‹ Et l'amour ensuit; roman de moeursChapitre 9 sur 9 · JJ, ... ET LA MOL II E>"SUITK · texte numérisé non relu

JJ, ... ET LA MOL II E>"SUITK

rient, où elle se figure un mysticisme plus [nofoiid el des révélations plus nombreuses que dans la petite Europe.

Elle a retenu Fortaine à dîner. L'heure passe^ Ja nuit est venue à pas de velours, les forêts délèguent leurs baumes dans le salon... Un moment, Jeanne et Henri sont seuls, pendant que Mme Combreuil mène Maurice à l'étage . Le jeune homme parle avec peine ; elle répond par phrases brèves Klle sent plus intensément encore combien celui ci diffère de Commènes, et que, si elle le préfère une chose violente et délicieuse doit être sacrifiée... Se décidera-t-il, seulement? 11 hésite; il a pour, il est jaloux, sa bouche est sèche, le verbe fuit el s'égrène...

Enfin, le flot rompt la digue; une voix brisée balbutie:

— Vous souvenez-vous de ce que je vous ai dil avant mon départ V

Elle sourit, avec une malice compatissante :

— Vous m'avez dit plusieurs choses.. .

-r- Oui, fait-il fiévreusement, mais, au dernier moment, j'ai dit que si vous m écriviez, j'accourrais... que je renverserais tous les obstacles, qu'aucune volonté ne compterait devant la vôtre...

— Je me souviens ! murmure-t-elle, rêveuse. Mais il s'agissait alors d'un choix. Depuis, j'ai été ninriée.

Il gémit. On eût dit que la poitrine palpitante aspirait le sang des joues ; elles avaient la couleur et la sécheresse de la chaux.

— Oh ! mon Dieu ! fit elle. C'est tout à fait comme si je ne l'avais pas été. Gelait un pore...

Il hésita ; l'anxiété contractait ses mâchoires :

— Rien de plus ?

— Rien de plus î

11 eut le souffle de l'homme qui sort d'un rôve abominable.

— Je n'ai pas changé! reprit-il.

Elle savoura la douceur de l'exclamation ; les fées d'antan passèrent ; elle ne détourna pas les yeux devant les prunelles dévorantes de Fortaine.

— Oh ! s'exclama-t-il, n'êtes- vous pas devenue plus belle encore ?...

Et il répéta :

— Aucune volonté ne comptera devant la vôtre.

— Ce n'est pas moi, dit elle, qui dois avoir une volonté.

— Je vous aime ! fit-il tout bas. Je vous donne toute ma vie.

Elle respira l'aveu comme elle respirait l'odeur des tilleuls. Une soumission charmante émanait du jeune homme ; Jeanne comparait la quahté fine de cet amour avec la passion véhémente de Con> mènes.

— Pourquoi venez- vous si tard? demanda- 1ello. Vous saviez que j'étais libre...

Il se dressa, épouvante :

-— Ne l'etes-vous plus ?

— Si, dit- elle avec calme. Mais vos hésitations me forcent de nouveau à faire un choi.\.

Il était redevenu livide ; il tendait vers elle deux mains suppliantes; une indignation sourde se mêlait à sa détresse... Cependant, un pas s'entendait dans l'escalier ; le pêne de la porte grinça ; Hélène montra son visage heureux.

— Venez, dit-elle. La lune va se lever au fond du jardin, et j'ai tout à coup la certitude que je l'ai vue se lever ici, un soir des temps, il y a peutêtre six mille années, lorsque des chênes -ans nombre couvraient cette plaine . . .

Elle marchait, légèie dans sa robe de lingerie; une grâce fraîche émanait d'elle, et l'on devinait combien elle avait dû être séduisante.

Ils allèrent par le jardin et, ouvrant une poterne, Hélène les mena sur une jachère que suivaient des champs d'avoine et de trèfle. La lune montait au ras des futaies comme une roue de grès rouge échancrée.

— C'était bien ici, affirmait roccultiste. Je ne savais rien encore de la Science Eternelle.. Je vivais avec des hommes armés de massues et de sagaies... Toutefois, je sentais obscurément que

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j'avais toujours vécu et que je vivrais toujours. Elle s'assit sur une grande pierre moussue :

— Allez ! chuchota-t-elIi3. Laissez-moi rappeler mes souvenirs... Ils affluent. C'est une de ces minutes bénies où la chaîne des âges se renoue.

Ils avancèrent. Une haleine faible bruissait sui les herbes sauvages ; de grands chardons bleus, des fougères, des convolvulus, des foreslicules de thym apparaissaient dans la lueur cendreuse.

— Je vais partir, soupira-t-il. Ne m ordonnezvous pas de revenir ?

~ Je ne sais pas, dit-elle. Votre visite a été trop brusque et trop imprévue.

Gomme naguère à Genève, elle savait que c'était un moment impérieux de son destin. Et si la voix du jeune homme l'attendrissaiL si elle goûlait l'ivresse d'un amour qui promettait la durée, elle se roidissait pourtant pour vaincre.

— 11 faudrait qu'il n'y ait aucune équivoque, dit-elle, ni aucun détour. On m'a demandée en mariage.

Il poussa une faible plainte et se tordit les mains.

— Ce serait un mariage inespéré si je ne considérais que la fortune. On cède à tous mes vœux. .. Et il serait conclu, sans doute, si votre souvenir ne m'avait arrêtée...

— Oh ! s'exclama-t-il avec ravis8P»4:ient mon souvenir I...

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— Oui, voire souvenir. Il mo semblait qu'avec vous la vie serait plus fidèle et plus douce. Il me le semble encore... Mais je ne puis pas altendre. Il faut que j'aie uue certitude. N'hcsiterez-vous pas?

Il écoulait, exalté, ivre, jaloux — va i olu.

— Je suis à vous. . . tout à vous ;

— Vos parents ?

— Leur opposition serait impuissante. Mais ils n'eu feront aucune.

— Je vous dois un aveu

Il s'arrêta, tremblant sur ses jarrets, et la regarda cperdument.

— Oh! non, dit elle avec un sourire mélancolique, je n'ai rien à me reprocher ! Il ne s'agit pas de moi.

Elle eut une légère incertitude, mais elle savait que l'audace était nécessaire ;

~ Je suis d'une famille ruim i;, qui a oie i ogaïc de la vôtre. Ma mère, mon frère aîné sont presque des héros d honnêteté et de résignation. . . Mais un do mes frères, un enfant encore, a commis une fauto, par imprudence... faute effacée, d'ailleurs, puisqu il a été acquitté... C'est tout. V'^"> réfléchirez.

— Je ne veux pas réfléchir ! s'écria- t-il avec la joie heureuse du péril conjuré.

— Je veux que vous rotiéclii ' ' ^' ^ " •: '

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revenez pas après-demain, tout sera dit. Si vous revenez, je ferai mon choix! . . .

— Je vous en supplie, ne m'imposez ni celte épreuve vaine ni cette affreuse attente î

— Hélas 1 il le faut, dit-elle .

Quand Jeanne vil paraître Roger, elle connut une des pires angoisses de sa vie. C'était du remords, de la crainte, une sorte do tendresse douloureuse et de l'indignation contre soi-mome. Son instinct lui reprochait d'irréparables torts, encore qu'elle fût sûre d'avoir agi loyalement, dans la plénitude de ses droits d!> guerre. Ne Tavait-elle pas d'abord repoussé, et, plus tard, ne s'étaitelle pas défendu toute promesse ? La mnniôre môme dont il faisait irruption dans la vie de la jeune femme no juslifiait-elle pas toute ruse? Or, Jeanne avait rusé aussi peu que possible, La seule passion de Commônes suffisait à le mener et fi lo vaincre...

Elle se disait cola, mais son cœur était lourd, une compassion l'emplissait et une prédilection troublante.

Il l'emmena dans le jardin : elle refusa de lo suivre derrière les glycines^ les ormilles ou les

ramures des frênes pleureurs. Et d'abord, il ne demanda rien ; il n'osait point :

— Jeanne, dit il enfin... c'est aujourd'hui que vous avez promis :

— C'est vrai ! dit-elle avec détresse, j'ai promis , Si vous le voulez, je tiendrai ma promesse I

Il tourna vers elle ses yeux étincelants :

— Si je le veux ! Vous n*êles donc pas entière menl résolue ?

— Je ne suis pas résolue, non ! Mais il dépend de vous que je le sois.

Il la coriuaissait trop maintenant pour ne pas voir qu'elle était véritablement indécise. Une tristesse mortelle le saisissait, prête à se métamorphoser en fureur ; et il avait peur aussi — une peur d amour, la seule que comportait sa nature belliqueuse :

— Si ]e l'exigeais?

Elle élevait vers lui un visage que la pâleur rendait plus grisant ; les pupilles palpitaient. Dans ces minutes, le goût qu'elle avait pour Gommènes s'exaspéra au point qu'elle crut le préférer à Fortaine Un regret insondable l'envahit, et une envie de pleurer. Mais au tréfonds, sa volonté veillait, aguerrie contre les surprises et guidée par un sens exact des réalités .

Elle répondit avec une énergie douce et indomptable :

— Si je répondais maintenant, ce serait non î Le mot le frappa comme un coup de iiaciic.

Tous les muscles de sa face tendus, et les yeux égarés ;

— Misérable Jeanne ! gronda- t-il.

Il s'arrêta, chancelant, une supplication hagarde tordait sa bouche :

— Que vous ai je fait? bégayait-il. Pourquoi ne voalez-vous pas de moi? Qu'est-ce donc qui vous déplaît tant dans ma personne ?

Elle ne r»ut s'empêcher de dire :

— Votre personne ne me déplaît pas.

— Alors quoi ?

— Je vous l'ai dit. . . J'ai peur de votre caractère... J'ai peur de votre inconstance.

— Je vous serai fidèle !

— Ah ! Vous êtes si peu sûr de vous-même ! Ils se turent. Une sorte d'horreur planait. L'un

et l'autre savaient que les paroles étaient inutiles. Il finit par dire tout tremblant :

— Est-ce non, enfin ?

— Si vous le voulez... Si vous ne le voulez- pas, je remettrai ma réponse h après-demain.

— Pourquoi après-demain ?

Elle détourna la tête. Un flot de soupçons s'élcv.i dans Commèues. Ces soupçons étaient sans racine. Après avoir cent fois épié ou fait épier Jeanne, il y avait renoncé, et il ignorait la visite de Forlaino .

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D'aiileufs, la torture actuelle était trop analogue aux tortures antérieures pour que la défiance persistât.

— SoitI fit-il, après-demain. . Si du moins vous me donniez la plus faible espérance ?

— Je ne veux pas, se hâta-t-elle de dire. Ce serait déloyal.

Il demeurait là, écrasé. Jamais elle n'avait aussi bien perçu la sève magnifique et la séduction de cet homme. Un regret sans bornes la pénétrait, presque le vœu que Fortaine ne revînt point. Les possibles flottaient autour d'elle, les événements désirables qui eussent pu être et ne seraient pas, les rêves qu'il faut tuer pour que d'autres rêves vivent, les joies qu'il faut sacrifier parce qu'elles ne se concilient point avec d'autres joies.

— Mon Dieu ! Mon Dieu 1 s'écria -t- il.

11 saui^lotait. Des sanglots durs, secs, qui déchiraient la poiirine. Ce fut affreux. Une pitié ardente bouleversait Jeanne et jamais son énergie ne fut lussi près de défaillir. Elle se roidit pourtant, elle avança doucement la main et il y collait les lèvres blêmes d'un condamné...

Il y eut des heures intolérables. Elle revoyait sans crsse Commènes. Elle admettait maintenant les torts qu'elle avait envers lui, mais elle admetlait aussi quellen'en était pas responsable. C'étaient

ces torts que nous avons par notre seule existence, les torts de tout ce que nous possédons et qui Cîit forcément enlevé à d'autres, torts qui s'aggravent lorsque des intimités s'y mêlent, et qui deviennent terribles lorsqu'on nous aime et que nous ne pouvons aimer en retour. Tout ce jour, Roger lui apparut ; elle entendait ses reproches, elle regrettait amèrement de le perdre.

Elle passa une nuit fiévreuse etdormit cependant. Au malin, elle retrouva l'image de Gommèncs, mais celle de l'autre, indistincte la veille, devenait plus précise. Une lumièio tragique emplissait la plaine ; de lourds nuages sillèrent, qui semblaient étouffer les forêts ; et les sons se répercutaient étrangement dans l'air électrique... La petite Jeanne subissait ce grand drame de la destinée, qui est le Choix. Puis, à mesure que coulaient les heures, elle souffrit de l'attente qui remettait tout en question. La certitude s'effritait; la jeune femme n'était plus sûre de revoir Fortaine ; elle doutait que Roger môme accourût à son appel, et elle se perdait dans un rêve morose. Elle savait bien, au fond, que sa volonté dominait les circonstances, mais elle sentait au-dessus d'elle le hasard qui peut tout rompre.

Pour échapper à l'angoisse, elle se réfugia auprès d Hélène. Les grandes nuées inspiraient roccuUisle, elle parlait en propos mystiques cl

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fabuleux, qui ne coïncidaient pas avec le trouble de Jeanne... Vers les deux tiers de l'après-midi, Mme Latourne s'assit au fond du jardin, recrue de fatigue. Elle était enveloppée de plantes, une odeur d'eau montait d'une fontaine cachée, un chant lointain arrivait par bribes, et Jeanne connaissait cet abandon qui vient lorsque la lutte est finie et que ses résultats ne dépendent plus de nous-mêmes, n semblait maintenant que Roger et Fortaine fussent à l'autre extrémité du monde ; recoquillée dans un fauteuil de jonc, accablée d'impuissance, elle finit par se dire:

— Il ne viendra pas !

Et fermant les yeux, elle tomba dans une torpeur qui ressemblait au sommeil.

Un froissement d^ierbes l'éveilla ; une haute silhouette s'avança dans la pénombre ; un visage mat se pencha, oii palpitaient des yeux d'angoisse et d'amour. Elle regarda ce visage avec complaisance. Elle y reconnaissait l'émotion tremblante de Genève, elle y découvrait aussi quelque chose qui ressemblait à la violence de Gommènes, et pensa qu'elle retrouverait peut-être en Fortaine une partie de ce qu'elle avait consenti à perdre. Cette pensée lui plut :

— Avez-vous réfléchi ? demanda-t-eîle.

— Ge n'était pas nécessaire. Tout était.résolu .. Elle ne répondait pas. Elle était devenue très

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grave. L issue ne dépendait plus que dcllc-nui.ij et toutes les énergies de son être sélcvèrent. Elle demeura une minute étourdie par le tumulte de SCS artères, puis, songeant qu'une fois do plus elle était victorieuse, elle sourit avec une langueur douce.

Epouvanté et farouche, il se mit à genoux devant elle.

— J'ai passé deux jours affreux... deux jours d'agonio ! Si vous me repoussez, ce sera pire que la mort I

— Je ne vous repousse pas ! fit-elle à voix basse. Il la saisit avec un grondement de joie, et siin»

des lendemains, elle ne se déroba pas à l'étreinte . Deux lèvres rouges s'abaissaient ; elle ne les laissa pas descendre plus bas que les paupières, mais sentit passer la force inconcevable, cruelle ci magnifique qui perpétue les êtres.

FIH

827'>"., — Irnprimcrio I-AHrrE, 9, rue de Mcuius, ;i l'ni

^ Rosny, J. H.

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