VIU
Les bras toujours élevés devant son visage, Jeanne goûte passionnément cette rafale qui agite le fond de l'être et fait surgir de toutes parts les puissances sensuelles... D'un effort lent, il écarte les bras, elle voit plus proches les yeux étincelants. Alors, à travers Timmense feiblesse, la volonté se fraie passage qui n'accepte pas la défaite. D'une voix âpre, dure même et indignée, elle dit, en détournant la tête :
— Si vous ne voulez pas que je vous considère comme un lâche, laissez-moi...
Il hésite. Il a trop perçu le désir qui répond au sien, il croit qu'un geste de plus emportera la résistance défaillante. Mais la tête de Jeanne reste violemment détournée. (.
— Lâche I Lâche I crie- 1 -elle
Elle sent se desserrer l'étreinte ; un regret très doux passe en elle, tandis qu'elle murmure :
J.rj \MOUR- ENSUITE
— Si vous uo me laissez pas. . . je ue vous reverrai de ma vie !
La voix est si tranchante que le grand garçon cède, désemparé, vaincu par l'énergie féminine. Ils demeurent face à face, comme des combattants... Leurs cœurs grondent, tous deux ont des faces étranges, presque criminelles. La petite grelotto, encore frémissante de cette démence qui faillit la vaincre. C'est la même commotion qu'aux Bruyères, mais combien plus profonde et plus révélatrice! Pourtant, Jeanne ne se fait encore aucune idée de la manière dont se marient les êtres; le danger auquel elle vient d'échapper n'a pas de figure précise.
— Vous êtes impitoyable ! fait une voix rauque.
Elle lève les yeux vers le visage mat, où l'émotion a mis dos teintes d'argile, elle se réjouit d'avoir repoussé la force redoutable et le péril impétueux.
— Vous avez agi comme un hùLo déloyal 1 répond-elle.
Il baisse les paupières devant le regard fixe de la jeune femme. Une honte subite lui rougit les tempes Elle, concevant qu'elle vient de parfaire sa victoire, se sent pleine d'indulgence.
— Je ne suis pas un mauvais hôte I fait-il tout bas avec un tremblement... Je suis un pauvre homme, qui vous adore !
... ET l'a mot: r. ensuite 233
-:-En êtes-vous bien sûr?
Elle a repris son calme ; à peine si le cœur bat pins vite que d'habitude ; et elle voit, au delà de l'éclaircie, les hautes futaies qui enveloppent le château. C'est comme un prolongement de Roger, ce prolongement féerique que la vie sociale accorde à ses privilégiés ; elle mêle le trouble de l'heure, devenu très doux, à l'impression de ce grand domaine qui symbolise le pouvoir des Gommènes.
— Quelle preuve vous faut-il donc? s'exclame-t-il .
Avec un petit rire ironique et charmant, elle riposte :
— Quelle preuve m'avez-vous donnée ?
Il se mord la lèvre. Une mélancolie amère abaisse ses paupières. 11 est prêt à tout, mais des paroles de Mme Commènes remontent dans sa mémoire : elle lui a fait entrevoir la faiblesse de Jeanne, elle la mise en garde contre un mariage où il serait dupe. Plein de foi dans l'expérience de sa mère, il ne veut rien faire avant de l'avoir consultée.
Il répond, ensemble évasif et fervent :
— Je suis prêt à vous donner toutes les preuves...
Elle devine la réserve mentale et celle qui la suscite. C'est moins encore de Roger que de Mme Commènes qu'elle entend être viclorieuse.
— Ce n'est pas répondre ! fait-elle sèchement. D'ailleurs, je ne vous demande pas de réponse.
Elle est sortie du creux, tandis qu'il demeure là, abîmé dans son affliction que traversent des tressaillements de rancune. Elle, à pas tardifs, sur la haute terrasse, devant la pelouse, les miroirs d'eau et les cygnes argentins, poursuit son rêve. Elle continue à découvrir le monde. La terre qu'elle vient d'entrevoir est la plus vaste et la plus enchantée. L'étreinte d'un bras fort, sa taille qui ploie, cette onde enivrante qui courait dans sa chair, c'est désormais l'image d'un bonheur qui la tiendra éveillée dans l'ombre et qui l'attendra au lever du jour, comme l'avrillée attend le nid des fauvettes... Elle attendra une bouche rouge qui s'&baisse, une main musculeuse qui repousse ses bras élevés contre son visage. Toutes les félicités demeurent encloses dans les premiers gestes de félicité, toutes les promesses se concentrent dans les promesses initiales... La forêt est née de quelques arbres !.. .
Tandis qu'elle passe, une silhouette fine a surgi ; de grandes prunelles se tournent vers elle comme des corolles vers la lumière. Elle découvre sur le visage sensitif du jeune Maurice la trace d'une commotion formidable. Il a dû voir, il a vu. De l'horreur demeure dans les plis do la bouche, mais qu'une joie coavulsivo recouvre. 11 a assisté de
... ET l'amour ensuite 235
loin à Tattaque et à la défense, à la diéfaite du rude adulte vaincu par la femme fragile. C'est une aventure monstrueuse, comme si un tigre avait bondi da la futaie ; c'est aussi un miracle — si frais, si lumineux, si consolant, que lui aussi y rattachera tous ses désirs et y déroulera toutes ses fables. . . '
Gomme le ^unch, le goûter fut servi sur la terrasse. Roger était assombri, taciturne, secoué de tressants. D n'avait de force que pour le succès. Le revers abattait son âpre mentalité ; il exagérait frénétiquement et s'effondrait dans sa douleur comme dans un in pace,
Mme Gommènes, qui ne perdait pas une nuance de sa physionomie, souffrait avec lui, haineusement. Elle épiait la petite en dessous, avec colère, mais elle parlait d'une voix de cristal, douée d'un pouvoir infini de dissimulation et de feinte. .
Dos élans mystiques emportaient Hélène. Elle exclamait :
— Ce n'est pas seulement l'âme, c'est toute chose, toute forme, toute apparence qui sont immortelles... Rien ne meurt jamais I Ge qui disparait ici reparaît ailleurs... Les enfants que nous fûmes vivent dans d'autres mondes. .. Les paroles que nous avons prononcées retentissent maintenant dans des espaces inconnus. Le monde infini comporte la conservation infinie I
Elle était ivre de sa propre vie, elle n'avait pas besoin de conquêtes, de richesses ni ne passions ; les émois qui emplissaient ses jours naissaient d'elle-même; l'espoir palpitait, intarissablement, dans son âme. Aucune réalisation humaine ne lui paraissait davantage, et plutôt moins, que les carabes qui fuyaient dans l'herbe, les chenilles qui dévoraient les feuilles, les nuées de némocères qui se disposaient en colonnes mouvantes sous les ramures...
Au rebours, Jeanne se livrait aux projets sans nombre : tout rêve devait finir en action, toute action en conquête. Ce joli déclin, ces ombres longues qui s'avançaient comme des bandes de dentelle, les nuages invisibles du pollen, tant d'odeurs ravissantes, suscitaient des concurrences, des épisodes et des péripéties.
Le surlendemain, Clotilde et Jeanne causaient dans la pénombre d'un petit salon. Il n'y eut longtemps que des paroles superflues ; la ruse des gens du monde les prodigue plus encore que les paysans, et presque autantquo les hommes politiques. Enfin, après une pause, Mme Commènes soupira, et d'une voix presque pathétique :
— Comme vous le faites souffrir î dit-elle.
La petite haussa les sourcils et fit ce geste d'élever à demi les bras, gui exprime l'impuissance.
... ET l'amour ensuite 237
— seriez vous cruelle ? reprit sinueusement Glotilde. Ou péchez-vous par ignorance ?
— Je ne sais pas très bien si je vous comprends. N'est-ce pas plutôt lui même qui se fait souffrir, par excès d'imagination?
— Quel blasphème ! se récria l'autre. Son amour, hélas t est trop naturel... et il vous aime follement.
— Je ne l'ai pas encouragé !
— Hélas ! c'est bien ce que vous pouvez faire de pire.
Leurs yeux se rencontrèrent, chacune attentive à ne pas avoir l'air d'épier lautre. Glotilde ne se méprenait plus sur la valeur de l'adversaire. Elle savait maintenant ce que ces yeux frais cachaient de résistance et quelle volonté accompagnait le contour charmant des joues.
— Pourquoi le repoussez-vous?
— Gomment pourrais-je ne pas le repousser?
— Il vous déplaît donc?
— Suffit-il qu'il me plaise pour. . .
Jeanne s'interrompit avec un petit haussement d'épaules.
— Voyons ! reprit Glolilde avec une véhémence câline .. S'il vous plaisait réellement... si vous 1 aimiez enfin...
Elle s'arrêta avec un regard aigu, plein de réticences.
— Que voulez-vous dire? df^manda froidement Jeanne.
— Oh! mon Dieu... tout bonnement que vous ayez un peu d'indulgence pour ce grand enfant passionné.
La petit-e eut un sourire candide.
— Et comment faire ? Il est impétueux et je lui ai dit tout ce que j'avais à lui dirb.
— Que lui avez-vous dit ?
— La plus simple dés choses. Que je suis une honnête femme !
Une fureur rapide dilata les pupilles de Clotilde ; ses pommettes prirent une teinte vermeille; elle ne put se contenir.
— Vous voulez qu'il vous épouse 1
— Je ne le saurai que s'il me demande en mariage, répondit doucement Jeanne. J'entends garder la liberté entière de mon choix : rien ne me fera épouser un homme que je n'aurai pas choisi.
La longue et souple Clotilde sentit qu'il ne fallait pas ajouter une seule parole douteuse. Elle considéra Jeanne avec une sorte d'aJmiralion, enragée de ne trouver aucune fissure et comprenant que, après tout, cette séduisante créature pouvait dicter ses conditions.
TX
Il y eut une semaine d'attente — d'attente orageuse. Jeanne se repentait presque d'avoir risqué cette lutte sournoise et menaçante : Mme Commènes allait tenter toutes les manœuvres indirectes. Au fond, la petite n'en redoutait qu'une seule, mais elle la redoutait terriblement. Elle vivait comme les gens qui savent qu'une chausse-trape est cachée sur leur route, et elle connaissait des heures aussi dures qu'à Genève, lorsque la fortune était en jeu. Mais alors, ces heures ne comportaient que de la détresse ; aujourd'hui, elles se mêlaient d'acres satisfactions. Après tout, Glotilde ne pouvait lui ôter la sécurité matérielle et l'atteindre dans son honneur propre. Quoi qu'elle découvrît, et quelque usage qu'elle fit de sa découverte ce ne serait qu'une crise passagère...
Après des minutes de découragement, elle se disait : « J'ai bien fait de courir ce risque î Gomment l'éviter, si je veux obtenir un résultat? »
Elle sentait pourtant qu'elle aurait pu attendre etquft le temps aurait fini par rendre sinon impossible, du moins tout à fait improbable, le danger qu'elleappréhendait.Qu avait-elle besoin de réduire Roger ?
Ce qui dominait tout, c'était, au fond de l'être, une excitation combative et une curiosité inepctinguible. Il y avait encore une sorl€ de prévoyance féminine qui opposait Fortaine et Commènes...
La souffrance de Roger avait en elle des principes de renouvellement qui la rendaient intolérable. Il aurait peut être eu la force de s'enfuir s'il avait cru que Jeanne était insensible, mais il croyait le contraire. Lorsque Clotilde le mettait en garde contre les calculs de la petite, il n'était pas convaincu. Il admettait fort bien qu'elle voulût autre chose que Tamour, pourvu qu'elle voulût aussi l'amour. Et tandis que la mère s'indignait contre les prétentions de la jeune femme, il finissait parles trouver naturelles . Un soir qu'il en parlait avec Mme Commènes, il sentit soudain tomber en lui toute résistance ; il balbutia d'une voix plaintive :
— Qu'importe ce qu'elle veut ! Je n'ai jamais autant aimé une femme... je crois qu'aucune autre ne me paraîtra aussi désirable I Je ne vois aucuu bonheur comparable à celui qu'elle me donnerait.
— Un bonheur I se récria Clotilde. Quelques mois d'exaltation...
— Et après? Si ce sont les plus charmants mois de ma vie ? A quoi bon la fortune s'il me faut renoncer à mon plus beau souhait f
Elle entendait l'affolement de la passion dans la voix rauque ; elle le savait infiniment malheureux, et depuis qu'elle avait renoncé pour ellemême, il était devenu la raison essentielle de l'existence .
— Ah ! pauvre petit ! soupira-t-elle. Réfléchis encore I
— Réfléchir ! s'exclama-t-il avec dégoût. Est-ce que j'ai jamais réfléchi ? Est ce que ça me sert à quelque chose ?...
Il était écroulé dans son fauteuil, devant la fenêtre ouverte sur Aldébaran et les Pléiades. Son orgueil saignait affreusement et son désir s'agitait comme une bête. Tous ses souvenirs d'homme qui plait aux femmes s'élevaient pour le persécuter. Il cria d'une voix sombre :
— Je la veux I . . . Et le prix n'y fait rien I
Il était devenu si pâle qu'elle fut saisie d'épou vante. Elle l'enveloppa de ses bras et, le serrant contre sa poitrine :
— Tu l'auras, mou chéri î Mais il faut pourtant que nous sachions d'oii elle est sortie...
— Qu'est ce que cela méfait '^ gémit-il. Quand elle serait la fille d'un faussaire ou d'une gourgandine, en serait- elle moins charmante f
— • Roger, donne-moi quelques jours?.., 11 haussa les épaules, il s'enfonça dans son revc comme dans un souterrain.
Trois jours plus tard, au retour d'une promenade, Roger trouva sa mère qui l'attendait. Elle avait l'air préoccupé et elle hésita une minute avant de lui dire :
— J'ai dos nouvelles intéressantes !
Il devina qu'elle parlait de Jeanne ; ses lèvres tremblèrent.
— Quelles nouvelles ? fit-il avec un peu de rudesse, car il voyait une expression équivoque sur le visage de Glotilde.
— N'est-ce pas ? reprit- elle, câline... je me suis renseignée sur la famille... et je dois dire. ..
Elle s'arrêta ; il la regarda avec impatience, presque avec colère.
— Ne me retourne pas sur le gril !
— Ce sont de pauvres gens, mais non pas do naissance. La famille a occupé des situations brillantes. Seulement, un des enfants a failli... il a été môle à une affaire de vol avec effraction et au meurtre d'une vieille femme.
— Est ce lui qui l'a étranglée f demanda Roger d'un ton méchant.
— On ne sait pas. En tout cas, il a participé au vol.
— 11 est en prison?
... ET l'amour ensuite 243
— On l'a acquitté.
Roger eut uq rire sardoaique et considéra sa mère avec une sorte d'aversion. Il lui en voulait d'avoir fait cette enquête. Et il dit, bourru :
— Si on Ta acquitté, c'est qu'il y avait des raisons. Et le reste de la famille ?
— Ils sont deux — - la mère et le frère aîné.
— Ils ont aussi cambriolé ?
— Non. Il paraît même qu'ils sont tout à fait honnêtes.
— Tu vois !
Il y eut un silence, âpre et oppressant. Roger continuait à en vouloir à sa mère ; en même temps, il rêvait d'humilier Jeanne.
— Je savais bien, parbleu ! ricana-t-il, que tout n'était pas strictement irréprochable dans le passé do Mme Latourne. Ce sont néanmoins des gens comme nous... et elle, sans doute, estcomme-sa mère et l'autre frère. Si on allait au fond, on trouverait bien quelqu'un dans notre famille, et dans toutes les familles, qui a marché sur les platesbandes I
— Alors, soupira- t-elle, cela ne te fait pas reculer?
— Non I dit-il, en grinçant des dents
— Tu l'épouserais?
— Je n'hésiterais pas.
Elle posa tendrement et timidement la main str le bras de son fils.
— Tout de môme, Roger 1
11 frissonna violemment ; la colère emplit sa poitrine, et il marcha autour de la chambre comme un captif. Toutes les tentatives qui avaient échoui tourbillonnaient dans sa mémoire ; des projets impraticables reparaissaient mécaniquement. Il se demandait s'il n'y avait pas dans la révélation de Glotilde un moyen de faire fléctiir la petite.
— Je veux lui parler ! fit-il enfin.
— Attends encore un jour.
— Rien ne changerait. Tout ce que je puis espérer, c'est une nuit d'insomnie.
Il murmura, en fermant les poings :
— La dernière cartouche 1
Jeanne était avec Hélène lorsqu'on lui remit un billet de Gommènes. Elle lut :
« J'ai une demande grave h vous faire ; ne me refusez pas quelques minutes d'entretien. »
Elle montra le billet àJMme Combreuil, qui ignorait la scène de Gompiègue.
— Faut-il le recevoir ?
Hélène n'y voyait aucun inconvénient, of Jeanne fit introduire Roger. Il jeta un regard d'impaticnco vers l'intruse, qui ne son apeiçut pas, et se contraignit à quelques minutes d'une causerie excédante. Ensuite seulement, il dit, avec un sourire couvulsif, eu s'adrcssant à l'occultiste;
.. ET l'amouh Ensuite 245
— Aidez-moi, madame, à obtenir une entrevue dont dépend peut-être mon avenir.
Jeanne tressaillit. Elle sut que l'heure de la reddition allait sonner, ou bien qu'elle subirait une humiliation amère. Mais elle n'hésita pas ; elle se tourna vers Hélène, en disant, d'un air de badinage :
— Dois jo accorder cette entrevue ?
Hélène fit un signe affirmatif ; elle n'avait aucur doute sur le sujet de rentretion. Elle se retira dans la chambre voisine.
Quand les jeunes gens furent seuls, Roger demeura un moment immobile, les yeux fixés devant lui et un peu hagards. Il parla enfin :
— Vous savez déjà ce qui m'amène ?
— Je le saurai quand vous meTaurez dit, répondit-elle doucement.
Il se leva, une hésitation suprême fit trembler ses lèvres; puis, toute ruse l'abandonnant, il reprit à voix basse :
— Je ne puis plus vivre comme cela ! J'ai parlé à ma mère. . . et malgré tout (il appuya fortement sur ces trois mots) elle consentira à ce que je viens vous demander.
— Ah ! fit-elle.
Elle avait très bien senti la restriction ; son cœur défaillait un peu ; mais elle fit face au danger.
— Maigre tout ? demanda-t-elle. Que voulezvous dire?
A travers la pâleur de Roger, un peu de rose monta.
— C'est votre main que je viens vous demander !
Un flux d'orgueil envahit la petite, et une gratitude qui remplit son regard de douceur. Si la conquête de Latourne avait été l'événement décisif de sa vie, la victoire actuelle en était l'événement supérieur.
— Quoi qu'il arrive, fit-elle, je vous serai toujours reconnaissante de cette démarche...
— Ce n'est pas répondre ! dit-il d'un ton suppliant.
Elle s'émut. Elle entrevit des joies impétueuses et magnifiques ; elle mêla à 1 avenir l'agitation délicieuse de Compiègne ; l'onde voluptueuse qui avait failli la vaincre passa comme un torrent; elle ploya involontairement cette taille où demeurait comme la trace d'une étreinte.
Peadant un moment, .Teanne demeura hésitante, puis elle murmura :
— Je ne suis pas préparée à répondre.
Puis, avec une nuance de froideur:
— Il est indispensable aussi que je connaisse eniièrement votre pensée. Vous avez dit malgré tout! Qu'en tendez- vous par là?
n l'envfîloppait d'un regard sombre, triste et humilié. Venu avec un suprême projet de surprise, c'est lui-même qui -était surpris. Il biaisa :
— Je parlais de la différence de nos positions, qui ne m'importe pas, mais qui importe à ma mère...
— Vous êtes beaucoup plus riche que moi, oui. Pourtant, ma fortune est assez grande pour que Mme Commènes ne puisse être très choquoe de la disproportion. Il y a autre chose. Quoi'?
Il baissa la tête et demeura muet.
— Ce n'est pas ma conduite, poursuivit Jeanne;
je n'ai rien h me reprocher. Ce n'est pas ma famille ; elle esl ruinée, mais elle est d'une classe égale à la vôtre.
Elle eut un petit rire triste.
— Parlez ! . . . Vous voyez bien qu'il est inutile de vous taire.
Il haussa mélancoliquement les épaules.
— Je sais, dit-il, que votre famille, dans son ensemble, est saas reproche.
Elle blêmit. Aucun doute n'était plus permis ; elle fixa sur lui des yeux irrités. Alors, dominé et saisi de crainte, il dit :
— Je ne suis pas de ceux qui font porter aux innocents la faute des coupables.
— Non pas vous, peut-être, s'écria-t elle... Mais jamais je n'entrerai dans une famille qui cmim me faire une grâce en me recevant !
— Si vous m'aimiez, répliqua-t-il avec amertume, vous n'y penseriez seulement pas.
— Vous n'en savez rien ! Enfin, il est vrai que je ne vous aime pas encore et que je ne vous aimerai qu'avec la certitude de n'ôtre pas une intruse parmi les vôtres.
— Quel effrayant empire vous avez sur vousmême ! Et h votre âge ! Vous n'aimerez jamais !
-— Croyez-vous ? fit-elle d'une voix plaintive. Une tendresse fine et charmante mouillait ses beaux yeux
... ET l'amour ensuite 249
— Jeanne I s'écria- t-il, enivré.
Il s'avançait vers elle ; elle lui montra la porte de la chambre voisine, et il s'arrêta.
— Le jour où j'aimerai, j 'aimerai mieux que vous — plus pleinement, plus fidèlement, déclarat-elle. Je suis sûre et vous ne l'êtes pas î
Il demeura abasourdi ; il la considérait avec une manière d'effroi, incapable de concevoir le mélange de précocité et d'ignorance de cette jolie créature.
— Hélas ! vous calculez trop ! riposla-t-il.
— Je me souviens... J'ai connu les pires épreuves. . .
Une pause. Il ne concevait plus même la possibilité de lutter contre elle, ou plutôt il cédait à sa passion comme la bête affamée cède à l'appât des aliments. Si au fond de lui persistaient une sourde révolte et un besoin de revanche, c'étaient des énergies vaincues qui n'agiraient qu'après le mariage.
— J'accepte tout I fit-il. Ma mère viendra vous parler.
— Non, dit-elle, touchée. 11 suffira qu'elle parle à mon amie. Je veux seulement être sûre que vous n'allez pas contre sa volonté .
— Et maintenant, ne me donnerez-vous aucune espérance? Me direz- vous du moins que je ne vous déplais pas?
Elle hésila, puis, dans un murmure :
— Vous le savez bien !
Parce qu'il était dompté, cette réponse le remplit d'un enchantement tumultueux.
Dès le lendemain, Mme Commènes vint voir Hélène, qui était avertie : sous couleurd exprimer ses appréhensions, Jeanne lui avait suggéré une al li tu de.
Clolilde, après avoir fait la demande, njoula:
— Je sais que Mme Latourne veut réfléchir... et je suppose que c'est en partie à cause d'un scrupule que j'approuve. Tout de même, je voudrais savoir si elle a de la sympathie pour Roger.
— Elle en a sûrement ! affirma Mme Combreuil. Mais elle l'ignore elle-même. Au fond, elle n'a aucune ictee de l'amour. . . C'est une petite sainte!
Clolilde se détourna pour sourire.
— Vous croyez que son mariage a été un mariage blanc?
— A coup sûr. Elle ignorait ce qu'elle faisait. Elle a été la fille de ce vieillard... elle Ta soigué avec un dévouement admirable !
— Il savait tout? questionna perîidemcut Mme Commènes.
— Tout? fit Hélène élonnée.
— Oui... il connaissait la famille?
— Sans doute. Il a emmené la petite de chez
... ET l'amour ensuite 251
elle pour la délivrer de la misère. Celait un homme très doux et très honnête.
Ciotilde contemplait avec commisération cette femme perdue dans la vie comme un bouvreuil dans la forêt. En définitive, c'était mieux ainsi : puisqu'il fallait se soumettre à la mésalliance, autant que l'impeccable Hélène fût un bon témoin de moralité.
— Vous ne voyez en somme aucune raison aux hésitations de Mme Latourne, sinon sa candeur? persifla imperceptiblement Mme Gommènes.
Ici Hélène se souvint d'un propos de Jeanne.
— Il y a aussi la crainte d'être abandonnée. Elle n'est pas tout à fait sûre de la constance de votre fils.
— Elle vous l'a dit ?
— Elle me l'a dit.
« C'est assez bien vu », songea Ciotilde, dont cette raison calma un peu l'amour-propre irrité, cet amour-propre des mères qui exige que le fils soit irrésistible. Toutefois, elle supposa aussi que la petite entendait obtenir une sorte d'assurance. Elle avait agité cette question, moins avec Roger qu'avec elle-même, et elle préférait faire la part du feu plutôt que de braver l'inconnu. Comprenant qu'avec la naïve théosophe toute discussion d'intérêt serait impossible, elle se borna à dire :
— Quand vous lui aurez transmis la demande,
peut-être pourrai-je la couvaiucre de son erreur. Maintenant qu'elle avait brûlé ses vaisseaux, Mme Gommènes désirait aboutir, presque aussi vivement que son fils. Ce mariage continuait à lui être odieux, et elle espérait obscurément qu'il ne se ferait point, mais elle n'en était pas moins décidée h agir de manière à ne s'attirer aucun reproche do Roger. Elle alla voir Jeanne dès le lendemain et l'enveloppa de câlineries. Si la petite était touchée par la passion et la conduite du fils, son aversion pour la mère s'était encore accrue. Elle savait parfaitement que Clotilde l'exécrait et n'attendait qu'une occasion pour Ihumilier. C'était moins d'ailleurs à cause de ces sentiments qu'elle la détestait qu'à cause d'une incompatibilité qu'elle pressentait irréductible et qui s'aggraverait par une fréquentation constante. Si Jeanne devenait la femme de Gommènes, elle serait prête à désarmer, mais Tautro ne désarmerait jamais.
— Eh bien 1 petite conquérante ! s'écria enfin Clotilde, n'avons-nous pas fait tout ce que vous avez voulu ? Le sort du pauvre garçon est entre ces petites mains. Nous avons abdiqué. Qu'allezvous nous répondre?
Jeanne la regarda gravement.
— N'avez-vous pas dit que vous sauriez quoi faire après qu'on vous aurait proposé le mariage T insista l'autre.
— Je le saurai peul-être dans quelques jours ! répondit Jeanne,
— J'espérais que votre réserve n'était que de la crainte... une crainte bien légitime... et qu'elle cachait un sentiment plus tendre. Dites du moins que vous n'êtes pas insensible à ce grand amour.
— J'en suis très touchée.
— Y a-t-il dans la personne de Roger quelque chose qui vous chiffonne ? Est-ce dans sa personne physique ?
— Oh! madame, vous savez bien que c'est impossible !
— N est ce pas ? cria la mère avec une excitation subite qui, pour un moment, lui donna un charme de sincérité. Alors, c'est son caractère?
— Il y a dans son caractère des choses qui me plaisent...
— Elles vous plairont davantage quand vous le connaîtrez mieux. Il est sans mesquinerie... il n'attache aucun prix à la fortune... il est loyal, courageux et capable de grands dévouements. Mais voyons, Mme Gombreuil m'a dit que vous craigniez qu'il ne soit inconstant.
— C'est vrai. Je le crains.
— Je vous assure que vous vous trompez I fit Clotilde d'une voix fausse .
Au reste, toute sa personne redevenait fausse. Le moment était venu de négocier, et, même
lorsque les négociations pouvaient ôlre toutes simples, elle était tentée d'y introduire de la duplicité.
— Parlons franchement, reprit elle. Il vous sera impossible de connaître, sur ce point, la nature de Roger si vous ne devenez pas sa femme... et cette impossibilité, vous la rencontrerez partout. A moins de ne jamais vous marier, c'est un risque à courir. Faisons cette supposition que vous épousiez un homme infidèle... Ou bien vous accepteriez le mécompte, soit par indifférence, soit par résignation, ou bien vous recourriez au divorce. Le premier cas est purement moral : ne le discutons pas. Le second cas renferme un élément matériel. Il est évident qu'une femme forcée de divorcer subit un dommage contre lequel il est très possible et très équitable de constituer une sorte d'assurance. .
Jeanne écoutait avec sang-froid . Elle avait envie de rire, et, en même temps, elle concevait l'importance des propositions de Ciotilde. C'était une nouvelle leçon de vie, et une garantie d'avenir. Elle savait d'ailleurs que la promesse serait tenue : pas plus que son fils, Mme Gommènes n'était avare. Jeanne pouvait sans souci prendre un air de détachement, et elle ne s'en priva point.
— Ces questions me sont indifférentes. Je m'en ra[)porterai entièrement à vous et à Mme Gombreuii .
Ciotilde ne s'y trompa pas, mais elle y vit une preuve relative de désintéressement : « Elle na pas appuyé sur la pédaie ! » pensa-t-elle.
Et, avec son plus joli sourire :
— Noire devoir est d'y songer pour vous 1
Il y eut un petit silence sournois, pendant lequel chacune suivait sa pensée. La principale crainte de Jeanne était abolie. Elle ne voulait pas que les
Commvbnes pussent un jour prendre leur revanche sur elle ; d'avance, elle pressentait une amère sensation de défaite. Sans en être tout à fait sûre, elle croyait qu'un mariage avec Roger serait passager. C'est une contingence quelle acceptait d'autant plus volontiers qu'elle-même n'était pas encline à partager toute une existence aveclui Mais le jour de la séparation, elle entendait se retirer plus forte, mieux armée, qu'avant le mariage. Alors, non seulement elle ne se sentirait pas humiliée', mais sans doute serait-elle heureuse d'avoir cédé à un genre d'inclination auquel elle ne céderait jamais plus...
— Jo vous remercie, madame, fit-elle d'un air candide. Je vois bien que vous voulez me rassurer... Vous pouvez être sûre que je vous en suis très reconnaissante.
— Prouvez-le en voyant plus souvent Roger, dit Glotilde d'une voix caressante. Quand il passe un jour sans vous voir, il est désespéré.
— Vous savezque j'habiterai Gompiègne, pcudaut la plus grande partie de l'été, avec mon amie. Nous pourrons nous rencontrcrtous quatre, très souvent, puisque vous vous proposez do résider dans votre château .
— Enfin 1 voilà une bunne parole ! s'exclama Glotilde, qui, malgré tout, escomptait les hasards et les faiblesses d'une fréquentation quotidienne.
... ET l'amour ensuite 1:3/
A Compiègue, alternalivement, Hélène et Jeanne goùlaient chez lesCommènes, les Commènes goûtaient chez MmeCombreuil. Roger en était réduit à faire la cour à Jeanne sans pouvoir éviter, sauf peudant de brèves minutes, la surveillance de la théosophe ou celle, beaucoup plus étroite et clairvoyante, du jeune Maurice. Il s'en irritait, mais, en somme, il subissait des émotions poignantes et d'un charme inattendu. Pour la petite, cette situation donnait le plus haut prix à l'aventure. Les barrières où se heurtait Commènes formaient Tabri sûr, où elle goûtait les nuances, les subtilités et les saveurs de l'iailialion sentimentale. Elle comprenait, d'inslincl surtout, — mais chez la femme l'instinct a toutes les valeurs de l'inteUigence, — elle comprenait que, sans les contraintes, l'impétueux Roger aurait gaspillé et froissé les joies. Le monde est plein de jeunes âmes que la liberté frustre d'impressions qui ne peuvent éclore qu'une seule fois. Sous l'œil d'Hélène et de Maurice, Jeanne assistait en sécurité à l'ouragan qui se déchahiait auprès d'elle. Il était doux de ne rien craindre, d'être enveloppée de désirs et de sentir en soi s'épanouir les fleurs mystérieuses, les corolles ineffables du pays d'amour. Avec un autre, plus tendre et moins impulsif, peut-être aurait-elle désiré la solitude ; avec celui-ci, c'était la menace, la force sauvage et aussi la peur aiguë des défaillances.;.
Dès qu'ils se trouvaient à l'abri d'une rauiuro penchante, d'un rideau de lierre ou do vigne vierge, il fallait se défendre contre l'attaque agile, silencieuse et entraînante. La petite, connaissant trop l'ennemi qui était en elle, prêt à s'allier avec Gommènes, se dérobait vite et retournait yrv- '^ grand jour protecteur.
Elle avait cru que l'habitude l'aguerrirait, mais elle voyait renaître constamment une tentation qu'au reste elle eût été fâchée devoir disparaître... Elle ne savait pas au juste si elle était heureuse ; trop d'inquiétudes, trop d'alertes, trop de défiances traversaient ses joies. Mais elle connaissait des heures d'exaltation où la vie ambiante semblait se transposer en elle et accroître indéfiniment l'acuité des nerfs. Il y avait aussi des heures où elle était saisie d'une étrange lassitude, harassée d'émotioQ et comme courbaturée do mélancolie.
Aussi étrangère à Roger qu'après leur première rencontre, elle n'avait aucun doute sur lanaturede l'attrait qui les poussait l'un vers l'autre — l'attrait bohème, sans sympathie, qui ne faisait jaillir aucune des sources vives de l'àme. A travers la càlinerie de l'homme perçaient une ardeur sècho et une sorte de rancune voluptueuse. Lorsqu'elle s'en apercevait trop, elle revoyait le visage sensitif et les yeux d'enfant de Fortaino. Où était-il ? Il devait passer par Paris, il avait annoncé son retour
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à Hélène. . . Jeanne trouvait absurde de Tattendre, If! ai s elle ne pouvait, par des raisons diminuer la puissance d'un souvenir que l'aride vieillesse n'éteindrait point. Pourtant, à la longue, elle finit par se persuader qu'il ne reviendrait pas. Alc^-c^ le mariage avec Roger lui parut plus désirabi«. N'était -elle pas sûre d'une période de bonheur — un bonheur dont elle ne redoutait pas la rupture et qui ne jetterait aucune ombre sur lavenir î
Une après midi, l'orage tournoyait sur le château des Gommènes. Un vol de corneilles s'abattit sur le donjon avec des clameurs rauques. On entendit pendant quelque temps les palabres des oiseaux noirs, commères tragiques des vieilles tours ; un merle chantait obstinément'au fond du parc et les hirondelles étaient plaintives. Par intervalles, le vent montait en vortex ; de saisissants silences laissaient sourdre cette vie que l'électricité éveille lans le fluide et dans le minéral.
Roger ei Jeanne erraient sur la pelouse, pendant que Glotilde, Hélène et Maurice demeuraient assis devant la table où luisait l'attirail aimable du thé. Maurice épiait le couple avec des yeu:3t chagrins. La souffrance, après avoir bondi en lui comme une bête dévorante, était devenue chronique. Il apprenait la fable du désenchantement, la vaine amertume des amours précoces et tout le pessi-
niisme né de ces fictions singulières dont nous faisons des réalités plus singulières encore ; son Ame restait ignorante de sa propre aventure; il ne comprenait rien à la jalousie qui s'éveillail à l.i seule présence do Roger Coinmèues. Il savait pourtant que son drame n'intéressait aucune créature, sinon lui même, et qu'il devait farouchement en garder le secret. Seule, Jeanne, jiar intervalles, semblait deviner quelque chose, et elle se montrait alors si douce et si amie que la douleur s'évaporait dans l'extase.
Les jeunes gens s'arrêtèrent auprès d'une dr»s pièces d'eau. Jeanne considéra les doux cygnes qui silîaiont à contre-vent et les canards qui plongeaient avec des battements d'ailes. De-ci de-là, un insecte fou se cognait au visage de la jeune femme, un bourdon montrait son corselet de velours et de soufre.
— Vive l'orage ! fit Roger. Il dégage la passion des choses. Avec quel plaisir j'attendrais celui-ci dans le parc.si vous vous blottissiez sur mapoitrine Hélas ! vous n'êtes pas près de le faire, m'aimcrez-vous jamais ?
Elle écoutait la voix sombre, aux harmoniques do cuivre ; le désir du grand garçon se mêlait à l'odeur orageuse ; une vie profonde s'élevait do l'herbe et dcsceii'^"'' *^">^ ^v}''"^^ : Jeanne palpitait.
... ET l'amour ensuite 261
— Qui sait, fit- elle, si je ue vous aime pas autant que vous m'aimez!
Il demeura saisi ; il tourna vers elle un visage où se mêlaient lanxiété et l'espérance.
— Que voulez vous dire ?
îls échangèrent un regard aussi fiévreux que le nimbus noir qui montait à l'occident. Alors, il chuchota :
— C'est une promesse que vous venez de me faire.
— Non, rcpliqua-t-elle d'une voix hésitante, ce n'est pas une promesse, mais c'est une espérance.
Il eut un grondement de joie.
— Dites que vous ne me ferez pas attendre.
— Je demande encore quelques jours !
Le nimbus avançait ses ailes frissonnantes, un éclair immense zigzagua de l'orient au couchant.
— Vous me répondrez dans une semaine? fit-il, haletant.
Elle frissonna, elle regarda au loin, fixement, comme si elle cherchait un secours ; une grande faiblesse passa par toute sa chair :
— Je vous répondrai dans une semaine I
Xïl
Les Jours semblaient se IiAler vers un but qui effarait Jeanne. Sans le souvenir de Forlaino, elle cùl attendu avec confiance le dénouement qui devait l'initier à des émotions nierveitlcuses. Si elle avait pu régler entièrement sou destin, elle eût aimé être d'abord la femme do Roger. Ainsi aurait-elle connu une fois pour toutes un genre do passion qu'elle ne désirerait pas une deuxième fois. Ensuilc, elle n'en serait que plus complètement à Fortaino — et pour toujours. Mais elle devinait que le jeune homme, capable d'oublier le mariage avec Latourne, ne pardonnerait jamais le mariage avec Gommènes. Les jalousies de celuici l'éclairaienl sur les jalousies de 1 autre. II fallait se résoudre au choix. FA\e y était prête, mue par le sentiment exact qu'elle avait des sacrifices nécessaires: encore enfant, elle pressentait déjà la fatalité
di'> f'^llIpoilllcS et 1"^ f"'^r<'0 Cf^llllo^'^» -l, l.- or^,^^■\^ ,,,]r.^.
... ET l'âmour ensuite 263
Elle s'étonnait de ne pas avoir revu Fortaine. Il avait annoncé sa visite, trois semaines auparavant, à Mme Gombreuil. Depuis, l'occultiste n'avait plus de ses nouvelles. Jeanne multipliait les vaines conjectures. Son expérience, presque parfaite pour la lutte, son expérience née de la misère, de la révolte et du désir indomptable de reprendre les positions perdues par son père, demeurait pleine de lacunes sentimentales. Ce qu'elle avait appris en observant Latourne, Roger et elle-même, ne s'appliquait qu'imparfaitement à Fortaine. Elle n'aA^ait do lui qu'une « entrevision». Aussi l'avait-eile attendu avec une candeur véritable, et puisqu'il ne venait pas, elle admettait chaque jour davantage qu'il l'avait oubliée. Au reste, elle l'eût peut-être admis davantage si elle avait eu une expérience plus étendue de l'amour et de l'absence...
Par intervalles, comme ces cimes qu'un coup de vent délivre des brumes, l'espoir reparaissait à rhorizon intérieur. Ces retours la remplissaient d'une anxiété trépidante et ternissaient ses joies. Avec la certitude que Fortaine ne reviendrait pas, elle aurait vécu en puissance, rassurée sur l'avenir... Souvent, elle se disait que des êtres analogues à ce jeune homme se rencontreraient sur sa route, dont elle en conquerrait sûrement un, après son divorce -^ mais c'étaient des abstractions qui
s'évanouissaient devant l'image précise apparue sous le calai pa, derrière le rideau de glycines. Tout le prestige des sensations neuves environnait cette image et la rendait incomparable... Ce n'élait pas un homme comme Fortaino que souhaitait la jeune femme, c'était lui-mftme, en vertu des lois intimes do la formation et de la sélection.
Il n'y eut plus que deux jours, puis un jour. Enserrée dans les mailles de sa promesse, Jeanne entendait ne pas se dérober. Elle avait un sens profond des obligations que crée la promesse. Régulière, elle percevait que si les sociétés fortes et les êtres forts ont droit à la ruse comme au mensonge, ils ne doivent recourir au parjure qu'à la dernière extrémité. Il n'y avait aucune raison dirimante pour qu'elle y recourût envers Roger. Elle était donc prête au oui ou au non définitif : à mesure quelle approchait de la minute fali dique, son agitation ressemblait davantage à une souffrance. . .
Le dernier jour d'incertitude touchait à son déclin. Jeanne avait passé avec Roger un aprèsmidi émouvant qui finissait en accablement. Elle élait seule dans le jardin de la villa qu'elle partageait avec les Gombreuil L'heure orange succédait h l'heure jaune. L air ne vibrait plus ; dans les rais allongés à travers les ramures, les némocères
formaient des hordes dansantes. Le soleil s'ouvrait à l'occident comme un four rond devant lequel s'évaporait un nuage. Un moment, Hélène parut sous les tiiieuls Elle aspirait leur odeur fervente, elle murmurait :
— Oh! chère... Ont-ils tort ceux qui croient que les parfums sont une émanation des âmes végétales? Ne semble-t-il pas que nous respirions une symphonie magnifique, la symphonie de la création éternelle? Le monde est aussi jeune qu'au temps où il n'y avait pas un seul homme sur la terre. Il y a dans toute chose une fraîcheur indestructible, et même ce qui vieillit se retrempe après quelques jours ou quelques siècles, dans l'eau suave des genèses. Le monde est fait à votre ressemblance, chère petite Jeanne... je vois sur voire visage et dans vos yeux la beauté inépuisable.
Jeanne songeait au lendemain.
A quelques pas d'elle, le jeune Maurice menait des songes sans bornes. Le ravissement et l'affliction se succédaient dans son cœur comme les nuées d'argent et les nuées grises dans le ciel. Il acceptait avec une amère jalousie le mariage de Jeanne, mais il auseit voulu que ce ne fut pas avec Commènes. Son être pur et tendre se révoltait contre le conquérant sensuel et dur. Chaque geste de Roger lui faisait horreur. Il se souvenait de la scène sur la terrasse, de ce bras brutal qui
s'enroulait h la iaille de Jeanne, il se souvi luiii de celte face pâle et sauvage et de cette bouche écarlale. "Sans qu'aucune image précise lui indiquât la suite, il redoutait des choses aussi farouches qu'un meurtre; un tumulte affreux lui emplissait les artères... Alors, il songeait à cet autre homme qui, lui aussi, l'avait fait souffrir, à ce Fortaineaux yeux pathétiques, et il souhaitait son retour. Avec lui, du moins, il n'y aurait pas une intolérable rudesse...
Tandis qu'il s'en venait sous le frônc pleureur, il se trouva devant Mme Latourne ; Hélène disparaissait parmi les passe-roses elles Ihuyas. Comme toujours, quand il rencontrait Jeanne à l'improviste, il fut saisi de vertige et ses chevilles faiblirent. 11 tournait vers elle des yeux affolés. Elle lui souriait avec une émotion indécise, où il y avait de la pitié, do la gratitude, le sentiment d'une beauté fragile et incomparable C'était comme un amour îipparu dans une autre planète. La* barrière do l'Age les séparait, aussi infranchissable que l'élhor qui sépare la terre du soleil. Elle se figurait, p.u' instants, la saison oh il deviendrait un homm: ; elle avait alors une petite palpitation et aussi une angoisse.
— Tu cherches ta mère? fit elle, pour dire qucl- (jue chose. Elle est là-bas.
— Je me promène, répondit il à voix basse.
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Il devint plus pâle, mais parce qu'il était auprès d'elle, il cessa d'être triste. Il vivait le présentaA'Cc une intensité qui excluait l'avenir ; son individualité semblait abolie ; Jeanne emplissait le temps et l'espace.
¥à\q jeta un coup d'œil sur un livre qu'il tenait à la main et lut : les Exilés dans la forêt.
— C'est joli? demanda- 1- elle.
— Oh ! oui, balbutia-t il, oppressé, car il se voyait dans la sylve tropicale, sous les goyaviers, les manguiers et les lianes.
Des parfums extraordinaires circulaient sous les arcades vertes ; la maison des missionnaires était rose comme le cumulus qui s'effritait à Touest ; il n'y avait plus que lui, Jeanne et Hélène, deux grands chiens roux, des chevaux et des lamas. Roger Gommènes était perdu au delà des déserts, des fleuves et de l'Océan... Le soir venait... le bonheur tombait des feuilles et des arbres.
— Ohl oui... Oh! ouil répéta-t-il avec un sourire craintif.
Elle goûta cette agitation charmante ; sa main se posa sur l'épaule du petit ; elle concevait une poésie supérieure à tout ce qu'elle avait imaginé dans son enfance tourmentée par l'infortune et son adolescence emportée vers la lutte. Mais comprenant qu'il n'était pas bon d'exaspérer une sensibilité trop aiguë, elle murmura :
— Jo te laisse continuer ta lecture !
Il fit quelques pas eu titubant ; il se cacha derrière une ormille et considéra longtemps des gravures où se succédaient les sites et les botes fauves... La beauté coulait en lui comme une fontaine.
A petits pas, Jeanne continuait sa marche. Elle sentait mourir ses dernières incertitudes. Le sort qu'elle aurait pu fuir naguère devenait inévitable. Eilo s'efforçait de ne rien regretter ; elle assemblait les raisons qu'elle avait de se réjouir — et, surtout, elle voulait se persuader qu'elle n'avait pas agi inconsidérément.
« Demain, jo serai sa fiancée ! » se dit elle.
Une brise commençait ù glisser sur les plaines et à se heurter aux forêts. La petite Jeanne ressentait ensemble la mélancolie du destin et l'inquiétude des heures décisives. Plusieurs fois encore, elle évoqua Fortaine, ou plutôt il apparut spontanément devant les yeux intérieurs. Chaque fois, un frisson de désenchantement passait sur elle. Mais sa nature active repoussait cette faiblesse ; elle chassait l'image et s indignait d'être inquiète.
— Allons! soupira -t-olle. Je nV serai pas malheureuse.
Elle s'apprêtait à rentrera la maison, lorsqu'un roulement d'aulcnobile retentit .^ur la route prochaine. Elle n'y prêta guère d'aHenlion et cepen-
dant avança la tète lorsque la voiture s'arrêta... Un silence. Le soleil rouge commençait à crouler derrière une colline...
Tout à coup, Mme Combreuil parut au seuil du jardin et s'écria :
— C'est M. Fortaine qui vient nous faire une visite.
Jeanne était loin encore de l'âge où nous craignons le retour des êtres et des lieux qui nous plurent. Elle s'attendait à voir Fortaine pareil à ce ([u'il élait à la pension des sœurs Vailerant ; elle le trouva changé. L'Orient avait hàlé son teint et précisé le contour des joues ; sa personne exhalait une vigueur plus sûre et plus agile. Seuls, les yeux turquoise gardaient une sensitivité timide et enfantine...
« Il est mieux ! » songea- t-elle.
Il arrivait à Gompic^'gne, frémissant d'incertitude. Tandis qu'il fuyait dans la Mésopotamie sèche ou l/i molle Syrie, il voulait oublier la petite forme brillante. Souvent, il avait cru que la désuétude s'étendait sur cette aventure, où il n'avait guère connu que l inquiétude, l'amertume et l'humiliation. Mais il y avait toujours un site, une silhouette, une minute poignante qui ramenaient le
... ET L AMOUR ENSUITE 2/i
lac, ie jardin et l'adolescente mystérieuse. Il chercha iautilement une autre femme: il n'eu rencontra aucune qui ne lui donnât une impression de déchet ou de duplicité.
Quand il revint à Paris, il y demeura trois semaines indécis. Toute son âme était dans Fattente. Il espérait l'intervention d'une volonté étrangère ou du hasard ; il ne sentait en soi-même qu'un doute immense. Puis, au moment de repartir, et résolu à ne plus regarder en arrière, une force subite le poussa. Il voulut savoir ce qu'il y avait au juste en lui-même, et aussi si le souvenir ne serait pas supérieur à la réalité...
Il sait 1 Dès qu'il l'a revue, le passé et le présent se sont rejoints, comme s'il n'y avait entre eux aucun intervalle. L'àme de Fortaine est l'exact dcalque de ce qu'elle était sous le catalpa aux grandes feuilles, hors qu'elle n'est point soumise. Entre Jeanne et lui s'élève l'inconnu accumulé depuis Genève et ce mariage avec Latourne, qui remplit Fortaine d'horreur. Jeanne devine ensemble l'amour et la révolte. Elle cherche dans les yeux clairs le sens de la destinée. Elle sait aussi que celui-ci est bien plus étranger que ne Test Roger. L'entrevue serait pénible sans la présence d'Hélène, qui, comme ces corps qu'on appelle calal y tiques, avive les affinités. Elle interroge et plus encore s'émerveille, pleine de la curiosité de 10