fiévreux, en proie au mal tendre qui avait ravagé son âge mûr et sa vieillesse. Près de la moitié des hommes ont en eux une passion dont les circonstances eussent pu faire une folle. Des barrières fragiles séparaient Latourne de l'érotomanie. 11 n'était pas exactement pervers et moins encore dépravé. Le songe qui remplissait ses jours comportait cent désirs purs, généreux et fidèles. Il oubliait perpétuellement son âge, il oubliait qu'il ne pouvait plus même être l'amant effectif d'une femme aimée, il s'oubliait tout entier pendant ces heures trop nombreuses oti son âme s'élançait vers l'amour comme les noctuelles vers une flamme... Alors, il ne percevait plus l'impossible... Il voulait des baisers sur des lèvres écarlates, sur une jeune

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