Et puis après?
— Une minute encore, si tu aimes Dieu !... profère la princesse Astesano, tragique.
Palette en main, elle est debout devant une grande toile. Une sainte Thérèse y prie à genoux, mains jointes, les yeux au ciel. La pose est simple et juste, d'un goût religieux très sûr.
— J'aime Dieu, mais je trépasse !
A ce cri, l'artiste, fiévreuse, remonte une ombre, précise un contour, rend un modelé plus moelleux.
— J'ai fini, Angélique... J'ai fini, ma petite Angélique...
La propriétaire du nom ridicule et aromatique le porte, peut-être, par antiphrase. Sa voix jette sans révérence :
— Vous me répétez cela depuis une demiheure. Alors, forcément n'est-ce pas, ça ne porte plus.
Leste et désinvolte, la petite carmélite quitte la pose et se relève. En deux glissades elle est devant le tableau :
— C'est effrayant d'avoir une imagination pareille ! Dire que c'est avec moi que vous faites ceci... Ça me ressemble comme un cygne à un moineau.
La Princesse recule un peu, cligne, incline la tête et dit, contente :
— Alors, Lyca, notre œuvre te plaît?
— Elle me plairait peut-être si vous ne m'imposiez pas le supplice chinois de rester à genoux, figée, pendant des heures. Là, entre nous : à quoi puis-je bien vous servir, ma tante?
— A tout, Angélique ! A tout. Sans toi je ne pourrais absolument rien faire.
— Voyons... comparez pourtant cette physionomie suave à la réalité. Celle-ci, évidemment, n'est pas écœurante, mais de là à galvaniser le Corrège...
Avec application, la princesse Astesano considère, comme si elle ne l'avait jamais vu, le petit visage étroit et pâle levé vers elle. L'esprit pétille au bord des yeux gris. Il chatouille le coin de la bouche au dessin précis.
Il se retrouve dans la mobilité du nez impertinent. Sur l'ensemble, une malice .inquiétante est comme saupoudrée. Oui, le masque est original. Mais, en dehors de la transparence nacrée du teint, il n'y a là nulle beauté. L'irrégularité des traits aguiche. La frimousse est personnelle, mais c'est de l'irrégularité. Et ce n'est qu'une frimousse.
La sincérité habite le cœur ingénu de la princesse :
— Évidemment... Galvaniser le Corrège..
— Vous en convenez ! Alors expliquez-moi par quel phénomène...
La princesse Sophie ne s'empêtre pas dans les contingences. Péremptoire elle coupe :
— Ma petite, ici-bas, si on voulait s'arrêter à analyser ce qu'on ne s'explique pas, on n'irait pas loin. J'ai besoin du moineau pour arriver au cygne. C'est positif. Le reste est poussière. Dès que je te vois agenouillée là, devant moi, sous ta bure, le carmel surgit, ta personnalité disparait.
— Merci pour elle.
— Ton visage s'estompe. Les lignes générales subsistent seules. .
— Vous me comblez, tante Sophie.
— ... Et tu deviens le vivant canevas sur lequel je brode mon rêve !... finit avec pompe la princesse, en soulignant sa phrase d'un geste large.
— Canevas est dur. J'aimaisencore mieux le moineau. Enfin, mettons le mannequin honnête.
— Le mannequin exquis, Angélique !...
— Je veux bien. J'ose dire, d'ailleurs, que ce n'est point exagéré si on se reporte aux avatars inénarrables auxquels je me plie pour satisfaire votre toquade actuelle, ma tante.
La princesse aime beaucoup l'irrespect de Lyca. Il la rajeunit. Au lieu de soixante ans, elle n'en a plus que vingl-cinq dans ces caslà : elle est la jumelle de Lyca.
Pour la forme, elle proteste contre toquade :
— Passion !... Lyca !... Passion !
Mais, déjà, celle-ci poursuit, volubile :
— ... Car enfin, le caméléon n'y peut rien. Je suis tantôt sainte Thérèse, tantôt sainte Elisabeth de Hongrie. Aujourd'hui Jeanne d'Arc, demain sainte Cécile. Je ne désespère pas d'incarner prochainement saint Joseph, saint Antoine et saint Prière. Seulement, il faudra m'acheter une barbe.
— Oh ! Angélique, te rappelles-tu la merveilleuse perruque blonde que je t'avais fait faire pour sainte Cécile? demande la princesse dans une capillaire association d'idées. Ah ! ce tableau-là était mon chef-d'œuvre achève-t-elle, avec un regret maternel pour cet enfant parti au loin.
La princesse est très bonne. Elle distribue sa peinture aux églises de campagne et goûte ainsi deux joies : celle de portraicturer ses saints de prédilection et celle de faire plaisir.
Les irrévérences d'Angélique ne la troublent point. Elle se complaît en cette nièce préférée qui ne se prive pas de passer au crible de son ironie les enthousiasmes de sa tante. Ceuxci sont innombrables. Enthousiasmes artistiques d'abord : la Princesse, Michel-Ange au petit pied, est peintre, poète, compositeur selon l'heure ou la fantaisie. Enthousiasmes amicaux, charitables, intellectuels ensuite. Car l'âme jeune de la vieille princesse est une lyre qui vibre à tous les souffles du zéphyr ! Dans ses moments de sang-froid, elle est la première à se moquer de ses emballements. Mais rien ne l'en guérira. Heureusement ! Grâce à eux, en effet, la princesse Astesano
vit tous ses jours dans le rayonnement très doux de l'idéal.
La Princesse lave ses pinceaux.
Sur la mosaïque effroyablement cirée du grand atelier, la singulière petite religieuse fait de longues glissades et discourt sur les quattrocentistes.
— Je croyais que ta guimpe t'étranglait, Lyca...
— Dites qu'elle m'asphyxie ! Seulement mes jambes s'ankylosant, j'ai dû parer au plus urgent. Mais je m'en vais très vite déposer cette bure redoutable.
D'un élan magistral, Angélique gagne la porte. Sur un air de sa façon, elle chante maintenant :
... « C'est un poète ; on le croit proche : il est absent. « Il n'a pas seulement une âme, il en a cent, « Qu'au long du jour il quitte et reprend une à une, « Selon qu'il fait soleil ou qu'il fait clair de lune (1 ). »
Lorsqu'elle a disparu, avec quelque mélancolie la Princesse soupire :
— C'est ce portrait-là qui est le plus ressemblant...
(1) André Rivoihe.
La cour du lycée de jeunes filles de Pontl'Azur n'a rien de sinistre. Des massifs de lauriers-roses la ponctuent. La ceinture blanche de cloîtres à l'italienne l'enserre. Tendu sur l'engageant décor, l'incomparable ciel de soie bleu s'étend comme le vélum d'une éternelle distribution de prix.
Contenant et contenu, cet exquis lycée d'opérette s'éloigne du modèle classique.
La colonie étrangère y jette son appoint d'exotisme. Aussi n'est-il pas rare de voir, au lycée de Pont-1'Azur, de jeunes étrangères d'une naissance très authentique, fusionner de la meilleure grâce du monde avec d'humbles petites Azuroises d'extraction aussi modeste qu'il est loisible de se l'imaginer.
La demie de dix heures sonna. Dans touilles classes, le « c'est l'heure » — « c'est l'heure » vola de bouche en bouche
Les grandes de cinquième ne bougeaient
pas. Blonde, mûre et grasse, Mlle Docte, agrégée de lettres, achevait son cours avec la solennité qu'elle apportait à tout, ici-bas.
— ... « Les causes d'apparences les plus infimes, répercutent donc souvent un retentissement incalculable. Si Louis XVI ne se fût point attardé, dans l'auberge de Varennes, en face d'un plat d'épinards à la crème qu'il affectionnait tout particulièrement, la face des événements eût été changée... »
La voix, un peu sourde, mourut dans une modulation savante. MUe Docte parlait éloquemment, en se rengorgeant à chaque mot comme un pigeon dodu qui roucoule.
Les plumes des zélées qui prenaient des notes grincèrent un instant encore. Puis les bouches noires des serviettes engloutirent tout ce qui s'éparpillait sur les tables.
Mlle Docte salua avec condescendance. Les élèves se levèrent. Et d'un pas mesuré elle s'en fut vers la porte.
Dehors, l'aveuglante clarté d'un éclatant novembre provençal la fit cligner.
Au bout de la galerie qui courait tout le long de ce' premier étage, un trio installé sur un banc l'interpella.
— Mademoiselle Docte... Psst... Psst... Elle s'avança et dit avec emphase :
— La Grèce est dans ce ciel... Son unie flotte ici !...
On était fait aux élans perpétuels de Mlle Docte. La Grèce était son péché. Personne n'y prenait plus garde.
Mlle Belle agrégée de sciences et, par surcroit, jeune, brune, suggestive, avec une robe précise et de la coiffure, demanda :
— Avez-vous vu Mlle d'Arvières? Il paraît qu'elle nous cherchait toutes les deux, ce matin?
Un tout petit bout d'agrégée myope, échappée de Sèvres depuis deux ans, Mlle Sage, qui rêvait tassée sur un coin du banc, répondit :
— Le cours des amateurs n'est pas fini.
Une grosse personne réjouie, qui ressemblait plus à une mère de famille comblée de postérité, qu'à une vestale universitaire, s'exclama en écrasant un peu plus Mlle Sage :
— Ce cours !... Une riche idée que vous avez eue là, Mademoiselle Docte. C'est une trouvaille épatante.
La vulgarité de Mllc Lourde, la maîtresse
de gymnastique, affligeait Mlle Docte qui, après là'Grèce, chérissait la distinction. Mais l'éloge l'empêcha, cette fois-ci, de trop souffrir.
— Je crois, en effet, que ce n'est pas mal, prononça-t-elle, comme on se gargarise. Pontl'Azur est une ville indigente en ressources intellectuelles : ces cours de littératures comparées et de sciences, comblent une lacune. C'est d'un parallélisme heureux ! Professés par des hommes tels que M. Franck et M. Delaiseau, ils représentent, à coup sûr, un régal de délicats. L'empressement avec lequel les jeunes intelligences les plus haut placées de notre ville...
— ... Ne vous fatiguez pas, Mademoiselle Docte, nous sommes entre nous. Gardez le boniment pour un autre jour !
Cette maîtresse de gymnastique manquait décidément du tact le plus élémentaire.
Son fil tranché, Mlle Docte n'en retrouvait plus l'extrémité.
La petite agrégée myope en profita pour dire :
— Oui. l'idée du cours pour les personnes étrangères au lycée est défendable en soi.
Mais je ne comprends pas pourquoi on en a chargé nos collègues du lycée de garçons et non pas nous?
Mlle Belle, debout, les mains sur sa taille héroïquement sanglée, toisa cette innocente. Puis elle émit avec un regret très présentable :
— Le prestige des hommes est plus assis que le nôtre aux yeux du public. Sur le conseil de Mlle Docte, la directrice, qui est une femme intelligente, a su faire cette concession aux préjugés.
— La directrice a bien fait ! appuya Mlle Lourde. Le cours d'un homme aura toujours un autre œil que celui d'une femme. Si vous vous imaginez qu'elles me prennent au sérieux, mes mioches, avec ma gymnastique ! Tandis que, du temps du père Levier, ça marchait, je ne vous dis que ça !
— Ah ! les hommes, Mademoiselle Lourde... Les hommes...
Avec un soupir ambigu, Mlle Belle tira la houpette de sa trousse. Puis d'un doigté sûr, elle poudra l'extrémité de son nez, assez grec pour ravir Mllc Docte, mais quelquefois un peu brillant,
Mlle Docte, qui était une blonde à peau sèche et dont le nez ne scintillait jamais, protesta :
— J'ajouterai que la présence de ces messieurs, loin de m'inspirer le moindre sentiment de jalousie, de dépit, ou de déplaisir (puriste, Mlle Docte poursuivait sans relâche le mot propre)... cette présence, dis-je, me paraît offrir, au contraire, de multiples avantages...
On ne sut jamais de quels avantages il retournait, car une porte s'ouvrit à cet instant non loin du groupe : c'était la sortie du cours de littérature.
Il y avait là des jeunes femmes oisives et des jeunes filles convaincues. Des bas bleus hors d'usage et des étudiantes de comédie. Rien de sérieux, en somme, comme public. Tout ce monde minaudait, papotait en relevant ses fourrures et en boutonnant ses gants.
Le flot écoulé, le tailleur sombre de Lyca d'Arvières parut. Elle marchait à reculons à la façon des écolières. Un interlocuteur très grand et très soigneusement pommadé lui faisait vis-à-vis. Au-dessus de la ligne nette du col empesé de Lyca, on apercevait une petite
tête frisée qui dodelinait à intervalles réguliers sous une toque de chinchilla.
Puis le tailleur sombre plongea dans un léger mouvement d'une irrévérence polie. Les cheveux pommadés s'inclinèrent très bas.
Leur propriétaire éloigné, Lyca pirouetta sur elle-même.
Elle aperçut le banc et s'élança :
— Bonjour Mesdemoiselles. Vous êtes aimables de m'avoir attendue ! Cet excellent M. Delaiseau -n'en finissait pas.
Elle serra la main de Mlle Belle et celle de Mlle Docte, salua les deux autres professeurs et poursuivit :
— Ma tante vous prie de vouloir bien venir à Cap-Sauvage jeudi sans faute. Il y aura une révélation sensationnelle. C'est un secret !
La Princesse est vraiment d'une amabilité... roucoula Mlle Docte...
— C'est ce secret que M. Delaiseau tentait de vous arracher?... interrogea Mlle Belle avecune amertume souriante.
— Non, il me répétait le plan du dernier cours que j'ai manqué. Il est gentil M. Delaiseau, mais son éloquence gagne à l'estrade !
— Gagne à l'estrade?... répéta rêveuse,
oo
Mlle Docte qui avait l'esprit plus profond que vif.
Anxieuse, M11» Belle s'informait :
— Entre nous... Y aura-t-il beaucoup de monde jeudi? Je suis prise un peu au dépourvu. Ma couturière...
Mlle d'Arvières remonta d'un geste gamin sa légère serviette qui glissait :
— Oh ! Mademoiselle !... Cap-Sauvage, c'est le royaume de la fantaisie. De la liberté par conséquent. On y vient comme on veut, vous savez bien ! Et puis, nous aurons d'autres soucis que celui des chiffons. L'idée de ma tante absorbera tout et tous...
— Mademoiselle Lyca, c'est mal. Vous piquez notre curiosité.
— Vous la piquez étrangement !
Sur son banc, la petite agrégée gringalette se taisait et regardait :
— Présentez-moi à Mlle Sage, s'il vous plaît, demanda Lyca à demi-voix, en négligeant le martyre des deux importants personnages.
Mlle Docte fit trois pas vers le banc.
— Mademoiselle Sage, Mlle Lyca d'Arvières souhaite vous être présentée, prononçat-elle avec une gravité protocolaire.
Le jeune professeur rougit et se leva avec une gaucherie sympathique qui lui attira d'emblée le plus chaud sourire :
— Mademoiselle, fit Lyca très gentiment, vous seriez très aimable d'accompagner désormais Mlle Docte et Mlle Belle à Cap-Sauvage. Je ferai tout mon possible pour que vous ne vous y ennuyiez pas trop.
Détendue, Mlle Sage murmura, remercia, promit. Et Lyca s'en fut très vite, car elle était en retard. Elle se molesta en descendant :
— Je n'ai pas pu prendre sur moi, au point d'inviter la maîtresse de gymnastique. Elle est impraticable. L'oncle Max ne me l'aurait pas pardonnée. Pauvre grosse dame ! C'est dommage. Pourvu qu'elle n'ait pas de chagrin...
Mlle d'Arvières partie, la « pauvre grosse dame » s'écria, bonne fille :
— Eh bien ! vous voyez, au moins ça sert à quelque chose de faire des haltères et d'être mal nippée. On ne vous invite pas chez les Princesses. Et ça me va comme un gant . Je n'ai rien à me mettre !
Mlle Docte sourit avec distraction. Il importait qu'elle mît cette petite Sage au fait
des habitudes de Cap-Sauvage, puisque la fantaisie de Lyca l'y appelait désormais
— Voici... exposa-t-elle, la princesse Astesano est une grande dame très originale, très intelligente, très vivante, très...
— Dépêchez-vous, la fin de la récréation va sonner, coupa Mlle Belle.
— Enfin très intéressante ! Elle habite une propriété somptueuse, rare, où elle reçoit le Tout-Pont-FAzur ainsi que l'élite de la colonie étrangère. On fait de la musique* on dit des vers, on s'occupe de peinture, on discute, on remue des idées, on vil enfin !
— Et dans un décor... Vous verrez ça, ma petite... acheva Mlle Belle, songeuse.
- Quel âge a Mlle Lyca?
Vingt-cinq ans, je crois.
On lui en donnerait dix-huit.
— Pas tous les jours, Mlle d'Arvières est ondoyante et diverse.
L'observation de Mlle Docte était juste. Lyca d'Arvières ne ressemblait pas deux heures de suite à elle-même.
D'ailleurs... Qu'est-ce que « soi-même »?
Mlle Sage voulait être fixée sur Cap-Sauvage avant la cloche mise en branle ;
— Mlle d'Arvières habite seule avec sa tante?
— Non, renseigna M110 Docte. Cap-Sauvage est une colonie familiale. La Princesse est veuve (c'est une Française, son mari seul était Italien). Sans enfants, elle a élevé Mlle Lyca, sa sœur Aliette, un peu plus jeune, et leur frère Claude, l'aîné du trio. Par intermittence, le frère de la princesse, le comte de Laurois, est là aussi.
— Le critique d'art? Max de Laurois?
— Lui-même !...
Une vanité de propriétaire enflait Mlle Docte. Elle ajouta :
— C'est un homme exceptionnel. Il n'a pas son pareil comme originalité.
La cloche sonna.
Le cœur déchiré d'avoir à s'arrêter en si beau chemin, Mlle Docte mit les bouchées doubles et, au risque de s'étrangler dans ses roucoulements, finit :
— Il y a aussi à Cap-Sauvage Mlle de Rycke, l'amie de Mlle Lyca.
— Une Beauté !... s'écria Mlle Belle, une flamme dans ses yeux noirs.
— Sans doute, une Beauté.... frivole que
vous êtes ! Mais une beauté lointaine, inabordable.
Avec un bon sens imprévu dont la précision égratigna ses compagnes, la petite Sage remarqua :
— Je me demande, au fond, ce que nous allons faire dans ce milieu-là? Mais je vous accompagnerai tout de même, parce que Mlle d'Arvières est charmante et singulière. Et que je le lui ai promis.
ni
La propriété de la princesse Astesano comprenait toute une presqu'île longue et assez étroite située à huit kilomètres de Pontl'Azur.
Il y avait à Cap-Sauvage un hall anormal de dimensions et de hauteur. Toute la paroi qui regardait la haute mer était faite de glaces sans tain ininterrompues. C'était très peu harmonique. Le désassortiment de cette sorte de néant — bleu ou gris suivant l'heure — avec les autres murailles, affligeait l'œil tout d'abord. Et puis, on finissait par se laisser prendre par ce néant d'eau et de ciel. On ne regardait plus que lui. On oubliait les toiles adorables, les statues émouvantes, tous les petits morceaux de rêve artificiels, enfantés par les plus nobles artistes.
Le soir de ce même jour, Angélique, Aliette et Claude d'Arvières étaient tous les trois dans le hall.
Lyca jouait de l'orgue.
Un grand orgue qui tenait tout le fond du hall.
Aliette et Claude causaient et riaient avec une animation extrême.
Lyca s'arrêta brusquement, ce qui fit un grand remous d'air étranglé.
— Oh ! s'il vous plaît, taisez-vous, criat-elle. Ou allez-vous en. C'est odieux d'entendre rire pendant de la musique pareille.
La gaieté d' Aliette et de Claude redoubla.
Alors Lyca quitta l'orgue. L'harmonie inachevée resta là comme un fruit dans quoi on aurait mordu.
— Enfin, qu'avez-vous, ce soir?... fit-elle en venant tout près d'eux. Vous êtes intolérables de gaieté?...
Elle s'assit sur le coin d'une table. Lyca utilisait rarement les sièges de tout le monde.
Dominant Claude, étalé dans un profond fauteuil, et Aliette, correcte dans une bergère blanche, elle répéta :
— Qu'est-ce que vous avez?
— C'est ce procès gagné. Je suis enchantée d'être tout à fait riche.
— Oui, appuya Claude avec béatitude,
nous voilà tous les trois monstrueusement riches. Nos droits sont reconnus, justice nous est rendue. Tante Sophie est allégée du soin de nous pourvoir. Ne t'étonne pas que nous soyons gais !
— Mais, grand Dieu, qu'est-ce que vous ferez de plus ! s'écria Lyca. Tu ne pourras pas pour cela porter douze robes merveilleuses l'une sur l'autre. Ni Claude se tuer plus d'une fois en expérimentant des aéroplanes !...
Claude, un beau garçon de trente-cinq ans, sympathique et bien portant, se renversa un peu plus et dit, enchanté :
— Quel type tu fais, Lyca !
— Oh ! oui, un type inédit, redit Aliette. Pas un être au monde n'aurait reçu la nouvelle d'aujourd'hui avec ton indifférence. Tu n'as môme pas manqué ton cours du mardi à cet extraordinaire lycée dont tu t'es coiffée !
— Écoutez, fit Lyca conciliante, je comprends que des gens dans la gêne soient transportés d'en sortir. Mais nous, vraiment, nous, qu'est-ce que cette richesse nouvelle change à notre vie? A notre possibilité de joie?
Avec assurance Claude prononça :
— Cette richesse nous donne l'incomparable
faculté d'arranger notre existence exactement comme nous l'entendrons. Nous pouvons, désormais, choisir la qualité de notre bonheur.
De ses mains croisées, Lyca enserra son genou droit un peu remonté. Elle redit lentement :
— La qualité de notre bonheur... Choisit-on, sur terre? Ou subit-on?... Je voudrais tant savoir si on peut quelque chose ici-bas?...
— Lyca, tu t'amuses à nous inquiéter, fit le joyeux Claude. Tu tentes de nous faire croire que tu n'es plus la volontaire, l'incassable Lyca, la Walkyrie qui dompte les choses et les gens... Et tout cela parce que cette jeune personne est devenue trop riche dans la matinée !
— Non, je ne m'amuse pas, répéta Lyca, l'air ailleurs. Je voudrais, je crois, savoir seulement quelle est la qualité de mon bonheur?... Je ne vois pas très bien...
Le très beau visage d'Aliette s'agita sous ses cheveux blonds, brillants et merveilleusement disposés.
— C'est si simple pourtant ! s'exclamat-elle, un éclair dans ses superbes yeux: bleu foncé. Moi je vois très bien.
— Dis ton bonheur, Aiielte?
Mais... L'amour, fit la jeune fille en rougissant un peu. Être belle, être coquette, elre aimée. Aimer. Être femme enfin! fitelle en s'animant. Femme dans toute la force du terme...
Et, se levant, Aliclte vint devant une haute glace comme pour s'assurer qu'elle possédait toujours le bienheureux talisman : la beauté.
Entêtée, Lyca poursuivit :
— Mais qu'ajoutera ta fortune aggravée à cet idéal, Aliette?...
— Elle ajoutera l'auréole. Une femme, si belle soit-elie, ne l'est jamais complètement si elle ne possède pas cette auréole-là.
— Oh ! Aliette... je ne te connaissais pas jusqu'à ce soir !
Tout en se contemplant avec ferveur dans le miroir aimable, la jeune fille éclata d'un rire très frais :
— Qu'imagines - tu ? s'écria -t- elle. Et quelle indignation ! J'aime l'argent pour ce qu'il donne, non pas pour ce qu'il est. Et il me donnera la possibilité de choisir mon mari. Je ne demanderai au mien que de me plaire.
— Tu me rassures, émit Lyca avec flegme. Tu commençais un tout petit peu à me dégoûter. — A toi, Claude.
Claude fumait, les yeux au ciel. Ses sœurs et sa tante lui permettaient tout.
— A moi — quoi?
— La main. — C'est ton tour. Dis-moi le tien, de bonheur?...
Lyca était maintenant à genoux sur le tapis devant son frère. Son ardent petit visage avait une expression de curiosité passionnée, disproportionnée à la question futile. Mais Lyca était aisément disproportionnée.
— Mon bonheur à moi? prononça Claude en s'interrogeant. Oh ! il est multiple, et si simple !
— Dis-le, Claude.
— C'est la vie tout uniment. C'est savourer le beau fruit jusqu'à l'écorce. Aspirer tout son suc. Déguster tout son miel.
— Je n'aime pas le miel, Claude. Et ce sont des mots, tout ça. Explique.
— Eh bien !... C'est, avant tout, connaître chacune des contrées qui forment le petit domaine humain.
— Les voyages?... Peuh !...
— Pas « les voyages ». Pas les petits déplacements bien sages en Italie, ou en Suisse, ou en Angleterre, entre sa tante et sa sœur. Non, la course fantaisiste et fantastique aussi, à travers tous les horizons. La promenade amusée et curieuse aux quatre coins du globe. La fête des yeux, le ragoût des latitudes ignorées, la connaissance de tant de sensations diverses... Le côtoiement de tant de modes de sentir inconnus... Oh ! si, Lyca, va, je crois bien que c'est ça le commencement de mon bonheur. Et il y en a tant d'autres ! Il a tant de saveurs le beau fruit !
Lyca écoutait le jeune homme s'animer.
Lorsque l'élan de celui-ci tomba, elle resta encore un instant immobile. Puis elle s'assit sur ses talons avec découragement :
— Vous en avez une chance, de voir subitement, comme ça, le patron de votre bonheur tout taillé, tout faufilé. Moi j'ai beau regarder dans le tas d'or, qui vous inspire un lyrisme si effréné... Je ne vois rien du tout. Je cherche toujours l'étoffe.
— C'est parce que tu es trop compliquée, Lyca.
Elle eut un petit sourire méprisant :
— Je le suis bien moins que toi... Toi, imprudente Aliette. Toi qui choisis l'amour, cette chose si effroyablement embrouillée.
Et elle demeura à rêver, toujours assise en petite fille. Claude et Aliette songeaient. L'un voyait des soleils nouveaux, l'autre des triomphes exquis passer et repasser devant eux.
Enfin Lyca se leva et, sans rien dire, revint à l'orgue et se mit à jouer.
Lorsqu'elle eut achevé, Claude, qui n'était qu'un très boiteux artiste, et Aliette, qui ne percevait dans la musique que le chatouillement sensitif, Claude et Aliette étaient pâles et graves tous les deux.
— Lyca... je crois que tu es peut-être un grand musicien... hasarda Claude, la gorge un peu serrée...
— Non, Claude, je ne suis qu'un bon exécutant. C'est de la musique d'Emmanuelle de Rycke. C'est une partie de sa dernière symphonie que j'ai arrangée pour l'orgue. Seulement vois-tu... je sais maintenant une chose... Je la savais avant, déjà sans doute, mais je la vois à présent : Hors la gloire, l'orgueil et la liberté il n'y a rien pour moi icibas... — Et elle acheva : J'aimerais tellement
mieux me noyer que me marier ou faire le tour du monde...
— Pourquoi... Lyca?
— Parce qu'il y a en moi cinquante êtres différents qui se superposent. La musique es éveille et je les sens si bien, alors ! La vie de l'esprit varie sans cesse. Elle peut suffire à rassasier ces cinquante êtres-là. Tandis que l'amour, lui, est bref et monotone. Et la terre, si petite, lui ressemble.
Lyca maintenant chantait. Son frère et sa sœur se taisaient
Le frère de la princesse Astesano était petit, jaune et laid. On lui accordait indifféremment trente-cinq ou soixante ans. En réalité, il se tenait au milieu de ces deux stades. Chauve de crâne, rasé de visage et olivâtre de peau, il offrait un ensemble plutôt flou où les points de repère usités manquaient.
Dès qu'il était là, toutes les femmes avaient des éclaircissements sur l'art à mettre au point. Chacune se découvrait des prédilections insoupçonnées et violentes pour la seconde école des Primitifs à laquelle M. de Laurois venait de consacrer une étude en plusieurs volumes.
Max de Laurois ne faisait jamais de frais pour personne. Toujours calme, souvent muet, son détachement tranquille réalisait, auprès de la complexion frémissante de la Princesse, le plus délectable contraste.
Dans l'enfilade des quatre salons que terminait le hall inharmonique, l'habituel peuple de
visiteurs ne bruissait pas ce jour-là. Trente personnes au plus : le désert.
La princesse recevait trois fois par semaine : Le Mardi, le Jeudi, et le Samedi.
On était au Jeudi : le jour intime. L'intellectuel, aussi.
Les gens courageux, ceux qui avaient l'héroïsme d'avouer que les spéculations transcendantes les accablaient, ne venaient pas le Jeudi. Ils s'en gardaient comme de la méningite.
En revanche, toutes les âmes en mal de littérature, d'utopie ou de féminisme hantaient avec ferveur le Jeudi.
Il ne faudrait pas croire, d'après cela, que le Mardi et le Samedi on pouvait respirer, dire des pauvretés à son aise à Cap-Sauvage, en aggravant sa gastralgie d'homme bien élevé par le tranquille commerce d'un buffet élyséen. Non, non. Chaque jour avait sa spécialité implacable.
Le Mardi : Peinture. Menues expositions, raccourcis de conférence sur les favoris du jour, etc., etc.
Le Samedi : Musique. Auditions, discussions, etc.
La découverte d'un « Talent neuf, ignoré de soi-même et d'autrui », telle était l'ambition éternelle de la Princesse. Pour la réaliser, elle accueillait des pléiades d'artistes quelquefois jeunes, mais toujours parfaitement ignorés, du public s'entend !
Mais comme elle avait du goût, un goût très sûr, très fin et très érudit, elle évaluait vile ses candidats au titre fatal de génie méconnu. Et elle abandonnait ses illusions à leur sujet avec la bonne grâce qui faisait sa force ici-bas.
Il y avait de l'espace, un espace immense à Cap-Sauvage, la foule des ignorés n'alarmait donc pas le public élégant, les mondains exclusifs. Et l'ensemble n'était pas quelconque.
... Devant un cercle de privilégiées, la Princesse achevait de développer son Idée. L'Idée du jour.
C'était un succès. On se pâmait :
— « L'union intellectuelle féminine... » Mais c'est adorable !...
— Tout simplement adorable !
— Inattendu !
-—Et d'une saveur fine...
— Oh ! c'est admirable...
— Je dirais génial si je ne craignais l'outrance, gloussa, modeste et cependant assurée, Mlle Docte.
Ravie de la fortune de son projet, la Princesse précisa :
— Notre « Union »... — Eh bien !... Mettons notre Académie pour être tout de suite très ambitieuses !...
— Bravo !...
— ... Notre « Académie » aura pour but essentiel d'alléger le plus possible la femme de l'emprise masculine.
— Oh ! que c'est bien !
— Aux jeunes filles qui seront des nôtres, nous persuadepons que le mariage n'est pas le but unique de la vie. Elles ne s'hypnotiseront pas devant cette seule perspective. Surtout, nous les armerons contre la manie du Flirt. Nous apprendrons à toutes les femmes à voir avant tout, dans l'homme, un cerveau !
— Oh ! Sophie, que t'avons-nous fait... émit la petite voix de tête calme et mesurée de Max -«de Laurois. Assis dans une encognure, il dessinait des caricatures dans le creux de sa main.
On rit.
Quelqu'un profita de l'interruption pour demander :
— Alors, bien entendu, les hommes ne seront pas admis aux séances?...
Des exclamations diverses fusèrent dans ce public exclusivement féminin. Leur sens net ne fut pas tout de suite perceptible.
Bonne enfant, la Princesse décréta :
— C'est une académie féminine : Donc il n'y aura pas d'hommes.
Ces dames tentèrent d'échanger des regards enthousiasmés. Mais la Princesse était fine. Elle ne s'y trompa point. Sans avoir l'air d'y toucher, elle corrigea :
— ... excepté les jours de séances solennelles.
— On fera des séances solennelles tous les jours. Et ce sera gentil comme tout... susurra le dessinateur, que le menton fuyant et le nez aigu de Mlle Docte absorbaient profondément.
Des joies de pensionnaires frémirent. La Princesse acheva.
— En temps normal, on discutera de nobles initiatives. On s'affranchira totalement des mesquines préoccupations de toilette et de flirt, je le répète.
— Oh ! le flirt... la toilette !... soupira avec dégoût une ravissante blonde, à peindre dans une terrible robe invraisemblable.
— N'est-ce pas... c'est tellement plat... - Si souverainement insipide.
— D'une si acre banalité.
— Ne m'en parlez pas : la pauvreté intellectuelle de notre sexe me fait souvent rougir, ma chère !
Coupant court à cette orchestration l'hôtesse, vraiment agréable à regarder dans sa robe de dentelle noire ouverte sur son cou resté jeune, annonça :
— Le plus intéressant n'est pas dit :
Les curiosités chatouillées, frissonnèrent.
— Oui... le pivot de notre union sera donc « l'intellectualité chez la Femme ». La floraison de cette intellectualité nous occupera par dessus tout... Nous aurons, pour cela, notre... Revue...
Ici vingt voix un peu rauques, redirent :
— Notre... Revue...
— Et, chaque année, nous décernerons un prix de quatre mille francs au Roman jugé le plus digne, par notre Jury.
Une stupeur discrète cloua l'assistance.
— Ce sera le concours de la « Dame chan*
ceuse !... » baptisa Max de Laurois, toujours très occupé.
Un phénomène amusait cet observateur :
A côté des professeurs et des bas-bleus, il y avait là plusieurs grandes dames, blasées, gâtées, saturées... Qu'est-ce que pouvait bien leur faire le prix de quatre mille francs?
La rougeole littéraire fait tant de ravages, des ravages si généraux, que les grandes dames comme les petites écrivassières de métier rosirent de joie avec un ensemble attendrissant.
— « Un concours... Un Prix annuel... » Quelque chose de difficile à tenter... Et,
ce quelque chose, sur le terrain littéraire !... Dans ce Jardin Secret de presque toutes les femmes actuelles, quand elles ne sont pas des saintes, ou des nourrices.
. ... Ne pas se contenter de ces difficultés irréelles, entrevues dans des magazines lointains et improbables... Être mêlées, identifiées à toute cette cuisine délicieuse. .
— Ça les amuse joliment plus que l'amour. C'est effarant.
Max de Laurois s'amusait extrêmement luimême.
Mais Angélique d'Arvicres, elle, s'ennuyait.
Vue de loin, dans la pénombre de l'imprécision, l'Académie féminine l'avait fait sourire. Elle y voyait thème à discussions. Et la discussion était sa joie. Elle imaginait des aperçus non usagés. En réalité c'était du quelconque et du déjà vu ! Moutonnier, ce public se contentait d'approuver avec persévérance, par des mots incolores et des exclamations sucrées.
Dans un angle, Lyca expliqua sa déception à l'oncle Max. Celui-ci se moqua d'elle.
Petit à petit le nombre des visiteurs avait grandi. Le cénacle était maintenant noyé dans l'essaim des nouveaux venus.
L'Académie était l'événement du jour.
Dans tous les groupes, on bâtissait avec passion la charpente des statuts. Protectrices, les initiées mettaient au fait le vulgum. La Princesse savourait avec une bonne gourmandise simple et sympathique, les joies de la popularité. Le reporter d'Azur-Ëlégant prenait des notes émaiîlées de menues interviews. Partout le comte de Laurois se faufilait comme une belette qui serait très chauve.
Lyca montrait à Mllc Sage une collection
d'Eaux-fortes d'Albert Durer. Devant la « Mélancholia » elles s'arrêtèrent longtemps...
Et Mlle d'Arvières s'étonna de la distinction de pensée et du sens artistique qui dormaient chez ce petit être d'aspect falot et plébéien, dont les origines s'inscrivaient clairement dans la gaucherie de manières et la décourageante inexpérience mondaine.
Un intérêt lui venait. Elle avait envie de faire causer Mlle Sage sur elle, sur sa famille.
Mais sa réserve personnelle l'en empêcha.
M. de Laurois passait :
— Oncle Max, appela-t-elle, venez donc commenter les Eaux-fortes à Mlle Sage qui s'intéresse à l'École de Nuremberg. Vous lui serez plus utile que moi.
Derrière le lorgnon qui les gâtait, les doux yeux de gazelle de Mlle Sage s'émurent. M. de Laurois pour elle toute seule ! L'honneur était redoutable à sa timidité. Mais les maîtres de Nuremberg étaient là...
Max de Laurois ne mettait pas en doute que Lyca avait voulu s'alléger à son dommage, d'un devoir de politesse pesant. Au bout d'un peu de temps, il changea d'avis. Cette petite inconnue en robe disgracieuse et
en gants maladroits n'avait rien de vulgaire ni d'ennuyeux. « Mais quelle infortune pour une femme qu'un chapeau pareil ! Je ne peux pas le lui dire. Et pourtant ce serait un service à lui rendre. Pauvre petite ! »
Des chuts bruirent. On allait chanter, bien que ce fût Jeudi !
Mlle Sage et son compagnon s'assirent en hâte.
— C'est Mlle de Rycke, renseigna M. de Laurois.
Instantanément tout bruit cessait.
Ce jour-là, Emmanuelle de Rycke s'accompagnait elle-même. Le piano à queue, de grandes plantes vertes l'isolaient.
Dès que Mlle de Rycke chantait, les cœurs les moins artistes se serraient. L'émoi trois fois saint faisait pâlir toui les fronts. Au théâtre Emmanuelle eût connu tous les triomphes : c'était le don sacré dans toute sa gloire, servi par une intelligence artistique exceptionnelle.
... La voix s'éteignit.
Un peu plus pâle que d'ordinaire, Mlle de Rycke se leva. La petite Sage eut une exclamation :
— Oh ! qu'elle csl jolie !...
Max de Laurois dit seulement :
— Vous n'aviez jamais vu M]le de Rycke? Elle n'est pas jolie. Elle est effroyablement belle.
Mlle Sage ne sourit pas. De tous ses yeux, elle contemplait cet ensemble unique : la Beauté servant de cadre au Talent. Elle allait dire au Génie.
Emmanuelle de Rycke était grande. Sa souple robe blanche précisait le galbe nerveux d'un corps parfait. Et le visage émouvant : pâleur ardente, traits purs, inexprimables prunelles, était exactement celui qu'un poète eût rêvé ici.
Faits pour la perfection, pour l'harmonie, nous sommes si peu habitués à la rencontrer qu'elle nous surprend comme une anomalie. Devant Mlle de Rycke, devant la splendeur parallèle de l'âme et de l'enveloppe, on demeurait toujours un peu déconcerté.
Emmanuelle recevait les éloges délirants avec un calme complet et une simplicité souriante où se percevait une indifférence totale et tout à fait singulière. On avait la sensation très nette que ces éloges passaient par-dessus
la jeune fille sans pénétrer en elle. Ce n'était en réalité ni du dédain, ni l'immunisation de l'habitude : mais plutôt une sorte d'inaptitude à être émue par le rite obligatoire. On sentait que Mlle de Rycke, tout en prêtant la surface de son moi, demeurait imperméable au flot d'adulations qui déferlait.
La petite Sage eut le crève-cœur silencieux de ne pas revoir Lyca.
Dès l'instant où Mlle de Rycke apparaissait, Lyca n'existait plus. Elle était absorbée en son amie qu'elle adorait.
Emmanuelle de Rycke était la filleule de la princesse Astesano et la fille du célèbre Rycke, le grand peintre mort deux ans plus tôt d'un tragique et banal accident de chasse.
Elle avait vingt-huit ans. Orpheline, libre de sa fortune et d'elle-même, elle s'était fixée auprès de la Princesse depuis la mort de son père. Ainsi se trouvaient conciliées la douceur de chaudes tendresses et l'atmosphère de liberté indispensable aux travaux de composition de Mlle de Rycke.
Cultivée avec amour, par des maîtres qui étaient des rois de la musique, dans une ambiance artistique incomparable, la floraison du talent d'Emmanuelle fut précoce
Un drame lyrique pris par l'Opéra-Comique se jouait, depuis trois ans, un peu partout. Deux « symphonies brèves » d'une facture large, simple et solide permettaient de juger l'autre face, et non la moins curieuse, de ce
talent où l'horreur du remplissage et du mièvre dominait. Talent aussi peu féminin que possible, d'ailleurs : inspiration haute et claire, souffle profond, méthode stricte et d'une logique artistique serrée. On sentait dans toutes les œuvres d'Emmanuelle, l'armature incassable d'une charpente d'acier. Et c'était d'une opposition bien inattendue avec l'ardeur passionnée qui courait d'un bout à l'autre, sous la technique sûre et fouillée.
... Tout le monde était parti. .Emmanuelle et Lyca arrangeaient, à l'orgue, quelque chose qui s'était embrouillé.
Peu patiente, Lyca se lassa la première. Elle s'allongea sur un divan, disposa des coussins très mous sous ses cheveux bouclés et se reposa un instant sans rien dire.
Et puis, elle cria très fort pour dominer le tapage horrible et discordant :
— Emmanuelle !... Je t'en prie, laisse là ces mugissements de taureaux furieux. Viens tout de suite causer.
Emmanuelle aussi avait les oreilles déchirées. Elle vint près du divan et regarda Lyca si petite dans sa robe de voile de soie gris qui se froissait.
Lyca ne bougeait ni ne parlait. Emmanuelle dit :
— Tu avais tant envie de causer...
— Je regarde comme tu es jolie à l'envers, Emmanuelle. Oh ! quelle heureuse créature tu es !
— Heureuse d'être jolie à l'envers... enregistra Emmanuelle en montrant très peu ses belles dents claires dans un sourire.
— Heureuse de tout. Tu as ioul. Tu es une exception merveilleuse au quelconque, à l'à-peu-près de la vie.
— Ne sois pas ingrate, Lyca. Toi aussi « tu as tout ».
Elle s'assit au pied du divan que la très petite forme de Lyca laissait encore très libre.
Songeuse, celle-ci redit :
. — Oui, j'ai tout. C'est vrai. Excepté ta figure et ton génie.
— Mon génie... répéta Emmanuelle avec une ironie légère.
— Enfin ta musique, ta «boîte à musique», si les grands mots te rassasient ! Tu es l'être sur terre qui peut personnifier le bonheur. J'y pensais ce soir en regardant tous
ces philistins se pâmer. Il y avait très longtemps que je ne t'avais entendue chanter en public. Tu étais eiïrayante de beauté, de talent...
— Oh ! Lyca, comme tu te répètes ! soupira Mlle de Rycke avec patience.
— Comment fais-tu pour être indifférente à l'encens, Emmanuelle?
Celle-ci sourit sans répondre.
Lyca quitta sa pose de houri et sa voix tranquille.
Elle s'assit brusquement, ramena ses pieds à terre et dit d'un ton péremptoire :
— Tu as une âme de feu. Une âme vibrante. Tu respires perpétuellement le Roi des arômes, l'encens. Et il ne te grise pas !... Je ne comprends rien à toi, Emmanuelle.
— Le Roi des arômes n'est qu'une fumée comme toutes les autres, dit paisiblement Mlle de Rycke. Est-ce toi Lyca l'orgueilleuse, Lyca la blasée, qui attache tant d'importance à l'opinion de la foule? Du troupeau,.comme tu sais dire parfois !
La petite figure pâle de Lyca eut une moue de dédain perplexe.
— Évidemment, je me moquo du troupeau.
Mais il me semble qu'à ta place je l'apprécierais comme pierre de touche. J'aimerais évaluer, à ses dépens, ma puissance. Il serait le dynanomètre où mesurer ma force. La force ! L'exquise et la terrible force. Tu ne comprends pas cela... Et c'est ce qui m'étonne. Les profonds yeux noirs d'Emmanuelle se firent plus pensifs. Elle haussa un tout petit peu les épaules. Et continua à se taire.
— Ton mépris affectueux est incommensurable. Il me touche, fit Lyca en riant. Mais au fait !... s'écria-t-elle, tu n'as toujours pas répondu à l'interview de Claude qui t'a prise,
l'autre soir, pour arbitre...
— Oui..., tu sais bien, notre incompéten&e à situer la félicité humaine?... La vieille, l'éternelle question du bonheur.
— Trop grave. Trop indiscret aussi.
Les yeux de Lyca scrutèrent le visage blanc de sa compagne :
— Gomme c'est curieux, fit-elle lentement, par moment, il me semble qu'il y a un grand mur entre nous. Un mur immense. Tu es assise sur la crête. Et moi je suis toute seule
en bas. Et tu me regardes de si haut, de si loin...
— Oh ! Lyca... poète, romancier, que sais-je encore !
— Pourtant, fit Lyca, poursuivant son idée, je ne suis pas extrêmement plus sotte que toi. Sauf le don de la musique, de l'invention musicale, mon cerveau égale le tien. Je suis même plus intuitive que toi, je crois. Et ma culture intellectuelle est presque plus poussée. Et cependant par instant, je te le répète, tu m'échappes tout à fait. Je vois le mur. Je me sens inférieure à toi. Et je ne sais pas exactement pourquoi...
Elles se turent et songèrent.
Mlle de Rycke dit :
— Écoute... Un jour nous causerons complètement, sérieusement. Et alors bien des choses de moi te paraîtront claires...
Une petite anxiété passa sur le visage mobile de Mlle d'Arvières. Elle bondit sur ses pieds :
— Tu veux te marier... Emmanuelle...
Toi...
Un sourire bref, très jeune et franchement amusé, montra de nouveau l'éclair des dents.
Mlle de Rycke secoua son front couronné d'une tresse sombre et royale :
— Non. Non. Je ne veux pas me marier, commença-t-elle.
A ce moment, Claude entra et demanda :
— Lyca, veux-tu, je te prie, me rendre les deux dernières comédies de Pierre Dorbel. Je voudrais les revoir. Je viens de relire ses premières pièces en vers.
— Pourquoi ce regain de tendresse pour ton ami Dorbel? s'informa Lyca en se mettant à genoux pour inspecter une bibliothèque basse où Ton entreposait des livres familiers.
— Parce qu'il doit venir, la semaine prochaine, faire une conférence ici. Alors je veux me retremper dans son esprit avant de retrouver l'auteur célèbre.
— Tiens, il vient? J'irai l'entendre.
— Oh ! je connais. Tu dis régulièrement cela huit jours à l'avance. Mais le moment venu, plus personne !
C'était fraternel, mais juste.
— Viendrez-vous, Emmanuelle? demanda Claude.
— J'aime bien le talent de Dorbel. Il a
un esprit exquis. Mais je n'ai pas le temps.
— Tu viens de moins en moins avec nous, reprocha Lyca.
— Il ne faut pas me tourmenter, fit seulement Mlle de Rycke.
Lyca eut une vague grimace de découragement et s'enquit :
— Au fait, comment est-il, Pierre Dorbel? Claude n'était pas descriptif.
Il dit :
— Je crois qu'il est comme tout le monde. Et puis, en somme, il y a longtemps que je ne l'ai pas vu à tête reposée. Depuis cinq ou six ans nous nous serrons la main tous les six mois, en courant. Mais notre intimité relative de jadis renaîtra vite, j'en suis sûr.
— Ainsi soit-il ! Tiens, mon frère, voilà tes bouquins.
Et ce disant, Lyca feuilletait lentement.
— Il y a vraiment des nuances très, très particulières dans ce talent-là... Et des contradictions aussi... On y trouve un esprit incomparable. Un sens aigu d'observation. Une drôlerie intermittente : de la drôlerie gaie et de la drôlerie triste alternée — celle que j'aime. Voilà pour l'extérieur. Sous la façade
il y a, semble-t-il, une sentimentalité tendre, jeune, convaincue... Une espèce de candeur... Je ne sais quoi d'inanalysable. Il doit être joliment complexe, ce Monsieur-là !
Claude pouffa sans révérence :
— Ne t'établis pas somnambule, Lyca. Tu ne ferais pas tes frais. Dorbel n'est pas compliqué pour deux sous. Il a du cœur et de l'esprit. A part cela, c'est un être sain et simple. C'est toi qui tarabiscotés, parce que tu es une femme.
Vexée, donc impertinente, Mlle d'Arvières toisa l'ingénu :
— Vraiment, mon petit?... Eh bien ! ne t'en déplaise, je tiens ta psychologie pour courte. Dorbel est peut-être sain. Mais entre sa simplicité et celle de l'enfant qui vient de naître, il y a un océan. Et ce n'est pas ta pénétration qui le franchira ! J'ai horreur des gens célèbres et de l'homme à la mode... Sans ça...
Et la discussion se poursuivit allègrement.
Huit jours plus tard, Lyca suivait sa tante, sa sœur, l'oncle Max et Claude, Salle Artmeyer
C'était l'asile élégant où se perpétraient tous les événements littérairement sensationnels de Pont-1'Azur.
Un public de choix donnait. La Princesse en représentait le plus bel ornement. De ce fait, convergeaient vers elle tous les signes de tête, de mains, d'yeux, inclinaisons, bonjours, saluts par quoi les civilisés ont coutume de matérialiser leur sympathie, amitié, respect. A tout, elle répondait, avec un empressement joyeux et jamais las. Essentiellement sociable et optimiste, la princesse éprouvait partout la sensation d'être en famille.
Un monsieur remarquablement raide dérangea vingt-cinq personnes pour venir se rasser en deux devant la Princesse et ses nièces.
Lorsqu'il fut loin :
— Brave Balensy ! souffla l'oncle Max impassible. Admire,Aliette. Rien ne l'épouvante ! Sur combien de pieds, dans combien de robes a-t-il marché pour parvenir jusqu'à toi? Nul ne le sait ! Mais ça lui est égal. Sous son monocle, c'est un brave. Il a vu la dame de ses pensées. Elle Ta vu. On l'a vu la voir...
— Oncle Max !
— Ne m'implore pas, enfant ! Rien ne m'empêchera, moi non plus, de déclarer que tu as tourné la tête à l'homme le plus coté de Pont-FAzur cette saison, et que tu l'as rendu parfaitement idiot. Ça fait un de plus. Tes victimes ne se comptent pas.
Pour faire taire le pince-sans-rire et réprimer la gaieté fâcheuse qu'elle sentait monter à ses lèvres, Aliette gémit :
-■ — Je ne sais pas ce que vous avez contre ce pauvre Balensy. Je trouve sa raideur superbe. Il a une branche incroyable II fait la pluie et le beau temps partout. Il n'y a que vous sur terre pour le mépriser !. . Je ne parle pas de Lyca...
Contre toute tradition, le conférencier fut exact.
II entra. On se tut. Il parla.
Au bout de peu de temps l'auditoire se fit un devoir d'être aux anges.
Lyca eut une grande déception. Pierre Dorbcl disait des choses fines, justes et jolies sur un ton monotone et inhabile. On sentait qu'il était extrêmement ennuyé d'être sur une estrade devant un verre d'eau, en face de gens qu'il fallait nécessairement intéresser. Cet auteur dramatique, dont le nom faisait la fortune des premiers théâtres de Paris, était un acteur très secondaire. Les qualités de l'emploi lui manquaient. Son assurance s'accusait approximative et sa modestie évidente. Tout cela était bien fâcheux. De plus, sa voix quelconque, un peu blanche, restait d'un timbre normal et sans imprévu.
Rien n'agissait plus sur Lyca que la voix humaine. Elle prétendait que là gisait la personnalité tout entière.
Avec elle-même elle décréta donc qu'elle s'ennuyait.
Cette conférence représentait un acte de charité consenti par Dorbel en faveur d'une œuvre de jeunesse très touchante. Était-ce la conviction qu'il aurait, de ce fait, un public
ftr»
tin peu spécial, ou le manque d'entraînement*? Mais Dorbel demeura terne. C'est sans l'ombre d'humour qu'il déroula sa correcte étude sur « La femme et l'enfant dans le théâtre contemporain ». Banalité élégante. Rien de plus.
Lorsqu'on se leva, l'oncle Max confia à Lyca :
— Ce n'est pas lui qui fait ses pièces. C'est son secrétaire.
On se décida à aller prendre le thé dans le salon italien attenant à la salle de conférence Claude disparut.
Avant qu'on eût achevé de choisir le coin propice et la table préférée, le jeune homme revint très mystérieux :
— J'ai vu Dorbel. Il est toujours aussi simple. Je l'ai invité à goûter. Il désire vous être présenté, ma tante.
La Princesse affirma que Claude était un garçon d'esprit. Aliette fut contente de voir de près l'homme célèbre. Lyca soupira :
— Ça va être gai. Nous serons le régal de toute la salle. Et pour avoir une seconde déception, bien sûr ! Il faut laisser les auteurs dans leurs livres ou dans leurs nièces. La
conférence de cet après-midi en est la preuve cruelle.
— Tu n'es pas indulgente, Lyca. Dorbel déteste s'exhiber, fit Claude. C'est ce qui l'a rendu, tout à l'heure, inférieur à lui-môme. Venez dans le salon à côté. Je viens de le retenir. Tout y est préparé. Pas plus que l'altière Lyca je n'aime a intéresser la galerie.
Claude revint bientôt avec Pierre Dorbel.
Les présentations closes, l'amabilité sincère et aisée de la Princesse établit immédiatement un courant sympathique. On causa tout de suite beaucoup.
Tout en expérimentant diverses sortes de bonbons, Lyca observait le nouveau venu. Elle s'estimait physionomiste et ne manquait jamais une occasion d'exercer ses talents. Ce jour-là l'échantillon en valait la peine.
La déception première de la jeune fille, s'aggravait. Familiarisée avec le monde des lettres, elle n'en était plus à considérer un auteur célèbre comme une curiosité de collection. Mais le talenf de celui qu'elle avait en face d'elle l'attirant spécialement, elle aurait aimé qu'il s'évadât du moule omnibus.
Et il s'y enfonçait au contraire.
Physiquement, il était vraiment comme tout le monde. Claude disait vrai. Un peu plus grand que tout le monde seulement. Une aisance, qui n'allait pas jusqu'à l'élégance, gardait de la gaucherie ce corps immense et très proportionné. Le visage allongé et mat était intelligent, évidemment. Mais sans l'ombre de singularité. Avec ses traits mesurés et son expression contenue, ce visage aurait aussi bien pu appartenir au premier passant sympathique.
Toutefois, Lyca rêva un peu devant l'opposition qu'offrait le pli de dédain assez désabusé de la bouche, avec le bleu si caressant des yeux attentifs.
... Était-ce vraiment là l'auteur de ces œuvres rares, d'une 'psychologie salubre, infinie et précise, qui menaçaient de mettre à quarante ans, Dorbel à l'Académie, après l'avoir fait dominer la pléiade de ceux qui font du Théâtre ?
Étrange... Étrange.
Et l'oncle Max était, à"part lui, du même avis que sa nièce.
Lentement, à leurs yeux, une originalité se dessina.
11 était indiscutable que Dorbel était simple. Il émettait sans apprêt des phrases typiques. De ces phrases qui sont un monde pour celui qui sait écouter... Une simplicité totale, une de celles qu'on n'imite pas était là.
Lyca et son oncle avaient trop vécu dans le milieu artiste et lettré, ils avaient vu de trop près l'insupportable suffisance, le puflisme, le bluff chronique qui règne là, en général, pour ne pas demeurer stupéfiés devant ce symptôme...
Chez Dorbel, c'était clair, nul souci de l'eiïet, nulle préoccupation d'étonner. Faconde, ou faux détachement : il oubliait ces deux ornières si habituelles. Il convenait de « sa chance » et des joies du succès avec une sincérité entière. Il ne paraissait pas ignorer que d'autres talents eussent droit de cité sous le soleil. Il estimait l'esprit d'X. Il louait sans traquenards la bonne camaraderie de Y : ce n'était pas un littérateur, c'était un phénomène.
La princesse Astesano n'eut pas de repos qu'elle n'eût invité le glorieux ami de Claude à faire un séjour à Cap-Sauvage.
Par malheur, Pierre Dorbel ne s'arrêtait pas
à Pont-1'Azur. Et la pauvre Princesse dut renoncer à l'idée d'une inauguration solennelle de l'Académie féminine sous les auspices d'un tel hôte.
Il fut seulement décidé qu'il deviendrait l'arbitre suprême du Concours de la Revue.
On fixa la date de celui-ci en avril.
Aujourd'hui toutes les femmes écrivent, et, chose plus grave, écrivent bien. Sans crainte, on pouvait donc se contenter de ce délai de quelques mois. C'était plus qu'il n'en fallait pour les retouches nécessaires au roman, ou à la comédie que chaque femme digne de ce nom conserve pieusement dans son tiroir !
vu
Un courant de frics continuelles aurait entraîné les habitants de Cap-Sauvage s'ils n'avaient réagi avec le courage que donne la satiété. A des degrés divers, chacun était, en effet, saturé de tout ce que la vie offre de frivolités élégantes et de mondanités somptueuses.
Aliette, parce qu'elle était la plus jeune et la moins cérébrale aussi, aimait encore beaucoup le monde. A dire vrai, l'atmosphère d'un bal était l'ambiance rêvée pour cette ravissante créature, femme jusqu'au bout des ongles. Elle s'y épanouissait comme une fleur dans une serre. Sa carnation de blonde lumineuse n'éblouissait jamais plus qu'à la clarté des lustres. Sa grâce caressante s'harmonisait à la langueur des valses lentes. Sa sentimentalité puérile de jeune fille très pure, mais complètement frivole, se plaisait aux brèves ébauches de romans qui vont, au bal, vers
toutes les femmes qui sont reines par la beauté. Aliette avait de nombreux soupirants. Il lui agréait de retrouver partout cet escadron volant. Pour l'heure, elle distribuait ses faveurs avec équité, mesure et correction. Son cœur n'avait pas parlé. Il oscillait. La silhouette du fatal prince charmant demeurait floue.
La princesse Astesano, elle, était la personne la plus occupée du Royaume de France. Et la plus joyeusement occupée. Lorsqu'elle se plaignait, par grand hasard, de quelque chose, c'était de l'exiguïté des journées et du défaut d'élasticité des heures.
Quant à l'oncle Max, sybarite avisé, il se contentait de déguster avec une nonchalante sérénité le parfum changeant de chaque minute.
Claude dépensait en sports de tout genre la vitalité gaie émanée de sa jeunesse et de sa santé.
Tandis qu'Emmanuelle de Rycke, prisonnière volontaire de son art, s'isolait de plus en plus dans cette tour d'ivoire.
En somme, chacun, à Cap-Sauvage, semblait suivre nettement son chemin d'élection
Seule Lyca, tant elle était diverse, paraissait marcher à la fois dans chaque sentier.
Tour à tour, elle pouvait s<> passionner comme Aliette pour le monde, où sa grâce un peu irritante lui attirait des triomphes d'une qualité glorieuse. Comprendre les mouvants enthousiasmes de la Princesse.
Lutter d'adresse avec Claude au Golf.
Par instant, c'est jusqu'à la fièvre qu'elle s'identifiait au songe artistique d'Emmanuelle.
Sans relâche, en elle, une vie intense battait son rythme.
Autant par son intelligence personnelle, riche et solide, que par des dons exceptionnels d'intuition et d'adaptation, Lyca représentait un clavier merveilleux : un de ces précieux instruments qui, noblement maniés, donnent une musique divine...
... Cet hiver-là fut spécialement favorable à l'heureuse colonie de Cap-Sauvage : aucun dommage, une bonne humeur complète traversée seulement par instant, par le frisson de mélancolie inexplicable de ceux qui n'ont rien à désirer au monde.
Un matin de mars, Emmanuelle de Rycke
proposa à Lyca de venir avec elle passer la journée à Riant-les-Pins chez l'oncle abbé.
L'oncle abbé était, en fait, un petit cousin. Par respect pour sa robe on l'avait élevé, en famille, à la dignité d'oncle. On le nommait indifféremment l'oncle Pierre ou l'oncle abbé.
L'abbé Pierre de Ligné avait quarante-huit ans. C'était le prêtre de France le plus connu dans le domaine scientifique. Directeur de l'Observatoire de Pont-1'Azur, ses théories et ses travaux commençaient à faire loi en astronomie. On citait, de lui, tel principe encore en bourgeon dont l'épanouissement entraînerait d'incalculables résultats.
Surmené par un labeur incessant, il avait dû abandonner momentanément l'Observatoire pour venir achever en paix à Riant-les- Pins un ouvrage dont l'élaboration voulait du silence.
Ame dévorée de zèle, aucune des nobles recherches dont la gloire rejaillissait pourtant sur le clergé français tout entier ne pouvait faire oublier à l'abbé de Ligné l'essentiel de sa divine vocation. Il était prêtre d'abord. Prêtre avant tout. Toujours,
Même au milieu des plus écrasants labeurs, il avait su sauvegarder des heures pour l'exercice de son ministère.
C'est ainsi qu'à Riant-les-Pins, l'astronome célèbre se faisait tout petit vicaire pour aider son bon vieux confrère.
Les pêcheurs du hameau que leurs femmes entraînaient à la messe, le dimanche, pour voir le «grand curé de la ville >', étaient bien incapables d'évaluer l'intellectualité de celui qui leur parlait. Mais ce que les bonnes gens pressentaient à travers la simplicité voulue des mots, c'était la bonté immense, le fraternel intérêt d'un grand cœur, d'un cœur apostolique.
L'hiver finissait. Mars, en Provence, c'est le printemps définitif. Toutes seules dans leur compartiment, Emmanuelle et Mlle d'Arvières regardaient la mer soyeuse et le ciel caressant monter et descendre selon le caprice de la course folle.
Mlle de Rycke venait de faire à Paris un séjour de près de deux mois. Depuis très longtemps les deux amies n'avaient plus été tranquillement ensemble.
Lyca, tout à coup, ferma la porte qui don-
riait sur le couloir, tira tous les rideaux et s'assit en disant avec béatitude :
— N'est-ce pas que c'est bon, par moment, de ne plus rien voir?
— - Tu as la migraine? demanda Emmanuelle.
— Je n'ai jamais la migraine, ni rien de pareil. Tu sais bien. Seulement la splendeur perpétuelle de ce paysage m'accable. Si je ne craignais de t'ofïusquer, je dirais que cette splendeur me dégoûte. C'est exactement cela.
— Pauvre ciel merveilleux... Pauvre mer incomparable... Tu vois, Lyca... tu vois comme on se lasse de tout, ici-bas... fit Emmanuelle lentement, avec une voix un peu trop grave pour la frivolité du sujet.
Un instant Lyca réfléchit. Puis elle protesta :
, — Oui !... On se lasse de tout, ici-bas. Mais pas de tout à la fois, heureusement ! Alors il n'y a qu'à changer. C'est très simple.
Une moquerie tendre chanta dans le :
— Tu crois !... d'Emmanuelle.
— Mais oui, je crois ! Vois comme c'est facile : la beauté des choses me sature? Je tire un rideau. C'est la saveur négative du
noir. La douceur méditerranéenne m'écœuret-elle sans retour? L'horreur grandiose d'une autre contrée est là toute prête à nie lénifier. Et c'est en tout, pour tout, pareil. A chaque lassitude correspond un remède. Tout dégoût possède son antidote. Les névrosés seuls ne savent pas le saisir. Et tu ignores toute névrose. Moi aussi ! acheva-t-elle avec une gaieté triomphante.
— Et quand tu auras fait le tour de tous les dégoûts et de toutes les lassitudes, Lyca?... Le cercle semble infini. Il est bref.
— Bref?... Une flamme passa dans les yeux de Mlle d'Arrières où la vie, cependant, étincelait toujours. — Bref?... Ne dis pas des choses enfantines ! Le cercle est sans fin. Les ressources que la vie porte en elle sont intarissables. — Écoute... laissons de côté le domaine tangible. Allons tout de suite plus haut : Et l'Art, Emmanuelle?... Et la Pensée?... Et le bonheur orgueilleux de produire un chef-d'œuvre? La Gloire? — Et la satisfaction plus fine du dilettante : la culture du cerveau pour le cerveau? L'Art pour l'Art? — L'humilité savante du sybarite?... Oue saisje!...
Mlle de Rycke jouait avec le gland de la portière :
— Oh ! Lyca... la Gloire...
— Et quand tout cela sera usé, poursuivit Lyca sans s'arrêter à ce scepticisme singulier... N'y aura-t-il pas autre chose? Autre chose toujours? — Tiens : la plus importante de toutes, pour tant de gens... Et que j'oubliais : l'amour !
M1Ie de Rycke compta sur ses doigts. Avec calme elle conclut :
— En tout, tu sais, tu m'as cité cinq choses : l'Art, la Pensée, la Gloire. Le Dilettantisme. Et l'Amour. Tu vois comme c'est mince. Et tu parlais d'infini !
Lyca s'assit de côté, de façon à se trouver presque face à face avec son amie.
Elle regarda les beaux yeux si profonds, le, visage adorable, toute la beauté si vivante.
Et elle murmura :
— Je me demande ce que tu as depuis quelque temps, Emmanuelle... Tu deviens déconcertante. Toi... Toi... dire des choses de ce g-enre... Laisse ça aux infirmes, aux ratés ou aux cerveaux indigents. A ceux qui sont laids, à ceux qui sont pauvres, à ceux qui
n'ont pas de génie Mais quand on a la vie dans ses doigts, vois-tu, qu'on la possède comme un bijou royal — et Lyca ouvrit toutes grandes ses mains étroites — lorsqu'il ne manque à ce bijou ni un diamant, ni une perle, c'est un crime, crois-moi, un crime monstrueux de parler ainsi. .
— Quel enthousiasme !... Je sais des jours où ma Walkyrie...
Une impatience fit se hausser les épaules tombantes de Lyca :
— Eh bien ! Quand la Walkyrie dit le contraire de ceci, c'est qu'elle est folle ! Quand elle est sage et lucide elle reconnaît que la vie est une chose exquise et innombrable.
— Et quand tu auras dénombré l'innombrable...
— ... Écoute-toi parler, Emmanuelle !
— ... dénombré l'innombrable, avec quelque chose d'innombrable aussi... poursuivit Mlle de Rycke sans s'émouvoir : Avec ton âme... Avec cette âme frémissante qui fera cette besogne si vite, si vite... Elle s'entend si bien à brûler les étapes, ma Walkyrie...
Avec une insouciance, Lyca jeta :
— Eh bien! Quand j'aurai tout vu, tout
fini, tout usé, ma vie aussi sera finie ! Ce sera une vieille étoffe défraîchie, prête à se déchirer.
Emmanuelle ne répondit pas. Lyca avec câlinerie inclina sa tête et demanda :
— Je t'en prie... Ne soyons pas ingrates envers la vie. Elle nous a tellement gâtées...
De sa belle voix calme, Mlle de Rycke observa :
— Ne dis pas toujours la vie, Lyca. Dis : Dieu. C'est Lui qui nous a gâtées. La vie, c'est un mot.
Une inquiétude passa sur le front de Lyca.
Dieu... c'est vrai. C'est Lui qui nous a mises ici-bas... Mais II est si loin... si loin...
Un silence tomba. Lyca, avec une timidité subite, implora :
— Emmanuelle... Laisse-moi être indiscrète...
— Je te laisse.
— Depuis quelque temps il me semble que la pensée de Dieu t'est présente... Comment dirais-je... présente d'une façon anormale... Tu vas à la messe tous les matins, je crois? Pardonne-moi si je te surveille un peu... J'ai vu sur ta table des livres qui m'ont surprise.
Et pourtant, tu n'as reçu, comme moi, qu'une formation religieuse convenable, mais inconsistante...
— Oh ! Lyca... Terrible Inquisiteur !... sourit M1^ de Rycke.
— De ta part, si tu savais comme tout cela me paraît incompréhensible !
— Pourquoi incompréhensible?
— Parce que la religion est une chose terrible et austère dont on doit sentir le besoin seulement quand on est malheureux, je crois.
— Et l'oncle abbé, Lyca? Et les Saints?
— Oh ! mon petit, l'oncle abbé, c'est un phénomène, fit Lyca avec tranquillité. Les Saints aussi. Je ne les comprends pas plus que je n'arrive à pénétrer la mentalité d'un Chinois. Et encore, si, je crois que je comprendrais mieux le Chinois.
Un instant MUe de Rycke hésita. Puis avec une brusque décision elle demanda :
— Lyca, veux-tu m'expliquer une bonne fois où tu en es sur le terrain religieux?...
— Moi?... iit la jeune fille un peu déconcertée... Attends que je réfléchisse... — Eh bien! écoute, je crois que je ne sais pas exactement. J'en suis où sont tous les gens qui
ne sont ni des Phénomènes, ni des Francs- Maçons.
Désireuse de circonscrire le débat, Emmanuelle de Rycke interrogea :
— Crois-tu en Dieu?
— Mais bien sûr, voyons. Pour qui me prends-tu? Je crois en Dieu. Et à tout. Je détesterais être autre chose que catholique. J'aime notre religion. Je la trouve exquise. Je vais à la messe le dimanche et je fais mes Pâques.
— Eh bien ! alors...
■ — Alors quoi?
— Alors pourquoi les saints, les êtres qui ' vivent pour Dieu te paraissent-ils des anomalies?
— Mais parce qu'ils font une foule de choses affreuses et invraisemblables.
— Lesquelles?
— Ils se privent du matin au soir, par plaisir, de tout ce qui me paraît ma raison d'exister !
Très bas, Mlle de Rycke prononça :
— Tu n'as pas du tout, du tout l'idée de ce que peut être l'Amour de Dieu... Lyca?
Une légère angoisse embruma les yeux vivants.
— Je t'en prie, Emmanuelle, fit Lyca avec humilité, ne me méprise pas... Mais j'ai seulement peur de Dieu. A toi, je te l'avoue. Je me sens la sœur des Napolitains qui se convertissent le soir d'un tremblement de terre... Dieu est trop loin... Il demande des choses trop difficiles. J'aime trop la vie... Emmanuelle, vois-tu...
Vîîl
Humilié d'être obligé de s'arrêter devant la maisonnette isolée qui était la gare de Riantles-Pins, le train stoppa le moins possible.
Tout de suite il repartit éperdument.
Les deux jeunes filles restèrent toutes seules sur le trottoir, avec trois cages à poules et cinq bonbonnes d'huile — cinqdames-jeanncs, comme on dit là-bas.
Le chef de gare était aussi homme d'équipe. Il simplifiait sa besogne de manutention par un procédé ingénieux : Il laissait les colis sur le quai jusqu'à ce que les destinataires vinssent les y chercher. C'était simple, sûr et peu fatigant.
— C'est curieux que l'oncle abbé soit en retard, fit Lyca, il est toujours si exact.
« — Allons à sa rencontre.
Elles partirent dans la poussière fine et le joli sable'doré venu de la mer toute proche.
La route sinueuse entrait par instant sous
les pins. A travers les branches, on apercevait l'eau bleue qui chatoyait sous le grand soleil de onze heures.
Elles parvinrent jusqu'à la petite villa qui abritait la retraite de l'oncle abbé, sans avoir rencontré celui-ci.
Lyca abîmait ses gants à la serrure de la grille du jardin, quand une voie gaie cria :
— Vous savez, mes pauvres enfants, je suis désolé, mais Paul vient de m'arriver à l'improviste. Il m'a fait perdre de vue l'heure !
Et la minute d'après, l'abbé de Ligné était là.
Grand, avec des yeux limpides dans un visage souriant, l'astronome célèbre était très peu « Savant racorni ». Une belle brosse de cheveux blanchis trop tôt contrastait avec la jeunesse étonnante de sa physionomie sereine.
Paul de Ligné descendait en deux enjambées le perron.
Plus jeune de dix ans que son frère l'abbé, il lui ressemblait comme silhouette. Mais, sous les cheveux bruns, les yeux du cadet étaient moins indulgents, sa figure moins calme et son front moins uni.
L'un habitait les cimes. L'autre cheminait dans la plaine : c'était inscrit sur les traits de chacun..
Attaché à la clinique de Tercier à Paris, le jeune médecin avait la manie de surgir ex abrupto, où on l'attendait le moins. Ce qui exaspérait Lyca, d'ordinaire.
Aujourd'hui elle était très bien disposée. Elle accueillit sans rigueur l'arrivant.
Ils se voyaient souvent, à Paris d'abord, où la Princesse passait généralement trois mois par an. Et ensuite un peu partout. D'humeur nomade, Paul de Ligné, enfant gâté de Tercier, savait l'art de se faire envoyer en station d'étude précisément où il souhaitait aller. C'était d'habitude non loin du ciel qui abritait le front indépendant de Mlle d'Arvières !
Depuis deux ans qu'il connaissait réellement sa presque cousine, il l'aimait...
Il l'aimait follement. Douloureusement.
Lyca l'ignorait. Elle Je pressentait peut-être par éclair, grâce à cette intuition intermittente des femmes sur ce terrain. Mais il n'était pas aisé de lire dans le jeu de Paul qui cachait son mal sous une camaraderie gaie. Clair-
voyant, maître de lui, il devinait Lyca très loin de l'unisson. Orgueilleux, il se gardait de toutes ses forces du ridicule d'aimer seul.
Hors Emmanuelle de Rycke, Lyca jugeait sans indulgence ses sœurs, les femmes. Peu frivole et d'une culture trop poussée, elle restait sans points de contact avec la moyenne féminine. La sûreté du commerce masculin lui agréait au contraire. Et, quand on lui reprochait sa bienveillance universelle envers les hommes, elle pouvait répondre en toute sincérité qu'elle avait eu la chance d'en rencontrer beaucoup de très loyaux.
Elle avait trois profonds amis : Paul de Ligné, Jacques de Rycke, le frère d'Emmanuelle, et l'oncle Max.
Souvent elle aurait aimé sentir plus clairement lequel lui était le plus cher des trois?
Paul de Ligné représentait l'ami gai. Le camarade joyeux.
Jacques de Rycke était le tendre rêveur; le confident des heures de lyrisme et des envolées vers l'azur.
L'oncle Max demeurait le compréhensif incomparable. Celui que rien n'étonne et que rien ne scandalise. 11 nourrissait un faible
accentué pour l'ondoyante : un faible d'oncle, mi-paternel, mi-tendre. Quelque chose de très touchant et de très savoureux.
En écoutant, à table, Paul de Ligné lui conter avec une verve étourdissante les derniers potins de Paris, Lyca songeait que la veille, à la même heure, Jacques de Rycke, venu accompagner Emmanuelle, la transportait, elle, Lyca, très loin, très haut dans cette sphère un peu irréelle que le jeune philanthrope habitait tout S3ul avec son rêve.
A trente-cinq ans, Jacques de Rycke se consacrait corps et âme, temps et fortune, aux œuvres sociales catholiques. Sous la direction d'un des maîtres, il s'était initié à la merveilleuse complication de ce réseau sacré dont les mailles capturent lentement les cœurs les plus rebelles et les plus endurcis.
. Cette évolution de l'oisif délicat, mais stérile, qu'était Jacques tout d'abord, datait du jour où Lyca, en échange de l'amour qu'il sollicitait, lui avait offert trop fraternellement son amitié...
Il y avait un peu moins de cinq ans de cela. Lyca venait d'être majeure.
Jacques de Rycke, un rayon dans ses yeux
gris, doux et timides, lui avait demandé d'être sa femme. Un instant, pour le plaisir enfantin d'être la sœur d'Emmanuelle, Lyca faillit dire oui.
Jacques était un être rare. Elle connaissait depuis toujours les profondeurs de son âme : cette âme ardente et noble, pure et vibrante de chevalier égaré en ce siècle. Et puis... Malgré toutes les raisons qu'elle aurait eu de mettre avec joie sa main dans la sienne, elle n'avait pas pu...
Elle aimait trop la liberté. — Et pas assez son ami d'enfance.
Très simplement, le jeune homme s'était résigné. C'était un tendre et nullement un passionné. La certitude le consolait, de ne pas perdre l'amitié de Lyca. De voir cette amitié accrue peut-être même, de tout le dévouement offert sans trouble émoi et accueilli sans embarras effaré. Il avait cherché à sa vie un but absorbant. Puis sa peine, lentement, avait dépouillé toute âcreté pour devenir un souvenir ému.
— Avez-vous visité la maison d'accueil pour les ouvriers carriers, que Jacques de Rycke vient d'installer au Kremlin-Bicêtre,
dans cet horrible quartier invraisemblable? — coupa tout à coup Lyca, trahissant le parallèle intime qu'elle bâtissait depuis un instant, entre l'incisif entrain de Paul et le rêve attendri de Jacques de Rycke.
Au milieu de l'anecdote alertement servie, Paul de Ligné s'arrêta :
— Où êtes-vous? demanda-t-il seulement.
Je montais l'escalier du Vaudeville. Et vous voici chez les carriers ! Si vous croyez que ça me flatte.
— Eh bien ! mais c'est ce que vous me racontez qui m'a amené là. Aujourd'hui toutes les pièces ont leur « acte ouvrier ».
— Vous avez de la présence d'esprit.
— Et vous de l'impertinence.
— Vous étiez trop aimable. Cela ne pouvait pas durer.
. — Oncle abbé, empêchez Paul de me tourmenter, cria Lyca pour rompre les chiens.
L'oncle abbé ne répondit pas II parlait allemand, avec Emmanuelle. Et il était si absorbé qu'il n'entendait rien.
L'oncle abbé était très bon et très bien élevé. Il n'avait rien de commun avec ceux qui abandonnent délibérément la courtoisie
(1rs qu'ils sont « en famille ». Aussi Lyca fut stupéfiée de cet aparté dans une langue qu'elle n'entendait que fort peu.
— Vous savez mal l'allemand, n'est-ce pas? demanda-t-elle à son voisin.
— Très mal. Mais pardon, s'informa-t-il avec prudence, est-ce que vous seriez curieuse?
— Non. Et je n'ai pas de mérite. Je me moque en général des. gens et des choses.
— Oui... Mais quand par hasard vous ne vous en moquez pas !
— Eh bien ! Et vous ! Vous qui incisez un malheureux comme un poisson, du haut en bas, pour satisfaire la soif basse de savoir si sa rate est en bon état !
— Ne vous fâchez pas. N'ayez pas cet air courroucé. Mlle de Rycke finira par s'en apercevoir. Et elle interrompra la conférence.
— C'est ce que je veux, fit Lyca, brève. Avec astuce Paul s'enquit, ingénu :
— A propos, l'Académie féminine marchet-elle bien?
— Je n'en sais rien Je n'y vais jamais. Je trouve cette invention inepte.
— J'ose croire que vous épargnez cet aveu à la Princesse?
— Je l'atténue. C'est tout ce que je peux faire
— C'est curieux, je croyais que vous vous intéressiez au Féminisme, ... à la littérature féminine tout au moins, corrigea-t-il devant le mépris qui le mesurait.
— Le Féminisme c'est de la fumée. Et la littérature féminine du vent. Je déteste ces deux choses-là. Alors, n'est-ce pas, concluez.
— Vous êtes dure. On rencontre, dans certaines revendications féminines, un grand fonds de justice. Et dans certains livres de femmes des choses très remarquables.
— Allons, ne soyez pas hermétique. Essayez de me comprendre. J'applaudis à la sauvegarde du salaire de la femme mariée. Je vous concède que les bas-bleus commettent, parfois, des chefs-d'œuvre. Mais je me détourne néanmoins avec horreur du Féminisme, cette utopie antinaturelle et inesthétique. D'ailleurs, croyez-moi, il n'y a pas de Féminisme : il y a les femmes intelligentes et... les autres. ftLes premières connaissent d'instinct l'art d'obtenir des hommes tout ce qu'elles veulent. Elles n'ont pas besoin de conférences pour cela, Les secondes?... Eh bien ! Vraiment,
je me demande ce qu'elles gagneraient à sortir de l'ornière ! Quant à la « littérature féminine », c'est encore un mot. « Les gens qui écrivent bien. Et ceux qui procréent des pauvretés... » La réalité, c'est cela.
— Autrement dit, les livres n'ont pas de sexe.
— Vous y êtes ! Exquis ou assommants.
C'est la seule classification.
— Et moi qui comptais sur vous pour m'introduire dans le milieu académique de la Princesse ! J'imaginais des types singuliers à étudier...
— « Les névroses bas-bleuiques? » Le titre de votre prochain traité de thérapeutique féminine, n'est-ce pas? Eh bien ! entre nous, vous en seriez pour vos frais. Ce milieu-là n'a rien d'alléchant, je vous l'affirme.
— Pourtant, j'ai entrevu à Cap-Sauvage, lors de ma dernière fugue, des échantillons engageants pour un observateur : Mlle Docte.. Mlle Belle?...
— Peuh ! J'ai dû en rabattre : Philaminte et Bélise. La banalité plate. Et elles sont, presque toutes taillées sur ce patron. Ah ! si... On rencontre encore dans cette zone la va-
riété anarchiste. L'Etudiante russe. Le genre nihiliste si rococo. Il existe aussi le garçon manqué. Et la Nietzschéenne. Et c'est à peu près tout.
— Vous me faites frémir. Ce musée me donne le frisson.
— Évidemment ce n'est pas absolu, corrigea Lyca. On trouve égarées parmi les intellectuelles de profession, des femmes distinguées, simples et délicieuses. Mais ces exceptions confirment classiquement la règle. Tenez, en fait d'exception, la petite Sage est intéressante.
— Je me rappelle peut-être. Vous m'avez présenté. Un petit nez timide sous un lorgnon fâcheux?
— Et une jolie âme fine dans une enveloppe gauche. C'est ça. Elle me plaît la petite Sage. Alors, comme ma fantaisie s'est éteinte pour les cours d'amateurs de ce pittoresque lycée, j'ai prié ma petite agrégée de venir deux fois par semaine me résumer ce qui m'intéresse dans le domaine scientifique. Et nous causons.
— Pourquoi faites-vous des sciences, au fait, je ne vois pas bien.,.
— Pour discipliner mon esprit. Pour l'amour du raisonnement aussi. Rien n'est reposant, je trouve, compae l'inéluctable enchaînement d'une certitude mathématique.
A propos de mathématiques, vous connaissez, n'est-ce pas, ces pages merveilleuses de Poincaré. Attendez, ça commence ainsi...
. Paul eût un geste d'eiïroi.
— Non, allons, je vous fais grâce. Mais comme c'est singulier que vous ne vous intéressiez pas à...
— ... Je m'intéresse à beaucoup de choses sur terre. Mais pas à tout!... cria Paul avec désespoir. Je me spécialise d'ailleurs avec soin. Si on s'éparpille, on n'arrive à rien.
— Je n'ai pas l'intention d'arriver à quoi que ce soit, proféra Lyca avec un dégoût évident. Je laisse la spécialisation aux ouvriers. Je tâche de comprendre le plus de choses possibles. Et d'élargir mon cerveau de façon à le rendre apte à enregistrer la plus grande somme de notions .. Tout m'intéresse... continua-t-elle, les yeux au loin. Je voudrais avoir cinquante cerveaux et dix vies humaines à ma disposition. Jamais, avec un seul exemplaire de ces deux choses, je n'arriverai à
entrevoir le quart de ce qui m'attirerait icibas...
Le jeune médecin contempla le bizarre petit visage que les yeux passionnés sauvaient seuls de la puérilité, tant ce visage était menu et délicat.
De toute cette vitalité intense rien n'irait-il jamais vers lui?...
Avec une curiosité soudaine et âpre, il se demanda si Lyca aimerait un jour? S'il se prendrait au piège éternel, le bel oiseau sauvage et indiscipliné?... Il se demanda quel serait le piège... Et s'il serait digne de la proie...
Il songea un peu, puis soupira tout à coup.
Un mot triste et banal le hantait.
Lyca interrogea :
; — Qu'avez-vous? Vous faites une Figure ! Ce sont les mathématiques qui vous mettent dans cet état-là?
Sans se soucier de l'incohérence, Paul avoua :
— Non, je pensais seulement à l'axiome qui veut que, neuf fois sur dix, une femme intelligente se coiffe d'un imbécile.
Négligeant la bizarrerie, la jeune fille murmura, subitement absente :
— Un imbécile? C'est le rêve. Mais un homme intelligent... Beaucoup trop intelligent, ce ne doit pas être drôle... Pas drôle du tout...
Lyca était rancunière. Longtemps elle bouda Emmanuelle pour son aparté avec l'oncle abbé. Son orgueil l'empêcha, d'ailleurs, de réclamer aucune explication. Et on ne songea point à lui en fournir.
Mais il advint que Mlle de Rycke, qui mettait la dernière main à un grand travail, le dédia à l'ombrageuse. Et ceci effaça toute trace de l'incident.
Avril touchait à sa fin.
Comme les papillons, la Princesse avait des ailes. La grande séance de clôture approchait pour l'Académie. Les manuscrits envoyés seraient solennellement couronnés.
La « Revue féminine » débordait « d'indiscrétions » touchant cet événement. Pierre Dorbel viendrait !
La Revue et son tirage fastueux, ses somptuosités et ses collaborations, mèneraient fatalement la Princesse à l'hôpital... prophétisait Max de Laurois.
En attendant, la Revue incarnait pour sa Directrice 1p- bonheur humain le plus fol.
Toujours philosophe, l'oncle Max ne laissait pas d'équilibrer sa prophétie par la prévision consolante du moment où, la flambée d'enthousiasme tombée, la Revue irait rejoindre les roses profuses d'un innombrable antan.
Sans trop vouloir en convenir, Max de Laurois s'était, tout d'abord, beaucoup amusé de son côté. L'organisation de la Revue l'avait intéressé. Luxueusement installés dans un coquet entresol, les « Bureaux » restaient le rendez-vous d'élection des belles écrivassières de toute la Côte d'Azur.
L'ironiste crayonna dans les salles de rédaction plus d'un de ces instantanés inimitables qui, soulignés d'une légende lapidaire, couraient ensuite les grands journaux.
Dans l'intimité bon enfant de l'entresol littéraire, Yâme-auihoress se livrait complètement. Aussi complètement que l'âme féminine peut se livrer.
Faut-il le dire? Ce qu'on découvrait n'était pas extrêmement différent de ce qui ilotte dans les salles de rédaction masculines.
Ici comme là : vanité candide et insondable.
Satisfaction de soi-même attendrissante. Jalousie sauvage, assaisonnée de mépris ingénu pour le talent possible du cher confrère. Les plantes étaient les mêmes dans les deux enclos : la présentation seule variait.
Chez les femmes, un peu plus de façade. Un cynisme moins éperdu. Quelque atténuation dans les heurts et de pudeur dans l'égoïsme. Mais en revanche, au fond, plus d'implacabilité dans la rancune. Et, dans la vengeance, une perfidie plus sûre.
Par la suite, l'amusement de l'observateur s'embruma. L'oncle Max se gavait de document. La nature humaine, surtout dans les milieux trop cultivés, n'est pas extrêmement belle à regarder à la loupe. Il faut autre chose que de l'intellectualité pour l'embellir.
Le jury chargé de l'examen des manuscrits devait, au début, comprendre : la Princesse, Lyca, Max de Laurois et Mlle Sage, soutenus de six membres tirés au sort dans l'Académie féminine.
On déblaierait le terrain. On séparerait les pépites du sable. Et Pierre Dorbel déciderait de la qualité suprême de l'or
Pour sauvegarder une intimité relative, toute publicité trop tapageuse avait été écartée. Le Concours serait, ainsi, peu ébruité. Et la Princesse se berçait de l'espoir que le nombre des candidatures demeurerait honnête.
Hélas !... Hélas !... Trois cent soixantequinze chefs-d'œuvre féminins s'étaient abattus sur le jury, écrasé de tant de fortune.
On se mit à l'œuvre.
Et ce fut à peindre.
Déblayer le terrain. Séparer les pépites. Cela paraît très simple. C'est très gentil, vu de loin.
La réalité révéla l'impossibilité d'unifier le sens d'une définition :
Pépite. — Sable.
Le Sable de Mlle Sage était l'Or de Lyca.
L'Or de Lyca restait le Sable de l'oncle Max.
Et cela se continuait, ainsi, indéfiniment.
Ineptes.
Exqui?.
Rasant.
Merveilleux.
Les qualificatifs les moins accoutumés à se
trouver ensemble fondaient, juxtaposés, sur la même œuvre.
La confusion des langues régnait. On ne s'entendait plus. On ne s'entendrait plus jamais. Ce travail inusité donnait la fièvre au
jury- Un jour vint, où, tragique, quelqu'un proposa de jeter les 375 au feu.
— Et le Prix?
— Oh ! bien, le Prix... On l'emploierait à une excursion délassante. Et dont la détente serait méritée !
On sourit d'abord.
Et puis, hélas ! la vertu reprit le dessus.
Ce fut un lolle tardif, mais vigoureux :
— Et les initiatives généreuses, chères à la Princesse Astesano? Et les nobles rêves? Sans parler des talents ignorés qui dormaient très évidemment dans les 375 et qui périraient ainsi, dans l'œuf, sans rémission?
— Oui... c'est vrai... Il y avait les talents ignorés...
Perplexe et agressif, chacun des habitants de la Tour de Babel se remit au travail.
Mais la princesse Sophie avait besoin de sérénité pour vivre. Ce jury orageux la
troublait. Elle réfléchit. Et l'inspiration surgit.
Sans prévenir, ce qui demeure le remède de choix contre les objections, la Princesse fit un coup d'audace :
Trois très beaux coffres en bois de Ceylan (excellent pour la préservation des fourrures) furent sacrifiés. Elle y fit enterrer les 375, combla les ,vides avec des pétales de roses voués au supplice glorieux d'être écrasés par de possibles chefs-d'œuvre.
Et le tout fut expédié à Pierre Dorbel.
— C'était un homme célèbre. 11 saurait se tirer vivant de l'aventure. Il avait des secrétaires, des gens du métier...
Frustré de son importance, le jury se révolta d'abord. La résignation lui vint, avec la joie paresseuse d'être délivré.
Pierre Dorbel écrivit qu'il pardonnait. Ce que la Princesse lui avait demandé d'une plume émue et enjôleuse.
Par quel procédé filtra-t-il son vin d'or? Étranger aux cuisines littéraires, comment se pencha-t-il vers ce brouet? C'est le secret des dieux. Et nul n'en sut jamais le premier mot.
... Pierre Dorbel venait d'arriver à Cap- Sauvage.
La grande séance (proclamation des prix, tour de boston, soupers par petites tables, etc., etc.), était pour le surlendemain.
Lyca ne se sentait nulle curiosité pour le Grand Homme. Il était vraiment trop peu le Père de ses vers et de ses comédies. Et elle relisait avec un agacement égal la première comme la seconde manière de ce personnage irritant.
Jacques de Rycke, Paul de Ligné, étaient ensemble à Cap-Sauvage pour huit jours : leur présence la réjouissait infiniment plus que la venue de Dorbel !
Le lendemain de l'arrivée de celui-ci, Lyca entra dans le bureau de sa tante. La Princesse souriait devant des lettres décachetées : le courrier du matin.
— Qu'est-ce qu'on vous écrit donc de si amusant, ma tante? Vous riez aux anges.
— Crois-tu, Lyca? Pourtant non, on ne m'écrit rien de spécial. Je suis seulement contente de voir combien l'humanité est calomniée en général. Je ne sais pas si je suis privilégiée, mais il me semble que je connais beaucoup de si belles âmes... Tiens, écoute...
— Ma tante, je n'ai pas le temps. D'ailleurs, je vous crois sur parole. On a les amis qu'on mérite.
En effet, Lyca n'avait point du tout envie de sourire de cet optimisme. La délicieuse nature, voilée de dehors un peu enfantins, l'attendrissait aisément.
— Je viens vous dire, poursuivit-elle, qu'il faut demander ce matin à M. Dorbel le nom de l'Heureuse Elue. Hier soir nous avons eu la pudeur de laisser respirer l'arrivant. Aujourd'hui il faut qu'il s'exécute.
— Je veux bien, je veux bien. J'y vais !
— Ma tante, vous êtes en déshabillé ! arrêta Lyca. Il est d'ailleurs bien joli celui-là. Dans cette soie violine, vous êtes une vaste violette de Parme.
— Comme tu n'es pas polie, Lyca...
— Mais si, je suis polie. Pour une violette, vaste, c'est un compliment. Mais enfin, vous ne pouvez pas aller vous promener comme ça chez Pierre Dorbel.
— Oh ! un Poète... Il n'y verra rien.
— Non. Nous allons envoyer l'oncle Max. — Oncle Max ! ! !... cria Lyca de tous ses poumons, en se penchant dans le jardin.
La Princesse sursauta et cacha ses oreilles.
L'oncle Max, qui lisait les journaux sous la fenêtre, répondit par son :
— Oui... i... i... Que me veux-tu... u... u...? le plus perçant.
— Montez, oncle Max...
— Non, Lyca, je ne peux absolument pas.
— Qu'est-ce que vous avez, une jambe cassée?
— Non. Mais je lis les journaux. Et si je m'interromps, je ne me rappelle plus ce qu'il y a dedans. C'est à recommencer.
— Puisque vous vous moquez de moi, tant pis. On se passera de vous. Et vous savez, c'est palpitant. Tant pis, tant pis.
Lyca sortit de chez sa tante. Dans l'escalier elle heurta presque M. de Laurois.
— Mon Dieu, que vous êtes curieux, mon petit oncle Max ! Je l'aurais parié. — Écoutez, allez chez Dorbel, vous serez bien, bien gentil. Et demandez-lui de la part de ma tante le nom de l'Heureuse Elue.
— Oh ! mais moi, je connais peu Dorbel. Cela m'ennuie d'aller le déranger à cette heure-ci. Peut-être qu'il travaille.
— Miséricorde ! quel protocole dans cette maison ! Est-on à la veille de la séance, oui
ou non? fit Lyca en secouant son pied droit avec tant d'indignation que son soulier découvert quitta ce pied et sauta d'un bond toutes les marches.
— C'est ça. Assomme les célébrités, constata Max de Laurois très content.
Dorbel montait. Il venait de faire connaissance avec la presqu'île. Il reçut le soulier à deux doigts de son nez. Il se baissa, prit l'objet et leva la tête.
— Pardon. C'est mon soulier, expliqua Lyca en descendant avec impétuosité sans se soucier de son pied dépouillé.
Le soulier était très, très petit.
Mais Dorbel était distrait. Ou bien il avait de l'esprit. Il rendit l'escarpin sans le moindre regard intéressé.
Lyca remercia, posa son bien à terre. Et, sans plus s'en occuper, sauta sur l'heureux hasard :
— Monsieur, avez-vous entendu?
— Quoi donc, Mademoiselle?
— Le sujet de mon objurgation.
— Ma nièce... commençait l'oncle Max.
— ... Ma tante, coupa Lyca sans pudeur, m'a priée de vous demander de vouloir bien
nous initier aujourd'hui aux résultats du Concours. Hier soir nous étions si nombreux !...
— Je désirais précisément voir ce matin la princesse Astesano, fit Pierre Dorbel. Imaginez que dans tout ce fatras, j'ai trouvé quelque chose qui m'a abasourdi. Une perle, une chose improbable et inattendue. C'est une pièce de théâtre. Trois actes en vers signés Dick.
Lyca se pencha si fort sur la rampe qu'elle faillit glisser jusqu'en bas.
— Une pièce en vers signée Dick ! cria-t-elle. Oncle Max, c'est absolument révoltant. Il n'y a que vous au monde pour avoir osé cette mauvaise action !
Et laissant là son soulier, l'oncle Max et Pierre Dorbel, Lyca s'en fut en boitant un peu.
— Mademoiselle, voire indignation est-elle apaisée?
C'était deux heures plus tard, dans le hall inharmonique
Lyca d'Arvières allait se mettre à l'orgue quand l'écrivain entra. Jeter Dorbel par la fenêtre la tentait, parce que ses envies de musique étaient des choses impérieuses et exaspérées qui lui faisaient mal à refréner. Elle restait celui qu'on empêche de boire quand il agonise de soif.
Dorbel ne connaissait pas Lyca. Il croyait qu'elle avait joué la nymphe effarée tout à l'heure. Et cela lui déplaisait extrêmement.
Mais les vers qu'il avait lus l'attiraient. '
Lyca répondit, rogue :
— Non, mon indignation est intacte.
— Vous ne voulez pas vous résigner?
— Il faut bien se résigner quand on ne peut pas empêcher. Jamais personne n'empê-
chera l'oncle Max d'être indiscret et odieusement curieux. Et de se moquer de ce qu'on pense de lui par-dessus le marché !
— Sincèrement, cela vous fâche qu'il ait envoyé votre pièce?
— Si ça me fâche?... Mais, voyons, il n'en avait pas le droit ! Je la lui avais montrée parce qu'il est très fin critique. Il l'avait gardée pour la relire à loisir, et il l'envoie au stupide jury de ce stupide concours !... Mais, au fait, le stupide jury c'était nous. Ma pièce aurait très bien pu me tomber entre les mains?
— Non, je me souviens que M. de Laurois m'a expédié lui-même, à part, ce petit paquet, en me disant qu'il avait été oublié à l'emballage.
Têtue, Lyca redit :
— C'est un abus de confiance. Un abus de confiance abject.
— Vous aimez les qualificatifs énergiques.
— J'aime ceux qui signifient quelque chose.
Le ton de vérité cassant de Mlle d'Arvières ébranlait Dorbel.
Toutefois, il pensa que quelques compliments juguleraient cette mauvaise humeur.
EL, comme il éprouvait pour la pièce de Lyca le sentiment de curiosité reconnaissante du chiffonnier qui trouve un billet de mille francs dans un ballot de guenilles, il se donna la peine de dire avec bienveillance.
— Vous savez, Mademoiselle, que vos vers sont très, très bons.
L'insaisissable protection la fit se cabrer. Elle eut un demi-sourire ironique pour affirmer :
— Je suis heureuse de l'apprendre !
Et puis, tout de suite, elle songea que celui qui la jugeait était un vrai poète dont elle admirait, hier encore, infiniment le talent. Elle se trouva poseuse et peu simple.
Changeant de ton, elle débita tout d'un trait :
— Je suis contente. Votre avis, à vous, m'intéresse. Vous êtes un grand poète.
Dorbel se dérida :
— Si grand que ça? émit-il classiquement. A cet instant, lui aussi s'avisa, tout à coup,
que Mlle d'Arvières n'était plus une petite fille et qu'il devenait urgent de ne pas la traiter en pensionnaire qui commet son premier sonnet.
— Pourquoi votre indulgence me sacre-
t-elle « grand poète »? reprit-il avec une attentive gravité qu'il pensait être la plus sûre flatterie.
— Parce que vos vers sont à la fois du rêve et de la vie. C'est de la musique aussi. Mais, dans cette musique, il y a toutes les pensées muettes, tout l'inexprimable de notre esprit. On ne sent ni l'habileté, ni la virtuosité, ces deux abominables choses. Elles sont recouvertes d'une émotion qui a l'air d'être simple, et d'une sensibilité qu'on dirait sincère. C'est du grand art cela, du très grand art. Et c'est, je crois, le charme et le mérite de vos vers.
— ... Qu'on dirait sincère et qui a l'air d'être simple... répéta lentement Pierre Dorbel. Vous ne croyez pas sincère mon émotion, ni simple ma sensibilité ?
— Oh ! non, fit très franchement Lyca.
— Pourquoi?
— Parce que votre œuvre est trop complexe.
— Alors, selon vous, la complexité entraîne forcément l'insincérité?
— Une grande part d'artificiel, au moins. Lorsqu'on a, comme vous, des aspects si
multiples, lorsqu'on a débuté par des vers d'une émotion si contagieuse et continué par des comédies d'une causticité si précise, forcément on possède, ou une âme innombrable, ou cette formidable dose d'intuition qui s'appelle le talent. Et qui est une chose essentiellement artificielle.
— Vous tenez au mot.
— Oui, parce qu'il s'adapte exactement à ma pensée.
— Vous inclinez vers la dose d'intuition, vers l'artificiel, plutôt que vers l'âme innombrable. C'est au moins singulier. Vous ne me connaissez pas.
— Un peu. Par vos œuvres.
— Oh ! voyons. Vous n'en êtes plus à croire qu'on est dans ses œuvres?
— Non. D'ailleurs, je me contredirais si je croyais cela d'une façon absolue. Évidemment, certains sont dans leurs œuvres... poursuivit-elle lentement comme si elle cherchait à s'éclairer elle-même. Ceux-là, on les voit dans ce qu'ils écrivent comme dans une glace rassurante et fidèle. Ce sont les candides. Mais cependant, les autres, ceux qu'on n'entrevoit que par éclairs dans un miroir mou-
vant, peut-être parvient-on à les distinguer quand même, avec de très bons yeux?...
— Au milieu de tout l'artificiel.
— Au milieu de tout l'artificiel.
Tout cela fut débité avec une bizarre sécheresse de part et d'autre.
Quelqu'un vint.
La conversation en resta là. Les deux partenaires en sortirent mécontents.
Pierre Dorbel prenait Lyca pour une jeune pédante adulée. Son assurance lui déplaisait. La clairvoyance sèche de son jugement le blessait.
Il ne s'expliquait pas pourquoi il s'était donné la peine de plaider innocent devant ce juge, au lieu de sourire avec un peu de mépris courtois, tout simplement.
Lyca était déroutée. Elle aimait les carac-. tères tranchés, les êtres d'un seul morceau, aisés à explorer et à cataloguer.
Tant de contrastes lui semblaient habiter en Pierre Dorbel, tant de qualités contradictoires et d'attributs désassortis... Et, sur les fragments de cette mosaïque, cette apparence de simplicité intermittente, ces possibilités, aussi, de timidité bien anormales chez un arrivé comme Dorbel !
... Après s'être disputée sans mesure avec M. de Laurois qui expia durement son exploit, Mlle d'Arvières exigea qu'il ne fût plus jamais question de la pièce de Dick. Cette pièce n'entrait d'ailleurs pas dans les limites du Concours, qui prétendait couronner un roman.
La Princesse eût souhaité l'apothéose, même « hors concours », de l'œuvre de Lyca. Mais elle n'obtint rien.
Pour agréer à l'ambitieuse, l'encens demandait une bien autre qualité ! La seule idée de se voir l'objet d'un triomphe à l'Académie féminine martyrisait les appétits orgueilleux de cette infante.
Deux heures du matin : les gens soucieux de leur santé et de leur fatigue étaient repartis pour Pont-1'Azur.
C'était le moment intéressant de la fête.
Depuis quatre heures de l'après-midi un programme aguichant déroulait ses phases, comme un éventail ouvre ses branches.
Maintenant l'éventail était cassé.
L'heure de la Fantaisie tintait pour chacun de ceux qui prétendaient rester jusqu'au jour, pour le plus grand orgueil de la Princesse enchantée de son succès.
Il se trouvait des couples pour glisser encore et toujours sur les mosaïques débarrassées de leurs tapis d'Orient.
D'autres pour causer, appuyés aux coussins mous des divans trop larges.
D'autres pour rêver, les yeux vagues et l'esprit flou, accoudés aux balustres de la terrasse.
D'autres pour errer en silence dans la nuit d'avril tiède, où les roses-niels, cachées dans l'ombre à côté des lys et tout près des orangers, chargeaient l'air d'un délice douloureux parce qu'il était trop aigu.
Tout à fait au bord de la mer, ce qui n'était pas très loin de la maison, sur de longs bancs de granit où des coussins de voile de Gênes s'éraillaient, Emmanuelle et Lyca, Claude, Jacques de Rycke et Paul de Ligné étaient assis. Les deux jeunes filles avaient, jetées sur leurs robes légères, de souples mantes blanches qui les ensevelissaient toutes.
Depuis longtemps ils se taisaient.
Les uns poursuivaient leur songe intérieur et se perdaient en lui. Les autres écoutaient seulement le doux bruit de soie froissée des vagues imperceptibles.
Ni noire, ni blanche, la nuit n'était qu'une étrange grisaille crépusculaire sous le clair de lune mourant.
Par intermittence, de grands lambeaux de musique volaient jusqu'au groupe de rêveurs. Toute la détresse passionnée des valses les enveloppait un instant. Puis c'était le silence.
— Comme Aliette est heureuse ! fit tout à coup Lyca. f:'
— Explique ce soupir d'envie, demanda la voie gaieMe Claude.
— Aliette est heureuse, répéta la jeune fille docilement. Elle n'a pas voulu venir avec nous. Elle danse, quand il existe un décor comme celui-ci ! Elle n'a pas envie de pleurer ou de se jeter à l'eau parce que tout est trop doux et trop exquis. Et que la mer et la nuit font mal à force d'être belles ! Elle tourne dans les bras d'un monsieur qui a chaud. — Elle est heureuse !...
Cette conclusion fit rire tout le monde. Sans se troubler, Lyca ordonna :
— Dites la vérité, n'est-ce pas que vous avez tous peur, comme moi, qu'Aliette soit sur le point de choisir entre tous les messieurs qui ont chaud?
Emmanuelle dit.
— Oui.
Claude affirma :
— Je n'en sais rien. Mais je n'ai pas peur du tout. Je serais très content qu'Aliette se décidât.
— Pauvre petite Aliette... soupira Jacques de Rycke.
— ht, —
Et Paul de Ligué, que Lyca, seule, intéressait en toutes choses, lui demanda :
— Pourquoi avcz-vous si peur de voir Aliette se marier?
— Comment ! fit Lyca impétueuse, vous comprenez qu'on fasse cadeau de soi pour toujours à quelqu'un, quand il y a tant de choses intéressantes, utiles, nobles ou artistiques à faire ici-bas?
— Ne me pulvérisez pas, mais je comprends très bien. Je comprends surtout le monsieur à qui on fait le cadeau.
Lyca croisa ses bras dans sa mante et proféra :
— Tenez, vous n'avez pas d'âme pour oser plaisanter ainsi sans trêve ni relâche. Et par une nuit pareille.
— Mais je vous assure que je ne plaisante absolument pas, dit Paul d'un ton grave. Je le répète, j'envie très bassement le monsieur.
Mlle d'Arvières sentit-elle tout ce qu'il y avait sous les mots, brusquement elle interrogea ;
— Emmanuelle, c'est Balensy, n'est-ce pas? Je crois qu'Aliette craint que je me moque d'elle. Ou que je la foudroie. Alors
elle ne m'a encore rien dit. Mais c'est éblouissant.
— Puisque nous sommes tous là, répondit Mlle de Rycke, eh bien ! oui, j'en profite pour vous annoncer la nouvelle qu'Aliette veut que vous sachiez par moi : M. Balensy aura demain la permission de demander la main de notre petite sœur à ma marraine.
La nouvelle n'en était pas une, chacun la pressentait. — Balensy était le candidat préféré de la Princesse, et le roman d'Aliette restait un livre ouvert, très pur et très lisible.
Pas un instant, Mlle d'Arvières ne s'étonna d'être moins bien renseignée qu'Emmanuelle. Elle savait que ses malédictions effaraient parfois sa jolie sœur. La gravité de Mlle de Rycke, au contraire, attirait les confidences.
On commenta l'événement. Sauf Lyca, tout le monde se félicitait du choix d'Aliette. Balensy était un aimable garçon complètement sympathique.
Puis il se fit encore un long silence.
Pour attendu, ce qui venait d'être dit n'en laissait pas moins derrière soi un remous où les songes de chacun flottaient.
Jacques revoyait son amour mort. Paul celui qu'il n'avait pu empêcher de naître.
Emmanuelle écoutait la voix secrète de son cœur ardent et profond.
Contradictoire, Lyca tantôt enviait à sa sœur cette faculté de bonheur tangible et normal, tantôt s'exaltait silencieusement en sentant peser sur elle-même un magnifique infini de désirs immenses et d'ambitions démesurées.
Comme on revenait à petits pas vers la maison, Claude dit :
— Écoutez, avant de rentrer je veux vous faire aussi une confidence...
— Oh ! Claude... Claude... Toi encore !... reprocha Lyca.
— Non, ce n'est pas ce que tu crois. C'est beaucoup moins tragique, et je trouverai grâce devant toi. Il s'agit seulement de réaliser un grand projet dont je vous ai cent fois parlé. Je vais partir pour mon tour du monde. Je prépare mon itinéraire.
Et, à nouveau, Claude expliqua quelle curiosité le tenait de tous les horizons terrestres. Il dit l'attraction-née, pour lui, de l'exotisme, et la griserie promise à sa vitalité par l'exis-
tence colorée du voyageur, libre de toute entrave.
Telle était la vérité de cette attraction, que ce garçon calme, pratique et bien portant s'enfiévrait rien qu'à évoquer sa vie prochaine. Des mots inattendus lui venaient pour parler de la diversité des ciels et de la volupté intarissable, attachée à la connaissance du décor humain tout entier.
L'intention de Claude était latente et pressentie. Ici encore, pas de vraie surprise pour son entourage.
Lyca lui pardonnait. Voyager, courir le monde, varier les soleils et les nuits, cela pouvait, à la rigueur, passer pour quelque chose d'artistique.
— Ce qui m'étonne, c'est que votre âme vagabonde n'envie pas le bonheur de Claude, remarqua Paul de Ligné.
Mlle d'Arvières secoua sa tête frisée.
— Mon âme n'est pas vagabonde. Vous ne la connaissez pas.
— Qu'est-ce qui la connaît?
— Moi. Par instants.
— Vous êtes bien présomptueuse, railla-t-il doucement.
— Non. Mais -j'ai de bons yeux, très perçants à de certaines minutes.
— Êtes-vous bien sûre de ces « très bons yeux »?
Sans paraître remarquer la tendre amertume, Lyea poursuivit :
— Je vois, clair comme le jour, que courir les chemins ne comblerait point mes vœux. Et puis !... finit-elle avec une mélancolie pensive, nous portons nos pauvres et fragiles possibilités de bonheur en nous et. à nous agiter, nous risquons toujours de les laisser tomber dans la poussière des routes.
— Comme vous êtes sage, ce soir...
— C'est la nuit qui me rend sage.
Ils marchaient tous deux un peu en arrière maintenant.
— Comment cette sagesse peut-elle s'adapter à celle que Mlle de Rycke nomme sa Walkyrie? Cette Walkyrie ivre de liberté, et amoureuse de la nature jusqu'à pleurer parce qu'elle est trop belle?
— La nature est partout. Vous le savez aussi bien que moi, Paul. Ses amoureux la trouvent partout aussi. C'est nous qui faisons les paysages avec la couleur de nos pensées et
la forme de nos rêves. 11 suffit de réfléchir pour sentir qu'avec même très peu d'imagination on porte toute la terre sous son front. Alors ! A quoi bon courir, s'exténuer, pour découvrir une réalité qui, fatalement, éteindra ce qu'un peu de culture et quelque lecture a fait briller en nous? Je connais si bien tout l'univers, allez, Paul ! Et je ne veux pas perdre l'image caressante que des gens intelligents ont pris la peine d'aller chercher pour moi. Et de retoucher savamment pour l'amusement de mon esprit !
— Dorbel disait ce soir que vous étiez le paradoxe fait Femme. Comme il a raison...
— Sous sa correction tranquille, Dorbel est bien impertinent, répondit seulement Lyca.
— Vous parlez de Dorbel, fît l'oncle Max qui survenait. A son sujet, j'ai une si jolie histoire toute neuve !
Le groupe se dissociait dans la foule encore assez dense.
Mlle d'Arvières entraîna M. de Laurois vers l'encoignure propice d'un petit salon.
— Allons, dit-elle nonchalante, contez-moi ce que vous brûlez de m'apprendre sur Dorbel
— Ah! Femme!... Femme!...
— Je vous rends service et vous m'injuriez? Bien, oncle Max, Bien... Je m'en vais.
— Restez, mauvaise, et écoutez les mésaventures d'un grand homme.
— Un grand homme ! Vous êtes du Midi.
— Que t'a fait Dorbel, Lyca?
— Tout. Il m'agace.
— Il a bien de la chance. Agacer c'est le plus sûr chemin pour plaire.
— Bonsoir, oncle Max.
M. de Laurois rattrapa Mlle 'd'Arvières par le ruban flottant de sa ceinture.
— Dorbel, l'homme célèbre, n'a pas la moindre chance en amour, débita-t-il tout d'un souffle.
— Puisque vous vous décidez, je me rassois.
— Je savais bien que tu étais charmante. Eh bien ! crois-tu, Lyca, que le cœur humain est insondable : avec sa célébrité, ses succès d'auteur dramatique et de poète, Pierre Dorbel est misogyne. Il vit retiré. Il travaille sans cesse. Il ne témoigne nulle bienveillance à ses plus jolies interprètes. C'est fabuleux...
— Oncle Max, vous êtes dépourvu de sens moral.
— ... Presque aussi fabuleux que son talent qui trouve le moyen d'être à la fois élevé, honnête et empoignant !
— Si c'est pour célébrer la vertu du grand homme que vous m'immobilisez, vous ne manquez pas d'audace, oncle Max.
— Écoute, Lyca, l'envers de cette vertu !
— Enfin, voici l'envers. L'intérêt va donc commencer!... soupira Mlle d'Arvières.
— Tu connais la marquise de Balmet?
— Oui, eh bien?
— Eh bien ! ma petite, il y a sept ou huit ans, avant son mariage, alors qu'elle n'était encore qu'une jolie petite bourgeoise provinciale et sans dot, elle a trouvé moyen, elle, d'apprivoiser le sphinx... oui, ma chère !,..
— Tant mieux pour elle. — C'est tout?
— Non, ma chère !
— Allons, dépêchez-vous : dites-moi où ils s'étaient connus? Et puis, les détails... Une anecdote ne vaut que par les détails.
— Voilà : A Saint-Jean-de-Luz. Dans une villégiature anodine où Dorbel reposait ses méninges chez une de ses sœurs. — Chalets. Voisinage. Rencontres. — La petite, invrai-
semblablement jolie et aussi coquette, plaît au Poète. Il s'emballe. Il monte. Il monte... Elle joue la candeur et mime l'étonnement ravi. Et les grands hommes sont si jeunes que mon Dorbel — naïf comme l'annonce d'ailleurs son regard d'enfant — met aux pieds de cette gamine de dix-huit ans, insignifiante et de famille approximative, sa célébrité naissante, sa fortune et tout son cœur par surcroît !...
— Non... vrai?...
— Ah ! tu te réveilles. Cela me flatte ! Donc : fiançailles, duo. — Mais la petite bonne femme jouait deux jeux. Le vrai atout pour sa niaiserie, c'était Balmet, le marquis de Balmet ! avec son titre et sa très grosse galette ! — Balmet que l'étourdissant minois affolait, mais que sa famille maudissait! — Mais, grâce à mon benêt de Dorbel, Balmet fait litière de tout et adresse une demande en règle. Il est agréé d'emblée : la belle aurait des couronnes sur ses chemises de nuit ! Quant à Dorbel : on lui signifie son congé. « Inexpérience enfantine. » — « Un cœur qui vient de s'éveiller », etc., etc. De bons amis, comme il s'en trouve toujour?, ont montré les
ficelles à Dorbel, dont c'était pourtant le métier ! Et cet homme froid, ce dramaturge déjà averti, a failli mourir de chagrin comme le premier nigaud venu. Il a été malade longtemps, longtemps. On a cru qu'il était fini... Ah ! l'ironie de tout, Lyca... Pauvres que nous sommes... vois-tu! comme on dit à Pontl'Azur !
— Et puis, oncle Max?
— Et puis c'est tout. Qu'est-ce que tu veux de plus?
— Rien. Qui vous a conté tout cela?
— Son ami d'enfance. Besson.
— Ah ! les amis d'enfance. C'est une gentille engeance...
— Mais non, pas du tout. Besson aime beaucoup Dorbel. Et moi j'ai été prodigieusement intéressé. C'est un cas. Tu vois cela d'ici, n'est-ce pas : ce blasé, ce gâté de la vie qui a gardé son cœur de collégien candide, profond, sans roublardise. Et qui laisse ce cœur se briser pour tout de bon, qui échange ses illusions contre une défiance de la femme qui perce nettement, d'ailleurs, dans ses dernières œuvres, et qui diffère si profondément de sa première manière...
— Tiens, oui... c'est vrai.
— Je t'assure, c'est très touchant, très retenant pour un amateur. Besson était documenté à fond. Je l'ai fait causer longtemps. Et vraiment cela m'a fait rêver. — Tu vois... tu fais comme moi...
— Je ne croyais pas que les hommes étaient si bêtes que ça, oncle Max. Je croyais qu'il n'y avait que les femmes...
Fit Mlle d'Arvières songeuse.
••— Hélas ! tu nous flattais, mon ange.